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Full text of "Les troubadours cantaliens XIIe XXe siècles .."

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University  of  Toronto 


http://www.archive.org/details/lestroubadoursca01lasa 


Aux   gracieuses  citadines 
d'Aurillac 

Aux  aimables  dames 
du  Haut-Pays 

En  remerciement 

de  leurs  sympathiques  applaudissements 

du  treize  Novembre 

dix  ueui  cent  dix 


Conférence 

en.  dialecte    Cantalien 

DONNÉE  AU  THÉÂTRE  D'AURILLAC 

le  /?  novembre  içio 

Al    PROFIT  DE  L'ÉHECTION  DU  MONUMENT  VERMENOUZE 


Monsieur  U  Président  (1), 
Je  reste  confus  et  vous  .suis  bien  reconnaissant  des 
termes  flatteurs  et  trop  bienveillants  dans  lesquels 
vous  m'nii  :  m//  Vhonm  ur  <l<  me  présenter,  à  lilri1 
<h  conférencier,  à  nos  compatriotes,  de  votre  indul- 
gente honni  grâce  à  rapp(  1er  mes  casais  en  dialecte 
cantalien.  Veuilles,  en  agréer  mon  merci  respectueux 
et  cordial. 


Mesdames,  Messieurs, 

Le  Comité  Vermenouze  m'a  fait  l'honneur  de 
demander  à  mou  admirative  amitié  pour  le  poète  que 
nous  venons  <!<■  perdre,  <l<  risquer  une  tentative  bien 
téméraire  de  mu  pari  :  vous  dire  dans  l'idiome  local 


1  M.  Charles  Delzons,  président  honoraire  du  Tribunal  civil 
d'Aurillac,  Chevalier  de  la  Légion  d'honneur,  Président  du  Comité 
Yermenouze,  fils  de  l'ancien  Représentant  du  peuple  d'Aurillac  en 
1818.  arrière-neveu  du  généra]  baron  Délions. 


ce  que  fut  l'œuvre  Cantalienne  de  Vermenouze.  Je 

sollicite  toute  cotre  indulgence  pour  un  compatriote 
</ui  se  sert  pour  la  première  fois  en  public  de  notre 
dialecte,  va  feuler  d'esquisser,  à  grands  traits,  l'his- 
toire poétique  du  Haut-Pays  d'Auvergne  du  dou- 
zième au  vingtième  siècle,  de  Pierre  de  Vie  à  Ver- 
menouze. 


LES    TROCBAIRES 

DEL 

Poïs  ZZetl   d'Oubernho 

d'i)  Pierre  d'ù  Bit  à  Bennenouso 


LES  TROUBADOURS 

DU 

Haut   IPa^rs   d'Auvergne 

de  Pierre  de  Vie  h  Verni enouze 


Modamos  e  Mouosurs, 

Ound'qu'onossias  sur  terro,  quittoineii  de  laï  1 
jn.ir.  li  troubores  deïs  Oubernhats,  ço  nous  dis  Bei 
menouso  : 

Deis  Oubernhats,  pertout  lou  boun  Dieou  n'en  semeno 

(i 

Es  <1<"  fel  que,  debos  Rounio  tôt  plot  que  per  toute 
les  caires  d'Esponho,  ô  l'orlé  del  Pourtugal,  din  ma 
«l'uno  bilo  de  Belgico  é  de  Honlando,  méniomen  dii 
lo  Robiéro  é  lou  Tyrol,  sons  porla  d'ô  Poris,  Lyoun 
Bourdeou,  Marseille  é,  sonsiprou,  de  cap  ô  Faoutr 
de  lo  Fronço,  ;ii  oousi  lou  nostre  potaï  d'Ourlhat. 

Lou  poueto  d'Itrat,  que  n'obio  fa  l'esprobo,  non 
o  bé  dit  : 

(i)  BeniKiiouso    :  «  Jous  la  Cluchado  ».  —  Lo  Terro,  P.  7- 


Mesdames,   Messieurs, 


Où  que  vous  alliez  de  par  le  monde,  voire  même 
au  delà  des  mers,  vous  y  trouverez  des  Auver- 
gnats, affirme  Vermenouze: 

La  terre,  d'Auvergnats  le  bon   Dieu  l'ensemence   (i). 

Il  est  certain  qu'a  Rome  aussi  bien  que  dans 
toutes  les  provinces  d'Espagne,  aux  frontières  du 
Portugal,  dans  maintes  villes  de  Belgique  et  de 
Hollande,  jusqu'en  Bavière  et  en  Tyrol,  sans  par- 
ler de  Paris,  Lyon,  Bordeaux,  Marseille,  et  quasi, 
d'un  bout  à  l'antre  de  la  France,  j'ai  entendu  parler 
notre  dialecte  d'Aurillac. 

Le  poète  d'Ytrac  a  beau  nous  dire  avec  son 
expérience  personnelle  : 


(i)  Vermenouze    :  «  Sous  le  Chaume  ».  —  La  Terre,  P.  72. 

32 


X3 


li  LES    TROIBADOVR*     CANTALIENS 


Soubenet-bous  que  tal  pouot  pas  demoura  en  uno 
E  bo  courre  lou  mounde,  é  d'omoun  é  d'obal, 
Que  tchia  guel,  omb'de  lo  conduito  é  del  trobal 
Ourio  troubado  1"  Fourtuno  (i). 


Li  foro  pas  rès!  J  » " « •  n ; i  fa  recurun  fouoro  poïs, 
naoutres  z'obons  din  1<>u  song;  plongions  pas  nostro 
peino  ni  mai  refoulons  pas  <»  ozarda  un  picossel 
d'ocouo  nostre  per  ottrapa  un  inoudio  d'ocouo  deis 
.-loutres.  Pus  long  sons,  naoutres,  dol  Ploumb  del 
Contaou,  del  courtieou  ound'obons  fodekhia  en 
d'estre  efons,  ma!  nous  corons  de  gorda,  entre 
naoutres,  lou  porlat  de  lo  momo,  lo  lengo  del  bret. 
Lo  porlons  S"US  H  fa  fi.  Peinions  sons  nous  entrot- 


(i)  Bermenouso  :    <•<■    Jous    la    Chuchado    ».    —    Ois    Escouliès 
d'o  Mau. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 


Souvenez-vous  que  tel  ne  peut  rester  en  place 

Et,  d'amont  et  d'aval,  s'en  va  courir  le  monde, 

Oui,  chez  lui,  travaillant  et  se  conduisant  bien 

Aurait  rencontré  la  Fortune  (i). 

Il  prêchera  dans  le  désert!  Il  nous  est  instinctif, 
à  nous  autres  Cantaliens,  d'aller  butiner  au  delà 
de  nos  montagnes;  nous  ne  sommes  pas  avares  de 
notre  peine,  consentons  volontiers  à  risquer  une 
minime  partie  de  notre  pécule  pour  tenter  de 
recueillir  d'énormes  profits!  (2) 

Plus  nous  nous  sentons  éloignés  de  notre  Plomb 
du  Cantal,  de  l'enclos  natal  témoin  de  nos  ébats 
enfantins,  plus  nous  goûtons  le  charme  d'user  entre 
nous  de  la  langue  maternelle,  du  dialecte  de  notre 
berceau.  Nous  l'employons  d'instinct,  l'aimons  pro- 


(i)  Vermenouse  :  «  Sous  le  Chaume  ».  —  Aux  Ecoliers  de 
Maurs,  P.  329-330. 

(2)  L'Auvergnat  émigré  un  peu  partout,  jusqu'en  Amérique. 
C'est  vers  l'Espagne  que  se  dirige,  depuis  des  siècles,  le  plus  fort 
contingent  de  Cantaliens  qui  sortent  de  France.  La  Hollande,  la 
Belgique,  la  Flandre  Française  en  reçoivent  bon  nombre.  Bor- 
deaux, Lyon,  Marseille  comptent  des  Sociétés  Amicales  prospères 
d'Emigrants  Auvergnats  ;  mais  l'émigration  à  Paris  reste,  de  beau- 
coup, la  plus  importante.  On  l'a  beaucoup  exagérée  en  supposant 
son  chiffre  supérieur  à  cent  mille.  Louis  Bonnet  (Auvergnat  ds 
Paris,  août  iqio)  le  ramène  à  trente-deux  mille  d'après  les  plus, 
récentes  statistiques  officielles 


16  LES     TROlBADOl  RS      CANTAI.IKNS 


chia  que  l'opostelons  un  bouci  mai  cado  jiour  en  i'i 
ojusta  petas  sur  petas  molebats  ô  so  cotetto  :  lou 
Froncés!  Se  l'i  caou  pas  fcronmpa,  en  effet  ;  1<>  nostro 
lengo  d'Oubernho  os  l'einado;  guello  ero  fillo  four- 
mado,  oniistousoiueu  ogotchiado  de  toutes,  bestido, 
alero,  de  sedo  e  de  bélous,  lo  preiuiero  plaço  li  oppor- 
tenio  tôt  plot  o  lo  gleisio  que  peis  costels.  Ebesques 
e  copelots,  noples  e  bourchiets,  Jutchis,  oboucats  e 
merchlona  counessiou  que  guello,  del  temps  que  lou 
porlat  d'ô  Poris  sourtio  en  prou  fa  del  bret.  Lo  lengo 
Fronceso  n'ero  enquerro  qu'un  mesclodis  de  l'oncien 
porlat  d'ô  l'oris  é  d'oquel  de  délai  lou  Rhin,  que  lo 
nostro,  crano  coumo  l'einado  d'un  couarou,  s'espon- 
dissio,  eimado  deis  sobens,  soro  del  Loti  que  li  obio 
oppourtat  odutchio  desenipiei  que  leis  souldats  d'ô 
Roumo  erou  dintrats,  pel  Liouron,  din  lo  nostre 
pibieîro  de  Cero,  mill'ons  dobon  que  cat  de  fournel 
d'Ourlhat  funiesso! 


LES      TKOLBADOURS     CANTALIENS  17 

fondement,  sans  nous  apercevoir  que  nous  le  défi- 
gurons un  peu  plus  chaque  jour  en  lui  imposant 
ajout  sur  ajout  empruntés  à  sa  sœur  cadette  Fran- 
çaise !  Ne  nous  y  trompons  pas,  en  effet,  notre  langue 
d'Auvergne  a  pour  elle  le  droit  d'aînesse.  Elle  était 
déjà  en  pleine  adolescence,  complètement  formée, 
courtisée  de  tous,  somptueuse,  alors,  dans  ses 
soyeux  atours;  elle  tenait  le  premier  rang,  aussi 
bien  dans  les  salons  des  manoirs  que  dans  la 
chaire  des  églises.  Prêtres  et  évêques,  nobles  et 
bourgeois,  magistrats,  avocats,  marchands  ne  con- 
naissaient qu'elle,  alors  que  le  français  vagissait, 
à  peine,  au  berceau.  La  langue  en  usage  à  Paris 
n'était  encore  qu'un  informe  mélange  des  anciens 
dialectes  Lutéciens  et  de  ceux  d'outre-Rhin  que  la 
nôtre,  déjà  riche  comme  une  héritière  de  grande 
race,  se  répandait,  appréciée  des  savants,  sœur  du 
Latin  dont  elle  avait  tiré  grand  réconfort  aux  temps 
où  les  Romains  avaient  débouché  dans  notre  vallée 
de  Cère  par  le  col  du  Lioran,  mille  ans  avant  que, 
sur  l'emplacement  de  la  future  ville  d'Aurillac, 
aucun  foyer  n'envoyât  vers  le  ciel  les  spirales  de  sa 
fumée. 


18  lt^     mOUBADOURS    cantalibns 


E  lou  pouople  Rouman,  oléro,  obio  l'ompire  (i) 

nous  fo  entrotchia  Bermenouso,  toun  nou  fa  soubeni 
que  : 

Naoutres  que  sons  lou   Naou-Mietjiour 
Contaou,    Obeiroun   c   Louzéro 
l'orlons  tobe  lo  lengo  fiéro 
De   Los   <>nticcs   Cours   d'omour. 
Lo  lengo  d'Oc,  lo  lengo  maire  (2) 

Brutalo  c  groussièro  un  bouci 

(  )quele  lengo  ispro  é  ruffo 

Connu  1  les  mascles  del   pois   (3). 

Orribo,  mai  d*un  couot,  dins  leis  oustaous,  qu'un 
cotèl  pus  odret,  que  /.'<>  Bal  miel  penre  de  biaï,  passo 
"1  dobon  de  Peinât,  se  f<»  donna  Ion  quart  é,  de  fieuu 
«*n  blesto,  cesso  soun  fraire  en  rié.  Otaou  <>  fa  lou 

porla  d'o  Poris  omb'lo  nostro  lengo  meiralo. 

Paouco  ô  paouco,  lî  couguet  quitta  lo  sallo  deis 
osteûs,  los  codieros  de  leis  gleisios,  dobola  ô  lo  cou- 


(1)  Bermenouso    :   "   Flour  de  Brousso  ».  —  Un  biel  Nodau, 
P.  224. 

(2)  Bermenouso    :  "   Flour  de  Brousso  »,  P.  198. 

(3)  Bermenouso     :    «    Flour    de    Brousso    ».    —    Porlicado    del 
Copiscol  ol  desporti  d'o  Bit,  P.  326. 


LES     TROUBADOURS    CANTALIENS  19 

Le  peuple  Romain  avait  alors  l'Empire  (i). 
nous  rappelle  Vermenouze  en  nous  affirmanl  (|iie  : 

Nous  autres,  qui  sommes  le  Haut  Midi, 

Cantal,    Aveyron    et   Lozère, 

Nous  parlons  aussi  la  langue  fière 

Des   antiques    Cours   d'Amour. 

La  langue  d'Oc,  la  langue-mère  (2) 

Hrutale  et  grossière  quelque  peu 

...    Cette  langue   âpre  et  rude 
Comme  les  mâles  du  pays   (3). 

Il  n\  si  pas  rare  de  voir  dans  les  familles  un 
cadet  mieux  doué,  plus  prévenant  que  son  aîné, 
damer  le  pion  à  celui-ci,  se  faire  avantager  et,  de 
fil  en  aiguille,  le  ravaler  au  rang  secondaire.  Ainsi 
en  usa  le  dialecte  parisien  vis-à-vis  de  notre  langue 
maternelle. 

Peu  à  peu  elle  dut  se  résigner  à  lui  céder  le  pas 
au  château  et  à  l'église,  descendre  aux  cuisines,  se 


(1)  Vermenouze    :   «   Fleur  de  Bruyère  ».  —  Un   vieux  Noël, 
P.  224. 

(2)  Ibid.   Un   air   de   Cabrette,   P.    198. 

(3)  Vermenouze    :  «  Fleur  de  Bruyère  ».  —  Causerie  du  Capis- 
col  an  banquet  de  Vie,   P.  27&- 


20  LES  TKOl  HADOIRS  CANTAL1ENS 

sino,  s'oruea  ol  eontou  dois  peisons  é  deis  brossiès. 
Mai  d'un  couop  se  li  es  eoniegiado  ol  croumal,  lo 
lensro  d'Oubernho  ! 


Beslo,  enqnerre,  si  l'obiou  deissado  en  uno, 
jious  lo  cloujiado;  mes  1<>  poustetchierou  de  per 
l'oustaou,  1<>  paoubro  drollo;  en  prou  t'a  si  l'efon, 

<*n  tourna  d'en  class.>.  Lo  counessio!  Li  eouguet  ona 
domonda  lo  retirado  <>*  pastres,  peis  estaples, 
ois  botcliiès  c  boutiîKès  pitehions,  peis  mozuts 
de  moutonhos!  0  comaessè  q^oqueickiès  mascles 
uaïre  roffinats,  s'es  désonado  é  cxpillonsado  ô  fa 
bregoungio!  Guello  qu'ero,  oneien  temps,  uno 
démeisello  lecodoto  e  minimouso,  que  counessio 
toutes  leis  tours  é  reis-de-tours,  s'es  offonado,  sons 
clon  é  l'ouet  court.  Repapio,  pécaïre!  counio  leis 
momettos  que  sabou  pas  qu'uno  consou  e  disou  tou- 
jours lo  mémo!  Treto,  lo  paoubr'armo,  oqueleis 
fennos  bouliargos  e  maou-cotchiados  que  s'en  boou 
moleba  ô  lo  bisino  l'espletchio  que  lour  monco  ;  otaou 
fo  guello  omb'lou  Fronces.  Couosset  lo  poou  Tottapo, 


LES    TKOUBADOURS    CANTALÎKNS  23 


devient  confuse  et  muette  aussitôt  qu'il  lui  faut 
chercher  d'autres  mots  que  ceux  dout  elle  fait  usage 
quotidien  à  la  ferme,  De  sait  plus  tourner  un  com- 
pliment aux  gens  du  graud  monde! 

Il  est  facile  de  voir  que  si  le  laboureur  que  je  suis 
est  malhabile  à  tracer  son  sillon,  la  charrue  dont  je 
nie  sers  est,  aussi,  il  faut  le  reconnaître,  primitive 
et  fatiguée;  son  soc  n'a  plus  guère  de  mordant  pour 
soulever  le  guéret. 

Elle  n'est  pourtant  pas  entièrement  morte,  notre 
langue,  affirme  Verînènouze   : 

Langue  détrônée  peut-être; 
Je  ne  dis  pas  non,  mais  langue  vivante, 
Et  qui  sous  les  pieds  qui  l'ont  foulée, 
Relève  le  front  vers  le  ciel  (i). 

On  sent  bien  que  notre  homme  ne  l'avoue  qu'à 
grand'peine   : 

Notre  pays  n'es!:  pas  le  pays  des  Troubadours 

Il  l'a  été,  jadis,  pourtant;  mais  il  s'endort  aujourd'hui 

Il  fait  comme  la  marmotte  et  l'ours  en  plein  hiver 


(i)  Vermenouze  :    «  Fleur  de  Bruyère  ».  —    Un    air   de 
Cabrette,  P.  200. 


2  t  LES    TROUBADOL'KS    CAXTALIENS 

E,  per  lou  ribilha  courriot  des  troumpetaïres  (i). 

Broyât,  d'ô  Bouisset,  Beire  d'ô  Sont  Semoun  se  li 
essotehierou  leis  premièfi, 

Ocoumencerou  l<>u  biaou  que  Bonchorel,  lou  paire, 
l'Obbat  Courchinoux,  toutes  maïtes,  olorgiguerou 
un  picossel.  J-ou  1-  caou  senti  gra  de  nous  obeire  fat 
entrotchia  que  lo  oostre  «  Morianno  »  d'Oubernho 
ero,  enquerro,  brobounello  que  eaou  sa  omb-soun 
coutillou  de  combolot,  soun  boborel  courdurat  de 
belou,  soun  moutchiodou  bergoliat  so  coueiffo-longo 
de  dontello  d'Ourlnat,  (»1  ribon  espondit,  mai  siasco 
plus  encodenado  d'or,  bestido  de  sedo  coum'onton. 
Demourado,  ço  de  Laï  comegiado  lo  «  Marianno  » 
d'Oubernho  jusqu'o  tréton  que  Bermenouso  lo  pren- 
guesso  ô  bello  brossado,  ço  nous  dis  guel,  dins  un 
eouonte  que,  son  fa  tort  eis  aoutres,  es  be  un  deis 
pus  crânes  qu'asco  escrit  : 

O  LO  MORIANNO  D'OUBERNHO 

I.o  bouole,  lo  Morianno  ; 
Lo  bouole,  mai  l'ouraï. 

Coumo  un   forrat  de  couire  esquissât  un  bouci, 


(i  i  Fleur  de  Brousso  :  Oi  Felibres,  P.  286. 


LES  TROUBADOUKS  CANTALIENS  25 


Et  pour  l'éveiller  il  faudrait  des  sonneurs  de  trompes 

(I). 
Brayat,  de  Boisset,  Veyre,  de  Saint-Simon  l'ont 
tenté  les  premiers.  Ils  ont  commencé  à  curer  le  fossé 
que  Bancharel  père,  l'abbé  Courchinoux,  nombre 
d'autres  encore  ont  élargi  un  tantinet.  Nous  leur 
devons  réelle  gratitude  pour  nous  avoir  découvert 
notre  «  Marianne  »  d'Auvergne,  gracieuse  encore, 
sous  sa  robe  de  futaine,  son  corselet  à  bavette,  ourlé 
de  velours,  son  fichu  multicolore,  sa  coiffe-longut 
en  point  d'Aurillac  au  triomphant  nœud  de  ruban, 
bien  qu'elle  n'ait  plus  sa  lourde  chaîne  d'or,  ses 
atours  somptueux  d'antan.  Elle  gardait  néanmoins 
encore  trace  de  ses  anciennes  souillures,  la  «  Ma- 
rianne ))  d'Auvergne,  jusqu'au  jour  où  Vermenouze 
la  prît  à  pleins  bras,  nous  dit-il,  dans  une  de  ses  poé- 
sies qui,  sans  faire  tort  aux  autres,  est  bien  une 
des  plus  jolies  du  recueil  : 

A  LA  MARIANNE  D'AUVERGNE 

Je    veux  la  Marianne  ; 
Je  la  veux,  je  l'aurai  ! 

De  même  qu'un  ((  ferrât  ))    (2)   au  cuivre  usé  s'altère 


(1)  Vermenouze  :  Ibid.  —  Aux  Félibres,  P.  286. 

(2)  Seau  en  cuivre  poli  d'usage   général   en    Haute-Au- 
vergne pour  conserver  l'eau. 


26  LES    TROl'BADOUHS    CANTALIENS 

E  que  perd  tout  soun  lustre  ol  found  d'uno  soulhardo. 
Tu,  mo  lengo  obioi  bel  èstre  gionto  e  golhardo, 
Te  colio  plo  quauqu'un  per  te  fà  sterlusi. 

Ieu  t'ai  fretàdo   :  jious  \o  pousco  é  los  rontielos, 
Toun  couire  tôt  poulit  que  se  besio  pas  plus, 
Torni)  lusi,  coumo  lusis  clin  lou  ciéou  blus, 
O  boucàdo  de  nuet,  l'or  clàr  de  los  estiélos. 

Semblabès,  —  per  te  miel  coumparat  —  Cenrossou   : 
Kàubo   de  combolot,   mourrolhàdo,  pè-nudo, 
Quàu  diantre  que  t'ourio  cl  oquel  temps,  counégudo, 
Pouot  dire  qu'obios  pas  un  er  d'estrofouissou? 

Mes  un  bel  moti,  ieu,  coumo  uno  nobio  eimado, 
Te  menere  pel  brat,  ô  la  fouon  jioui  gorrits, 
Ound  lo  brousso,  lou  tim  e  les  ginets  flourits 
Porfumou  Ter  de  lour  soubatgio  rebouimàdo. 

Dins'aigo  condo  é  que  toco  res  de  bernous 

—  Car  regisclo  del  rot  é  sul  sàple  s'olondo, 

E  soûl,  lou  roussinhou  li  béu,  —  dins  l'aigo  condo, 

Lobere  tous  piéus  d'or,  ma  migo,  é  tous  penous. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


Et  perd  tout  son  éclat  dans  le  fond  d'un  souillard, 
O  toi,  ma  langue,  en  vain  étais-tu  belle  et  drue, 
Il   te   fallait  quelqu'un    pour  te   faire  briller. 

Je  t'ai  frottée  et,  sous  les  toiles  d'araignées, 

Sous  la  poussière,   ainsi   qu'un    voit   dans   le   ciel    bleu, 

A  l'entrée  de  la  nuit,  luire  l'or  des  étoiles, 

J'ai  vu  luire  à  nouveau  ton  cuivre  si  joli. 

Tu  semblais, —  pour  te  mieux  comparer, —  Cendrillon  : 
Figure  barbouillée,  robe  pauvre,  pieds  nus  ; 
Oui  diantre  peut,  t'ayant  connue  en  ce  temps-là, 
Dire  que  t'on  aspect  n'était  pas  d'un  souillon  ? 

Mais,  par  un  beau  matin,  comme  une   fiancée, 
Là-bas,  je  t'ai  conduite  à  la  source  sous  bois, 
Où  le  thym,  la  bruyère  et  les  genêts  en  fleurs 
Répandent  dans  les  airs  leurs  sauvages  parfums. 

Dans  l'eau  pure  que   rien   de  venimeux  n'approche, 
—  Elle  jaillit  du  roc,  s'épanche  sur  le  sable 
Et  seul,  le  rossignol  y  boit,  —  dans  cette  eau  pure, 
J'ai  lavé  tes  cheveux,  mie,  et  tes  pieds  mignons. 


28  LES    nOUBADODBS    i  AM.U.II  \< 

Lobere  tous  pesons,  to  càro  é  tos  monotos 
E,  qu'ouro  te  béguére  al  copieu  d'un  toarrel 
Prenguère  tous  ptéus  d'or  per  dels  rsâs  de  soulel, 
E  per  un  fres  pore!  de  mojouflos  tos  pouotos. 

I  •  culiguère  olèro  une  guerbo  de  flours, 
NToun  pas  de  leis  flours  d'ort,  mes  de  leis  flours  de 

[londo, 
01  boborel  t'en  estoquere  uno  guirlondo 
E  beguere  tous  uels  tont  blus  confies  de  plours; 

ufles  de  plours  de  jioyo  —  oquoi  lo  bertat,  digo? 
I"  quond  t'es  mirolhàdo  al  mirai  de  lo  fouont 

Lo  roso  dd  bounur  o  flou  rit  sus  toun  trou 
E  toun  cur  o  botut  per  ieu,  mo  douço  migo. 

Aro  omb  tuun  polhouguet  pie  de  ribons,  sul  cap, 
Tou<  escloupous  que  tràulh'o  peno  lo  coudeno, 
E  les  quatre  tours  d'or  de  lo  longo  codeno 
Que  pindolo  dins  toun  boborel  flouricat, 

Omb  oquo,  n'as  pas  plus  l'er  d'uno  postouresso, 
E  lou  mounde  porpon,  qu'àro  te  counei  pas, 
De  te  beire  à  nooun  brat,  sourei  c  dis  tout  bas; 
Ouô's  un  nobi  que  passo  obal  omb'  so  mestresso 


i.i  S    MKH  BADCH  l;s   <   WTaI.IK.ns  2!) 

Oui,  j'ai   lavé  tes  pieds,  tes  mains  et    ton  visage, 

Et  lorsque  je  t'ai   vue  après,  sur  la  colline, 

J'ai  pris  tes  cheveux  d'or  pour  des  raies  de  soleil, 

Et  tes  lèvres,   ma  mie,  pour  une  double  fraise. 

Alors,  je  t'ai  cueilli  des  rieurs  en  quantité. 

—  Non  des  fleurs  de  jardin,  mais  des  fleurs  de  bruyère, 

Pour   ton    corsage   j'en   ai    fait    une    guirlande, 

Et  j'ai  vu  que  tes  yeux  étaient  gonflés  de  pleurs. 

Gonflés  de  pleurs  de  joie  et,  —  n'est-ce  pas  vrai,  dis  ? 
Lorsque  tu  t'es  mirée  au  miroir  de  la  source,  la  rose 
La  rose  du  bonheur  a  fleuri  sur  ton  front 
Cependant  que  ton  cœur  battait  pour  moi,  ma  mie. 

Et   maintenant,    avec    ta    coiffe    enrubannée. 
Tes  deux  petits   sabots  qui    foulent  l'herbe   à  peine, 
Et  tes  quatre  tours  d'or  de  cette  longue  chaîne 
Oui  pend  sur  ton  corsage  agrémenté  de  fleurs, 

Avec  cela,  tu  n'as  pas  l'air  d'une  bergère, 
Et  le  public  jaseur  qui  ne  te  connaît  plus, 
De  te  voir  à  mon  bras,  sourit  en  chuchotant  : 
C'est  un  fiancé  qui  passe  au  bras  de  son  aimée, 


.'kj  LES   TR0UBAD01  BS    I    tNTALIENS 

Migo,   qu'au   z'ouri.p   dit,   quond   toutchis  ô   l'oustàu 
Te  contabou  :  Bai.  Bai  te  Loba,  comeisado! 
Tu  lo  Morianno  bàulho,  è  gourlo,  è  mourrolhado, 
Quàu  z'ourio  dit  qu'un  jiour  serios  combiàdo  otàu? 

Lo  Comeisado  ohuèi  n'es  pas  plus  to  bourrèio  : 
Quoi  1"  Morianno,  quoi  lo  bouole  mai  l'ourai! 
Que  d'àros  en  obon,  migo,  te  contorai, 
O  Morianno  d'Oubernln»,  <>  tu,  nostre  Mireio! 

ir  lo  fouon  oun  toun  fron  rose  s'es  otintât, 
Toun  fron  roso  coumo  lo  flour  de  1"  pobio, 
Oquelo  fouon  oquoi  lo  fouon  de  Pouesio, 
Quoi  1"  fouon  de  [ioubenço  è  d'Immourtolitât  (i). 

D'oquel  jiour,  lou  portai  d'Ourlhal  <>l>io  soun 
robiscouaire  1<>  nostro  Morianno  <<  baoulho  e  gourd»» 
e  mourolhado  »,  que  disio  guel,  n'ero  plus  come- 
giado,  tournabo  penre  : 

Les  quatre  tours  d'or  de  lo  longo  codeno 

Que  pindolo  din  soun  boborel  flouricat.    (2) 


(1)  Jous  la  Quchado  :   O  la   Morianno  <l'Oubernho. 

(2)  j"\\-   la   Cluchado  :   O  la  Morianno  d'Oubernho. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIKKS  !îl 

Amie,   qui   l'aurait  dit,  quand  tous  à  la   maison. 
Te  chantaient:  Va,  va  donc  te  laver,  barbouillée! 
Toi,  Marianne,  laide  et  sale,  et  mal  peignée, 
Oui  l'aurait  dit,  qu'un  jour  tu  deviendrais  si  belle  ? 

La  «  Barbouillée  »,  oh!  non,  ce  n'est  plus  ta  bourrée: 
C'est  <<  Marianne  ».  c'est  ((  je  la  veux,  je  l'aurai  »    ! 
Qu'à  partir  de  ce  jour,  mie,  je  te  chanterai, 
Marianne  d'Auvergne,  ô  toi,  notre  Mireille  ! 

Car  la  source  où  ton  front  rose  s'est  incliné 
Ton  beau  front  rose  s'est  incliné  ainsi  que  la  fleur  du 

[pêcher, 
Cette  source,   c'est   la  source  de   Poésie, 
La  source  de  Jouvence  et  d'Immortalité    (i). 

De  ce  jour,  le  dialecte  d'Aurillac  avait  trouvé 
sou  «  restaurateur  »,  notre  Marianne  «  laide,  sale 
et  mal  peignée  »,  suivant  ses  propres  expressions, 
redevenait  nette  et  propre;  elle  suspendait,  de  nou- 
veau, à  son  cou  : 

Les  quatre  tours  d'or  de  cette  longue  chaîne 

Oui  pend  sur  son  corsage  agrémenté  de  rieurs  (2). 


(1)  Vermenouze    :    «    Sous   le    Chaume   ».  —   A    la    Marianne 
d'Auvergne,  P.  369-373. 

(2)  Vermenouze   :  A  la  Marianne  d'Auvergne,  P.  371. 


LES   TROl'BADOl'RS    I  &NXJUENS 

De  1"  beire  crano  é  fiero,  ol  bras  de  Bermenouso, 

CadUO  ><•  «iisio   : 

Qu'os  un  nobi  qm-  passo,  i>bal.  omb'so  mestresso  (i). 

Entrotchias  bous,  8e  bous  plai,  que,  deis  Berme- 
nouso,  n'iu  pas  û  bel  tal!  N'es  pas  de  boun  Bégrè 
omb'lo  Dostro  Aforianno  <>1  bras!  Lou  pouëto  d'en 
Biéouo,  per  fa  Beis  «  Berbes  »,  espigabo  leis  mouots. 
lcis  beutetabo  <>1  pus  ti  bentodou,  escompabo  1<» 
curaillo  per  gorda  que  1<>u  pus  raonfS  semen.  Ona  ]i 
fa  omb'guel!  l»'«»u  que  counesse  l<>  uostro  lengo  inei- 
ralode  l'obeire  opreso,  en  souri  il  deî  bret,  tmin  fodet- 
chia,  ombleis  pastres,  per  lus  prados  dol  Dont  (2), 
counesse  que  lou  porla  simple  e  rul'tV  deis  couarous 
de  eomponho  «•  deis  I  poboliairea  de  lo  terro.  Tôt  niaou 
pinginado  que  siasco  \o  mi<>  lengo,  m'en  bouole  serai, 
<;•>  que  de  laï,  son  <at  <!«•  mesclodie  de  Froncés,  per 

otchia  <1<*  bous  dire  de  qu'ero,  ol  temps  n'omit,  lou 
aostre  porlal  d'Ourlhat,  bous  fa  soubeni  deis  Trou- 
baïres  d'oncien  temps  qu'oou  deissat  marco  en  lou 
porla. 


(i)  Jous  la   Cluchado  :   O  la  Morianno  d'Oubernhn. 

(2)  Lou  co-tcl  d'ol  Dout,  poroquio  d'ô  Biouet  ol  ras  d'Ourlhat. 


LES    ntOUBlDOUKS   ( '.wr.U.IKNS  'X] 

A   la   voir  passer  tien»  et   pimpante  au  bras  de 
Vermenouze,  on  se  disait  : 

C'est  un  fiancé  qui  va  là-bas  au  bras  de  son  aimée  (i). 

Remarquez,  je   vous   prie,   que  les  Vermenouze 

sont  rares!  II  est  malaisé  à  suivre  notre  .Marianne 
au  bras!  Tour  les  enchâsser  dans  ses  vers,  le  poète 
de  Vielles  choisissait  soigneusemenl  ses  mots,  en 
faisait  un  tri  minutieux,  les  tamisait  au  crible  le 
plus  tin,  rejetant,  tous  ceux  qui  lui  paraissaient 
douteux  pour  ne  garder  (pie  les  expressions  de  pre- 
mier choix.  Qui  pourrait  rivaliser  avec  lui!  .Moi  qui 
ue  possède  notre  langue  maternelle  que  pour  l'avoir 
apprise,  au  sortir  du  berceau,  en  jouant  avec  les 
pâtres,  dans  les  prairies  du  Doux  (2),  je  ne  connais 
que  l'idiome  simple  et  rude  des  paysans  et  des  labou- 
reurs. Tout  hirsute  que  soit  mon  langage,  je  veux 
tenter  néanmoins  de  m'en  servir  sans  aucun  mé- 
lange français  pour  vous  dire  ce  qu'était  jadis  le 
dialecte  d'Aurillac,  vous  rappeler  les  noms  de  nos 
anciens  troubadours  qui  ont  conquis  leur  réputa- 
tion à  s'en  servir. 


(i)  Vermenouze    :  A  la  Marianne  d'Auvergne,  P.  371. 
(2)  Le  château  du  Doux,  commune   d'Yolet,  près  Aurillac,  où 
le  duc  de  la  Salle  a  été  élevé. 


LES  TROl  BADOURS  i  ANTALIEN'S 


Beirès  tout  clar,  opresso,  que  Lou  aostre  Beruie- 

DOUSO,    D08CU1    Bel     relis    ons    opi'ès    guetcltiès,    es    de 

mémo  pieou,  tiro  rei  de  Dit'iim  bouco,  <>  l'ouet  tôt 
long  que  cal  d<  îs  onciena  Troubaîres.  Ombe  mai  de 
cIod  que  lou  pus  raouffi,  miel  conto,  miel  que  cat  de 
mascles  z'o  t;it  dobonço,  !•>  terro  meiralo,  oquel  Pois 
N'ai  <!'<  tbernhe  qu'uno  consou  <I<'1  temps  de]  rey  Sent 
Louis  opello  «  lou  oougal  de  lobenco  e  de  rots  for- 
raous,  terro  de  los  poulidos  drollos  é  deis  mascles 
liollioiis   ii. 


Xiu  brabes  quatre  motis  que  lo  probo  n'es  fatchio; 
l'orne,  e  lo  fenno  enquerro  dé  mai,  aimoU  que  leis 
fo  reire  e  quittomen  ploura.  Quetchies  qu'ensétaboâ 
if  i<>  du us  mil'ons,  leis  trobers  del  Contaou  que  dolia- 
liou  los  prados  de  Cero  é  de  Jiourdono  obiou  gaou, 
tôt  plot  que  naoutrès  d'entendre  uno  consou  d'omour 


LES   TROUBADOURS    I  ANTALÎKXS  .')."> 

Vous  en  conclurez,  sans  hésitation  possible,  que 
notre  Vermenouze,  apparu  sept  siècles  plus  tard, 
appartient  bien  à  la  même  race,  a,  vrai  ment,  com- 
mune origine  avec  nos  anciens  troubadours  et  que 
son  souffle  est  aussi  puissant  que  le  leur.  Avec 
autant  d'énergie  que  le  plus  lyrique  d'entre  eux,  il 
«liante,  mieux  qu'aucun  de  ses  prédécesseurs,  la 
terre  natale,  ce  liant  pays  d'Auvergne  qu'une 
<(  tenzon  )>  »lu  temps  du  roi  saint  Louis  appelle: 
((  Le  noyau  de  schiste  et  de  basalte,  patrie  <lrs  jolies 
<<   filles  et  »lcs  mâles  vaillants  ». 


On  l'a  reconnu  depuis  bien  longtemps,  l'homme 
et,  plus  encore,  la  femme,  aiment  qui  provoque 
leur  rire,  voire  même  leurs  larmes.  Le  laboureur  qui 
ensemençait,  il  y  a  deux  mille  ans,  les  pentes  des 
monts  Cantaliens,  qui  fauchait  les  prairies  rive- 
raines de  la  Cère  et  de  la  Jordanne  s'ébaudissait 
autant  que  nous  à  un  chant  d'amour,  frémissait  au 


36  LES   TROUBADOURS   CANTALEENS 

d'eatrémégi  end'escouta  un  couonte  <lc  trebos. 
J  »  oousi  brngi  lo  cobreto  loin-  escoufàbo  lou  song. 
D'oquetchies  pus  anciens  reia-de-bélets  de  Berme- 
nouao,  deis  preraiès  Troubaïres  e1  Cobretaïres  d'Ou- 
bernho  t<>ui  (-s  ogonit  lîcni  < >« »u t «>.  ben  nègre  e  beii 
ploujiaïre  oou  dempourtal  Jouis  consous!  S'ès  dis 
que,  del  temps  (Ici  aostre  Papo  Gerbert,  <>1  d'obon 
dcl  pourtaou  de]  Moustié  d'Ourlkat,  se  dounabo  deis 
pris,  per  Ben  Guiral,  ois  Troubaïres  qu'obiou  coûta 
1m  pua  poulido  consou,  jiouat,  omb'lo  cobretto,  lo  pus 
crano  bourreio,  lou  regret,  lou  pus  pietodou.  D'oquet- 
chies, otopaou,  n'en  sobons  pas  mai  siuouu  que 
liards,  ordits,  bloncs,  déniés  é  soouos  ifflabou  lou 
foussel  deis  i»us  odrets. 

()  pigour  de  moudilla  leis  biels  pergons,  de  tuni 
peis  groniès,  de  fa  lo  cerco  pois  founds  d'ormaris, 
s'es  troubado  lo  rescouoto  ound'erou  escoundudos 
leis   bielhos  cousons  <lcis  Troubaïres  dcl  Poïs-Nal 


LES    TROUBADOURS    CANTALTK.VS 


récii  d'une  histoire  de  revenants.  Le  son  de  la  «  ca- 
brette »  l'exaltait  comme  nous. 

De  ces  plus  lointains  aïeux  de  Vennenonze,  des 
premiers  troubadours  et  joueurs  de  «  cabrette  » 
d'Auvergne,  aucun  souvenir  n'a  survécu.  Vent  du 
Nord,  vent  d'Ouest,  veut  de  neige  ont  emporté 
leurs  chansons!  On  raconte  qu'au  temps  de  notre 
Tape  Gerbert,  au-devant  du  portail  du  Monastère 
d'Aurïllac,  on  distribuait  des  récompenses  Le  jour 
de  la  fête  do  Saint-Géraud,  aux  troubadours  qui 
avaient  déclamé  les  plus  belles  poésies,  joué  sur  la 
<(  cabrette  »  la  plus  entraînante  «  bourrée  »  il),  le 
plus  émonvMiit  «  regret  >>  (2),  I >e  ces  artistes  d'an- 
tan  on  ne  sait  rien  de  plus,  sinon  que  «  liards, 
ardits,  blancs,  deniers  >>  (3)  et  sons  gonflaient  la 
poelie  des  plus  adroits. 

A  force  d'inventorier  les  vieux  parchemins,  de 
fureter  dans  les  greniers,  de  fouiller  les  fonds  d'ar- 
moires, on  a  fini  par  découvrir  la  cachette  où  dor- 
maient  les  œuvres   poétiques   des   anciens   trouba- 


(i)  La  bourrée,  danse  spéciale  à  l'Auvergne,  qui  comporte  une 
série  de  pas  et  de  figures  assez  complexes. 

(2)  Le  «  regret  »  est  une  mélopée  aux  accents  tristes  que  le 
joueur  de  «  Cabrette  »  compose  ou  interprète  avec  un  réel  senti- 
ment musical. 

(3)  Menue  monnaie  divisionnaire  du  sou,  jadis  usuelle  en  Haute- 
Auvergne. 


38  I.I.s  TR0UBAD0UR8  CANTALIENS 

d'Oubernho,  sourtits  mai  <  |  u  •  *  mai  d'olontour  d'Our- 
lliat.  Es,  <'ii  prout  fat,  <l<i  creire  l<>  tenio  qu'obio  lou 
mounde  pès  couontes  e  per  los  consous,  penden  bou- 
nobel,  dous  cens  mis,  d'ô  L100  <>  L300.  Oun  es  robis 
de  beiro  1<>  f<  sto  que  fosio  l«>u  pouople  ois  Troubaires 
-•  Cobrétaircs;  otobe  a'en  sourtio  de  toutes  l<is  caires, 
des  costels  toi  plot  que  des  cusous!  D'oquel  temps, 
un'ome  coumo  Bermenouso,  rès  qu'on  so  i >  1  < >t ï  1 1 < >  e 
»  un  tolon,  oui'io  gognat  mai  <in«'  *<>  bendon  los  esti- 
bados  d'en  <'<>li;it,  d'ol  Dont,  d'ô  Coumblal  <'t  d'ô 
Croupeiros,  ensemble!  Tôt  leou  que  se  disio  qu'un 
Troubaire  porlorio  «lins  ano  bilo  on  un  costel,  toutes, 
brossiès  é  couarous,  bourtchiès  e  Binhours,  les  quittes 
Moungis  e  Coppelota  l"i  goloupabon  omasso. 


Lou  pus  oncien  beuio  d'ô  Bit  cotet  del  sinhour  que 
Lebabo  lo  rento  e  prendio  Ion  deime  sus  oquello 
hiloitn  tont  brobounello  del  Corlodez,  Pierre  d'ô 
lïit.  lou  Moungi  d'o  Mountoudoun,  coumo  l'oppella- 
bou  <1<-  soiiu  caïre-noum.  L'i  nosquet  o  l'ontour  de 
1150.  Coum'ero  d'usatchi,  d'oquel  temps,  pès  cotets 


LES   TB01  BADOl  RS   CASTALIESS  39 

dours  de  Haute-Auvergne,  originaires,  la  plupart, 
des  environs  d'Aurillac.  La  vogue  universelle  qu'ont 
eue  pendant  près  de  deux  siècles,  de  1100  à  1300, 
contes  et  chansons  esl  vraiment  incroyable!  On 
reste  stupéfait  de  l'engouement  populaire  pour  les 
troubadours  el  les  jongleurs.  Aussi  étaient-ils 
légion,  surgissant  de  partout,  aussi  bien  des  châ- 
teaux que  des  chaumières!  Alors,  un  homme  «le  la 
taille  de  Vermenouze,  à  la  parole  si  ardente,  au 
talent  si  réel,  eût  reçu  en  récompense  de  ses  poé- 
sies plus  que  ne  rapportent  «  l'est  ivade  »  (1)  des 
vacheries  de  Caillac,  dn  Doux,  de  Comblât  et  de 
Cropières!  Dès  que  la  nouvelle  se  répandait  de  l'ar- 
rivée d'un  troubadour  dans  une  ville  ou  dans  un 
château,  chacun  y  courait,  artisans  et  paysans. 
bourgeois  et  gentilshommes,  les  moines  eux-mêmes 
et  les  prêtres  se  mettaient  de  la  partie! 

Le  premier  en  date  des  troubadours  du  Haut- 
Pays  était  né  à  Vie,  fils  puîné  du  seigneur  féodal  de 
la  jolie  capitale  Carladézienne  :  Pierre  de  Vie,  «  le 
Moine  de  Montaudon  »,  surnom  sous  lequel  il  est  îe 
plus  connu.  Sa  naissance  remonte  à  1150  environ. 


(i)  «  L'estivade  »  se  dit  de  la  quantité  de  fromage  qui  se  fait 
l'été  à  la  «  Montagne  ».  Dan?  une  grande  ferme  Cantalienne, 
1'  «  estivade  »  peut  valoir  de  4  à  8.000  francs. 


10  LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS 

de  couarous,  l«»u  foguerou  Moungi  ol  Moustié  d'Our- 
that.  De  fa  pregariofl  e  coma  bespros  cado  jiour, 
ensonrdet  leou  l<»u  juen'ome  que  n'ero  gaire  debou- 
tious!  <>  rigour  de  pretchia  è  de  roundina,  décide! 
l'Obbal  -i  Ion  nounma  Prion  d'o  Moutoundouii,  uno 
crano  porroquio,  <;<>  nous  dis  guel,  ound  lou  mounde, 
de  toi  déboutions  qu'erou,  demplissiouo  lo  cominado 
de  présens,  de  lo  cabo  «>l  gronié. 


Smi  rès  fa  <le  maou,  ço  que  <lr  laï,  nostre  Priou 
deissabo  seis  Moungis  bottetchia  è  confessa  ô  lonr 
aise;  uu<'l  estîmabo  miel  goloupa  les  costels  per  li 
fa  trontusso.  Coubidal  de  toutes,  nostr'ome  obio 
toujiours,  o  ti  de  repas,  nno  consou  noubello,  un 
couonte  bertodîé  ou  noun,  quaouqu'o  couyounado 
per  fa  reire  lou  mounde.  Lo  tengo  plo  pendtrdo,  ber- 
qouso  «iik*  qu'aou  sat;  qu'ond  n'obio  omb'quaou- 
qu'un,  li  deissabo  rès  ô  dire!  T.ou  mounde,  d'oquel 
temps,  n'ero  pas  minimou  coumo  sous  naoutres 
ohuey!  S'eglotchiabou  pas  tôt  biste!  Otobe,  toun 
secca  paouco  sur  paouco,  nostre  Pierre  se  gienabo 
gaire  per  n'en  dire  de  frescos  que  toutos  serioun  pas 
de  boun  tourna  répéta!  Mes,  lou  guzordas  (Dobon 


L£a    TROUBADOURS   CANTALIEHS  41 

Selon  L'usage,  coutumier  à  cette  époque  pour  les 
cadets  de  grande  race,  od  l'envoya  comme  moine  au 
monastère  d'Aurillac.  Prier  et  chanter  vêpres 
chaque  jour  fatigua  vite  le  jeune  homme  qui  n'était 
guère  dévot.  A  force  de  quémander  et  de  revenir  à 
la  clia rue,  il  décida  l'Abbé  à  le  nommer  Prieur  de 
Montaudon,  une  magnifique  paroisse,  nous  dit-il,  où 
les  gens  remplissaient  la  maison  de  cadeaux  de 
la  cave  au  grenier,  tant  était  grande  leur  dévotion. 

Sans  manquer,  pourtant,  à  ses  vœux  monastiques, 
notre  Prieur  laissait  ses  .Moines  baptiser  et  confesser 
tout  à  leur  aise.  Pour  lui,  il  préférait  courir  les  châ- 
teaux des  environs,  y  mener  joyeuse  vie.  Accablé 
d'invitations,  notre  homme  avait  toujours,  au  des- 
sert, une  chanson  nouvelle,  un  récit  ou  un  conte 
attrayant,  quelques  gauloiseries  qui  déridaient  les 
convives.  Fin  diseur,  il  était  abominablement 
caustique!  Avait-il  pris  quelqu'un  en  grippe,  il 
l'accablait  de  ses  sarcasmes!  La  société  de  cette 
époque  était  moins  collet-monté  que  la  nôtre;  elle 
s'effarouchait  moins  aisément!  Aussi  en  vidant  fla- 
cons sur  flacons,  notre  Pierre  de  Yic  poussait  le 
sans-gène  jusqu'à  une  crudité  d'expressions  qui  rend 
certaines  de  ses  œuvres  difficiles  à  citer.  Le  coquin 


I     i  .   LD01  RS    I    VNTALIENS 


Dieou  siasco,  <-<.  que  de  laï!)  obio  lou  biai  per  z'o 
dire!  Se  coumprend  que  lou  rey  d'Orogoun,  que  lo 
sio  beletto  ero  l'einado  e  l'héritiéro  de!  costel  <1Y> 
Corlat,  l'asco  monda  béni  e  li  asco  douna  ui-;iss<> 
proubendo  per  lou  gorda  omb'guel.  Mai  pourtesso 
soutono,  Pierre  <V<»  Bil  n'ero  pas  Coppelol  e  l'oine 
ii'i»  d'obis,  desiston,  que  1<>s  poraoulos  pudou  j>as ! 
Me  forio  gaou,  bous  catchi  pas,  <l<-  bous  dire  qu'aou- 
que  douu  rès  de  uiit-1  :  mes,  l<»u  sieou  porlal  es  trop 
soben.  Per  bous  lou  t'a  entendre  me  lou  courio  rebira 
<»1  potai  d'ohuey.  Li  perdrio  ^<»  fouorço;  <■.  <mi  plaço 
de  l»i  biel  goustous,  Ihiiis  forio  t<>st;i  qu'uno  trasso  de 
binagre  ! 


Pierre  d'ô  lîougiers,  noscul  <>1  costei  d'oquel 
bourg  qu'oppelons  liuey  Rouzier®,  <»|  dejious  d'ô 
Maou,  debol  Caoussè,  es  bé  un  <l<as  pus  dolicats 
Troubaïres  que  Sr  siasco  bit.  Si  m'ozordabe  o  bons 
counta  cossi  guel  fosio  l'omour  oinb'lo  Coumtesso 
d'ô  Norbouno,  l«>s  poulidos  consous  que  coutabo  ô 


LES    TROUBADOURS   <  ANTALIENS 


(I>icu  ait  néanmoins  son  âme)  avait  manière  à  lui 
de  dire  les  pires  énormités!  On  s'explique  que  le  roi 
d'Aragon,  dont  L'aïeule  était  l'héritière  de  la  Vicomte 
de  Cariât  il),  l'ait  mandé  à  sa  cour  et  lui  ait  donné 
une  grosse  prébende  pour  l'y  retenir.  En  dépit  «le 
l'habit  ecclésiastique  qu'il  portait,  Pierre  de  Vie 
n'était  pas  prêtre;  notre  lioninie  estimai!  sans  doute 

<  [lie    les    mots    les    plus   épicés    lùuil    pas   d'odeUT  !   Je 

résiste  à  la  tentation  de  citer  quelques  passages.  Sa 
langue  savante  s'esl  beaucoup  modifiée  depuis  lors. 
Pour  la  rendre  facilement  intelligible,  il  faudrait  la 
traduire  eu  notre  dialecte.  L'œuvre  y  perdrait  toute 
saveur;  au  lieu  d'un  vin  capiteux,  je  ne  vous  offri- 
rais qu'un  aigre  breuvage! 

Pierre  de  Rougiers  qui  vit  le  jour  dans  le  châ- 
teau de  ce  nom,  situé  au  chef-lien  de  la  commune 
<pie  nous  appelons  aujourd'hui  Kouziers,  entre 
Maurs  et  Le  Quercy,  est  nu  (\cs  poètes  les  plus  déli- 
cats de  son  époque.  Si  je  me  risquais  a  vous  raconter 
comment  il  faisait  sa  cour  à  la  Vicomtesse  de  Nar- 
bonne,  à  vous  citer   les   délicieuses   chansons  qu'il 


(i)  Douce  de  Millau-Carlat-Provence,  héritière  de  la  Vicomte 
Carladézienne,  épousa  en  un  Raymond-Bérenger-le-Grand, 
Comte  de  Barcelone.  —  Alphonse  II,  roi  d'Aragon,  qui  appela  à 
sa  Cour  Pierre  de  Vie  était  son  petit-fils. 


ii  les  TRornv ma  cantalbens 

su  mestresso,  leia  molburs  que  li  orriberou,  serions 
enquerre  eicî  démo  <»  Bouel  lébon,  mai  sciasco  pas 
obourious  d'ôquesto  bosou  ! 

Porlossions  pas  de  Guillaoume  Mouissel  sourtil 
d'un  des  pus  ritchiès  oustaous  d'Ourlhat,  mestre  de 
lo  bouorrio  de  1<>  Moussetio  entre  lou  Boueï  e  Limo- 
gno,  o  Lo  pouorto  de  1<>  l>il<>.  S'es  res  gorda  de  guel; 
se  Bal  sou'lomen  qu'ero  cousit  de  Pierre  dï>  Bit; 
oqueste  parlo  de  guel  e  de  Lo  suo  barbo  esporfollado 

as  obeire  L'er  <!<•  gaïre  presa  bouii  t<>l<»n. 

D'un  aoutre  Troubaïre  de  mémo  temps  :  Eplès  d'o 
Sognoe  B'ès  counserba  gaïre  maï.  Sinhour  d'oquello 
biloto  d'o  Sognos,  debos  Mouriat,  nostr'ome  obio,  çq 
dis. »u,  lou  biai  per  i-< » i » î  Lou  mouude  <iU('  l'ourio  ousi, 
sons  s'oflossa,  d'aoubo  <>  souel  trescound,  que  coun- 
tesso  leis  guerros  qu'obio  fatchios  <>n  porlesso 
d'omour. 

N'ai  ]»;is  besoun,  désistou,  de  bous  openré  oquello 
bertal  bertodiero  que,  qu'on  n'en  biro  e  qu'o  lou  cur 
prêt,  lo  fenno  s;ii  miel  eima  que  l'orne!  Si  lou  Bonn 
Dieou  oproufito  d'oquel  omour,  guello  se  fo  Sur  e 

sobes.  toutes,  de  qu'es  copaplo  uno  fenno  debouado 


l.l  S    i  ROUBADOI  EtS   CAKTAL1  45 

composait  en  l'honneur  de  sa  belle,  à  vous  narrer 
ses  malheurs,  je  nous  retiendrai  jusqu'à  demain,  à 
l'aube,  si  tardive  qu'elle  soit  en  cette  saison! 

Passons  sous  silence  Guillaume  Moisset,  issu 
d'une  des  plus  riches  familles  d'Aurillac,  possesseur 
du  domaine  de  la  Moissetie,  entre  Le  Puis  et  Lima- 
gne,  dans  la  banlieue  de  notre  \  i  1  le.  Ses  œuvres  sont 
entièrement  perdues;  on  sait  seulement  qu'il  était 
cousin  de  Pierre  de  Vie  qui  parle  sans  bienveillance 
de  lui  et  de  sa  longue  barbe,  en  l'ait  médiocre  éloge. 

Des  œuvres  de  son  contemporain,  le  troubadour 
Ebles  de  Saignes,  rien,  autant  dire,  a'est  venu 
jusqu'à  nous.  Seigneur  de  la  petite  ville  de  Saignes, 
au  voisinage  «le  .Mauriac,  notre  chevalier  avait  un 
talent  tout  particulier  de  séduction,  au  dire  des 
chroniqueurs.  Son  auditoire  ne  se  lassait  pas  de 
l'écouter  de  l'aube  au  crépuscule,  soit  qu'il  narrât 
ses  exploits  ou  modulai  un  chant  d'amour. 

Je  n'ai  pas  besoin,  je  crois,  de  vous  apprendre 
cette  vérité  maintes  fois  vérifiée  que,  quand  elle  le 
veut,  la  femme  sait  mieux  aimer  que  l'homme.  Si  elle 
prend  Dieu  pour  objectif  de  son  amour,  elle  entre  en 
Peligion  et  l'on  sait  à  quel  degré  d'abnégation  peut 
atteindre   le   dévouement  féminin   dans   sa   charité 


un  i  boi  sa rsa  •  imtalu  ns 

ol  pèfi  deia  molaoudès  peis  houspitaous,  en  temps  de 
guerro,  per  ossista  leis  blossata  !  Bouole  be  creire  que 
lo  Bfodamo  de!  Costel  d'Aouzo  eimabo  lou  Boun 
Dieou,  mes  bons  pouode  offourtit  qu'eimabo,  mai  que 
niai,  lou  sirnii  golon,  é  que  /."<»  li  sol>i<»  escrioure  de 
biai  ! 


Sourtido  de  per  lo  Costoniaou,  de]  costel  d'Aouzo, 
•lin  i«»  porroquio  il""  Sénezergo,  Qostro  Modamo  s'ero 
moridado  debos  Brioudo,  omb'lou  signour  de  Mey- 
ronno.  Pores  qu'oqueste  o'ero  pas  des  pus  raouffis 
omb'so  bourro  griso.  D'obeiré  l'a  lo  guerro  un  briou, 
debos  Jerusolen,  li  obio  cuel  e  recuel  lo  pel  e  mémo- 
men  obio  deissal  obal  bral  ou  combo.  Suffit  que 
oostre  fennoto  prisabo  gaïre  lou  sieou  orne.  Ebetchio 
d'orgin  c  coubetat,  mai  qu'omour,  Ion  li  obiou  fat 
esp  -usa,  lou  cap  dins  un  sat,  que  se  dis: 


Lou  siuhour  d'ô  Mordougno,  ol  ras  d'ô  Nussargo, 
tchibolié  de  grondo  inino,  fotchura  ol  mouollé,  li 
foguel   lo  cour.   N'en  couguet  pas  mai,  n'i  ouguei 


LES    1  R0UBADO1  RS   CANTALIENS  M 

auprès  des  malades  de  nos  hôpitaux,  son  héroïsme 
Bur  les  champs  de  bataille.  Je  veux  bien  croire  que 
la  dame  de  Castel  d'Oze  ili  aimait  Dieu;  je  peux 
vous  affirmer,  toul  au  moins,  que  son  amour  allait 
surtout  à  son  amant  et  qu'elle  avait  une  façon  bien 
personnelle  de  le  lui  exprimer. 

Née  dans  la  Châtaigneraie,  au  château  d'Oze, 
dans  la  paroisse  de  Sènezergues,  mure  châtelaine 
s'étail  mariée  aux  environs  de  Brioude,  au  seigneur 
de  Meyronne.  On  prétend  que  celui-ci  n'était  plus 
séduisant  cavalier  avec  sa  barbe  grise.  Il  avait 
guerroyé  de  Longues  années  dans  le  royaume  de 
Jérusalem;  le  soleil  lui  avait  basané  la  peau;  il 
avait  même  laissé,  dit-on,  là-bas,  bras  ou  jambe.  Pour 
une  raison  ou  pour  une  antre,  La  Dame  n'aimait 
guère  son  mari.  Tentation  de  fortune  et  cupidité, 
beaucoup  plus  (pie  l'attirance  l'avaient  aveuglément 
décidée  à  cette  union. 

Le  seigneur  de  Mardogne  (2),  au  voisinage  de 
Neussargues,  chevalier  de  haute  mine,  fait  au  tour, 
lui  conta  fleurette.  Il  n'en  fallut  pas  davantage;  ce 


(i)  La  Dame  de  Castel  d'Oze,  dont  les  chroniques  médiévales 
ont  fait  «  Casteldoza  »  était  née  au  château  d*Oze,  aujourd'hui 
ci  nimune  de  Senezergues,  cant.  de  Montsalvy,  arr.  d'Aurillac. 

(2)  Mardogme.  près  Xeussargues,  arrondissement  de  Murât. 


48  LES   TROUBADOURS   CWTMUNS 

prou  que  de  resto,  pécaïre!  0  estât  «lit  pès  cou- 
iifsMirs,  les  pus  dolicats,  mai  //<>  pondes  creire, 
que,  desempiei  doua  mil'ons,  se  counessio  rèa  de  tôt 
opposiounat,  de  toi  omistoue  é  douçorel  que  leia 
.<  Berbes  a  <I<'  1"  damo  de]  costel  d'Aouso.  E  Ion  pua 
i  ;  escouta  oquesto,  se  bons  plai,  es  que  lou  aieoii 
ome  n'en  bolet  pas  de  min  e  n'ouguet  jiomaï  cat  de 
reprochi  <>  l'i  faire'.  Baato  toutes  Leia  fennos,  desem- 
piei,  nVn    j»<»umifss(»u   «lin-   iivimi! 

Ea  i»1i»i  de  creire  qu'erb  sourtil  d'Ourlhat,  noacut 
ol  Pourtaou  d'Ourenquos  <m  pel  Bari  deis  Tonura, 
oquel  couquinossou  de  <  '« >i »;i i n-,  porpondejiaire  é 
gueine  que  qu'aoo  Bal  '.  End  lou  beire  se  penre  de 

lengo  ombe  aoun  comborado  Bounofouos,  oun  sat 
pas  Ion  qu'ogne  deis  dous  merito  mai  uno  jueirado! 
Leis  fennos  d'Ourlhat  n'oou  jiomai  estai  gaire  d'on- 
duro  omb'leia  ensoulens  que  leis  bouolou  espessuga. 
Prenguerou  dobon  Bounofouos,  lou  coutîllounaire 
o  couopa  de  barro,  e  d'oti  ou  d'en  ticouon  niai 
Cobaïiv   n'en   demouret  gorrel  ! 


Deissons  lou  courre  debos  Roumo,  ound  foguet 


LES   TROUBADOURS   CANTALIEN?  49 

fut  même  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  la  pauvrette! 
Les  plus  tins  connaisseurs  estiment,  et  on  ne  peut 
que  se  ranger  à  leur  avis,  que  depuis  deux  mille  ans, 
aucun  cri  aussi  passionné,  aucun  gémissement 
aussi  amoureusement  plaintif  ne  s'était  fait 
entendre  comparable  aux  poésies  enflammées  de  la 
Dame  de  Casteldoze.  Le  plus  singulier,  retenez 
bien  l'histoire,  est  (pie  l'honneur  de  son  mari  n'en 
souffrit  pas  et  que  celui-ci  n'eut  jamais  le  moindre 
reproche  à  formuler.  Fasse  le  ciel  (pie,  depuis  notre 
énamourée,  toutes  les  femmes  puissent  en  dire 
autant! 

Tout  porte  a  croire  qu'il  était  enfant  d'Aurillac, 
né  à  la  Porte  d'Aurinques  ou  au  Faubourg  «les  Tan- 
neurs, ce  freluquet  de  Cavaire,  fieffé  bavard  et  vraie 
langue  de  vipère!  A  la  lecture  de  sa  dispute  fameuse 
avec  son  collègue  Bonafos,  on  se  demande  auquel 
des  deux  donner  les  étrivières!  Les  femmes  d'Au- 
rillac n'ont  jamais  été  d'humeur  à  tolérer  les  fami- 
liarités déplacées.  Elles  chassèrent  à  coups  de 
bâton  le  coureur  de  jupes  qu'était  Bonafos;  de  l'af- 
faire ou  pour  tout  autre  raison  qu'on  ignore,  Cavaire 
lui-même  en  demeura  boiteux. 

Laissons-le  aller  chercher  refuge  en  .Italie  où  il 


l.l  -    iif-i  BADOI  KS   «  ANTALIENS 

fourtuno,  ço  disou,  per  porla  de  Pierre  d'ô  Oouols 
qu'hobitabo  oquel  costelel  <»1  pus  ras  d'ô  Bit,  de 
raidit  d'ol  Bellestat,  uoscul  <>1  ras  d'ô  Sent'Ollire, 
«r<  >stor  d'o  Segret,  aourti  de  lo  ribiero  de]  Booumiès, 
deboa  Bolers,  <lc  Bernai  Omouroux,  dobolat  d'ô 
Sonl  Flour,  que  fouguerou  toutes  deis  Troubaires  de 
marco,  odrets  de  lo  premiero  e  mascles  berturious. 
bei  qu'oquetchiès  drollès  Q'obiou  cal  de  pessomen, 
nue  1.^  trocossesso;  quond  Lnfuscabou  pas  lou 
mounde  per  1rs  décida  <»  ona  en  Ofrico  ou  en  Jeru- 
solem,  esponsa  leis  Sorrozis,  bilhabou  pas  que  de  l'a 
l'omour,  de  n'en  counta   leis  joins  ! 


in  aoutre,  pas  inifforel  ottopaou,  noscul  beleou  6 
Rondes,  mes  t|iie  lo  suo  fomillo  croumpet  lou  Costel 
<IY>  Bissouso,  porroquio  d'ô  Pouminiat,  Huguet  d'A 
lîrunet,  es  de  plongi,  per  mo  fe!  Fouissat  per 
l'Oniour,  uostre  Tchibolié,  repopiabo  d'uno  Modarno 
•  l'Ourlhat  qu'oppelabou  lo  Golliouno.  Tôt  plot  lo 
fenno  l'ourio  ogotchia  de  boun  uel  si  lou  Couomté 


LKS   TROUBADOURS   CANTALIENS  51 

fit,  dit-on,  fortune;  parlons  plutôt  de  Pierre  de  Cols, 
possesseur  du  petit  château  de  ce  nom  ;  aux  portes  de 
Vie,  de  Faydit  de  Bellestat,  né  sur  la  paroisse  de 
Saint-Illide,  d'Astorg  de  Segret,  originaire  de  la 
vallée  du  Vaulmiers,  voisine  de  Salers,  de  Bernard 
Amouroux,  descendu  des  hauteurs  Sanfloraines. 
Tous  furent  Troubadours  en  renom,  de  valeur  réelle 
et  de  belle  allure.  Ces  joyeux  drilles  paraissent  avoir 
ignoré  les  soucis,  avoir  toujours  été  exempts  de 
préoccupations.  Lorsqu'ils  ne  poussaient  pas,  par 
leurs  brûlantes  tirades,  leurs  contemporains  à  partir 
pour  l'Afrique  ou  la  Palestine  y  massacrer  les  Sar- 
razins,  leur  unique  objectif  était  de  célébrer  l'amour, 
d'en  décrire  les  délices. 


Un  antre  poète,  non  moins  apprécié,  venu  peut- 
être  de  Rodez,  mais  dont  la  famille  avait  acquis  le 
château  de  Yixouzes,  paroisse  de  Polminhac,  Hugues 
de  Bruneinc,  eut  un  sort  vraiment  digne  de  pitié. 
Blessé  par  Cupidon,  notre  chevalier  avait  conçu  la 
passion  la  plus  folle  pour  une  dame  d'Aurillac,  du 
nom  de  G  ai  liane.  Il  est  à  croire  que  celle-ci  n'eut  pas 
vu  d'un  mauvais  œil  cette  recherche,  si  le  comte  de 


52  !.!>    ]  ROI  BADOI  R8    I    \s  l"\l  [ENS 

•  1Y»  Rondes  '",  pas  beDÎ  Ourlhal  per  Sont'Urbo.  Toun 
fa  fiero,  roncountrel  I"  Grolliouno,  <•,  de  toi  poulido 
qu'ero  guello,  n'en  beiiguet  fouol  d'oinour.  Decidado 
0  fa  Pascos  dobon  Rompans,  l«>  Goulliono  estimel 
1 1 1  i  •  - 1  s'ozorda  omb'lou  Couomte.  Nostre  paoubre 
Tronbaire,  de  toi  mouque  qu'ero,  se  foguel  Moungi! 

Si »l». »!i>  que  '<  cad'  oussel  trobo  soun  i i i< » n<  1  bel  » 
que  t'ebetchio  •><'.  en  porla,  de  tira  lo  cuberto  debos 
Obio  be  proul  temo,  tira,  d'omossa  pillos  é  pil- 
lons, bouole,  ieu,  dire,  d'ottroupelo  imites  Iris  Trou- 
baires  aoscuts,  <;«»  disiou,  <>1  Poïs-Nal.  Toun  respeta 
oquetchiès  que  z'offourtissou,  m'es  gaïre  eisal  «  1  «  - 
creire  '|ii<'  Buguel  <lï>  Peyrols  n'en  si;isc<>;  oqueste 
tire»  i-<-i,  de  boun  sigur,  «!••  lo  biloto  <1<-  Roquofouort- 
Bioutonhos,  ol  Poïs-Bas. 

8ei  enborossal   enquerre  <1<-  pire  per  Reyniound 


LES    TROUBADOURS   CANTALIENS  ôi! 

Kodez  n'était  venu  à  Aurillac  à  la  Saint-Urbain  (1). 
Dans  ses  promenai  les  à  travers  la  foire,  le  comte 
rencontre  dame  (lai liane  dont  la  radieuse  beauté  le 
frappe  si  fort  qu'il  en  devient  éperdûment  amoureux. 
Décidée  a  faire  a  Pâques  avant  Rameaux  »  (2), 
Gaillane  donne,  pour  ce  taire,  la  préférence  au 
comte.  Notre  pauvre  Troubadour  «ai  fut  si  marri 
que  de  chagrin  il  se  tit  Chartreux! 

C'esl  vérité  incontestée  que  «  chaque  oiseau  trouve 
son  nid  beau  >>  el  qu'à  faire  l'historique  de  sa  patrie, 
on  «  tire,  d'instinct,  la  couverture  à  soi  »>  !  J'étais 
tout  disposé  à  recueillir  ses  plus  minces  illustra- 
tions, à  n'omettre  le  nom  d'aucun  Troubadour  du 
ILiut  l'ays.  Malgré  ma  déférence  pour  les  historiens 
qui  ont  émis  cette  assertion  (3),  il  m'est  vraiment 
difficile  d'admettre  qu'Hugues  de  Peyrols  (4)  soit 
originaire  du  Cantal.  Il  est  sûrement  né  dans  la  ville 
de  Bochefort-M  on  laines,  en  Basse-Auvergne. 

Je     suis     plus     perplexe     encore     en     ce     qui 


(i)  La  plus  grande    foire   d'Aurillac,  le  25  mai,  elle  a  motivé, 
de  toute  ancienneté,  grande  affluence  de  jongleurs. 

(2)  Expression  classique  appliquée  à  toute  jeune  femme  qui  n'a 
pas  attendu  les  délais  réglementaires  pour  devenir  mère. 

(3)  Diction.  Stat.  du  Cantal. 

(4)  On   suppose  gratuitement  ce  Troubadour   originaire   de   la 
tour  de  Pevrols,  commune  de  Trizac. 


.")i  LES  IAD0UR6   CANTALIKNS 

liidal  d'ô  Bezoudu  que,  beleou,  n'es  pas  maï  de] 
eostel  <l"o  Bezoudui)  porroquio  <lï>  Tournomiro  que 
de  1<>  l>il<>  d'ô  Bezoudun  eD  Proubenço.  Li  ouriouo 
estroupial  soun  iiouin  que  serio  Bezalu,  un  poïs  de 
('otolougno.  I  ><•  que  faire  oti;  n'en  pouode  pas  maï! 
Eu  prou  fat,  si  aouse  porla  de  Goboudon  lou  Biel, 
Troubaïre  <!<■  grondo  reputotiou.  T<»t  plot,  l>eleou,  <is 
uoscui  <»1  Poï-Nal;  zro  bouole  be  creire,  mes  n'en 
tuettrio  pas  !<•  mo  ol  li<»i ,  per  mo  fe!  que  n'ai  < 1 1 1" n  1 1 « >  ! 


N'ourio,  enquerro,  un  pieu  sat  <»  lions  dire  si  <>l>i<> 
pas  poou  <lc  bous  ensourda.  .M<i  caou  penre  1<»  cour- 
siero,  toun  regreta  de  bira  tôt  soute.  iVfe  pouode  pas 
tene  <lr  m'orresta  un  picossel,  <;<»  que  <l<*  laï,  <>l  nostre 
<  >stour  <IV>  <  Jounros,  Austau  <1'<  >urlha1  counio  l'oppe- 
lou  l(»s  histoueros  '!«•  soun  temps.  Lou  boroun  d'o 
Counros  ero  portil  omb'lou  rey  Sent  Louis  <-n 
Egypto;  ottoperou  ornasse  l<»u  tuste  (1<*  1<>  Monsou- 
iali;  ensemble  fouguerou  fai  presouniës,  talomeu 
que  nVn  coulel  <»  Ostour  uno  crano  bouorio  omb'so 
boccado  e  l<»n  quitte  seguen,  que  li  couguet  bendre, 
per  que  loi*  Sorrozis  l'i  dounessou  lou  bon.  De  beire 
s'ogonî  en   fun  <1<-  robocaou  oquelle  Crousado,  de 


LES    i  1101  mi«'i  i:s   CAKÏALIENS 


concerne  Raymond  Vidal  de  Bezaudun  qui  n'es! 
peut-être  pas  plus  natif  «lu  château  de  Bezaudun, 
paroisse  de  Tournemire,  que  de  la  ville  de  Bezaudun, 
en  Provence.  Son  nom  véritable,  massacré  par  les 
copistes,  sérail  Bézalu  qui  «-si  celui  «l'un  Comté  de 
Catalogne.  Malgré  l'ennui  que  j'en  éprouve,  je  n'en 
peux  mais!  A  peine  si  j'ose  parler  de  G-avaudan-le- 
Vieux,  Troubadour  de  grande  marque.  Il  n'est  pas 
impossible  qu'il  soil  Cantalien,  je  ne  demande  qu'à 
en  découvrir  la  preuve;  mais  Dieu  me  garde  d'en 
mettre  la  main  au   l'eu  ! 

J'aurais  grand  désir  d'en  dire  plus  long  sur  ce 
sujet,  si  je  ne  craignais  d'abuser  de  votre  indulgence. 
de  coupe  ci  uni,  au  regret  de  tourner  bride!  Il  con- 
vient pourtant  de  nous  attarder  une  minute  a  notre 
Astorg  de  Conros,  que  les  chroniques  médiévales 
dénomment  Astorg  d'Aurillac.  Le  baron  de  Conros 
avait  t'ait  voile  pour  l'Egypte  avec  le  roi  Saint  Louis. 
Auprès  de  ce  monarque  il  essuya  le  désastre  de  la 
Mansourah,  fut  fait  prisonnier  avec  lui.  Il  dut  même 
vendre  un  de  ses  plus  beaux  domaines,  vacherie  et 
jeunes  bêtes  comprises,  pour  obtenir  des  Sarrazins 
sa  liberté.  A  la  vue  de  cette  superbe  armée  de  la 
Croisade  s'évanouissant  en  fumée,  en  voyant  mou- 


56  LES   TKOUBADOURS   CANTALIENS 

coumpta  loin  »-  tout  de  mouorts  d'oquetcMes  qu'erou 
portis  fpès  e  golhiards  d'Aïgos-Mouortos,  li  foguet 
talomen  doou  ol  cur  que  nostre  Boroun  se  pougel 
pas  ii-iic  dé  n'en  fa  ono  conson  ]>iotodouso  e  doulento 
•  Hic  caon  s;it.  Quond  1<>  contabo  peis  costels  d'Ou- 
bernhe,  1<»  cobretto  jiouabo  douçomenol  un  er  que, 
desempiei,  «.»>  disou  s'es  oppelal  <<  Lou  Regrel  >>. 
D'obeire  attopaf  oquello  fretado  lou  gordel  pas  <l<- 
li  tourna  e  de  deissa  obal  seis  osses. 

Tôt  iiiolen  e  ozordious  fouguel  l<>u  sieou  einal  que 
s'oppelabo,  tobe,  Ostour,  talomen  que  maï  d'un  o 
i';it  mesclodis  de!  paire  omb'lou  fil.  Nostre  juen'ome, 
t.ii  Chibobié  de  los  mo  mémo  de]  rey  Seul  Louis. 
occoumpognel  oquesté  «mi  Ofrico  <'  ossistet.  o  so 
mouort  dobon  Tunis.  Scsi  counserbal  de  guel  ou  del 
Bieou  paire,  uno  consou,  ound  s'en  prend  quittomen 

Nostre  Signe  »l<'is  molhurs  qu'ossuquerou,  d'oquel 
temps,  les  paoubres  Chrestios!  il  i 


(i)  Se  di-.  desempiei  un  porrel  d'ons  f|uc-  qu'ouo  n'es  pas  guel 
mes  lou  sieou  paire  qu'o  fat  oquetchies  berbes  oprès  lou  tuste 
qu'ottopet  Sent  Louis  ô  Monsourah  e  noun  pas  per  lo  suo  mouort 
ô  Tunis. 


LES    TR01  BADOURS    (  ANT  tLTENS 


rir  de  maladie  tant  de  braves  chevaliers  qui  s'étaient 
embarqués,  naguère,  pleins  d'espoir  et  de  santé,  à 
Algues-Mortes,  notre  Troubadour  eut  le  cœur  si 
sevré  qu'il  ne  put  B'empêcher  de  traduire  son  navre- 
ment  en  une  poésie  poignante  de  désespoir  au  delà 
de  toute  expression.  Lorsqu'il  la  déclamait  dans 
les  châteaux  d'Auvergne,  la  <<  cabrette  »  l'accompa- 
gnai! en  sourdine  d'une  plainte  triste  à  laquelle  on 
a  donné,  depuis  lors,  le  nom  <le  «  Regrel  ».  Le  sou- 
venir de  sa  défaite  ne  le  tit  pas  reculer  devant  une 
nouvelle  expédition  qui  lui  fui  fatale.  Ses  ossements 
sont  restés  en  terre  Africaine. 

Son  héritier  eut  même  vaillance,  même  intrépidité; 
il  portait  même  nom,  cause  de  confusion  fréquente, 
chez  les  chroniqueurs,  entre  le  père  et  le  fils.  Ce 
jeune  homme  armé  chevalier  de  la  main  même  de 
saint  Louis,  accompagna  ce  monarque  en  Afrique  et 
assista  à  sa  mort  devant  Tunis.  Il  nous  reste  de  lui 
ou  de  son  père  une  chanson.  Dans  son  navrement,  il 
s'en  prend  à  Notre-Seigneur  lui-même  des  malheurs 
qui  accablaient  alors  les  pauvres  chrétiens  (1). 


(i)  On  prétend,  depuis  peu,  que  ce  n'est  pas  lui,  mais  son  père 
qui  serait  l'auteur  de  cette  poésie  qui  se  rapporterait  au  désastre 
de  la  Mansourah  et  non  à  la  mort  de  Saint  Louis. 


S       LtOl  liADOl  US    <   \M\1.I1  \v 


lu  centenat  «Tons,  bounobel,  pus  tard  un  clou 
d'Ourlhat,  Guillaoume  Bourzat,  essatchio  be  d'ifla 
l'ouïre  <!<•  lo  cobretto,  uns  Ion  clon  li  es  plus!  Mai 
ottape  doua  ]»ris  ol  councoura  dï>  Toulouso,  sus 
consous  souii  bufforelloa  que  caou  sat.  N'o  plus 
mémo  biaï,  se  senl  que  l'ome  mai  lo  leiigo  soun 
offonats. 

Oprès  guel,  lou  Dostre  potaï  dobalo  o  lo  cousino, 
s'orruco  pei8  estaples,  que  bous  ai  dit  ieou.  En  prou 
fa  si  <  'unis  .•  <  !oppelota  lou  parlou  en  codiero  per  lo 
f'ostoniaou  e  deboa  Solera.  Creirias  qu'escouorgo  los 
[xiuotos  de]  mounde  grond  quond  s'en  serl  omb'bour 
riarès  <•  messatckis!  Très  cens  ons  se  paasou  sona 
<|iit"  daisse,  censa,  traço  «lin  cal  de  libre  ni  de  jiour- 
naou,  eaaetal  qu'aouques  aoun-rès,  de  çai  de  laï, 
qu'aouqu'os  cousons  counserbados  de  meinouorio  e 
niio  consounello  fino  ••  lecodoto  d'un  soben  noseut 
ô  l'.it  :  i.onis  d'ô  Boissy,  qu'ero,  si  lions  plaï  un  des 
<  îrontos  o  Ocodomiciens  »,  ô  Poris,  ô  lo  bespro  de  lo 
Reboulut  ion. 

ol  temps  «le  l'Enipérur,  un  Médécî  d'ô  lîouisset, 
i|u<-  poutignabo  pas  mai  que  Pierre  d'ô  Iîit,  <;o  m'o 
estai  <lii,  o  estuni  uno  paouco,  s'ozardo,  toun  courre 
per   lo    Oostoniaou    o    lo    pisto    <l<-is   molaondes,   o 


u  S    'l  KOUBADOUHS    »   VN  t  ILIKKS  •"•'■' 


Moins  «l'un  siècle  plus  tard,  un  enfant  d'Aurillac, 
Guillaume  Bourzat,  tente  encore  d'entier  loutre  de 
sa  «  cabrette  »,  mais  il  manque  de  souffle.  En  dépit 
des  deux  récompenses  qu'il  obtient  au  concours  litté- 
raire de  Toulouse,  L'énergie  lui  fait  défaut.  11  n'a 
pins  le  lyrisme  de  ses  prédécesseurs;  on  s.-nt  que  !e 
poète  et  la  Langue  elle-même  sont  à  boni  ! 

Après  lui,  notre  idiome  deseeud  aux  cuisines,  va  se 
cacher  aux  étables,  ainsi  (pie  je  l'ai  observé  déjà. 
A  peine  si  curés  et  chapelains  en  usent  encore  en 
chaire  clans  la  Châtaigneraie  ou  dans  les  montagnes 
de  Salers.  Il  semble  vraiment  qu'il  déchire  les  lèvres 
des  grands  seigneurs  qui  L'utilisent  avec  leurs  fer- 
miers et  leurs  serviteurs  :  Trois  sièeles  s'écoulent 
sans  (pi'il  laisse,  pour  ainsi  dire,  trace  dans  aucun 
livre  ou  recueil  périodique.  A  peine  recueille-t-on, 
d'ici  de  la,  quelques  pièces  fugitives,  de  rares  chan- 
sonnettes, dont  une  vraiment  fine  et  délicate,  œuvre 
d'un  Vicois,  Louis  de  Boissy,  un  des  Quarante  de 
l'Académie  Française,  à  la  veille  de  la  Révolution. 

Sous  Napoléon  Ier,  un  médecin  de  Boisset  qui 
n'éprouvait,  m'a-t-on  dit,  pas  plus  d'embarras  que 
Pierre  de  Vie  à  vider  un  flacon,  se  risque,  tout  en 
faisant  ses  visites  de  malades,  à  rimailler  quelque 


00  Lh!j   TROUBADOURS   l  ITALIENS 

i  [ouïe  qu'aouques  noun  rès  en  potaï.  Del  Curât 
Bouquièr  é  de  Frédérit  d'ô  Grondbal,  qu'érou,  censa. 
<I<-1  temps  de  Broyât,  <'ii  prou  fa,  si  obous  ticouou. 
in  picossel  oprès,  Beyré  dounet  ses  «  Pioulats  d'un 
rei- petit  »,  an  crané  librou,  qu'oquel  que  1*<>  escrit 
îi'o  pas  ponat  l'ounour  que  li  bouolon  faire  1 1 1.  Bon- 
chorel,    l<»u    paire,    toun    founda    soun    jiournaou, 

po  seis  ■•   Bilhados  d'Oubernho  o  ound's'orru- 

niii  un  Mut  de  coousottos  brobounellos  que  caon  sut. 
D'oquetchiès  que  soun  en  l>i<lo,  leis  Greraud,  Boncho- 
rel  lou  fil,  nu  troupelou  maisse,  bouole  rès  dire  <|U<' 
lour  jitta  Ion  copel  toun  possa  e  fa  uno  copeissado  »> 
despari  "I  mieou  I î i *  ; 1 1- ï  d'Ayrens  d'oncien  temps. 
Toun  fa  lo  classe  eis  efons,  ù  Pleou  e  Ourlhat,  oquel 
Coppelot  qu'obio  boun  cap,  s'es  ensignal  guel  tobe. 
L'Obbai  Reymoun  Four  es  bengul  soben  «pic  caou 
sat  per  escrioure  l<»u  aostre  potaï  e  si  lou  dorrie 
libre  <!<■  Bermenouso  o  i<>t  boun  biaï  omb'soun  our- 
ougrafo  sobento,  l'hounour  nVn  rebel  on'oquel  Cop- 
pelot.  Serio  pus  juste,  otopaou  <lc  pas  cita  lou  Cura 
Faou,  <!'<>  Sognos,  dobon  «le  porla  <le  l'Obbat  Cour- 


Ci)  Se  trobailho,  d'oiuest'houro  ô  quilha  un  mounumen  o  Beire, 
Semoun,  ol  ras  <1'<  hirlhat. 


LES    I  R0UBAD01  RS    I    ITALIENS  61 

peu  en  aotre  dialecte.  I>e  ses  deux  contemporains,  le 
curé  Bouquier  et  Frédéric  de  Ghrandval,  nous  ne  pos- 
sédons autanl  dire  rien.  Peu  après,  Veyre  donna  ses 
H  Pépiements  d'un  roitelel  »,  livre  délicieux  dont 
l'auteur  mérite  pleinement  l'hommage  qu'on  lui  pré- 
pare 1 1  i.  Bancharel,  le  père,  trouva  le  temps,  malgré 
la  fondation  de  son  journal,  de  publier  ses  <<  Veillées 
Auvergnates  »>.  toutes  remplies  de  récits  plus  inté- 
ressants les  uns  que  les  autres.  Des  écrivains  Canta- 
liens,  encore  en  vie  grâce  ;i  Dieu:  les  Géraud,  Ban- 
charel, le  tils,  toute  une  pléiade  encore,  je  lie  veux 
lien  dire  que  les  saluer  au  passage.  •!<•  tiens  à  adres- 
ser un  salut  particulier  à  mon  ancien  Vicaire  d'Ay- 
rens.  Tout  en  professant  à  Pleaux  et  a  Aurillac,  ce 
Prêtre,  à  l'intelligence  vive,  a  accru  son  érudition. 
L'abbé  Raymond  Four  a  acquis  une  réelle  compé- 
tence de  linguiste,  écrit  rationnellement  notre  dia- 
lecte; si  le  dernier  livre  de  Vermenouze  se  présente 
si  bien  avec  sa  graphie  savante,  l'honneur  en  revient 
à  ce  Prêtre. 

Il  serait  injuste  d'oublier  le  nom  du  curé  Fan, 
doyen  de  Saignes,  avant  d'évoquer  celui   de  l'abbé 


(i)  Un  comité  s*e.?t  constitué  pour  élever  un  monument  au  poète 
Veyre,  à  Saint-Simon,  près  Aurillac. 


LES  1  ROI  BAIJOI   RS    >   VNTALIENS 


chinoux.  Oqueste,  que  se  pouol  nonnma  Loti  mestré 
de  Bermenouso,  prend  clon,  escolnpillo  peis  jiour- 
naous  un  moudioou  «le  couontes,  <le  ûoubellos  finos 
et  dolicatos,  fo  pstompa  en  L884  seifl  fuels  de 
.1    P0U8CO  'l'or   >>. 

Per  bonta  Courehinoux,  coumo  li  omerito,  li  o  car 
de  besonn  d'ona  courre;  suffit  de  cita  oquesto 
Bouetto  : 

Lou  cur  es  les  très  quarts  de  l'orne. 

Iyon  brah  Oourcliinoux  dounei  )>;is  soun  cur  os 
très  quarts  mes  tout  entier  ol  poueto  d'en  Bieouo; 
otaou,  gracios  on'oquel  Coppelot,  coumo  n'en  qu'ou- 
i-i.ti  tretchiès  <»  lo  doutchiéno,  s'oloncel  Ion  Trou- 
bairé  de  «  Flora  de  brousso  »,  Ion  mascle  qu'oronco 
lou  sal  o  l'endobon  de  toutes,  Ion  pus  opposiounal  e 
lou  milliour  contaïre  <lel  aostre  Poïs-Nal:  Orseno 
Bermenouso. 


Del  pus  long  que  me  soubene,  ieou,  dobon  d'obeire 


LES    TR0UBAD01  «S    I   ITALIENS  63 

Courchinoux.  Ce  poète,  qu'on  peut  vraiment  appeler 
le  maître  de  Vermenouze,  débute  en  éparpillant  dans 
les  journaux  quantité  de  nouvelles  et  contes  aussi 
tins  que  délicats  et  publie  en  1884  ses  feuilles  impré- 
gnées de  ((  Poussière  d'or  ». 

Ce  livre  renferme  le  meilleur  éloge  qu'on  en  puisse 
faire;  il  suffit  d'en  détacher  ce  vers  : 

Le  cœur  est  les  trois  quarts  de  l'homme. 
I. 'excellent  Courchinoux  u'avaii  pas  donné  aux 
trois  quarts,  mais  bien  toul  eut  ier  sou  cœur  au  poète 
de  Vielle.  C'est  grâce  a  ce  prêtre  éminent,  qui  reste 
un  modèle,  que  l'auteur  «le  <<  Fleur  de  Bruyère  ■> 
entra  dans  la  lire  et  que  l'Auvergne  put  se  glorifier 
de  l'écrivain  qui  s'est  plue*'  en  tête  de  tous  les  autres. 
le  plus  lyrique  et  le  plus  grand  des  poètes  du  Haut 
Pays  :  Arsène  Yernienouze. 


Je  vois  encore,  dans  mes  plus  lointains  souvenirs, 
bien  antérieurs  à  ma  première  communion,  Garrie, 


'   !  LES   TK-  M  BAD01  RS    CANTALIENS 


fat  l«>  Cuminiou,  bésè  Gorrit,  lou  couarou  d'en 
Bieouo,  essigaire  renounmat,  béni  <>  Clobiero  omb'- 
soun  pitchiou  lil  Orséno  Bermenouso,  un  droullas 
de  doso-huetcn'ons  que  portio  per  Esponho.  Tout  que 
lou  sicnii  belel  eepiabo  lo  boccado  (1),  mettio 
d'ocouordi  leifl  «Ions  bouriarès,  dintroo  é  sourton  (2), 
lou  juen'ome  bisitabo  lou  costel.  Counessès  baoutres, 
1-»  aostro  mouodo  debos  [trat,  Eyrens  è  Crondellos, 
Icis  mascles  jioubee  li  grattou  gaire  l«'is  cenros  ol 
contou  :  Fris  de  couaros  <>u  d<-  brossiès,  dobon  <iU(> 
l<»  premiero  bourro  lour  pousse  jioul  nas,  prendou 
lniii  fouoro  poïsj  otaou   foguet    Bermenouso. 

L'obiou  replegal  diii  soun  premié  pillou  en  Biéouo 
d'Itrat,  lou  binl  de  Settembre  L850;  pel  l'estiou  de 
L868  bendio  detchia  estoffos  e  espiços  ô  Illescas,  debo 
Modrid.  <>  ta]  deis  quinz'ons  i|ii<'  demourel  guel 
Esponbo,  s'oposturet,  ço  nous  dit    Fargio  (3),  deis 


'  '  >  (  ado  bouorio  o  d'ocoustu-iado  un  cobaou  de  30  ô  100  baccos. 

(2)  O  cado  mudado  de  bourriare,  caou  fa  un  «  essit  »  per  z'o 
mettre  juste  entre  lou  dintron  é  lou  sourton. 

(3)  Fargio  "  Consul  Général  de  France  à  Bâle  »  noscut  Ourlhat 
qu'o  présentai  ol  mounde  0  Jous  la  Cluchado  »  de  Bermenouso. 


Il  s    l  ROI  BADOl   l:s    I  ANTALI1  \s  65 


le  riche  propriétaire  de  Vielle-d'Ytrac,  Expert  agri- 
cole en  grand  renom,  venir  à  Clavières  avec  son 
petit-fils,  Arsène  Vermenonze,  jeune  garçon  de  dix- 
huit  ans,  qui  était  à  la  veille  de  son  départ  pour 
l'Espagne.  Tandis  que  son  aïeul  examinait  la  vache- 
rie (li.  faisait  l'accord  entre  les  deux  fermiers 
entrant  et  sortant  (2),  le  jeune  homme  visita  le 
château.  On  connaît  la  coutume  de  la  région  d'Ytrac, 
d'Ayrens,  de  Crandelles;  les  jeunes  hommes  ne  s'y 
attardent  guère  au  foyer  paternel.  Fils  de  riches 
propriétaires  ou  d'ouvriers  émigrenl  avant  que  le 
premier  poil  follet  ne  leur  ait  poussé  à  la  lèvre.  Ainsi 
tit  Vermenouze. 

On  l'avait  enveloppé  dans  son  premier  lange,  à 
Vielle-d'Ytrac,  le  20  septembre  1850;  an  cours  de 
l'été  L868,  il  vendait  déjà  étoffes  et  épiées  à  Illescas, 
au  delà  de  Madrid.  An  cours  des  quinze  années  qu'il 
passe  en  Espagne,  il  nourrit  son  esprit,  nous  dit 
Farges  (3),  des  auteurs  français,  principalement  de 


(i)  Chaque  domaine  de  Haute-Auvergne  possède  un  troupeau 
de  trente  à  cent  vaches  laitières  qui  constitue  la  vacherie  attachée 
au  domaine. 

(2)  A  tout  changement  de  fermier  une  estimation  des  cheptels 
vifs  et  morts  est  nécessaire,  pour  régler  la  situation  respective  du 
fermier  entrant  et  du   fermier  sortant. 

(3)  M.  Farges,  Consul  Général  de  France  à  Bâle,  originaire 
d'Aurillac,  préfacier  de  «  Sous  le  chaume  »,  de  Vermenouze. 


(ifi  :  ROI  BADOl  KS    i   \M  VLIEXS 


libres  Fronces,  mai  «pic  mai  »l«'is  pouetos  <!■'  renoum, 
B'essotchiel  inemomen  <>  t'a  deis  «  berbes  ».  Cossi  li 
proufitet,  guel,  <1<-  qu'es  soun  obro  Fronceso,  poude- 
rouso  i-  superbo,  d'aoutres  z'o  diroon  finonien  ;  qu'on 
iv  ol  délai  do  l<»  uiio  bougo. 

Baoutres  d'Ourlhal  qu'obès  ougul  1<»  premiero 
tasto  «!«•  seis  «  berbes  >>  en  potaï,  sobès  que,  toun  fa 
coumberce  ô  1<»  corriero  d'Ourenco,  Bermenouso 
fugio  1<»  l»il«»  tont  que  ]><»ii(lin  per  espossetchia  puets 
i-  plonos,  treba  i»«-is  bouos,  u« »!<>n j »;«  Lssai'ts  et  brous- 
sics.  courre  ô  trobers  mouutonhos  «'  per  lo  Costo- 
iiiaon  tosta  sur  plaço  Ion  l»i  d'Ontraïgos,  leis  moro- 
n os  d'ô  Maou,  leis  porobels  d'ô  Solers. 

Cossaïre  opossiounat,  ô  courre,  de  souel  lebon  ô 
i<»i<'lii;nl<>  <!<■  uuet,  l'oine  demplissio  pas  que  l'habro- 
s;m  !  BounomeE  guel  nous  offourtil  qu'o  fa  maïtes 
de  ««  berbes  »»  ô  trober  pois  qu'ossitat,  ni  contou,  sus 
lu  codeiro  de  lo  saou!  N'obio  detchia  un  moudioou 
per  los  pouotchios  quond  li  dounerou,  en  18ï»r>,  Ion 
titré,  que  li  omeritabo  tôt  i >1  « *,  de  «  Copiscol  <1<' 
l'Escolo  Oubernhato  ».  Lou  jiournolet  <|ne  prenguet 
bon,  olero,  o  Do  Cobretto  »  n'oproufitet.  L'on  d'oprès 


]  ES    TR01  H\l>"l  i;s    i    \\  i  \i.ii.\s 


nos  grands  poètes,  se  risque  même  à  «  commettre  » 
quelques  vers.  Avec  <  1 1 1  <  *  1 1  «  -  prodigieuse  facilité  il 
s'assimila  notre  prosodie,  combien  magnifique  et  sin- 
cère  esl  son  œuvre  poétique  française,  d'autres  le 
diront  avec  autorité;  cette  étude  dépasse  lés  limites 
que  je  me  suis  tracées. 

Vous  autres,  citadins  d'Aurillac,  qui  avez  eu 
les  prémices  <le  ses  poésies  Cantaliennes,  n'ignorez 
pas  que  tout  en  gérant  son  uégoce  de  la  rue  d'Au- 
rinques,  Vermenouze  fuyait  la  ville  aussi  souvent 
qu'il  lui  était  permis,  allait  arpenter  monts  et  val- 
lées, errer  scus  bois,  courir  à  travers  landes  et 
champs,  escalader  nos  sommets,  parcourait  la  châ- 
taigneraie, allait  goûter  sur  place  le  lion  vin  d'En- 
traygues,  savourer  les  marrons  de  Maurs,  les  déli- 
cats fromages  de  Salers. 

Chasseur  intrépide,  a  courir  de  l'aube  à  la  nuit 
tombante,  notre  poète  n'emplissait  pas  que  sa  gibe- 
cière! Lui-même  avoue  franchement  avoir  assemblé 
plus  de  vers  au  cours  de  ses  randonnées  qu'au  coin 
de  Pâtre,  sur  le  siège  familial.  Ses  poches  en  étaient 
déjà  gonflées  lorsqu'il  reçut,  en  1805,  le  titre,  si 
justifié,  de  «  Chef  de  l'Ecole  Auvergnate  ».  La 
petite  Revue  Littéraire,  «  La  Cabrette  »,  qu'il  lança 


i  SOI  BAD01  RS    (  A*  IAI.1I.n- 


nosquel  boue  premiès  libre:  «  Flour  de  Brousso  ». 
N'obio  pas  tor!  Ajalberl  de  dire  d'oquel'obro  :  «  Tou- 
i"  l'Oubernho  té  dins  oquel  libre.  Lou  ] m >t :i ï.  Ion 
Dostre  potaï,  lou  cresions  cofournitj  ii  L'obes  que  se 
qnilho  golhard  e  berturious,  toi  bourru  e,  ço  que  <1<- 
lai,  toi  li.  isprc  < j u ( •  caou  s:ii  e  douçore]  pourtont.  » 

Mistral  e  1  «  •  i  >•  Felibres  del  Mietcbour  n'en  diguerou 
tréton  e  aoummerou  Bermenouso  Mojouraou.  Lo 
fouon  ero  olondado  aro;  quittel  plus  de  tira.  X'i  ■» 
doua  ««il-,  en  prou  fa,  dounabo  boue  segound  libre  en 
potaï,  «<  -l<»us  la  Cluchado  ».  dorrié-noscul  é  catcbio- 
uioud,  que  c'en  loi"  pasd'aoutre,  pécaïré. 

Flour  «le  Brousso  >>  «»  sentour  de  flourettos 
omossados,  toun  cossa,  <»  trober  puets  é  camps, 
"  Jous  la  Cluchad  i  »j  es  blal  uiodur,  IV-  bulit  <>  lo 
feniou  <!<•  lo  grongio.  L'orne  s'es  omodurat",  guel  lobe. 


l.i  S    TR01  BADOURS    CANTALIENS  69 

alors,  bénéficia  de  ses  productions.  L'année  suivante 
parut  son  premier  livre,  <<  Fleur  de  Bruyère  ». 
Ajalbert  (1)  avait  pleinemenl  raison  de  dire  de  ce 
volume  :  «  L'auteur  sut  y  l'aire  tenir  L'Auvergne  tout 
entière.  Le  dialecte  Cantalien,  noire  dialecte,  que 
nous  croyons  mort,  s'\  révèle  énergique  el  vigoureux, 
nule  au  possible  e1  pourtanl  plein  de  finesse,  âpre 
au  delà  de  toute  expression,  et,  néanmoins,  infini- 
ment doux.  )> 

Mistral  et  les  félibres  du  Midi  partagèrent  cette 
appréciation  et  élurent  Vermenouze  .Majorai.  La 
source  poétique  avait,  des  lors,  pris  cours,  elle  ne 
cessa  plus,  désormais,  de  couler  abondamment.  Jl  j 
a  deux  ans,  à  peine,  il  publiait  un  nouveau  recueil 
de  poésies  Cantaliennes,  son  dernier  né  qui  ne  sera 
suivi,  hélas!  d'aucun  autre. 

Si  <<  Fleur  de  Bruyère  .>  fleure  l'arôme  capiteux 
du  bouquet  sauvage  cueilli  au  cours  de  ses  chasses,  à 
travers  landes  et  montagnes,  «  Sous  le  Chaume  »  es! 
moisson  mûrie,  foiu  délicat  qui  a  concentré  son  par- 
fum dans  la  meule  soigneusement  tassée.  L'auteur 


(1)  Conservateur  du  Musée  de  La  Malmaison,  originaire  de 
Pierrefort,  connu  par  de  nombreuses  publications  littéraires  fort 
appréciées.  Son  livre  «  Mon  Auvergne  »  prime  toutes  ses  autres 
œuvres,  aux  yeux  de  ses  compatriotes   reconnaissants. 


KOI  lt\i  "i   «g    i  AXTALIEXS 


in  plouresi,  otopal  desiston  ô  lo  casso,  lou  tet,  aro, 
l'estiou  pel  courtieou,  orucat,  Phiber,  <>l  contou. 
Z'o  prend  pins  tout  dobon,  met  pins  siil  popié  ioutos 
los  ideios  <p"'  li  passou  pel  cap,  tôt  frescos,  brobou- 
aellos  é  fodétchiairos  que  li  tretou.  Los  espigo,  uno 
per  uno,  los  passo  «»|  cril  é  <>1  bentodou.  Se  pouot 
offourti,  kordi,  que  dina  seis  <l«»ns  libres,  de]  premié 
fuel  «»1  dorrié,  Bermenouso  n'o  qu'uno  temo,  mai  lou 
tel  soute:  conta  l<»  terro  meiralo,  glourifia  l'Ouber- 
oho,  nVii  l'a  aima  los  quittes  borruios,  "pic  <lisi<> 
raoutre!  Que  que  disco,  «pic  que  uoun,  toujiours  li 
torno  ô  lo  mestresso  eimado;  escouta  cossi  n'en 
parlo  : 

Lou  cur,  en  béni  biel,  s'otenresis;  ohuéi 

sente  <l:n  lou  micou  naisse  e  creisse  uno  ici 
Que  m'estaco  toujiours,  pus  fouorto  é  pus  soulido 
<>  nostro  Oubernho  benesido  (i). 


(il   Flour    de    Brousso:    Oundoun    c    cossi    fo    sous    bers    lou 
Copiscol,  P.   12. 


I.i  v     i  !,,,(  BADOURS    I    ^N  l  U.TKN'S  71 


s'est  mûri,  lui  aussi.  Une  pleurésie,  prise,  sans 
doute,  ;i  la  chasse  u<-  lui  permel  ]>lus.  maintenant, 
de  dépasser,  de  tout  l'été,  l'enclos  de  sa  demeure, 
le  rive,  toul  L'hiver,  devant  l'âtre.  Il  n'a  ]>lus  même 
fougue,  ne  recueille  plus  sans  discernement  toutes 
les  idées  de  premier  jet,  si  fraîches,  jolies  et  gaies 
qu'elles  lui  paraissent.  11  en  fait  un  tri  méticuleux, 
les  passe  et  repasse  au  crible  h  au  van.  On  peut 
affirmer  hardiment  que,  dans  ces  deux  volumes,  de 
la  première  page  à  la  dernière,  Vermenouze  n'a  qu'un 
objectif  pleinemenl  exclusif  chez  lui  :  chanter  la 
terre  natale,  magnifier  l'Auvergne,  eu  faire  aimer, 
selon  le  dicton,  jusqu'à  ses  verrues! 

Quel  que  soit  le  sujet  qu'il  traite,  il  revient   tou- 
jours à  l'aimée;  écoutez-le  parler  d'elle: 

Le  cœur  en  devenant  vieux  s'attendrit  ;  aujourd'hui 
Je  sens  dans  le  mien  naître  et  croître  une  racine 
Oui  m'attache,   toujours  plus  forte  et  plus  solide, 
A  notre  Auvergne  bénie  (i). 


(i)  Fleur  de  Bruyère.  —  Où  et  comment  fait  ses  vers  le  «  Lapis- 
col  »,   ,P.   13. 


72  II  S    I  ROI  BADOUBS   CANTALIENS 


Oquel  poïs  que  bei  sous  fils,  grands  é  pitchious 
J. .mu..-  i  !,  coumo  s'entornou  boi  bourgnous 

L'obilho  trobolhairo  omb'so  cargo  de  bresco   (i). 

Lou  caou  entendre  bonta  : 

Lou  couol  de  Cabra  é  1<>u  rude  Liouron 
roujiours  embirounat  de  brumos  é  d'ouratchis 

.   Ploumb,  rei  del  Contaou,  (juillio  soun  largi  froun 

(2) 

Per  dire  de  qu'es  oquel  lion  qu'estaco  l'Oubernhat 
ol  terrodou,  cal  de  mascle  n*<»  trouba  1<>  poriero 
■  I  oquesto  : 

umo  dins  un  crot  se  counserbo  un  nmigal 
L'omour  dc-1  poïs  din  moun  cur  se  counserbabo  (3). 

Oousissea  lou  pourta  lo  sontat  de  l'Oubernho, 
bioure  <>  lo  terro  meiralo,  0  lo  glorio  : 

De  lo  terra  d'Oubernho  ound'Diéou  nous  o  plontat 
Omb'deis  soulideis  reis  coum'oquellois  deis  aoubres, 


(1)  Flour  de  Brousso    :  «  Ois  Oubernhats  d'o  Poris  »,  P.  182. 

(2)  Flour  de  Brousso    :  «  Ois  Felibres  »,  P.  288. 

(3)  Jous  la  Cluchado  :   «  Lo  Terro  »,  P.  68. 


A.    VERMENOUZE 

1850-1910 


il  -    N.-"i  BAD01  RS   I  ANTALIENS  ~i'A 


Ce  pays  qui  voit  ses  fils,  grands  et  petits, 
Revenir  comme  s'en   retourne  vers  les  ruches 

L'abeille  laborieuse  avec  sa  charge  de  miel  (i). 

Il  faut  l'entendre  vanter  : 

Le  Col  de  Cabre  et  le  rude  Lioran 

Toujours  environné  de  brumes  et  d'orages 

Et,  plus  haut,  an  dessus  de  ces  puys  sauvages, 

Le  Plomb,  roi  du  Cantal,  dresse  son  large  front  (2). 

Nul  n'a  trouvé  expression  plus  imagée  pour 
dépeindre  la  force  du  lien  qui  attache  l'Auvergnat 
à  son  terroir  : 

Comme,  sous  l'écale,  un  noyau  se  conserve, 

L'amour  de  mon  pays  subsistait  dans  mon  cœur  (3). 

Il  faut  l'entendre  porter  la  santé  de  son  Auvergne, 
boire  à  la  terre  natale,  à  la  gloire  : 

De  la  terre  d'Auvergne  où  Dieu  nous  a  plantés 
Enracinés  solidement  comme  ses  arbres, 


(1)  Fleur  de  Bruyère   :  «  Aux  Auvergnats  de  Paris  »,  P.  183. 

(2)  Fleur  de  Bruyère   :  «  Aux  Félibres  »,  P.  68. 

(3)  Sous  le  Chaume   :  «  La  Terre  »,  P.  68. 


74  LKS    1K"I  BADODRS   CANTALIENS 

De  lo  terro  ound,  jiomaï,  si  boulons  serens  paoubres. 

;,et  é  glorin  ol  soou  que,  per  n'aoutres,  se  duer 
Coum'un  liet  omistous,  quond  lo  tnouort  nous  enduer 
(  )1  soou  que  nous  nouiris,  nous  bailo  e  nous  proudigo 
Lou  lat    de!  troupel,  l'or  nourricié  de  l'espigo 


,  terro  d'Oubernho,  o  tu  tout  moun  omour 
ur  de  fil,  omour  de  nobi,  omour  de  fraïre 
.  tout  ensemble,  é  mo  sorre  é  mo  maire 
1  bio  glouriouso,  o  terro  oun  soui  noscut  (i). 

Oquello  terro  meïralo,  n'eu  counei  l'histouero  de! 
pus  long;  lou  caou  beire,  intehiprou,  lo  cilho  escuro, 
porla  deis  estrongiès  que  l'offrobérou  : 

L'ECLE  ET  LOU  GAL 

Orribet  eu  Oubernho,  un  moti 
César,   lou   counquistaïre   Loti 
In   moti 


(i)  Jous  la  Cluchado    :  «  Lo  Terro  »,    P.  86-87. 


LES   THOl'BMiol  BS    CANTALIEN8 


En  plein  cœur  de  l'Auvergne 
Arriva  le  Latin 

Tout  plie  devant  lui,  tout  fuit 
Quand  sa  terrible  épée  étincelle 

Tout   fuit 
Quand  dans  sa  rude  poigne 
Etincelle  l'épée 

Il  passe  comme  un   sanglier  qui  a  pris  élan 
Il  fait  son  trou,  la  hure  en  avant 
D'un   fier  élan 
L'immortel  conquérant 
Passe  rapide  et  crie  :  en  avant 

En  avant  !  en  avant  !  à  travers 
Toute  la  terre  et  tout  l'univers 

A  travers 
Les  nations  glacées  d'épouvante 
De  l'immense   Univers 

Son  cheval  a  du  sang  jusqu'au  col 
Il  hennit  en  plein  pays  montagnard 
Jusqu'au  cou 


78  1  1  -    TROl  BADOl  RS    «   WT  \i.ii  \v 


Soun  tchiobal  ornicaire 

i  >  de]  s<  mij;  mountognol 

Quau  lou  pouot  orrestal  Quogni  gai 
Pouot  dire  ô  l'ecle  :  Soui  toun  égal  .' 

j  .    ■   I    ;      .' 

N  'en   lui  rcs  un  tout  ar<  i 
<  hn    ser<  i  -'  »un  égal 

i  r  es  en  (  >ubernho.    rrupis 
I  i  •  car  bibi i  e  1* >u  s» mg  de!  p< >ïs 

Nous   trupis 
Mes  l<  »u  i  ur  d'un  grond  pou<  »ple 
Bat  din  nostn    poïs 

Un  ome  din  lou  cieou  estiolat 
U  lo  cimo  des  puets  s'es  quilhat 

Estiolat 
Lou  cieou   courouno  d'astres 
I ,'(  ime  qu<   s'es  quilhat. 

Mespresso  l'ormoduro;  uno  pel 

D'our  fouretchi  li  sert  de  montel 
Uno  pel 


l.l.s   TBOl  BADOURS   (   INTALIENS  79 


Si»n  cheval  qui  hennit 
A  du  sang  montagnard. 

Qui  le  peut  arrêter.'  Quel  coq 

Peut  dire  à  l'aigle  :  je  suis  ton  égal 

Quel  coq  .' 
Vous  en   verrez   un,  tout  à  l'heure 
Qui  sera  son  <  g 

César  est  en   Auvergne  ;  il  foule  la  chair 
La  chair  vive  et  le  sang  du  pays 

Il   nous   foule 
Hais   le   cœur  d'un   grand    peuple 
Bat  dans  notre  pa)  5. 

Dans  le  ciel  étoile,  un  homme 
A  la  cime  des  Puys,  s'est  dressé 
Etoile 

Le  ciel   couronne   d'astres 
L'homme  qui  s'est  dressé. 

Il  méprise  l'armure  :   une  peau 
D'ours  sauvage  lui  sert  de  manteau. 
Une  pi 


BAD01  RS    CANTi 


50  cueisso  bourrudo 
lego  en  monte! 

u  de  lioun  rousse  e  dur 
Semblo  uno  guerbo  de  blat  modur, 


Buflu  dins  une  bono  de  braou 
I         retuni  t>n\t  lou  Contaou 


O  los  armos!  So  boues  din  Lot  nuet 
O  rebilhat  lo  coumbo  e  lou  puet 
Din  lo  nuet 

O  rebilhat  K  i-  mascles 

Di   lo  coumbo  è  des  puets. 

Cal  de  Tronbaires  d'oncien  temps  n'o  ouet  pus 
clar,  clon  pus  fouretchi,  foufo  pus  oposiounado  que 
n'en  met  Bermenouso  <>  nous  fa  heire  Bercengétoris 
e  seis  Oubernhate  qu'oppostelou  leis  Lotis.  Lou  caou 
entendre  broma  so  joio  del  trioumphé  deis  nostres  : 


LES    IKULHADOIKS    CASTALIEKS  81 


Sur  sa  cuisse  velue 

Se  déploie  en  manteau. 

Et  sa  chevelure  de  lion  rousse  et  dure 
Ressemble  à  une  gerbe  de  Me  mûr 


Il  souffle  dans  une  corne  de  taureau 
Et  fait  retentir  tout  le  Cantal 


Aux  armes  !  sa  voix  dans  la  nuit 
A  réveillé  le  vallon  et  le  puy 
Dans  la  nuit 

Elle  a  réveillé  les  mâles 

Du  vallon  et  des  puys. 

Aucun  de  nos  anciens  Troubadours  n'a  souffle  plus 
lyrique,  élan  plus  sauvage,  fougue  plus  entraînante, 
que  n'en  met  Verni enouze  à  dépeindre  Vercingétorix 
et  ses  Arvernes  écrasant  les  Latins!  Il  faut  l'en- 
tendre crier  sa  joie  du  triomphe  des  nôtres  : 


LES   TB01  BADO!  S8   »   LNTALDÏNS 

(  )1  pé  deis  rots  gigonts,  lou  Loti 
desplego  ol  souel  de]  moti 

aguo  obaJ  soun  brat,  lou  César 
Bol  puet  que  semblo  un  niou  de  gusar 

Et  l'autre,  lou  fier  mascle  Oubergnat 
Se  te  dut.  omoun,  coumo  un  bergnat 

<_>ti"i  lou  ser  ;  lou  soûle]  tout  sonnons 
rrescound  ol  found  d'un  cièu  ourotchious 

Deis  Lotis  ofrobats,  mouorts  ou  bious 
i  lou  sui  n  its  e  pei  ri(  »us. 

1     I  !esa  r  breg<  iungi<  >us  l<  »mpi  i  obal 

E   (  ml,  son  ormado 

Plouro  sur  soun  tchiobal 
','.  leis  mountognols  fiers  e  bourruts 
Tornou  mounta  l><>-  puets  é  boi  suts 

As  plo  fat  toun  deber,  moun  pois. 
Glorio  o  toun  fil  Bercengétoris  (i). 


(i)   Flour  de  Brousso      "   L'Ecle  e  lou  Gai  »..  P.  352  et  suiv. 


il  S    l  ROI  BADOURS   <   1NTALIEXS 


Au  pied  des  rochers  géants,  le  Latin 

Se    déploie    au    soleil    du    matin. 

II  allonge,  là-bas,  son  bras,  le  César 

Vers  le  puy  qui  ressemble  à  un  nid  de  busard 

Et  l'autre,  le  lier  mâle  Auvergnat 

Se  tient  droit,  là-haut,  comme  un  vergne 

C'est  le  soir    :  le  soleil  tout  sanglant 
Disparaît,  au  fond  d'un  ciel  orageux 

Des  latins  balafrés,  morts  ou   vifs, 
S'amoncellent  sur  les  rochers  et  dans  les  ruisseaux 

Et  César,  honteux,  détale  là-bas 

César,  seul,  sans  armée 
Pleure  sur  son  cheval 

Et  les  montagnards,  tiers  et  velus, 
Remontent  vers  les  puys  et  vers  les  sommets. 

fu  as  bien  fait  ton  devoir,  mon   pays 
Gloire  à  ton  Mis  Vercingétorix   (i). 


i  i  >   Fleur  de  Bruyère    :  ■    L'Aigle  et  le  Coq  »,  P.  353-365. 


LES   TROUBAPo!  lis    i    \MAI.ll  \s 

Deeempiei  que  lei  nostree  bolcans  se  souu  escou- 
tite,  deeempiei  que  1<>  ooetro  terro  efregido  li  fo 
broulha  Ion  blat,  cal  «le  mascle  d'Oubernho  n'o 
contai  otaou!  Caou  creiro  «nie  lou  nostre  potaï  deso- 
n;it.  oostro  lengo  miet-mouorto  pouol  enqnerro  porla 
toi  plo!  Quond  Bermenouso  L'empougno,  lo  brondis 
coum'un'eepaso  ••  li  fo  jitta  fioc!  Bscoutons  lou  nous 
dire  de  que  besio,  guel,  «lins  un  paibe,  possa  dobon 
seie  aela  cucats,  «>!  roi  de]  Lut,  de  Laroquobielho. 
—  «  [eu  Bei  tôt  biel  coumo  lo  creociou  ».  li  dit  lou 

POt  :  ai  bit  : 

...   Mci^  unies  blounds,  "  leis  Longos  moustachu >> 
Bestits  (li-  pels  dt    Loups,  ormats  de  grondos  atchios 
<_»uc  trojious  d'un  pougnet  odret  e  pouderous 
I  l'ai  iutr<  -.  deis  ornes  bruns,  différents  de  longatchi 
.Miel  bistits,  miel  ormats,  mes  omb'min  de  couratchi 
Serou  poustats  obal.  Et  qu'où  es  obal,  l'efon 
Que  de  tous  fiers  belets  "  regiscla  lou  song! 

Belcouop  pus  tard,  ai  bit  tourna  de  los  Crousados 
Leis  débris  glou  rions  de  noumbrousos  ormados 
Deis  omes  qu'erou   pas  toujiours  toutes  entiès 
Om  de  lei  gnafros  per  dobon,  noun  per  dorguiès 
Obiou,  moougrès  oquouo  lo  grondo  e  noplo  mino 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  85 

Depuis  que  nos  volcans  se  sont  éteints,  depuis  que 
notre  terre  refroidie  fait  germer  les  moissons  dans 
son  sein,  aucun  barde  arverne  n'avait  poussé  d'aussi 
mâles  clameurs!  Qui  aurait  cru  que  notre  dialecte 
appauvri,  que  notre  langue  agonisante  était  encore 
capable  de  tels  accents!  Quand  Vermenouze  la  prend 
corps  à  corps,  il  la  brandit  comme  un  glaive,  en  fait 
jaillir  des  étincelles!  Entendons-le  nous  raconter 
son  rêve  lyrique,  les  yeux  mi-clos,  au  pied  du 
«  Rocher  de  lait  »  de  Laroquevieille  : 

—  ((  Je  suis  aussi  vieux  que  la  création  »,  lui  dit 
le  roc;  j'ai  vu: 

...   Des  hommes  blonds  à  la  longue  moustache, 
Vêtus  de  peaux  de  loup,  armés  de  grandes  haches 
Qu'ils  lançaient  d'un   poignet  adroit  et  puissant. 
D'autres,  des  hommes  bruns,  différents  de  langage 
Mieux  vêtus,  mieux  armés,  mais  avec  moins  de  courage, 
S'étaient  dressés  là-bas,  et  c'est  là-bas,  enfant 
Que  de  tes  fiers  aïeux  le  sang  a  jailli. 

Beaucoup  plus  tard,  j'ai  vu  revenir  des  Croisades 
Les  débris  glorieux  de  nombreuses  armées 
Des  hommes  qui  n'étaient  pas  toujours  tout  entiers 
Avec  des  blessures  béantes  par  devant,  non  par  derrière 
Ils  avaient  malgré  cela  la  grande  et  bonne  mine 


S6  i.i  a    i  ROI  BAD01  RS    I   ITALIENS 

Del  souldat  qu'o  toujiours  pourtat  nal  soun  dropeou 
m  lour  qou'ero  oque]  de  lo  Fronço  e  de  Die 
lou  doun  qu'en  neissent  te  foguet  uno  feio, 

Fronço,  oquoi  d'eima  miel  luta  per  uno  ideio 

per   un    i ut 

Pus  tard,enquerro,ai  bit,qou'ero  en  quatrebint-doutche, 
Deis  mourbous  de  bint'ons,  coueifats  A'uw  bounet  routchi 

ti  per  lo  frountiéro  omb'deis  (.-tint-  os  pès. 
I.eis  Prussiens   s'en   risiou.    Mai   d'aoutres;  mes  oprès 
S'en  estre  pl<>  trufat,  n'obeire  pl<>  fa  festo, 

nd  rOllemand  bouguet  lour  tusta  sus  lo  besto 
Lou  e  combiet  en  grimaço  de  poou, 

I.  leis  Prussiens,  d'obon  des  catchio-niou,  fusioouo  (i). 

Là  o  din  l'obro  de  Bermenouso,cinquonto8  tolhous, 
é  mai,  pus  ogrodibous,  pus  grocious  qu'oquesto;  n'i  o 
pus  un  ound'lou  poueto  de  nostre  temps  se  Biasco 
mai  ottural  fronc-o-fronc  deis  pus  fomus  Troubaires 
<lel  temps  n'onat.  «  !aoa  que  Biasco  p<>u<>r  peure  toutos 

-  consens,  toutos  lus  obn  s  deis  Oubernhats  les  pus 
odrets  que  hons  ai  <it:ii  :  pas  un  mouonto  à  lo  cenjio 
de  Bermenouao! 


i  I    Flour  de  Brousso   :  «  Lou  rot  del  Lat  »,  P.  74-76. 


I  I  S    TROUBADOURS    CANTALIKNS  87 

Du  soldat  qui  a  porté  toujours  haut  son  drapeau 
Et  le  leur,  c'était  celui  de  la  France  et  de  Dieu 
Car  le  don,  qu'en  naissant,  te  fit  une  fée 
Francéj  c'est  de  mieux  aimer  lutter  pour  une  idée 
One  pour  un  intérêt. 

Plus  tard, encore, j'ai  vu   (c'était  eu  quatre-vingt-douze) 
Des  morveux  de  vingt  ans  coiffés  d'un  bonnet  rouge, 
Partir  pour  la  frontière  chaussés  de  sabots. 
Les  Prussiens  s'en    moquaient;  et  bien   d'autres  aussi, 

[mais  après 
S'en  être  bien  amusés,  en  avoir  fait  gorges  chaudes, 
Quand  l'Allemand  voulut  leur  taper  sur  la  veste 
Les   railleries  se  changèrent  en  grimace  de  peur 
Et   les    Prussiens   devant   des   blanc-becs   prenaient   la 

[fuite!  (i) 

L'œuvre  de  Yermenouze  est  faite  de  cinquante 
poésies  plus  séduisantes  que  celles-ci;  il  n'en  est  pas 
une  où  le  poète  du  vingtième  siècle  ait  égalé  mieux 
le  plus  fameux  Troubadour  Médiéval.  Qu'on  prenne 
toutes  les  «  tenzons  »,  tous  les  «  sirventés  »  des  plus 
fameux  Ecrivains  Auvergnats  que  j'ai  cités,  pas  un 
seul  n'atteint  la  hauteur  de  Vermenouze. 


(i)  Fleur  de  Bruyère    :  «  Le  Rocher  du  Lait  »,  P.  75-77. 


B8  II-    I  ROI  BADOUBS    I  ANTA1  11  KS 

Bous  ai  dit  que  leis  onciens  Troubairea  n'oou  gaïre 
conta  que  lo  guerro  é  L'omour;  mai  es  bé  raie,  qu'en 
porla  d'oqueste,  darcou  j»as  lo  bougo  <!•'  mai  d'uno 
combado.  Lou  reprotcbi  «»  estai  t'ai  <\  Bermenouso 
d'obeire,  ni  mai  un  Copelol  on  un  Moungi,  bouloun 
[omen  ignoura  l'omour.  S'ès  caou  entendre 
sus  <>ti. 

Bermenouso,  Ion  pouëto,  n'ero  pas  un  coutillou- 
oaire  e  «lin  touto  Bonn  obro,  trouborès  pas  uno 
poraonlo  que  pndio,  que  fasco  escurcî  lo  cilho  ô 
digus.  Mes,  dises-me  si  n'o  pas  l<>u  respel  omistous 
de  1"  fenno,  si  gai  pas  Ion  biai  de  Lo  penre  e  de  culi, 
quond  bouro,  lou  poutou,  renie  qu'o  escril  : 


E,  qu'os  oti  qu'un  jiour 
Seguere  fouissat  per  l'omour. 
Uno  droulloto  jioubénélo 
Que  s'opelabo  Lisounelo 
Me  jiouguet  oquel  meisson  tour. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  89 

J'ai  «lit  que  les  anciens  Troubadours  n'ont  guère 
chanté  que  la  guerre  et  l'amour;  il  est  même  bien 
rare  qu'en  parlant  de  celui-ci  ils  ne  franchissent  pas 
très  largement  les  bornes  de  la  bienséance!  On  a  fait 
a  Vermenouze  1«-  reproche  d'avoir,  tel  un  Prêtre  ou 
un  .Moine,  volontairement  [gnoré  l'amour  (1).  Il  faut 
s'entendre  sur  cette  allégation.  Notre  poète  n'a  pas 
été  un  «  coureur  de  jupon  ».  Son  œuvre  ne  contient 
pas  un  mot  malsonnant,  une  expression  choquante. 
Convenez  avec  moi  qu'il  avait  un  tendre  respect  de 
la  femme,  savait  le  lui  témoigner,  était  eu  bonne 
posture  pour  obtenir  la  récompense  d'un  baiser, 
celui  qui  a  écrit  : 

Et  c'est  là  qu'un  jour 

Je  fus  piqué  par  l'amour. 

Une   fillette,   une  jouvencelle 

Oui  s'appelait  Lisette 

Me  joua  ce  mauvais  tour! 


(i)  Au  lendemain  de  la  mort  de  Vermenouze,  H.  Bonnet  écrivait 
dans  l'Indépendant  du  Cantal  :  «  L'amour  source  de  vie,  ne  l'a 
jamais  possédé.  Cette  corde  a  manqué  à  son  luth.  Il  semble  que: 

»  Nulle  robe  n'ait  passé  dans  sa  vie  ». 

»  Tant  pis  !  nous  le  regrettons,  car  nous  y  perdons  sûrement 
quelques  enchantements  ». 


-    i    INT.VLIKN8 

(linim  rg  ndo 

Remorquabe  soua  uels  bious,  so  pel  fino  é  condo 

i»;it. 
moti  m'ogotchiet ;  <)"ii(>  seguet  ocobat!   (  i  ) 

si  ii'd  bougul  eH)xMiKa  «  .ii.  <|u'i»iii>  n'es  pas  <|iir  leis 

mespivsRwmo  los  Oulx^riihatos,  <i loutos  nu   lillos 

de  a >ii;ir. ni 

V  sti     Oubernho  «>  de  giontoï  l'ilh;- 

1 1<  (li    (    de  pieou   roussel 

itou  (lin  l"ii  boborel 
1  s  ourilhos  (2) 

Mes  surtout,  quoml  beires  nostroi  drolios  golhardos 
()  t>r;it  tendut,  corga  leis  gronds  carris  de  te, 
Pou  fa   de-  min  que  de  dire  ombe   te  : 

ni  rude  pougnel  n'c»ou  pas  leis  mountagnartlos I  (3) 

Nostr'ome    n'es    pas    de    mémo    bourro    que    1<ui 


in   FIout  de   Brous;  1    >n  Sobal   ".  P.  jj. 

1  _■  1   Flour  de  Brou —     •    Lo  Consou  del  IV]  »,  P,  378. 
1  li  Felibi  es   »,   P    j<u. 


l.i  S    l  ROI  BADOI  BS   i   WUH  1)1 

I  c    I  dimanche  à   la   grand'mess 

Je  remarquais  ses  yeux  vifs  au  fine  et  nette 

Et  son  !>  i\  olet  bombé. 

L'n  matin  elle  me  regarda,  ce  fut  fini!   (i) 

s'il  ne  s'rsi  pas  marié,  ce  nVsi  pas  par  mépris  des 
Auvergnates,  jennes  citadines  d'Aurillac  on  filles 
de  riches  propriétaires  ruraux  : 

\«»tre  Auvergne  a  de  belles  jeunes  filles 
De  teint  clair  et  de  cheveux  blonds 
Sans   coton   dans    le   corsage. 
Et  qui  n'ont  pas  froid  aux  yeux    (2). 

Mais  surtout  quand   vous  verrez   nos  gaillardes  jeunes 

[filles 
A  liras  tendus  charger  les  grands  chars  de  foin 
Vous    ne    pourrez    pas    taire   moins   que    de    dire   avec 

[conviction  : 
Quel   rude  poignet  ont  Je-  montagnardes!    (3) 

Notre  poète  ignore   le  libertinage  du   .Moine  de 


(1)  Fleur  de  Bruyère  :  «  Le  Sabbat    \  P.  22. 
2)    Heur  de  Bruyère  :  «  La  chanson  du  vin  de  Fel  »,  P.  378 
(3)   Pleur  de  Bruyère  :   «  Aux  Félibres   »,   P.  292. 


-    Ilot  BAI 

Bfoungi    <iv.    Bdountoudoun,   oquel    rei-de-belet    del 
Curai  <r<>  Meudon;  es  pus  « L« ►  i i «  ; 1 1  en  omour,  iriu'l 
ro  doua  dire  cosai  : 

Se  foou  lo  cour 

b*  de  lei>  boues  de  tourtoui  • 
Lo  postourelo  e  [ou  postour 

•  'ii-  que  sentou  l'omour 
l<  tu  counessou  pas  enquerro  !    (  i  ) 

I.ou  oostre  potai  a'ero  jiomai  offronquit,  toi  omis- 
toua  «•  douçorel,  per  porla  <r m-  coumo  dins   : 

/  7  nado  d  *  /'  /'/"  /  \  aou  »,  uno  <1<'  los  obros  1<>s 
pas  li« hi-ti ■! i-< ■-  de  Bermenouso.  Cal  <1»'  Troubaïre 
Oubernhal  n'<»  conta  i«>i  sutilomen  l<>  beltal  <lr  s<> 
migo,  d'o  trouba  reis-de-toura  pus  golonts  per  fa 
counesse  l<>s  «nialiiuts  de  lo  si.,  mestresso,  sons'uno 
poraonlo  de  i i«>i» : 

So  caro  jionto  e  poulido 

l'un  tin   plus  blonc  que  lou   lat. 
Es   fresco  coum'un   ginouflat. 


1 1  |   Flour  de  Brousso  :  «   Un  er  de  cobretto  »,  P.  204. 


LES    TKOL'BADOLKS    i    \  MALIENS 


Montaudon,  ce  lointain  ancêtre  du  joyeux  Curé  de 
Meudon;  il  laisse  à  d'autres  les  grivoiseries,  préfère 
nous  dire  comment  : 

Se  font  la  cour 

Avec  des  voix  de  tourterelles 
La  pastourelle  et  le  pastoureau 
Deux  enfants  qui  n— entent  l'amour 
Mais  ne  le  connaissent  pas  encore  (i). 

Notre  dialecte  n'avait  jamais  connu  pareille  sou- 
plesse, tenu  langage  si  galant,  parlé  d'amour  avec 
l'enthousiasme  de  1'  «  Aînée  du  Haut  Puech  »,  une 
des  œuvres  les  plus  savoureuses  de  Vermenouze. 
Aucun  poète  d'Auvergne  n'a  célébré  plus  délica- 
tement les  charmes  de  sa  mie,  n'a  trouvé  périphrases 
plus  énamourées  pour  magnifier  les  qualités  rares 
de  sa  maîtresse,  sans  pourtant  dépasser  jamais  les 
limites  du  bon  goût  : 

Son  visage  gracieux 

Et  d'un  teint  plus  blanc  que  le  lait 
Est  frais  comme  une  giroflée. 


(i)  Fleur  de  Bruyère    :   <•   Un  air  de  Cabrette  »,  P.  205. 


ROI  B  LDOUBS    CANTALIKNfl 

Qu'aou  !"  l>i-t<>.  jiomai  l'ouplido 
uel  o  lo  coulour  del  cieou 
bouco  qu'os  uno  ciriegio. 


Lou  pieou  fi  de  mo  mig< i 
;'or  Lusen  e  pur 

Ou   lou   fromen   modur. 

un  cur 
Lou  pieou  lï  de  mo  mij 
Qui  :  o  soun  uel  blus 

pas  ô  res  plus  ! 
^el  noum  de  moun  eimado 

fumado 
!oumo   uno    flour   d'Obricnii 
I  '.  gard<  i  un  g<  ml  de  mie<  »u 

que  d'obeire  noummado 
i  _,     e  moun  eimado 

Quond  mo  mi^.>  es  omb'iéou 
•  lin   lou  ci  cou  !    (  I  ) 


<  Huit  dire,  oppresso,  si  oousai,  que  loi'  pouëto  d'en 


hado:  L'Einado  d'en  Puet-Nau.  P.  33,  49.  50- 


I  i  -     i  KOI  BADOI   US    i  AN  l  \l.li  NS 


Qui  l'a  vue,   jamais  ne  l'oublie 
Son  œil  a  la  couleur  du  ciel 
Sa  bouche  est  une  cerise. 

Les  cheveux  de  ma  mie 
Sont   d'or  luisant  et   pur 
Plus  blond  que  n'est  le  seigle 
(  )ue   n'est    le   froment   pur. 
C'est   d'or  comme  son   cœur, 
Que  sont  -es  fins  cheveux. 
Songeant  à  sou  œil  bleu 
Je  ne  songe  a   rien    plus. 
Du    nom   de   mon   aimée 
Ma    bouche    est   parfumée 
Comme   une   fleur   d'avril 
Et    garde   un    goût    de   miel 
Rien  que  d'avoir  nommé 
Ma  mie  et  mon  aimée. 
Quand  elle  est  avec  moi 
Je  me  crois  dans  le  cie1    (i). 

Osera-t-OD  dire  encore  que  le  poète  de  Vielle  igno- 


(i)  Sous   le   Chaume.  —   «    L'aiuée   du   Haut    Puech    ».    P.   33- 
49,   50. 


LES   TROURAIV.I  RS   <  AKTALBENS 

Bieouo  sat  pas  porla  de  1'oinour!  D'entendre  bonta 
otaou  ]«»  Lisounello  d'en  Puet-Naou,  donno  ebetchio, 
permouito,  de  fa  hounestouien  un  poutou  on'oquello 
drollo  ! 

Opposiounal  de  l'Oubernao,  coum'es  guel,  poudès 
lions  omogina  si  /.*«>  sat  penre  'le  biai  per  bouta 
Los  duos  capusos  que  nous  donnou  lou  mai  gaou: 
cobretto  <'t  bourreio!  Oquello  eobretto  que: 

Sat  d'une  crano  moniero 

Esprima  lou  plosé,  lou  pessomen,  l'omour   (i). 

Serio  cranomen  lebat  lou  donsaire  qu'end'enten- 
dre  «  Paroo]  loup  Bélotto  >>.  a  Lo  bouole  lo  Morian- 
no  »,  «  Per  los  camps  d'en  Douno  »,  «  Ieou  n'ai 
cinq  sos.  nu»  migo  d'o  <iue  quatre  »,  s'osordorio  de 
premié  bond  ô  lo  nostro  bourreio! 

Fillo  de  boun  oustaou,  sat  pas 
Trépégia  ni   fa  de  grimaço 
E  soûl,  un  donsaire  de  raço 
Orribo  ô  counesse  soun  pas 


(i)  Flour  de  Brousso  :  Os  cobretaires,  P.  300. 


LES   TROUBADOURS    CANTALÏENS  !)T 

mit  le  langage  de  l'amour!  A  lire  le  portrait  de  la 
Lisette  du  Haut-Puech,  on  a,  ma  foi,  envie  de  dépose i 
un  honnête  baiser  sur  la  joue  de  cette  jolie  fille! 

Admirateur  passionné  de  l'Auvergne,  on  imagine 
les  trésors  d'ingéniosité  que  prodigue  Vermenouze 
pour  chanter  nos  deux  joies  les  meilleures  :  la 
Courette  et  la  Bourrée.  Cette  Cabrette  qui 

Sait  de  crâne  façon 

Exprimer  le  plaisir,  le  chagrin,  l'amour   (i). 

Il  s'exposerait  à  une  déception  quasi-certaine,  le 
danseur  qui,  au  chant  de  nos  bourrées  fameuses  : 
«  Prends  garde  au  loup,  la  belle;  Je  la  veux,  la 
Marianne,  je  la  veux  et  je  l'aurai;  Dans  les  landes 
de  Doue;  J'ai  cinq  sous,  ma  mie  n'en  a  que  quatre  », 
se  risquerait,  de  prime-saut,  à  vouloir  danser  notre 
«  Bourrée  »  : 

Fille  de  bonne  maison  elle  ne  sait  pas 
Trépigner  ni  faire  de  grimace 
Et  seul  un  danseur  de  race 
Arrive  à  connaître  son  pas. 


(i)  Fleur  de  Bruyère    :  «   Aux  Museteurs  »,  P.  301.  N. 


"JS  lis    TROUBADOURS   CANTALIENS 

Tout  oqueJ  qu'è  fouort  e  qu'è  leste 
Jioube,   nerbous  e  dégourdit 
Crei  plo  donsa;  mes  n'es  pas  dit 
Qu'o  guel  lo  bourreio  se  preste. 

Nostro  mountagnardo 

Deperdicio    pas    soun    omour 
Se  daisse  lountemps  fa  lo  cour 
E  peis  Oubernhats  &ouls  se  gardw. 

Per   i'Oubernhe,    Diou   te   foguet 
Gionto  donso  deis  nostres  paires 
Et  q'ouo  fouguet  un  cobretaïre 
<  )(|uel  que,  premié,  te  jiouguet. 
(  )mai   tu,   cobretto,   pécaire 
Per  l'Oubernho,   Dieou   te   foguet. 

E  lo  bourreio  é  lo  cobretto 
Tenroou  toujiours  lou  mémo  rong 
Car  soun   fillos  d'un   mémo  song 
E,  coumo  din  lo  mémo  onetto 
Duermou  dous  bessous,  tronc  o  tronc 
Otaou   foou   bourreio   e   cobretto    (i). 


^i)  Flour  de   Brousso  :   Os  cobretaires.   P.  306-308. 


LES   THOUBADOUIiS    CANTALIENS  99 


Quiconque  est   fort  et  leste 

Jeune,   nerveux  et  dégourdi 

Croit  bien  danser;  mais  il  n'est  pas  démontré 

Qu'à  lui  la  bourrée  se  prête. 

Notre  Montagnarde 

Ne  gaspille  pas  son  amour 

Elle  se  laisse  faire  la  cour  longtemps 

Et  pour  les  seuls  Auvergnats  se  réserve. 

Pour   l'Auvergne   Dieu   te   fit 
Gente  danse  de  nos  pères 
Et  ce  fut  un  museteur 

Celui  qui  le  premier  te  joua. 
Toi  aussi,  Cabrette.  pauvre 
Pour  l'Auvergne  Dieu  te  fit. 

Et  la  ((  Bourrée  ))  et  la  ((  Cabrette  >> 
Tiendront  toujours  le  même  rang 
Car  elles  sont  filles  d'un  même  sang 
Et,  comme  dans  les  mêmes  langes, 
Dorment  deux  jumeaux  côte  à  côte, 
Ainsi  font  ((  Bourrée  )>  et  ((  Cabrette  ))  (i). 

(i)  Fleur  de  Bruyère  «  Aux  Museteurs  ».  P.  307-309. 


I»1"  LES  TROI  BADOl  US  CANTALIENS 

Si,  per  conta  leis  guerros  d'onton,  porla  d'oniour, 
garda  eu  memouorio  coustumos  e  usatchis  del  pois, 
Bermenouso  n'en  crigno  cat,  es,  mai  que  mai  bouié- 
grond  e  Lou  mestre  de  toutes,  digus  li  passo  ol  dobon, 
quond  nmis  fo  bisita,  caire  per  caire,  tout  lou  Poïs- 
Nal,  d'ô  Solers  <*>  Ontraiguos,  d'Orgintat  ol  Liouron. 
Puets  nais,  ribieros  oumbrousos,  los  quittos  camps 
piouados,  mouodos  onciennos,  quolitats  e  défaous  de 
nosti'o  raço,  mascles  escorbilliats  é  flllouuos  bregoun- 
giousos,  leis  bestios,  memomen,  que  guel  fo  porla 
couiiio  ciirestios  :  Boccados  ol  pargue  e  bedels 
escompillats  per  los  cstoullos,  braous  berturious  e 
bioous  odoundats  ol  jioug,  ouillos  douçottos  otroupe- 
Lados  o  l'orle  d'un  couminaou,  cabros  obrocados  peis 
termes,  lébrea  e  perdigals  eglotchias  pel  cossaire,  les 
quittes  tessous,  sous  bouostro  gracio,  tout  li  passo, 
de  tout  fo  recurun  ! 

Ogotchias,  se  bous  plai,  lou  fiéraou  deis  pouors 
gras,  ol  Pourtaou  d'Ourenco,  un  jiour  de  Sent  Morti: 

Jious  lo  neplo  pesado  é  fregio  del  moti 

Un  moudiou  dé  pouors  gras  bufou,  roundinou,  gisclou, 

E  s'estorissou  ol  miet  deis  goouliats  que  regisclou. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  10(5 

Il  bruine.   Le  foirail   n'est  qu'un   large  bourbier 
Ici  c'est  un  «  Tonkin  ))  au  museau  retroussé, 
Aussi  rond  qu'un  tonneau,  court  de  jambe  et  d'oreille 
Oui  flaire  le  pavé  graisseux  et  le  fouit. 
Là-bas,  c'est  un  vieux  porc,  noir  comme  un  sanglier, 
Bourru,  il  a  bien  plus  de  bourre  que  de  lard, 
Oui  se  démène,  joue  du  pied  comme  une  vache 
Et  cherche  à  rompre  ainsi  le  cordeau  qui  l'attache. 
Des  ((  Roquets  ))  (i),  nez  pointus,  mangent  un  peu  plus 

[loin 
Quelques  poignées  de  son  mêlées  avec  des  glands. 
Au  centre  du  forail,  tout  une  cochonnée 
Tête  une  truie  noire  de  boue.    (2). 

Notre  «  capisool  »  connaît  tous  les  dictons,  cent 
fois  rabâchés,  du  pays,  en  a  fouillé  tous  les  halliers. 
Il  serait  délicieux  de  le  suivre,  de  courir  avec  lui, 
Au  Soleil  levant,  A  tmvers  la  châtaigneraie;  d'aller 
manger,  en  tête  à  tête  avec  lui,  Le  jambon;  écouter 
lli  air  de  musette  ou  Un  vieux  Noël;  faire  halte  au 
rocher  fameux  de  Cariât  : 
Qui  a  porté,  sans  fléchir,  tout  le  poids  d'une  ville. 


(1)  Porcs  de  Laroquebrou   (Cantal)   dits  «  Roquets  ». 

(2)  Sous  le  Chaume    :   «  La  Foire  »,  P.  25. 


104  LES   TROUBADOURS   CAXTALTENS 

Li  escouta  «  Un  biol  do  lo  bielho  »,  uno  de  sos 
obros  los  pus  eranos,  «  Lo  Tota  »,  oquel  couonte  tôt 
goustous  qu'eseaouffo  lu  cur  pire  qu'un  beire  de  bi 
bielj  fa  roncouontre  de  «  L'Efon  dTtrat  »,  de  «  Leis 
dueis  Menettos  »,  del  «  Segaire  Guiuot  »,  del 
«  Bourrut  »  et  de  «  Pont  in  '1  ».  Segons  lou  un  briou 
«lin  lo  Costoniaou  ound'  : 

Tais  que  deis  souldat-  en  guerro 

En   bothollous   corrats,   poumats   coumo   des  caous 
Beiren  leis  costoniès  golhards  sourti  de  terro 
]'.  poussa  quittomen  ol  miet  deis  rots  foraous. 
Bers,  d'un  ber  lusen  de  fo)-onço  bernissado 
Ocatou  tout  lou  soou   :  trobers,  coumbo  et  tourrel. 
Desplegou  largiomen  lour  cimo  esporfolhado 
E  quilhats  sus  lour  rei,  dur  e  soulidè  ortel 
Les  costoniès  orciats  s'obeurou  de  soulel   (i). 

Basto,  en  tourna  o  l'oustaou,  li  pougossions  la 
t<jutes  <(  Lou  raibe  del  belet  »  qu'espero  f^on  pes- 
somen  : 

...  Ouond  l'houro  del  grond  mysteri 
Tout  d'un  couop  sounoro  per  guel 


(i)  Jous  la   Cluchado.  —  «   Lou   Pois-Bas  »,   P.  364-365- 


I.l.s   TROUBADOURS   CANTALIENS  105 

l'écouter  nous  déclamer  :  «  Un  vieux  de  la  vieille  », 
une  de  ses  plus  jolies  poésies;  «  La  Tante  »,  cette 
nouvelle  si  délicate,  qui  donne  aussi  chaud  au  cœur 
qu'un  verre  de  vin  vieux;  faire  la  rencontre  de 
«  L'Enfant  d'Ytrac  »,  des  «  Deux  Menettes  »,  du 
((  Faucheur  Ouinot  »,  du  «  Bourrut  »  et  de  «  Pan- 
tuel  ».  Suivons-le  dans  cette  châtaigneraie  où  : 

Tels  que  des  soldats  en  guerre 

En  bataillons  carres,  pommés  comme  des  choux, 

Vous  verrez  s'élever  les  châtaigners  vivaces; 

Vous    les   verrez    poussant   sur   les    rocs   les   plus   durs 

Verts,  d'un  vert  éclatant  de  faïence  émaillée 

Ils  couvrent  tout  le  sol,  pentes,  buttes  et  combes 

Ils  déploient  largement  leur  tête  ébouriffée 

Et,  droits  sur  leurs  racines,  orteils  solides  et  durs, 

Cependant  qu'à  leur  pied  la  terre  est  assoupie 

Ces  arbres  altérés  s'abreuvent  de  soleil   (i). 

Puissions-nous,  de  retour  à  notre  foyer,  y  faire 
tous  :  «  Le  rêve  de  V aïeul  »,  qui  attend  sans 
crainte  : 

Quand  l'heure  du  grand  mystère 

Tout  à  coup  sonnera  pour  lui 


(i)  Sous  le  Chaume    :  «  Le  Bas-Pays  »,  P.  36s. 


106  LES   TROUBADOURS   GAUTALIENS 

N'ouro  pas  poou  del  cemeteri 
Tout  plet  de  flours  e  de  souel 

S'endurmiro  jioul  terme  berd 
Din  lo  bouno  terro  de  Fronço 
Omb'lo  fe  bibo  e  l'esperonço 
Del  Chrestio  qu'o  fa  soun  deber  (i). 

Otaou  o  fa  Bernieuouso  que,  Chrestio,  z'ero  coumo 
n'i  o  gaire!  Imlulgen  e  serbiaple  «»  toutes,  serio  pos- 
tât pel  fiot  per  rondre  serbice  ou  fa  plose.  Intcki- 
prous,  inquiet  coum'un  cordaire,  cucabo  lo  cilho  e 
z'o  prendrio  ô  lo  reber  omb'oquetcliiès  que  li  coun- 
tcsiabou  so  religion  e  li  fosiou  couontre.  «  Souei 
Chrestio  »,  ço  disio  guel  : 

((  Souei    Chrestio   )), 

...  Peccodou  mes  Chestio.  Tout  lou  mounde 
Sat  que  dobon  leis  jioporels  qu'obons  huei, 
Quond  s'ogis  d'opora  l'Ebongilo  é  so  lei 
Qou'ès  pas  ieou  que  cale  e  que  m'escounde  ! 


(i)  Flour  de  Brousso.  —  «  Lou  raibe  del  belet  ».  P.  400. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  107 

Il  n'aura  pas  peur  du  cimetière 
Tout  plein  de  fleurs  et  de  soleil 

Il   s'endormira   sous   le   tertre   vert 

Dans  la  bonne  terre  de  France 

Avec  la  foi  vive  et  l'espérance 

Du  Chrétien  qui  a  fait  son  devoir   (i). 

Vermenouze  a  pleinement  fait  sien  ce  Chrétien 
exemple  et  ;>  mis  dans  son  accomplissement  une  fidé- 
lité peu  commune.  Indulgent  à  tous,  d'une  servia- 
bilité que  rien  ne  lassait,  il  ne  prenait  de  l'humeur 
et  ne  se  révélait  combatif  que  contre  les  adversaires 
de  ses  convictions  religieuses.  «  Je  suis  Chrétien  ». 
affirmait-il   : 

Pécheur,  mais  Chrétien,   tout  le  monde 

Sait  que,  devant  les  aboyeurs  des  temps  présents 
Quand   il   s'agit  de  l'Evangile   et  de  sa  loi 
Je  ne  me  tais  ni  ne  me  cache. 


(i)  Fleur  de  Bruyère.  «  Le  Rêve  de  l'aïeul  ».  P. 


108  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

E,  qou'ès  pas  lou  Chrestio  souet,  qou'ès  l'orne  libre 
Qou'ès    l'Oubernhat,    qou'ès    lou    Fronces    que    parlo 

[eici   (i). 

<  )1  jiour  d'ohuei,  cadun  o  sos  idéios  e  lo  Poulitico, 
lo  robestio,  nous  dibiso  que  trop  !  Toun  deissa  lou 
culte  libre,  respecta  lou  biai  de  cadun,  toutes,  ço  me 
pense,  disons  omb'Bermenouso  : 

Boulons   d'estré   d'un   poïs  libre 
E  qou'ès  sus  un  puet  Oubernhat 
Que  berrias  lou  dorrié  Felibre 
Se  quilha  per  lo  Libertat    (2). 


Se  pouot  dire  sons  oboiondado  que,  dobon  Berme- 
nouso,  cat  de  mascle  n'obio  porlat  otaou  de  l'Oubcr- 


(1)  Jous  la  Cluchado.  —  «  Ois  Escouliès  d'o  Mau  »,  P.  324-325. 

(2)  Flour  de  Brousse  —  Porlicado  del  Copiscol  ol  desporti  d'o 
Bit.  P.  332. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  109 

Et  ce  n'est  pas  le  Chrétien  seul,  c'est  l'homme  libre 
C'est  l'Auvergnat,  c'est  le  Français  qui  parle  ici  (  i  ) . 

A  notre  époque,  chacun  est  ancré  dans  ses  convic- 
tions et  l'affreuse  politique  ne  sème  que  trop  la  divi- 
sion parmi  nous.  Avec  un  profond  respect  pour  les 
idées  d'autrui  et  sans  chercher,  en  rien,  à  faire  du 
prosélytisme  inopportun,  nous  pouvons  dire  tous 
avec  notre  poète  : 

Nous  voulons  être  d'un  pays  libre 
Et  c'est  sur  une  cime  Auvergnate 
Que  vous  verriez  le  dernier  Félibre 
Se  dresser  pour  la  liberté   (2). 


On  peut  l'affirmer,  sans  craindre  aucune  exa- 
gération, aucun  poète  avant  Vermenouze  n'avait 
trouvé   de   tels   accents    pour    chanter    l'Auvergne. 


(1)  Sous  le  chaume   :  «  Aux  écoliers  de  Maurs  »,  P.  325. 
(2)  Fleur  de  Bruyère    :  «  Causerie  du  Capiscol  au  Banquet  de 
Vie  ».  P.  333. 


1  10  I  ES    TROUBADOl  RS   CAS!  U.ll'.Ns 

nho!  Digus,  toi  de  Laï-long  que  se  serque,  s'es  serbi 
d'uno  lengo  tôt  raoufi,  tôt  pinginado,  tôt  lecodoto, 
sons  mesclodis  de  Froncés,  sons  cat  de  pieou  de  robo- 
nello  deis  porlats  estrongiès,  «lin  1<>u  pur  froumen 
del  noste  potaï.  Gtorletchio  p;is  1.»  suo  lengo,  n'es  pas 
gooudotto,  topaon,  porlat  noturel  e  fronc  de  coua- 
rous  e  de  bouriaïrès,  de  bouié  e  de  brossié,  lengo  des 
troboliairee  de  Lo  terro,  deis  mascles  que  laourou, 
ensettou,  dailhou,  e,  dimmergues  on  per  festos,  birou 
uno  bourreio  donnou  l<>u  couop  de  togon,  soute,  ô  t'a 
fcrombla  lo  poustado,  porlat  de  fennos  d'oustaous  que 
sabou  mena  lou  bure,  empresura  lois  encolats,  borga 
lo  combi,  presti  un  sedat,  fa  bourriouos  e  pescojious. 


D'oquello  lengo  qu'o  offronquido,  fa  crano  coum'- 
uno  nobio,  nirbouso  couffi'un  niascle  de  bint'ons, 
Bermenouso  s'en  sert  que  per  glourifia  lo  terro  niei- 
ralo,  n'en  porla  omb'eime,  sossicat  é  oniour.  Jiomaï 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  III 

Personne,  aussi  loin  qu'on  remonte,  ne  s'était  servi 

d'une  langue  aussi  belle,  aussi  châtiée,  aussi  cares- 
sante, sans  ombre  d'importation  française,  sans 
mêler  jamais  l'ivraie  des  langues  étrangères  au  pur 
froment  de  notre  dialecte.  Elle  n'est  ni  boiteuse  ni 
surchargée  d'expressions  citadines,  la  langue  de  Ver- 
menouze;  pur  et  naturel  idiome  du  paysan  et  du 
fermier,  du  bouvier  et  de  l'ouvrier,  vrai  langage  des 
travailleurs  de  la  terre,  des  rudes  gars  qui  labourent, 
sèment,  fauchent,  et,  dimanches  ou  jours  de  fêtes, 
((  virent  »  une  «  Bourrée  »,  la  martellent  de  l'éner- 
gique coup  de  talon  à  faire  trembler  les  travées, 
langue  usuelle  des  ménagères  expertes  à  la  fabri- 
cation du  beurre,  bain' les  à  la  confection  du  fro- 
mage blanc,  excellentes  à  rouir  le  chanvre,  à  pétrir 
une  fine  miche,  à  préparer  crêpes  et  «  bouriols  »  (1 1. 

De  cette  langue  qu'il  a  assouplie,  rendue  sédui- 
sante comme  une  jolie  mariée,  musclée  comme  un 
mâle  de  vingt  ans,  Vermenouze  se  sert  merveilleu- 
sement, pour  glorifier  la  terre  natale,  parler  d'elle 
avec  science,  expérience  et  amour.  Jamais,  il  est  bon 


(i)   Mince-;  galette?  de  sarrazin  très  appréciées  des  agriculteur; 
Cantahens. 


112  LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS 


n'o  escrit  uno  liguo  que  fasco  fasti,  dit  uno  poraoulo 
bernouso.  Digus  n'<>  mai  fat  que  guel  per  empotcbia 
leis  nostres  drouplida,  de  lai  long,  lou  terrodou,  de 
perdre  ebetchio  de  li  tourna  per  estira  lou  prat  de 
dobon  1«>  pouorto,  obouna  lo  bouigo  de  dorrié  l'ous- 
taou.  Escompillats  o  toutes  les  caires  del  mounde, 
aegats  «lin  Poris,  trescounduts  ol  pus  found  d'Es- 
ponho,  leis  nostres  émigrons  seriou  leou,  coumo 
tontes  maites,  deis  dérocinats,  demourorio  isoulats 
coumo  cobonels  per  an  cosaou,  si  n'obiou  ]>as  lou  lion 
del  porla  meiral.  Pertoul  se  pouot  dire,  d'ô  Poris  ô 
Modrid,  ound'leis  Qostres  parlou  potaï,  Bermenouso 
es  counegut,  so  «  Flour  de  Brousso  »  flourit,  e  mai 
d'un,  o  tal  de  bilhado,  s'orucoro  ombe  gaou  jious  lo 
cloujiado  del  Mestre  Oubernhat. 

Ti  o  cossi  soun  obro,  tont  estimado  deis  sobens 
Mietjouraous,  oploudido  dé  toutes,  n'es  pas  soulo- 
ïiim  obro  glouriouso  de  Troubaire,  pus  sutilo 
qu'oquellos  d'oncien  temps,  mes  obro  sonitouso,  gine- 
rouso  è  fouorto  de  fil  omistous  de  l'Oubernho. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  113 

de  le  redire,  il  n'a  écrit  une  ligne  qui  puisse  faire 
loucher  le  lecteur,  prononcé  une  parole  caustique. 
Personne  n'a  plus  puissamment  contribué  que  lui  à 
empêcher  nos  émigrants  épars  sous  toutes  les  lati- 
tudes, d'oublier  la  terre  natale  ;  à  accroître  chez  eux 
le  désir  d'y  revenir  jouir  de  leur  labeur,  à  grandir  la 
prairie  qui  s'étend  devant  la  porte  de  la  maison 
ancestrale,  amender  le  champ  qui  la  borde.  Epar- 
pillés à  tous  les  coins  du  monde,  noyés  dans  l'im- 
mense Paris,  perdus  au  tin  fond  de  l'Espagne,  nos 
émigrants  deviendraient  vite  des  déracinés,  comme 
tant  d'autres,  se  sentiraient  isolés  comme  chats- 
huants  dans  une  ruine,  s'ils  n'avaient  pas  entre  eux 
le  lien  puissant  de  la  langue  maternelle.  Partout, 
peut-on  dire,  de  Paris  jusqu'à  Madrid,  partout  où 
nos  compatriotes  parlent  notre  idiome,  Vermenouze 
est  goûté,  sa  «  Fleur  de  Bruyère  »  répand  son  acre 
parfum  et  plus  d'un  Auvergnat,  au  cours  des  longues 
veillées  d'hiver,  se  blottit  avec  délices  «  Sous  Je 
chaume  »  de  notre  poète. 

C'est  par  là  que  ses  poèmes,  hautement  appréciés 
de  ses  confrères  du  Midi,  trouvent  partout  chaleu- 
reux accueil,  que  son  œuvre  n'est  pas  seulement  celle 
d'un  Troubadour  supérieur  à  tous  ses  devanciers, 
mais  surtout  l'œuvre  saine,  généreuse  et  forte  d'un 


114  LES    rROI  B  IDOl  US    CAN     ILIESS 

Lou  mounumeB  que  li  boulons  quilha  aaoutres  i'i 
omerito;  Bero  <>  si»  plaço  ol  pès  de!  nostre  l'apo 
Gerbert,  <>1  ras  de!  Ginéral  Delzouii.  Fil  de  paoubres 
brossiès  dï>  Belliat,  Gerbert  mountet  ô  lo  pus  ciiho 
ô  rigour  de  trobal,  on'un  temps  oun  ringnourenço 
ero  toi  espesso  que  l»-is  funs  sus  leis  mountonhos  un 
sci-  de  plejio.  Sourt it  d'une  bielho  rare»  d'Ourlhat, 
ound'leis  ornes  de  tolon  se  couomptou  per  dout- 
chiéno,  lou  Ginéral  Delzoun,  mascle  fier  et  bertu- 
rious,  foguel  esterlusi  soun  espaso  <>  tpober  cent 
botalhos  jious  aelsde  Nopouleoun.  01  ras  d'oquelleis 
çlorios  moundiales,  lous  nostre  liermenouso  diro  ol 
possonl  que  si  guel  fougue!  min  soben  (jue  Gerbert, 
si  û'ouguel  pas  oueosiou  de  donna  so  bido  per  lo 
Fronço  coumo  Delzoun,  o  t'a.  ci»  que  de  laï,  ticouon 
d'un  aoutre  biai.  De  toutes  los  caousos  onciennos 
qu'ocobabou  de  s'ogoni,  n'<>  omossa  les  trots  escom- 
pillats,  lour  o  donna  lo  retirado  din  dous  libres 
ound'o  omoga<  e  bressa  l'Oubernho  tout  entière. 


D'oti,  so  memouorio  demouroro  en  ounour  ol  Poïs- 
Nal.  Tout  que  lo  neou  ocotoro,  cad'hiber,  leis  ciinos 
del    Contaou,    que    bromoro    l'eeir,    ol    eontou    deis 


LtS  TKOUBADOUUS  CANTALIENS  115 

fils  passionné  de  l'Auvergne.  Vermenouze  mérite 
pleinement  l'hommage  que  nous  voulons  lui  rendre; 
le  monument  que  nous  désirons  lui  dresser  sera  bien 
à  sa  place  ;ih  voisinage  de  la  statue  du  notre  Pape 
Gerbert  et  de  celle  du  général  Delzons.  Fils  de 
pauvres  mercenaires  du  village  de  Belliac,  Gerbert 
atteignit,  par  la  science,  aux  plus  hautes  cimes  en 
un  temps  où  l'ignorance  était  aussi  opaque  que  les 
brumes  de  nos  montagnes  par  une  soirée  pluvieuse. 
Issu  d'une  vieille  race  d'Aurillac,  chez  laquelle  les 
hommes  de  mérite  sont  légion,  le  général  Delzons, 
soldat  intrépide,  brandit  son  épée  dans  cent  batailles, 
sous  les  yeux  de  Napoléon.  Auprès  de  ces  gloires 
mondiales,  Vermenouze  dira  au  passant  que,  s'il 
fut  moins  savant  que  Gerbert,  si  l'occasion  lui 
manqua  de  s'immoler  pour  la  France,  comme  Del- 
zons, il  a  réalisé,  néanmoins,  sous  une  autre  forme, 
oeuvre  de  patriote.  Il  a  réuni  les  débris  épars 
de  notre  patrimoine  ancestral,  les  a  empêchés  de 
s'abolir,  en  les  recueillant  dans  deux  livres  où  il  a  su 
faire  passer  l'âme  même  de  l'Auvergne. 

C'est  à  ce  titre  que  sa  mémoire  restera  en  honneur 
au  Haut  Pays.  Aussi  longtemps  que  la  neige  jettera 
chaque  hiver  son  linceul  sur  le  Cantal   et  que  la 


110  LES   TROUBADOURS   CANTALTENS 

Qostres  oustaous,  leis  efons  deis  nostres  efons  ligi- 
pouo  Jous  I"  Cluchado  de!  ]\Iesti*e  d'eu  Bieouo. 
Tont  que,  per  primo,  berdejioroou  les  puets  d'o 
Solers,  que  lo  brousso  de  leis  nostros  camps  flou- 
pirooiij  Flour  de  Brousso  ne  se  froustiro. 

Ensignal  pel  rei-de-belei  <>  l'efontou,  lou  noum  de 
Bermenouso  possoro,  de  generociou  en  generociou, 
ourgul  e  ounour  de  POubernho  recounessento  ol  pus 
grond  <1<-  ses  Troubaires,  on'oquel  que  lo  tont  eimado 
e  toi  plo  contado. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  117 

tempête  hivernale  fera  rage,  au  coin  de  l'âtre  de  nos 
demeures,  les  enfants  de  nos  petits-enfants  liront 
«  Sous  le  ('Juin me  »,  du  maître  de  Vielle. 

Aussi  longtemps  que  la  saison  printanière  fera 
reverdir  les  pacages  de  Salers  et  fleurir  nos  landes, 
la  «  Fleur  de  Bruyère  »  ne  se  fanera  pas. 

Répété  par  l'aïeul  à  l'enfantelet,  le  nom  de  Vernie- 
nouze  se  répercutera,  de  génération  en  génération, 
conservé  avec  orgueil  par  l'Auvergne  reconnaissante 
au  plus  grand  de  ses  poètes,  de  tout  l'amour  qu'il 
lui  a  porté,  du  génie  qu'il  a  exclusivement  consacré 
à  la  chanter. 


La  Presse  Cantalienne,  qui  avait  prêté  son 
concours  avec  cordiale  unanimité  au  Comité  Ver- 
înenouze,  organisateur  de  cette  conférence,  en  a 
rendu  cunpte  en  termes  infiniment  bienveillants 
pour  le  conférencier.  Plusieurs  journalistes  ont 
voulu  employer,  eux  aussi,  le  dialecte  d'Aurillac  et 
ont  prouvé  qu'ils  le  maniaient  avec  un  rare 
bonheur  d'expressions    : 

15  novembre  11140 
Jj6  Journal  du  Cantal,  républicain  quotidien    : 
LA  SOIREE  VERMENOUZE 

Il  ne  faut  pas  abuser  des  mots,  mais  je  crois  que  la 
qualification  de  petit  triomphe,  est  la  seule  qui 
convienne  à  la  soirée  d'hier. 

D'abord  une  salle  superbe,  de  grande  première.  La 
ville  avait  donné,  la  province  aussi.   Les  forains,  ces 


120  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

forains  que  la  mercuriale  des  fromages  est  seule  capable 
en  hiver  d'arracher  à  leur  gentilhommière,  avaient 
envahi  l'orchestre  et  le  balcon.  Le  parterre  lui-même 
était  au  complet,  résultat  un  peu  inespéré  pour  un 
conférencier  qui  annonce  au  programme  une  Etude  sur 
les  Troubadours  depuis  Pierre  de  Vie. 

Pourtant  il  n'aurait  pas  fallu  croire  que  le  théâtre 
ne  fut  rempli  que  d'auditeurs  enthousiastes  et  délirants, 
décidés  à  étouffer  l'étoile  sous  les  rappels  et  les  fleurs. 
Certes  le  souvenir  de  Vermenouze  planait  dans  la  salle 
et  prédisposait  à  la  bienveillance  d'une  façon  générale, 
ce  qui  n'empêche  pas  que  M.  le  duc  de  la  Salle  était 
attendu  comme  au  coin  d'un  bois  par  deux  sortes  de 
gens,  aussi  terribles  les  uns  que  les  autres  :  les  Félibres 
et  les  Patoisants. 

Les  Félibres,  c'est-à-dire  les  lettrés,  les  mandarins 
de  langue  d'oc,  se  demandaient  comment  M.  de  la  Salle, 
avec  un  vocabulaire  aussi  réduit,  avec  une  langue  si 
desséchée  par  le  malheur  des  temps  et  l'hostilité  des 
siècles,  qu'on  lui  voit  les  os,  pourrait,  pendant  une 
heure,  longueur  ordinaire  d'une  conférence,  parler  sans 
faiblir,  d'art,  d'histoire  et  de  poésie. 

Les    Patoisants    étaient,    peut-être,    plus    sceptiques 


LES   TfiOUBADOURS   CANTALIENS  121 

encore.    Malgré    le    renom    de    l'orateur,   son    titre   de 
Majorai,  c'étaient  tous  des  Saints  Thomas. 

—  Voyons,  il  parle  patois,  le  vrai  patois? 

—  Mieux  que  vous. 

—  Mais  le  patois  de  Piarrou  de  Yolet,  de  Juon 
d'Ytrac! 

—  Mais  oui,  mon  ami,  mais  oui  ! 

—  Ta,  ta,  ta,  ça  doit  être  quelque  langue  de  savant, 
ou  du  français  patoisé,  où  quelques  mots  de  patois 
surnageront  de  ci  de  là,  comme  des  yeux  sur  du  potage 
maigre. 

Et  il  n'y  avait  pas  moyen  d'en  tirer  autre  chose. 

Aussi,  quand  M.  le  Président  Delzons  ouvrit  la 
séance  par  une  allocution  d'une  sobriété  élégante,  ou 
chaque  mot  évoquait  une  idée,  le  silence  s'établit 
instantanément,  mais  il  semblait  venir  d'un  peu  partout 
un  murmure  assourdi,  celui  de  la  critique  fourbissant 
ses  armes. 

M.  de  la  Salle  ne  parlait  pas  depuis  deux  minutes 
que  le  murmure  —  oh  !  un  bruissement  de  cigales  — 
s'était  évanoui  et  cinq  minutes  ne  s'étaient  pas  écoulées, 
qu'un  tumulte  véritable  éclatait  dans  la  salle,  un 
tumulte  d'applaudissements. 

Nous  ne  donnerons  pas  ici,  malgré  l'envie  que  nous 


122  LES   THOl  B  IDOl  BS   I   INTALIKN8 

en  avons,  l'analyse  de  cette  conférence,  de  tous  points 
remarquable  dans  le  fond  et  dans  la  forme,  mais  le 
Journal  du  (  antal  va  taire  mieux  :  il  va  la  donner  en 
feuilleton. 

La  seconde  partie  de  la  soirée  a  continué  l'enchan- 
tement. M  Monteil,  accompagne  brillamment  par  le 
maestro  Permann,  a  chanté  avec  la  magnifique  voix  que 
tous  lui  connaissent  et  une  émotion  et  une  âme  de  cir- 
constance, un  petit  morceau  délicieux.  Les  Pièus  de  Mo 
Migo,  paroles  de  Vermenouze  et  musique  du  compo- 
siteur Versepuy,  puis  le  Quai  Mouri,  de  Jasmin. 
.M.  Gandilhon  Gens-d'Armes,  venu  tout  exprès  de 
Paris  pour  apporter  à  Vermenouze  un  témoignage 
d'admiration  qui  chez  lui  est  un  culte,  a  dit  avec  une 
conviction,  une  fougue,  un  talent  qui  ont  électrisé  la 
salle  Un  Biel  de  ïo  Bièlho.  Quand  il  a  dit  le  vers  : 
<<  En  obon,  en  obon  !  »,  vraiment  on  entendait  déboucher 
la  Vieille  Garde  elle-même. 

Que  dirons-nous  de  M.  Establie?  C'est  qu'il  a  dit 
Les  Peux  MenetteSj  cette  pièce  populaire,  comme  il  a 
été  rarement  donné  de  l'entendre  à  Aurillac.  C'est  une 
pièce  dans  la  première  manière  de  Vermenouze,  un  peu 
haute  en  couleur,  qui  ne  redoute  pas  un  peu  de  trucu- 
lence dans  le  geste  et  dans  la  voix.  M.  Establie  nous  a 


lis    TR0UBAD01  Us    (  ANT.U.IENS  12.'! 

donné  au  contraire  le  paysan  madré,  finaud  et  un  peu 
craintif  de  la  châtaigneraie,  qui  raconte  avec  une  grande 
joie  intérieure  le  mauvais  tour  qu'il  a  joué  à  ces 
Dunettes,  qu'il  n'aime  pas  au  fond,  mais  sans  oser  trop 
s'en  vanter,  comme  n'aurait  pas  manqué  de  le  faire  le 
paysan  le  plus  indépendant  et  le  plus  exubérant  dc> 
environs  d'Aurillac. 

Un  trait  donnera  une  idée  de  la  joie  ressentie  par 
l'auditoire.  M.  le  duc  de  la  Salle  était  en  train  d'en 
raconter  une  bien  bonne  sur  Pierre  de  Vie  et  une  gente 
grande  dame  d'Aurillac.  Et  il  y  avait  dans  un  coin  du 
parterre  un  brave  homme  qui  écoutait  oreilles  et  bouche 
bées.  Le  récit  fait  dans  sa  langue  par  ce  beau  Monsieur 
sur  la  scène  l'avait  tellement  étonné  qu'il  en  pleurait 
d'un  œil  et  en  riait  de  l'autre.  Oui,  parfaitement.  Et,  se 
tapant  sur  la  cuisse,  il  ne  trouvait,  en  regardant  l'ora- 
teur, que  ces  mots  pour  exprimer  l'admiration  qui 
débordait  en  lui...  Mais  au  fait,  ce  n'est  pas  très  conve- 
nable. Tant  pis,  ce  l'est  encore  plus  que  le  Mot  du 
Vieux  de  la  Vieille  et  c'est  aussi  éloquent. 

—  Quogni  bougre,  quogni  foutu  bougre! 

Armand  DELMAS. 


1  li  t  LES  1  BOl  H\ tS   (   \M  \!  il  NS 

Lu  Liberté  du  Cantal,  journal  quotidien  indé- 
pendant  : 

►NFER]  NCE  DU  DUC  DE  LA  SALLE 
DK  R.OCHEMAURE 

La  soirée  littéraire  organisée  par  le  Comité  du 
monument  Vermenouze  et  cjui  a  été  donnée  hier  au 
théâtre,  a  obtenu  le  pins  vif  succès.  Un  public  aussi 
nombreux  que  distingué  emplissait  la  salle.  Parents, 
amis,  admirateurs  de  notre  poète  s'étaient  donné  rendez- 
vous  pour  rendre  encore  hommage  à  son  talent  et  pour 
iter  le  conférencier. 

Rarement,  même  aux  plus  grandes  soirées  théâtrales, 
on  vit  public  aussi  élégant.  Les  dames  s'étaient  pan 
de  leurs  plus  beaux  atours.  L'éclat  des  diamants  et  des 
ors,  joint  à  celui  des  robes,  produisait  le  plus  gracieux 
effet. 

Le  rideau  se  lève  à  8  h.  30.  Sur  la  scène  avaient  pris 
place  les  membres  du  Comité  :  MM.  Delzons,  président 
honoraire  du  tribunal,  président  du  Comité;  Delmas, 
avocat;  Delteil,  notaire;  Appert,  avocat;  Gandilhon 
Gens-d'Armes,  secrétaire  de  la  Veillée  d'Auvergne  ; 
de  Parieu ;  Bouygues  de  Lamartinie,  maire  d'Ytrac; 
Dr  Cazals,  conseiller  général  ;  Volmerange,  inspecteur 


LES   TROUBADOURS   OANTALIENS  \1T> 

des  eaux  et  forêts;  colonel  Candèze;  Tourdes,  artiste 
peintre;  Theil  ;  Alfred  Douëtj  Pichot;  Meyniel,  avocat. 

M.  le  président  Delzons,  président  du  Comité,  ouvre 
la  séance  et  présente  l'orateur  avec  le  charme  et  la 
distinction  que  tout  le  monde  lui  connaît.  Il  fait  l'éloge 
du  duc  de  la  Salle  qui,  partout  où  ses  nombreuses  rela- 
tions l'attirent,  sait  faire  aimer  la  France  et,  aussi,  la 
petite  patrie,  l'Auvergne. 

—  Votre  amour  pour  le  pays  natal,  dit  M.  Delzons, 
s'étend  à  tout  ce  qui  l'intéresse  :  son  histoire,  ses 
légendes,  son  idiome.  Vous  avez  fait  revivre  la  langue 
du  pays. 

((  Nul  mieux  que  vous,  ajoute  M.  Delzons,  qui  avez 
été  l'ami  et  le  collègue  de  Vermenouze,  n'était  mieux 
qualifié  pour  prononcer  l'éloge  de  notre  grand  poète 
cantalien.  )) 

M.  le  président  termine  en  remerciant  tous  ceux  qui 
ont  contribué  à  rehausser  l'éclat  de  cette  soirée,  les 
artistes,  le  public  et  la  presse. 

M.  le  duc  de  la  Salle,  après  avoir,  à  son  tour,  remer- 
cié M.  Delzons,  s'excuse  de  vouloir  prononcer  en  patois 
l'éloge  de  Vermenouze.  C'était,  certainement,  le  premier 
essai  tenté  d'une  conférence  faite  en  notre  dialecte  can- 
talien. Et  ce  coup  d'essai  fut  un  coup  de  maître. 


r2l!  LES   TROUBADOLKS   CANÏALIENS 

M.  le  duc  de  la  Salle  a  émerveillé  —  le  mot  est  juste 
—  son  auditoire.  Sa  causerie  tut  un  vrai  régal  pour 
tous  ceux  qui  connaissent  et  parlent  le  patois.  Et  cette 

angue-mère  qui,  connue  le  disait  justement  l'orateur, 
-était  réfugiée  et  conservée  dans  les  étables  et  au  coin 
du   feu,  combien  elle  était  suave  sortant  de  la  bouche 

nême  du  conférencier  qui  en  connaît  toutes  les  expres- 
sions, même  vieillies,  et  la  manie  avec  autant  d'aisance 
que  n'importe  quel  fermier  ou  maître  bouvier. 

M.  le  duc  de  la  Salle  a  fait  l'historique  des  trouba- 
lours  qui,  depuis  Pierre  de  Vie,  ont  écrit  en  patois  et 
contribué  au  succès  de  notre  dialecte.  Le  conférencier 
s'est  surtout  attaché  à  démontrer  le  talent  du  ((  capiscol  )) 
Vermenouze.  Tous  ceux  qui  l'ont  précédé,  réunis,  ne 
l'atteignent  pas  à  la  ceinture.  M.  de  la  Salle  a  fait 
l'éloge  de  Vermenouze  comme  patriote,  comme  auver- 
gnat et  comme  chrétien.  Vermenouze  n'a  point  écrit 
une  seule  ligne  qui  ne  puisse  se  mettre  sous  les  yeux 
de  la  petite  fille  la  plus  innocente.  Son  seul  et  unique 
amour  fut  la  terre.  Et  il  employa  toutes  les  ressources 
de  son  talent  à  la  chanter  et  à  la  célébrer.  >> 

((  Pour  chanter,  dit  M.  de  la  Salle,  nos  luttes  d'antan, 
parler  le  langage  de  l'amour,  faire  revivre  antiques 
coutumes  et  vieux  usages  du   Haut-Pays,  Vermenouze 


LES   TROUBADOURS   CANTALJENS  127 

ne  craint,  certes,  aucun  rival.  Mais  il  est,  surtout,  passé 
maître,  excelle  à  nous  entraîner,  à  sa  suite,  clans  tous 
les  coins  et  recoins  de  notre  province,  de  Salers  à 
Entraygues,  d'Argentat  au  Lioran.  Hautes  cimes, 
vallées  ombreuses,  jusqu'aux  landes  stériles  habitudes 
ancestrales,  qualités  et  défauts  de  la  race;  gars  hardis 
et  timides  jouvencelles,  animaux  eux-mêmes,  qu'il  fait 
parler  comme  chrétiens;  vacheries  au  parc  et  jeunes 
veaux  éparpillés  au  pacage;  fiers  taureaux  et  placides 
bœufs  sous  le  joug,  tendres  agnelles  tassées  à  l'angle 
d'une  prairie  communale,  chèvres  grimpantes  aux  haies, 
lièvres  et  perdreaux  fuyant  épouvantés  devant  le  chas- 
seur, les  ((  cochons  ))  eux-mêmes,  ne  vous  en  déplaise, 
défilent  dans  ses  vers;  lui  sont  thèmes  à  poétiques  récits. 

Je  n'aurai  pas  la  prétention  d'analyser  la  conférence 
du  duc  de  la  Salle.  Ceux  qui  l'ont  entendue  aimeront  à 
la  relire  car,  certainement,  le  conférencier  la  fera  éditer. 
Et  les  autres,  tous  ceux  qui,  pour  des  raisons  diverses, 
n'ont  pu  venir  écouter  le  duc  de  la  Salle,  liront  avec 
plaisir  cette  page  d'histoire  locale. 

De  fréquents  applaudissements  ont  maintes  fois  inter- 
rompu l'orateur  et  la  péroraison  a  été  saluée  par  une 
salve  de  bravos. 


123  LtS  TBOUBADOl  l;s  I  4NTALIENS 

Le  public  était  unanime  à  louer  et  à  féliciter  le 
duc  de  la  Salle. 

Nos  vieilles  grand 'mères  auraient  été  heureuses  de 
l'entendre  parler  la  langue  qu'elles  ont  toujours  parlée 
et  tracer  d'elles  ce  si  beau  portrait  où  toutes  se  seraient 
reconnues.  M,  le  duc  de  la  Salle  est  un  conférencier 
consommé  et  ce  rare  talent  a  puissamment  contribué  au 
succès  de  sa  causerie. 

Après  une  courte  suspension,  la  séance  reprend. 

M.  Gandilhon  Gens-d'Armes  a  débité  avec  âme  et 
expression  un  sonnet  qu'il  avait  composé  pour  Verme- 
nouze  quelques  jours  axant  sa  mort,  et  une  poésie  en 
patois  du  poète. 

M.  Monteil,  dont  tous  les  amateurs  de  musique 
connaissent  et  apprécient  la  voix  aussi  chaude  que  puis- 
sante, a  chanté  les  Cheveux  de  ma  Mie,  une  poésie  de 
Vermenouze,  mise  en  musique  par  notre  distingué 
compatriote,  M.  Marius  Versepuy.  M.  Monteil  a  aussi 
interprété  une  poésie  de  Jasmins,  Me  cal  mouri  (il  me 
faut  mourir).  M.  Permann,  le  distingué  organiste  de 
Notre-Dame-aux-Neiges,  accompagnait  M.  Monteil  au 
piano. 

M.  Kstablie  a  mis  la  note  gaie.  Son  apparition  sur  la 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  i 29 

scène  a  soulevé  une  tempête  de  rires  et  d'applaudis- 
sements. C'est  le  type  de  l'Auvergnat  pur  sang.  Il  a 
dit  Les  deux  Menettes,  La  Foire,  Pierre  d'Ytrac, 
poésies  patoises  de  Vermenouze. 

Il  est  à  peine  besoin  d'ajouter  que  tous  les  artistes 
ont  été  frénétiquement  applaudis  et  bissés. 

La  conférence  d'hier  a  donc  pleinement  réussi.  Et  le 
but  que  se  proposait  le  Comité  est  atteint  et  dépassé. 
L'idée  du  monument  Vermenouze  est  lancée.  Les  sous- 
criptions deviendront  de  plus  en  plus  nombreuses. 
Bientôt  nous  verrons  la  fine  silhouette  d'Arverne  de 
notre  grand  poète  se  dresser  sur  une  de  nos  places,  à 
côté  des  statues  du  pape  Gerbert  et  du  général  Delzons. 

Tous  ceux  qui  aiment  la  petite  patrie  —  et  quel  est 
celui,  parmi  les  Auvergnats,  qui  ne  la  chérit  d'une  façon 
toute  particulière  —  seront  reconnaissants  au  duc  de 
la  Salle  d'occuper  ses  loisirs  à  faire  revivre,  à  garder 
et  conserver,  pur  de  tout  mélange,  notre  patois,  la 
langue  de  nos  aïeux  depuis  des  siècles  et  qui  sera  encore 
longtemps  l'idiome  de  nos  arrière-petits-enfants.  Grâce 
aux  efforts  de  quelques  personnalités,  notre  langue- 
mère  remonte  de  l'étable  au  château  et  reconquiert  par- 
tout son  droit  de  cité  qu'elle  n'aurait  dû  jamais  perdre. 

Jean  GREGOIRE. 


\'.\Q  Ils    TROUBADOURS   CANTALIENS 


\.<  Progrès  du  CantaZ}  organe  d'union  radicale 
et  socialiste  : 

LA    CONFERENCE   SUR  VERMENOUZE 

Le  Comité  du  monument  Yermenouzc  peut  être  fier 
de  son  initiative,  car  la  soirée  littéraire  qu'il  a  orga- 
nisée dimanche,  au  théâtre  municipal,  a  obtenu  un 
succès  des  plus  brillants. 

Un  public  nombreux  autant  qu'élégant  était  accouru, 
envahissant  de  bonne  heure  toutes  les  places  pour  rendre 
hommage  à  notre  cher  poète  disparu  et  pour  écouter  le 
talentueux  conférencier  qu'est  M.  le  duc  de  la  Salle  de 
Rochemaure. 

Ce  lut  donc  devant  une  salle  archi-comble,  que  le 
rideau  s'est  levé  à  8  heures  et  demie.  Sur  la  scène 
avaient  pris  place  les  membres  du  Comité  : 

.M  M.  Delzons,  président  honoraire  du  tribunal,  pré- 
sident du  Comité;  Delmas,  avocat;  Delteil,  notaire; 
Appert,  avocat;  Gandilhon  Gens-d'Armes,  secrétaire 
de  la  Veillée  d'Auvergne;  de  Parieu  ;  Bouygues  de 
Lamartinie,  maire  d'Ytrac;  Dr  Cazals,  conseiller  géné- 
ral; Volmerange,  inspecteur  des  eaux  et  forêts;  colonel 
Candèze;  Tourdes,  artiste  peintre;  Theil  ;  Alfred 
Douët;  Pichot;  Meyniel,  avocat. 


LES   TK01  BADOl  RS   (AMAI.1I..NS  J;i| 


La  séance  est  ouverte  par  M.  le  président  du  Comité, 
qui  présente  au  public  le  distingué  orateur  dont  il 
fait  l'éloge  mérité.  Il  dit  tout  l'amour  de  ce  dernier 
pour  le  pays  natal  et  il  rappelle  que  M.  le  duc  de  la 
Salle  fut  l'ami  et  le  collègue  de  Yermenouze.  Nul  n'était 
donc  mieux  qualifié  que  lui,  ajoute  M.  Delzons,  pour 
prononcer  l'éloge  de  notre  grand  poète  cantalien. 

En  terminant,  M.  le  président  adresse  ses  chaleureux 
remerciements  aux  artistes,  au  public  et  à  la  presse  qui 
ont  tous  contribué  à  rehausser  l'éclat  de  cette  soirée 
littéraire. 

Avant  de  commencer  sa  conférence,  M.  le  duc  de  la 
Salle  remercie  M.  Delzons  des  paroles  aimables  qu'il 
vient  de  prononcer  et  s'excuse  auprès  du  public  de 
vouloir  faire  sa  conférence  en  notre  dialecte  cantalien. 

M.  le  duc  de  la  Salle  fait  alors,  en  patois,  l'historique 
des  troubadours  depuis  Pierre  de  Vie.  L'orateur 
s'attache  surtout  à  démontrer  le  talent  d'Arsène  Verme- 
nouze  qui  sut  si  bien,  dit-il,  faire  revivre  les  antiques 
coutumes  et  vieux  usages  du  Haut-Pays  et  dont  le  seul 
et  unique  amour  fut  la  terre,  cette  terre  d'Auvergne  qu'il 
chanta  et  célébra  avec  un  talent  sans  égal. 

Littéralement  émerveillé,  l'auditoire  souligne  fré- 
quemment les   paroles   de   l'excellent   conférencier  qui 


132  lis  TROUBADOURS  CANTALIENS 

manie  avec  une  aisance  parfaite  notre  dialecte  cantalien, 
cette  ((  langue-mère  »  dont  il  connaît  jusqu'aux  expres- 
sions les  plus  suranni 

Le  Progrès  du  Cantal  se  propose  de  publier  inces- 
samment cette  conférence,  magnifique  page  d'histoire 
locale  que  nos  lecteurs  liront  avec  le  plus  vif  intérêt  et 
le  plus  grand  plaisir. 

Pendant  la  seconde  partie  du  programme  de  la  soirée, 
M.  Gandilhon  Gens-d'Armes  a  débité  avec  talent  une 
poésie  patoise  île  Vermenouze. 

.M.  Monteil,  accompagné  au  piano  par  M.  Permann, 
a  fait  apprécier  une  fois  de  plus  sa  magnifique  et  puis- 
sante voix  dans  Les  Pièous  de  mo  Migo,  poésie  de  Ver- 
menouze mise  en  musique  par  M.  Marius  Yerscpuy. 

La  note  gaie  fut  apportée  par  M.  Establie  qui  a 
soulevé  les  rires  et  applaudissements  de  l'auditoire  dans 
les  poésies  patoises  de  Vermenouze  :  Les  deux  Menettes, 
La  Foire,  et  Pierre  d'Ytrac. 

En  résumé,  soirée  bien  réussie  qui  a  dépassé  bien 
au  delà  les  espérances  du  Comité. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  133 


16  novembre  1910 

L'Avenir  du  Cantal,  journal  républicain  dépar- 
temental : 

LES  TROUBAIRES  CONTOLIENS 

Counferenço  per  moussu  lou  duc  de  lo  Sallo  de  Roche- 
maure  ol  tiatre  d'Ourlhat,  lou  13  de  noubembre  1910. 

Lo  lengo  d'oc,  lo  lengo   maire 
Que  les  froncimans  boudrioù  tua 
Lo  bielho  lengo  des  troubaires 
Es  en  tren  de  rebiscoula. 

Cado  couop  que  lo  mouor  dimpouorto 
U11  pouèto  del  Poïs-Naut, 
Diriaï  qu'un  ongi  lou  trous pouorto 
Dessus  los  ci  m  os  del  Contait. 

Dimpieï  qu'Orsèno  Bermenouso 
Es  portit  dins  l'Etcrnitat 
Nostro  lengo  pus  bertodiouso 
Se  quilho  ombe  mai  de  fiertat, 


i  ;  v    rBOl  BADOl  RS   l  AN  l'Ai. II. Ns 


N'on  dirio  qu'o  leissat  soun  atno 
Vins  lei  bouos  e  dessus  les  pucts 
D'oquelo  terra  font  aimado 
One  font  povlidomcn  contet. 

L'obes  qu'es  tournado  o  lo  mouodo 
Lo  lengo  ruffo  des  peisons 
Dimpieï  que  pertout  l'on  s'omouodo 
Per  ounoura  l'un  des  pus  grands 

E  des  pus  glourious  contaires 

Que  jiotnaï  beguèrou  lou  jiaur, 

(  )  porti  deis  anciens  troubaires 

Vins  l'Oubernho  et  dins  lou  Mièt-jiour 

Sur  uua  plaea  de  lo  bilc> 

Pas  ph>  Ion  del  papo  Gerbert 
Que  dins  lou  brounze  se  proufilo 
En  lebont  lo  nia  dreteho  en  Ver. 

01  ras  de  l'outnbro  glouriouso 
Del   boilhont  gineral   Delzoun 
Les  biels  omis  de  Bermenouso 
Oit  jurât  de  groba  soun  uoum. 


LES    TR01  BADOURS   CANTALIENS  135 

Tio  cossi  lou  duc  de  lo  Sallo, 
Dimmcrgue,  ol  tiatre  d'Ourlhat 
Dobont  uno  superbo  sallo 
Ound  lou  poplc  s'èro  omossat 

Sous  tenguet  un  poulit  longatge 
Dius  lo  puro  lengo  del  bret. 
Rondeguet  cranoment  oumatge 
0  Vejont  d' Virât  qu'illustret 

Lo  tcvro  que  l'obio  bit  naisse 
Coumo  cat  pusses  de  sobents 
De  ginerals,  coumo  cat  /naisse 
D' oq u esses  que  noummons  soubent. 

Lou  no  pie  couarrou  d'o  Clobieiro 
—  Coumo  un  nobi  touji'our  frisât  — 
Es  orne  de  groiidos   nionieiros 
Tout  confit  de  cibilitat. 

Mes  dius  lou  porla  de  coiupouho 
L'orne  li  se  couuei  to  plo 
Que  cat  de  pastre  de  mountonho 
Que  se  trontusso  om  seis  esclops 


136  -    rilOUBADOl  RS   CANTALIENS 

Otobe  codun  se  corrabo 

Cou  1110  dins  uno  ((  Cour  d'omour  » 

De  Voncien  foms  renoubelado 

Pois  troubaires  dol  Naut  Mièt  jiour. 

Disioù  que  lo  lengo  meiralo 
S'oro  escoundudo  bol  c  ont  ou: 
Graço  o  bous  moussu  de  lo  Sallo 
Démo  lo  porloroù  pertout 

E  sous  faire  de  poulitico 
Oùren  belèu  /ou  grond  ploser 
De  proucloma  lo  Republico 
Pois  jelibres,  del  <<  gai  sober  ». 

Emile  BANCHAREL. 
<  Mirlliiit,  15  de  noubembre  1910. 

Le  temps  et  la  place  nous  manquent  pour  faire  un 
compte  rendu  détaillé  de  la  soirée  littéraire  donnée  au 
profit  du  monument  Vermenouze. 

Le  rideau  s'est  levé  à  8  h.  30.  Sur  la  scène  avaient 
pris  place  les  membres  du  Comité  :  MM.  Delzons, 
président  honoraire  du  tribunal,  président  du  Comité; 


LKS   TR01  BADOURS   CANTALIENS  137 


Delmas,  avocat;  Delteil,  notaire;  Appert,  avocat; 
Gandilhon  Gens- d'Armes,  secrétaire  de  la  Veillée 
d'Auvergne;  de  Parieu  ;  Bouygues  de  Lamartinie, 
maire  d'Vtrac;  Dr  Cazals,  conseiller  général;  Volme- 
range,  inspecteur  des  eaux  et  forêts;  colonel  Candèze; 
Tourdes,  artiste  peintre;  Theil  ;  Alfred  Douët;  Pichot; 
Meyniel,  avocat. 

M.  le  président  Delzons,  président  du  Comité,  a,  en 
termes  choisis  et  pleins  d'à  propos,  présenté  le  distingué 
conférencier  M.  de  duc  de  la  Salle  de  Rochemaure, 
majorai  du  Félibrige,  qui  a  porté  plusieurs  fois  hors 
des  frontières  de  la  France,  le  bon  renom  de  l'Auvergne, 
soit  à  Madrid,  soit  à  Lisbonne,  soit  devant  l'université 
de  Cologne.  Il  a  ensuite  remercié  chaleureusement  et 
individuellement  tous  ceux  qui  ont  prêté  leur  concours 
à  cette  fête  du  Félibrige  Cantalien.  MM.  Gandilhon 
Gens-d'Armes,  venu  tout  exprès  de  Paris  pour  rendre 
hommage  à  la  mémoire  de  l'illustre  défunt  ;  M.  Establie, 
fidèle  interprète  des  œuvres  cantaliennes  de  Verme- 
nouze;  M.  Monteil,  le  ténor  à  la  voix  si  souple  et  si 
chaude;  M.  Permann,  le  distingué  professeur  de  piano 
qui  a  bien  voulu  compléter  la  séance  par  l'inappréciable 
ressource  de  son  talent  d'artiste  accompagnateur. 

La   salle   était   comble   et,    à   toutes   les   travées,   on 


138  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

pouvait  admirer,  dans  leurs  plus  riches  atours,  les 
plus  gracieuses  de  nos  concitoyennes.  Ce  fut  une  déli- 
cieuse soirée,  d'un  charme  original  et  nouveau  dont 
tous  les  assistants  garderont  précieusement  le  souvenir. 

.M.  le  duc  de  la  Salle  fut  un  conférencier  de  ((  primo 
cartello  »,  un  patoisant-félibre  consommé  dans  l'art  de 
bien  sentir  le  verbe  et  de  bien  dire.  Aussi  ne  lui 
ménagea-t-on  pas  les  encouragements  et  les  ovations  les 
plus  spontanées.  Passant  tour  à  tour  des  précurseurs 
du  Félibrige  au  regretté  Vermenouze,  il  sut  envelopper 
dans  son  étude,  intelligemment  conçue  et  savamment 
écrite,  les  noms  de  tous  ceux  qui  ont  collaboré  peu  ou 
prou  à  la  ((  maintenance  »  de  la  langue  d'Oc  en  Haute- 
Auvergne. 

M.  Gandilhon  Gens-d'Armes  débita  avec  beaucoup 
d'expression  et  de  brio  un  sonnet  de  sa  composition 
dédié  à  Vermenouze  et  le  fameux  poème  de  Vermenouze 
((  Un  Bièl  de  la  Bièlho  ». 

M.  Establie  fut  on  ne  peut  plus  amusant,  dans  son 
costume  montagnard,  et  son  interprétation  des  ((  Deux 
Menettes,  La  Foire  et  Piorrou  d'Ytrat  )),  les  poésies  si 
pittoresquement  écrites  par  Vermenouze. 

Quant  à  M.  Monteil,  il  chanta  à  la  perfection  les 
((  Cheveux  de  ma  Mie  )),  par  Vermenouze,  avec  musique 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIKNS  139 

de  notre  jeune  et  distingué  compositeur,  M.  Marius 
Versepuy  ;  puis  ((  Me  cal  mouri  )),  poésie  languedocienne 
de  Jasmin,  d'un  rythme  pathétique,  supérieurement 
accompagnée  par  le  maître  Permann. 

A    tous,    organisateurs,    conférencier    et    interprètes, 
merci  ! 

La  Démocratie  Ctuitalicnnc,  journal  républicain 
radical  : 

POUR  LE  MONUMENT  VERMENOUZE 

Intéressante  Coniérence  de  M.  le  duc  de  La  Salle 

Sur  les  Poètes  patois  du  Cantal 

(Lou  Poïs  nal) 
La  coquette  salle  du  théâtre  d'Aurillac  était  dimanche 
beaucoup  trop  petite  pour  contenir  l'affluence  énorme 
de  compatriotes  accourus  pour  applaudir  le  Conféren- 
cier, M.  le  Duc  de  la  Salle  de  Rochemaure.  C'était  bien 
le  cas  de  dire  que  le  public  impatient  assistait  à  une 
première  représentation  d'une  pièce  inédite.  Jamais 
encore  la  salle  de  la  rue  de  Lacoste  n'avait  entendu  notre 
dialecte  patois  se  dérouler  en  phrases  élégantes  tt 
sonores  comme  il  nous  a  été  donné  d'en  savourer  l'essai 


1  40  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

heureux.  C'est  que  M.  de  la  Salle  est  un  merveilleux 
conférencier,  et  le  public  était  d'autant  plus  émerveillé 
que  chacun  se  demandait  où  et  comment  l'orateur  disert, 
qui  vit  dans  un  milieu  où  le  dialecte  patois  est  à  peu 
près  inconnu,  avait  pu  apprendre  la  tournure  spéciale 
de  cette  syntaxe  inédite,  les  mots  savoureux,  intradui- 
sible- dans  la  langue  française,  la  poésie  toute  locale 
qu'en  faisaient  jaillir  les  menestriers  et  les  troubadours 
du  moyen  Age.  Quelle  étude  complète  a  dû  faire  des 
troubadours  cantaliens  le  savant  Conférencier!  Comme 
il  nous  l'a  dit  lui-même,  il  avait  appris  les  rudiments  du 
dialecte  de  nos  montagnes  avec  les  pastres  dol  Dont,  pro - 
priété  de  sa  famille,  mais  les  finesses  de  ce  dialecte,  les 
mots  concis  du  patois,  où  avait-il  pu  les  trouver?  Soyons 
reconnaissants  à  notre  éminent  compatriote  d'avoir 
délaissé  pendant  quelques  mois  le  langage  français,  qu'il 
manie,  du  reste,  avec  élégance  et  facilité,  pour  nourrir  sa 
pensée  des  pensées  et  des  expressions  des  fabliaux  du 
moyen  âge.  De  Pierre  de  Vie,  en  passant  par  l'abbé 
Courchinoux,  les  Bancharel,  Veyre,  de  Saint-Simon,  jus- 
qu'au poète  patoisant  qui  les  domine  tous,  Vermenouze, 
le  Conférencier  nous  fait  assister  et  par  son  érudition  et 
par  son  patois  sonore  et  élégant,  à  la  période  d'éclat 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  141 

de  ce  dialecte  spécial,  qui  n'est  ni  la  langue  d'oc,  ni  la 
langue  d'oil,  mais  qui  tient  des  deux,  à  son  éclipse,  pen- 
dant près  de  cinq  cents  ans,  à  sa  résurrection  avec  les 
derniers  poètes  cantaliens  que  je  viens  de  citer,  et 
d'autres  que  j'oublie,  et  à  son  apogée  avec  Vermenouze. 
Avant  ces  derniers  patoisants,  nous  dit  le  Conféren- 
cier, le  dialecte  cantalien  était  descendu  des  églises  et 
des  châteaux  aux  cuisines  et  dans  les  étables.  Avec 
Flours  de  Brousso  et  Jons  la  cluchado,  il  escalade  le 
Parnasse,  prend  une  modeste  place  à  côté  de  la  langue 
de  Théocrite,  Homère,  Aristophane,  de  sa  marraine  la 
langue  de  Virgile  et  d'Horace,  et  vient  se  ranger  der- 
rière la  langue  incomparable  des  Racine,  des  Voltaire, 
Lamartine,  Victor  Hugo,  pour  ne  citer  que  quelques 
noms!  Il  fait  mieux  encore.  Avec  M.  le  duc  de  la  Salle 
il  paraît  sur  l'arène  où  brille  le  Conférencier  et  y 
prend  une  place  enviée  et  inoubliable  ! 

Dr  GRANIER. 


FOMUSO  PORPONDIJIADO 

Les  ornes  que  se  sou  otroupelats  per  faire  un  mou- 
numen  ol  brabe  Bermenouso,  d'obon  Dièou  sio,  obioou 
ourgonisad,  per  dimmergue  possa,  uno  fomuso  porpon- 


1  i-  LES  TROUBADOURS  OANTALIENS 

dijîado.  Oquetchis  ornes  sous  gaou  è  témous.  E  quond 
se  foutou  une  idéio  dins  lo  cruquo,  couès  ((  coumo  un 
cun  de  fer  dins  lo  rei  d'un  soucal  ».  Noou  poou  de  rès, 
r  rès  pouot  les  empotchia  d'orriba  o  lour  offaïre. 

jias  ouo  culit,  un  bouci  pertout,  de  biaï  ou  de 
biasso,  un  porilhat  de  millo  froncs,  maï  passo.  Mes  n'en 
bouolo  enquèro  maï  !  Bouolo  faire  ticouon  de  crâne, 
de  fomus  :  ticouon  que  fouguesso  o  l'ouossado  de  l'orne 
qu'n  semenad  sur  nostre  poïs  glorio  è  ounour.  E  quond 
sous  omis  l'ouroou  quilhad  sus  un  roucal,  diroou  otaou  : 

«  Bàoutres  que  possaï  ogotchia  oquelo  caro  !  Lo  cou- 
oissès!  C<»ncs  l'orne  qu'o  robiscouat  lou  bouostre  porla. 
01  mièt  de  toutos  leis  lenguos,  s'éro  perdut,  pécaire  ! 
E  sobès  que  Bermenouso  l'onet  querre  pel  lo  rao  è  que 
lou  ménet  ol  mièt  de  n'aoutres.  Mes  èro  maou  pentehina, 
tout  mourolhat,  è  salle  o  fa  déféci. 

(<  Bermenouso  l'eimabo  quond  mémo.  E  sobès  toutes 
que  quond'oqueste  orne  eimabo  ticouon  couère  per  tout 
de  bou.  Lou  pouèto  que  dubio,  pus  tard,  se  faire  porla 
de  guel  os  quatre  coins  de  lo  Fronço,  rebiret  leis  mar- 
gos  è  s'ocronquet  o  rondre  nostre  potai  min  ruffé  et 
pus  prope. 

((  Lou  rébréguet  dins  l'aio  condo  de  souon  cerbel,  li 
conjiet  lo  comisio  è  li  corguet  un  obilhomen  noubiaou. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  143 

Dins  oquesto  tingudo  poudio,  ogaro,  se  présenta  per- 
tout.  Otobé,  Bermenouso,  tordet  pas  o  imbitad  oquitchis 
que  parlou  leis  lenguos  sores,  o  béni  li  faire  uno  bisito 
d'omista.  Ço  lour  diguèt  : 

Troubaïres  del  Mietchiour,  cigoliès  è  félibres/ 
Bouostro  lengu'è  lo  nostr'oou  téta  mémo  lat 
Arles  è  Montauban  pouodou  coumprcndre  Ourlhat 
Ourlhat,  de  souu  constat,  sat  lisi  bouostres  libres. 

Coumo  dons  rions  freirat  mesclou  lour  pur  cristal, 
Dins  les  conncours  é  dins  les  joutos  ponétiquos, 
Mescloren  piousomen  nostrey  lenguos  ontiquos, 
Et  sérès  bien  benguts,  jrayres,  dins  lou  Contai. 

((  Leis  troubaïres,  leis  cigoliès  è  leis  félibres  del  Miet- 
jiour  benguèrou  uno  bondo  è  leis  cobrettaïres  lour 
foguérou  uno  crano  festo.  E,  per  remercia  leis  musiciens 
del  Poïs-Nal,  Bermenouso  lour  porlet  otaou  : 

...  Musiciens  que  dins  nostroïs  Muralhos 
De  l'ouire  notiounal  benès  ifla  lo  pel, 
Toutes  leis  Oubergnats  bous  quittou  lou  copel 
E  bous  cridou  .  Brabo!  d'o  Maou  o  Mondalho! 


1-i-i  CES    rROUBADOURS   (   ITALIENS 

((  Baoutres  que  possaï  bous  roppclaï  tout  ocouot  !  Mes 
leis  boustres  pitchious  éfonts  pourriouo  l'ignoura. 
Olèro,  boulon,  naoutres,  que  l'Oubernhe  è  leis  Ouber- 
nhats  pourtessou  toutchiour  dins  lour  cur  lou  soubenir 
de  l'orne  qu'o  ressucitad  lour  lengo!  » 

Dounc,  dimmergue  lou  ser  lou  théâtre  de  lo  billo  èro 
borrigia  de  mounde.  Leis  modamos,  jiontos  è  cranos,  è 
leis  moussurs  ombé  lou  poporel  blonc,  érou  benguts  de 
pies  è  de  long,  de  tout  caïre,  per  ouosi  oquel  que  dubio 
faire  esturlusi  dobon  nostres  ueils  escorcolhats,  Berme- 
tiouso  è  soun  trobal.  Les  pendents  et  les  onellos  de  leis 
madamos  lonçabous  de  temps  en  temps  de  leis  luciados 
è  fosiouo  toutchiour  espornussouo.  Digus,  poutignet. 
Mai'  que  fouguesso  lo  bestro  de  Sen-Morti,  digus  esto- 
quet  lou  pouli. 

Oquetchis  qu'obiouo  douna  lou  branlé  risiouo  coumo 
deis  escoaufolièts.  Erou  countents  coumo  deis  rats  on 
très  nouses.  Es  tobé  bertad  de  dire  qu'ouo  lou  nas 
enquèro  pus  fis  que  lo  besto.  Bous  érou  estât  quère  lou 
couarrou  d'o  Clobieiro  son  cat  de  bregouongio.  Ah!  de 
sigur  que  se  moutchiou  pas  ombe  lou  ped,  coumo  les 
ogniels. 

Moussu    lou    Duc    de    Lo    Salo    lour    foguèt   pas    lo 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  1  15 


pouoto.  Benguet  ol  golop.  Aimo,  guel  tobe,  lou  potaï  è 
les  que  lou  parlou.  Lou  couarrou  d'ol  Dout  n'o  pas  lo 
leuguo  o  lo  pouotchio.  L'o  plo  peududo,  per  mo  f e  ! 
Oquel  ou  oquello  que  li  posset  les  ciséoux  jious  lo  pièlo 
per  li  coupa  lou  fièou,  l'ocertet  cranomen  bien.  Porlo- 
rio  tout  un  jiour  son  ober  lo  seccado.  Sério  copable  de 
fiouoga  un  quintaou  de  lone  son  mettre  un  ouriouo  o  lo 
bouco  per  li  donna  lou  cupit.  Los  poraoulos  li  benou 
coumo  l'aio  o  lo  fouont.  Porlet  mai'  d'uno  ouro.  Toun 
possa,  n'en  diguèt  be  caouqu'unos,  mais  couero  talome  fi, 
tolomen  plo  emboîta,  que  leis  sentias  pas  possa  ! 
Debouoseguèt  un  fomus  groumel  sons  embouolhat  lou 
fiéou.  E,  de  ((  fiéouo  en  betto  »,  nous  diguèt  de  qu'éro 
((  ol  temps  n'onat  lou  nostre  porlat  d'Ourlhat  é  nous 
foguèt  soubéni  deis  troubaïres  d'oncien  temps.  » 

))  Beirès  tout  clar,  opresso,  ço  diguèt,  que  lou  nostre 
Bermenouso,  noscut  sinq  cens  ons  oprès  guetchis  es  de 
mémo  pieou,  tiro  rei  de  mémo  souco,  o  l'ouet  to  long 
que  cat  deis  onciens  troubaïres.  Ombe  mai"  de  clon  que 
lou  pus  raouffi,  guel  conto  miel  que  cat  de  mascle  z'o 
fat  dobonço,  lo  terro  meiralo,  oquel  Poïs  Nal  d'Our- 
bernhe,  qu'uno  consou  del  temps  del  rey  Sent-Louis 
oppello  :  ((  Lou  nougal  de  lobenco  e  de  rots  forraous, 
terro  de  los  poulidos  drollos  è  deis  mascles  bollions.  )) 


146  LES    TKOl  BADOUKS   *   WTAI.ii.nn 

('pics  Pierre  d'o  Bit,  un  lopin  que  n'obio  j)as  fret  oïs 
ueils;  de  Faydit  d'ol  Bollestat,  noscut  ol  ras  d'o  Sent- 
Olire;  d'Ostor  d'o  Segret,  sourtit  de  bos  Solers;  de 
Guillauome  Bourzat,  de  Bernât  Omourous,  efons  d'o 
Sent-Flour,  è  d'un  aoutre  porilhat  ((  que  n'érou  pas 
bufforel,  lou  nostre  potaï  dobalo  o  lo  cousino,  s'orruco 
peis  estables,  è  sieis  cens  ans  se  passou  son  que  daisse 
traço  din.-  cal  de  libre  ni  de  jiournaou.  »  Ol  temps  de 
l'Emperur,  lou  potaï  tourno  opporaïtre  ombe  les  Broyât 
d'o  Bouisset;  Beyro,  d'o  Sont-Simoun  è  Bonchorel, 
d'<  >urlhat.  (  >n'oquetchis  que  sou  en  bido,  Bonchorel  lou 
fil,  Géraud,  lou  cura  Faou  d'o  Sogno,  lou  Mojoural  lour 
<<  jietto  un  couop  de  copel  )),  passo  en  s'orresta  un  picou- 
dou  pel  l'obba  Courchinoux,  oquel  coppelot,  ((  coumo 
n'en  qnoiiriot  tretchis  o  lo  doutchino  »,  è  orribo  ol  trou- 
baïre  de  Flour  de  Brousso,  ((  lou  mascle  qu'orronco  lou 
sal  o  l'en  dobon  de  toutes,  lou  pus  opposiounat  é  lou 
milliour  contaïre  del  nostre  Poïs-Nal  :  Orsèno  Berme- 
nouso.  » 

Olèro,  Moussu  lou  duc  de  Lo  Salo  empougno  o  bello 
brossado  lou  trobal  de  Bermenouso,  lou  boulègo,  l'espes- 
sugo  de  tout  biaï,  lou  biro  dessus,  lou  biro  dijious,  gléno 
pertout,  è  saouclot,  de  çaï  de  laï,  los  pus  jiontos  flours 
espondidus  dins  leis  escrits  del   Copiscol,  los  ossemblo 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  \  47 

omb'un  crâne  tolon,  n'en  fo  un  bouquet  jionte  è  porfu- 
mat  è  nous  dis  : 

((  Ti  0  l'obro  de  Bermenouso,  tont  estimado  deis 
sobens  Mietjouraouos,  opploudido  de  toutes.  N'es  pas 
soulomen  obro  glouriouso  de  troubaïre,  mes  obro  soni- 
touso,  ginerouso  è  fouorto  de  fil  omistou  de  l'Oubernhe. 

((  Lou  monumen  que  li  boulons  quilha  naoutres,  l'i 
omerito  ;  sero  o  so  plaço  ol  pès  del  nostre  Papo  Gerbert, 
ol  ras  del  ginéral  Delzouns.  Fil  de  paoubres  brossiès  d'o 
Belliat,  Gerbert  mountet  o  lo  pus  cimo,  o  rigour  de  tro- 
bal  ;  on'un  temps  oun  l'ignourenço  ero  tôt  espesso  que  leis 
funs  sus  leis  mountonhos  un  ser  de  pleijio.  Sourtit  d'uno 
bielho  raço  d'Ourlhat  ound'leis  ornes  de  tolon  se  cou- 
omptou  per  doutchiéno,  lou  ginéral  Delzouns,  mascle 
fier  e  berturious,  foguet  esterlusi  soun  espasso  o  trober 
cen  botalhos  jious  uels  de  Nopouleoun.  01  ras  d'oquel- 
leis  glorios  moundialos,  lous  nostre  Bermenouso  diro 
ol  possont  que  si  guel  fouguet  min  soben  que  Gerbert, 
si  n'ouguet  pas  oucosiou  de  douna  so  bido  per  lo  Fronço 
coumo  Delzouns;  o  fa,  ço  que  de  laï,  ticouon  d'un  aoutre 
biaï.  De  toutes  los  caouses  onciennes  qu'occobabou  de 
s'ogoni,  n'o  omossa  les  trots  escompillats,  lour  o  douna 
lo  retirado  din  dous  libres  ound'o  omogat  e  bressa 
l'Oubernhe  tout  entièro. 


148  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

'<  D'oti,  so  memouorio  demouroro  en  ounour  ol  Poïs- 
Xal.  l'ont  que  lo  neou  ocotoro,  cad'hiber,  leis  cimos  del 
Contaou,  que  bromoro  l'ecir,  ol  contou  leis  nostres  efons 
ligirouo  ((  fous  la  Cluchado  ))  del  Mestre  d'en 
Bieouo.  Tout  que,  per  primo,  berdejioroou  les  puets  d'o 
Solers,  que  lo  brousso  de  leis  nostros  camps  flourioou 
h  Flout  </<■  Brousso  >>  ne  se  froustiro. 

((  Ensignat  pel  rei  de  belet  o  l'efontou,  lou  noum  de 

Bermenouso  possoro  de  generociou  en  generociou,  orgul 

è  ounour  de  l'Oubernhe  recounessento  ol  pus  grond  de 

troubaires,  on'oquel  que  lo  tont  aimado  e  tont  plo 

contado.   >> 

Quond  .Moussu  de  lo  Sallo  borèt  lo  bouco,  ieou  ouo- 
guère  uno  poou  torriplo.  Créguère  que  lo  trobado  del 
théâtre  onabo  s'esclofa  sul  lo  poustado  et  qu'onosion 
toutes  mourri,  escrossats  coumo  deis  olimats,  n'en  ben- 
guère  fret  coumo  uno  bouobo.  Fouguère  léou  tourna  de 
moun  pessomen.  Ocouèro  lou  public  que  fosio  ço  qu'op- 
pelou,  crèse  plo,  en  fronces,  ((  une  formidable  ovation  » 
o  Moussu  de  lo  Sallo. 

Ah  !  se  lou  couarrou  d'o  Clobièro  ogourmondit  otàou 
soun  mounde,  n'o  pas  enquèro  ocobat  !  Mes  crigné  pas 
per  guel.  Tenro  couop,  bous  en  respouonde  ! 

Oprès  qu'ougorion  entendut  deis  ortistos  conta  è  débi- 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  149 

ta,  onorions  ol  lièt,  tronquilles  è  countents,  coumo  del 
moundé  qu'oou  possat  un  sèr  que  n'oblidoroou  jiomaï. 

JIOSET. 

L'Indépendant  du  Gantai,  journal  du  parti  radi- 
cal et  radical-socialiste    : 

LA  CONFERENCE  SUR  VERMENOUZE 

Devant  une  salle  comble  —  le  public  des  grands  jours 
—  a  eu  lieu  dimanche  soir,  au  théâtre,  la  conférence 
organisée  par  le  comité  du  monument  Yermenouze. 
Disons  tout  de  suite  qu'elle  a  eu  un  énorme  succès. 

M.  le  président  Delzons,  en  une  allocution  pleine  de 
finesse,  d'élégance  et  d'à-propos,  a  ouvert  la  séance  et 
présenté  le  conférencier,  M.  le  duc  de  la  Salle  de  Roche- 
maure,  majorai  du   félibrige. 

Celui-ci,  au  milieu  d'un  silence  augmenté  d'une  curio- 
sité bien  compréhensible  a  ensuite  pris  la  parole. 

D'une  voix  forte  mais  harmonieuse  qui  porte  dans 
toute  la  salle  et  devient  peu  à  peu  vibrante  d'enthou- 
siasme et  d'amour,  il  dit  en  un  patois  très  pur  qui  est 
cependant  le  vrai  patois  du  terroir,  l'ancienneté  de  notre 
langue,  fille  de  la  langue  d'Oc. 


150  LES  TROUBADOURS  CANTAUENS 

:e,  il  la  fait  revivre,  il  la  symbolise  il  lui  prête  une 
e'ime,  la  sienne. 

Au  temps  où  le  français  vagit  encore  entre  les  latinis- 
mes et  les  germanismes  qui  l'étouffent,  on  parle  partout 
notre  dialecte,  dans  les  castels  comme  dans  les  chau- 
mières, dans  les    églises  et  dans  les  cours  d'amour. 

Et  si  elle  est 

Brutalo  e  grossiero  un  bouci 
Oquelo  lengo  ispro  e  ruffo 
Coumo  leis   muscles  del    poïs 

parfois   elle   s'adoucit,   dan-   ces      antiques   laies,   qu'on 
nomme  en  Auvergne  les  <<  regrets  » 

Ontb'  de  leïs  boucs  de  tourtourelo 

Lo  pastourelo  et  lou  pastour 
Doits  ejons  que  sentait  l'amour 
Mes  lou  eounesso  pas  eu  querro. 

Puis  le  conférencier  évoque  au  milieu  de  rires  discrets, 
le  souvenir  moyen-âgeux  (j'allais  ajouter  par  anachro- 
nisme et  rabelaisien)  de  Pierre  de  Vie,  le  joyeux  prieur 
de  Montaudon,  gaie  paroisse  du  Carladès.  La  guerre  et 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  151 

l'amour,  tels  sont  les  éternels  sujets  des  sirventés  et  des 
causons  que  les  Troubadours,  dans  les  sombres  et  larges 
salles  des  manoirs,  récitent  aux  rêveuses  châtelaines  et 
aux  héros  chevaleresques,  qui  iront  mourir  sous  les  murs 
d'Antioche  ou  de  Jérusalem.  C'est  la  Dame  du  castel 
d'Auze,  Sapho  passionnée  de  notre  vieux  pays,  le  baron 
de  Conros,  d'autres  encore,  qui  défilent  sous  nos  yeux. 

Mais  après  la  guerre  des  Albigeois,  le  midi  asservi 
n'eut  plus  de  littérature,  et  notre  idiome,  proscrit  des 
châteaux  et  des  villes,  se  réfugia  au  fond  des  châtaigne- 
raies, et  dans  les  hautes  montagnes.  Et  ce  fut  ce  ((  sque- 
lette ))  de  langue  qu'employèrent  Yeyre  et  Courchinoux, 
et  qu'ils  surent  nous  faire  aimer.  Après  eux,  Vermenouze 
dans  Flour  de  Brousso  fut,  suivant  le  mot  d'Ajalbert, 
la  personnification  même  de  cette  Auvergne  qu'il  a  si 
bien  chantée. 

Là,  en  plein  cœur  de  son  sujet,  M.  de  la  Salle  enleva 
littéralement  son  auditoire.  Son  amitié  pour  le  grand 
évocateur  de  la  patrie  auvergnate  donnait  à  ses  accents 
une  chaleur  communicative  qui  aurait  enthousiasmé  les 
plus  froids  si  la  salle  entière  n'avait  déjà  vibré  a 
l'unisson  . 

Des   applaudissements   fréquents   et   chaleureux   ont 


J52  LES   TBOI  BADOURS   <   W  I  M  M  \- 

ponctué  cette  belle  harangue  dont  la  péroraison  a  été 
accueillie  par  une  triple  salve  de  bravos. 

La  seconde  partie  de  la  soirée  fut  aussi  très  goûtée  du 
public.  .M.  Monteil,  accompagné  par  M.  Permann,  chan- 
ta de  se  belle  voix  de  ténor,  un  petit  morceau  délicieux, 
Les  pièus  de  >no  Migo,  paroles  de  Vermenouze,  musique 
du  compositeur  Versepuy. 

l.ou  pie  ou   fi  de  mo  migo 
Es  d'or   lu  se  11   et   pur 
Pus  roussel  que  lo  si  go 
On  1(>h  froumen  modur 

Puis  cette  chanson  si  triste  de  Jasmin,  Quai  moiiri. 

M.  GandilhoTJ  Gens-d'Armes,  venu  tout  exprès  de 
Pari»;  dit  avec  émotion  et  grand  talent  Un  Biel  de  lo 
Bielhi  .  un  des  plus  beaux  morceaux  de  l'œuvre  poétique 
de  Vermenouze.  Sa  diction  colorée  fait  revivre  les  char- 
ges épiques  et  légendaires  des  bonnets  à  poils  qui  mou- 
raient en  criant  :  Vive  l'Empereur  !  M.  Gandilhon 
Gens-d'Armes  a  obtenu  un  franc  et  légitime  succès. 

Après  lui  M.  Establie  —  un  jeune  —  a  dit  et  mimé 
à  la  perfection  plusieurs  poésies  populaires  :  Les  deux 
Menottes,  La  foire,  Pierrounel  d'Ytra. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  153 

Il  a  récolté  à  son  tour  de  vigoureux  applaudissements. 

En  somme,  soirée  délicieuse  pour  tout  le  monde  et  — 

ce  qui  ne  gâte  rien  —  joli  profit  pour  l'œuvre  entreprise. 

Henri  PAREL. 

10  novembre  1910 

L'Auvergnat  de  Paris  : 

LE  MONUMENT  VERMENOUZE 

La  soirée  littéraire  organisée  par  le  Comité  du  Monu- 
ment Vermenouze,  au  théâtre  d'Aurillac,  a  obtenu  le 
plus  vif  succès.  Rarement,  même  aux  plus  grandes  soi- 
rées théâtrales,  on  vit  public  aussi  élégant.  M.  Delzons 
présidait.  M.  le  duc  de  la  Salle  prononça  en  patois  l'élo- 
ge de  Vermenouze.  C'était  le  premier  essai  d'une  confé- 
rence faite  en  notre  dialecte  cantalien  et  les  auditeurs 
n'eurent  pas  à  le  regretter.  M.  Gandilhon  Gens-d'Armes 
a  débité  avec  âme  et  expression  un  sonnet  qu'il  avait 
composé  pour  Vermenouze.  M.  Monteil  a  chanté  les 
((  Cheveux  de  ma  Mie  )).  La  conférence  a  pleinement 
réussi.  L'idée  du  monument  Vermenouze  a  fait  du  che- 
min. Les  souscriptions  sont  déjà  nombreuses  et  le 
deviendront  de  plus  en  plus,  car  tous  ceux  qui  aiment 


154  LKS  TROUBADOUBS  CANTALIKNS 

l'Auvergne  auront  à  cœur  de  glorifier  son  poète.   Le 
total  des  sommes  recueillies  s'élève  déjà  à  2.999  francs. 

20  novembre  1910 

La  Croix  du  Cantal.  —  Son  «  reporter  »  n'a  pus 
vu  avec  les  ni  «'mes  yeux  que  tous  ses  confrères  can- 
taliens  public  et  conférencier   : 

SUR  ARSENE  VERMENOUZE 

M.  le  duc  de  la  Salle  de  Rochcmaurc  avait  été  invité 
à  faire  une  conférence  sur  Yermenouze.  On  sait  que 
M.  de  la  Salle  est  majorai  du  fc'librige.  A  la  vérité,  son 
bagage  littéraire,  en  dialecte  d'Oc,  est  léger.  Mais  ses 
Récits  Carladeziens  ont  de  la  couleur,  et  même,  par 
endroits,  un  relief  assez  intense. 

Nous  savions  que  M.  le  duc  de  la  Salle  connaît  notre 
vieille  langue  mieux  qu'aucun  paysan  d'Ytrac  ou  de 
Yolet.  Mais  le  public  Aurillacois  était  peut-être  moins 
bien  informé.  La  conférence  qui  eut  lieu,  dimanche 
dernier,  au  théâtre  d'Aurillac,  jeta  un  auditoire  de 
belles  dames  et  de  messieurs  chics  dans  une  véritable 
stupéfaction.  Qui  ne  connaît  de  ces  gens  qui  prennent 
la  sottise  pour  de  la  distinction,  tiennent  pour  vulgaire 


LES  TROUBADOURS  CANTAL1 KXS  155 


le  parler  de  nos  aïeules,  et  croiraient  déchoir  en  usant 
de  cette  langue  qui  exprima,  dans  le  passé,  tant  de  beaux 
et  généreux  sentiments  ? 

M.  le  duc  de  la  Salle  a  rendu  sélect  le  patois  d'Au- 
vergne. Il  fallait,  pour  cela,  un  grand  seigneur.  Puisse- 
t-il  avoir  donné  au  beau  monde  qui  l'applaudissait  le 
goût  de  parler  notre  vieux  dialecte.  C'est  la  première 
fois  qu'un  orateur  usait,  en  public,  de  la  langue  mater- 
nelle. Le  succès  fut  éclatant.  Il  y  avait,  dans  tout 
l'auditoire,  une  vraie  joie  d'entendre  ces  bonnes,  et 
vieilles,  et  savoureuses  expressions.  M.  le  duc  de  la 
Salle  a  appris  le  patois,  au  sortir  du  berceau,  en  jouant 
avec  les  pâtres,  dans  les  prairies  du  Doux.  Il  ne  l'a 
jamais  oublié.  Il  ne  suffit  pas  de  le  lire.  Il  faut  fermer 
les  yeux  et  l'écouter.  On  s'imagine  alors  quelque  fer- 
mier jovial,  ami  de  la  bonne  chère  et  des  gais  propos, 
cossu  d'ailleurs  et  coiffé  d'un  opulent  chapeau  aux 
larges  bords. 

Je  ne  vous  ai  pas  dit  encore  le  sujet  que  M.  le  duc 
de  la  Salle  a  traité.  Cela  importe  peu.  Le  charme  de  sa 
conférence,  c'était  la  saveur  de  notre  dialecte,  le  ton, 
la  gaieté,  la  verve  cordiale  du  conférencier.  Disons 
cependant  que  M.  le  duc  de  la  Salle  a  parlé  des  trou- 
badours    cantaliens,     depuis     Pierre     de    Vie    jusqu'à 


156  LES    TBOUBADOUBS   CASTALIENS 


Vermenouzc.  Pas  de  découvertes  d'érudition.  Comme 
nous  aimons  le  passé  littéraire  de  l'Auvergne,  et  que 
l'abbé  R.  Four,  le  bon  félibre,  est  notre  collabo- 
rateur, nos  lecteurs  connaissent  le  Moine  de  Montau- 
don,  et  Cavairc,  et  Bonafos,  et  tous  nos  troubadours. 
Nous  leur  en  parlerons  encore. 

Citons  un  fragment  du  discours  de  M.  de  la  Salle. 
Il  y  est  question  de  M.  l'abbé  Courchinoux,  qui  dirigea 
longtemps  ce  journal  :  ((  L'abbé  Courchinoux,  qu'on 
peut  vraiment  appeler  le  maître  de  Vermenouze, 
débuta  en  éparpillant  dans  les  journaux  quantité  de 
nouvelles  et  contes  aussi  fins  que  délicats  et  publia  en 
1884  ses  feuilles  imprégnées  de  ((  Poussière  d'Or  )>. 
Ce  livre  renferme  le  meilleur  éloge  qu'on  en  puisse 
faire    :  il  suffit  d'en  détacher  ce  vers    : 

Le  (-(fur  est  les  trois  quarts  d'un  homme 

((  L'excellent  Courchinoux  n'avait  pas  donné  aux 
trois  quarts,  mais  bien  tout  entier  son  cœur  au  poèie 
de  Vielles.  C'est  grâce  à  ce  prêtre  éminent,  qui  reste 
un  modèle,  que  l'auteur  de  Fleur  de  Bruyère  entra 
dans  la  vie  et  que  l'Auvergne  peut  se  glorifier  de 
l'écrivain  qui  s'est  placé  en  tête  de  tous  les  autres,  le 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  157 

plus  lyrique  et  le  plus  grand  des  poètes  du  Haut-Pays  : 

Arsène  Vermenouze.  )) 

* 
•   * 

La  conférence  fut  présidée  par  M.  le  président  Del- 
zons,  qui  prononça,  pour  présenter  l'orateur,  une 
allocution  d'une  sobriété  et  d'une  distinction  classiques. 
Elle  s'acheva  par  de  la  musique.  M.  Monteil  chanta 
Les  Pièus  de  Mo  Mio,  dont  les  paroles  sont  de  Verme- 
nouze et  l'air  de  Versepuy.  M.  Gandilhon  Gens- 
d'Armes,  venu  tout  exprès  de  Paris,  électrisa  la  salle 
en  débitant  :  Un  biel  de  la  Biclho.  M.  Establie  a 
déchaîné  la  gaieté  bruyante  de  l'auditoire  avec  Les 
Deux  Meneites.  Ce  fut,  pour  notre  cher  Vermenouze, 
un  triomphe. 

Adresser  les  souscriptions,  pour  le  monument  le 
Vermenouze,  à  M.  Delteil,  notaire  à  Aurillac. 

LAIK. 

Le  Journal  du  Travailleur,  publié  hebdomadai- 
rement par  La  Liberté  du  Cantal;,  reproduit  textuel- 
lement le  compte  rendu  de  ce  journal. 

La  Semaine  Auvergnate,  jeune  Revue  Parisienne 
région  a  liste,  a  publié,  la  première,  le  17  novembre, 


158  LES    TROl  BADOl  RS    '    W  IA1.1I  \s 

le  texte   intégral   de  la   conférence  qu'elle  a    fait 
suivre  «le  cet  te   liicii vci  1  lan t e  appréciation  : 

Nous  devons  ici  des  remerciements  chaleureux  au 
duc  de  la  Salle  de  Rochemaure;  nos  amis,  abonnés  et 
lecteurs  se  joignent  à  nous  pour  les  lui  présenter  sincè- 
rement, cordialement.  L'éminent  félibre,  en  confiant  le 
texte  de  sa  conférence  à  La  Semaine  Auvergnate  a 
fait  un  de  ces  gestes  dont  il  est  coutumier  et  qui  lui 
attirent  la  respectueuse  sympathie  de  tous  les  gens 
intelligents.  Nous  voudrions  que  notre  grand  Verme- 
nouze  y  trouvât,  en  définitive,  quelque  profit  et  nous 
faisons  un  appel  chaleureux  à  ceux  que  le  texte  de  la 
conférence  du  duc  de  la  Salle  de  Rochemaure,  publié 
par  La  Semaine  Auvergnate,  a  enthousiasmés  :  qu'ils 
envoient  le  tribut  de  leur  admiration  au  comité  du 
monument  Vermenouze.  C'est  à  Vermenouze,  plus 
qu'à  nous-mêmes,  que  nous  avons  songé  en  publiant 
la  conférence  du  majorai  du  Félibrige,  que  ce  soit 
Vermenouze  qui  retire  les  bénéfices  de  nos  efforts  : 
nous  nous  contenterons  volontiers  de  la  gloire,  pour 
cette  fois  ! 

POUR  VERMENOUZE 
La  soirée  organisée  au  Théâtre  d'Aurillac,  au  profit 


LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS  159 

du  monument  Vermenouze,  a  eu  lieu  dimanche  soir,  à 
8  heures.  Disons  de  suite  qu'elle  a  eu  un  succès 
complet. 

M.  Delzons,  ancien  président  du  Tribunal,  prési- 
dait cette  fête.  Remarqué  autour  de  lui,  sur  la  scène  : 
MM.  Armand  Delmas,  avocat;  Delteil,  notaire;  le 
docteur  Cazals;  Gandilhon  Gens-d'Armes,  etc. 

En  quelques  mots  très  heureux,  le  président  a  ouvert 
la  séance.  Il  a  parlé  en  admirateur  de  l'œuvre  de  Ver- 
menouze et  adressé  ses  remerciements  à  tous  ceux  qui 
ont  prêté  leur  concours  à  l'organisation  de  cette  soirée. 
Il  a  ensuite  donné  la  parole  à  M.  le  duc  de  la  Salle  de 
Rochemaure,  majorai  du  Félibrige,  pour  traiter  —  en 
dialecte  cantalien  —  le  sujet  suivant  :  ((  Les  Trouba- 
dours cantaliens  de  Pierre  de  Vie  à  Vermenouze.  )) 

Traiter  un  sujet  littéraire  dans  notre  pauvre  vieil 
idiome,  n'est  pas  chose  aisée,  comme  bien  on  pense. 
Aussi  la  tâche  qu'avait  assumée  le  distingué  majorai 
était-elle  particulièrement  difficile.  Bien  des  audi- 
teurs, surtout  parmi  ceux  qui  ont  essayé  d'écrire  notre 
langue  locale,  se  demandaient  si  le  conférencier  n'allait 
pas  être  souvent  obligé  de  ((  patoiser  ))  du  français. 
Eh  bien,  ceux-là  furent  vite  détrompés. 

Avec  la  plus  grande  aisance,  M.  de  la  Salle  attaque 


1G0  LKS   TROUBADOURS   CANTALIENS 

son  sujet.  11  parle  d'abord  de  notre  langue  qui,  dit-il, 
est  la  sœur  aînée  de  la  ((  langue  de  Paris  )).  Il  rappelle 
qu'elle  a  été  formée  et  cultivée  bien  avant  la  langue 
du  Nord;  il  parle  des  anciennes  ((  cours  d'amour  », 
des  c  troubaïres  »  du  Cantal  et  de  ce  que  l'on  a  pu 
savoir  de  chacun  d'eux.  C'est  une  revue  complète  de 
ceux  qui  ont  cultivé  la  langue  d'Oc  en  notre  haute 
Auvergne. 

Enfin  l'éloquent  majorai  en  arrive  à  Vermenouze  — 
le  plus  grand  de  tous  et  de  beaucoup.  Il  examine  son 
œuvre  cantalienne  et,  à  l'aide  de  citations  nombreuses 
et  bien  choisies,  sait  faire  partager  à  l'auditoire  son 
admiration  pour  le  grand  poète  du  terroir. 

Entrer    dans    une    analyse    de    cette    partie    de  la 

conférence   nous    mènerait   beaucoup    trop    loin    et  ne 

pourrait  que  donner  une  idée  très  insuffisante  de  ce 
qu'elle  fut. 

«  Lou  Couarrou  d'ô  Clobiéiro  »  possède  à  fond 
notre  langue  locale;  il  en  sait  toutes  les  finesses  et  la 
manie  en  virtuose.  C'est  sans  doute  pour  cela  qu'il 
connaît  si  bien  et  admire  si  fort  l'auteur  de  Flour  de 
Brousso. 

Les  applaudissements  nombreux  et  nourris  qui  l'ont 


LKS    TROUBADOURS    CANTALIENS  161 


souvent  interrompu  dans  sa  causerie  ont  dû  lui  prouver 
qu'il  avait  su,  au  plus  haut  point,  intéresser  son  audi- 
toire. 

Après  lui,  M.  Gandilhon  Gens-d'Armes,  venu  tout 
exprès  de  Paris  pour  apporter  son  tribut  d'admiration 
à  Vermenouze,  a  dit  de  fort  belles  poésies  de  sa  compo- 
sition, dédiées  au  ((  Capiscol  »  ;  il  a  ensuite  débité, 
d'une  manière  impeccable,  la  poésie  du  Maître  :  Un 
Bicl  de  lo  Biélho.   Il  a  été  très  applaudi. 

M.  Monteil,  un  toulousain  possesseur  d'une  très  belle 
voix,  a  chanté  divinement,  accompagné  par  M.  Per- 
mann  :  les  piéus  de  mo  mio  (poésie  de  Vermenouze, 
musique  de  M.  Marius  Versepuy)  et  Me  cal  monri! 
de  Jasmin. 

M.  Establie,  habillé  en  ((  costogneirèl  )),  a  récité 
avec  verve  et  humour  :  Lei  duos  Menetos,  Piorrou 
l'efont  d'Ytrat  et  lo  Fiéyro. 

La  séance  a  été  levée  à   il   heures. 

Je  ne  connais  pas  encore  le  chiffre  net  de  la  recette, 
mais  le  Comité  Vermenouze  doit  être  content,  car  la 
salle  était  comble. 

H. -M.  DOMMERGUES. 

Le  Journal  du  Cantal,  La  Liberté  du  Cantal,  Le 


L62  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Progrès  du  Cantal,  L'Avenir  du  Cantal ,  L'huh'pcn- 
pendant  du  Cantal  ont  publié  en  feuilleton  le  texte 
entier  de  cette  conférence. 


27  novembre  1910 

La  Vois  des  Montagnes  (Mauriac),  journal  indé- 
pendant   : 

VERMENOUZE   A-T-IL   IGNORE    L'AMOUR! 

L'abondance  des  matières  ne  nous  a  pas  permis, 
dimanche  dernier,  de  noter  l'intéressante  conférence 
que  M.  le  Duc  de  la  Salle  de  Rochcmaure,  un  fin  lettré 
aussi  habile  à  bien  dire  en  patois  qu'en  français,  don- 
nait la  semaine  dernière  à  Aurillac  ((  sur  les  Trouba- 
dours Cantaliens,  de  Pierre  de  Vie  à  Vermenouze  )). 

Nos  confrères  d' Aurillac  publient  cette  conférence 
ru  extenso  :  et  ils  ont  raison,  car  elle  est  un  vrai  régal 
littéraire.  Qu'on  en  juge  par  ce  court  extrait    : 

Bous  ai  dit  que  leis  onciens  Troubdires  n' ou  gaire 
conta  que  la  guerre  et  V omour ;  mai  es  bé  raie  qu'en 
porla   d'oqueste,    darcou   pas   lo   bougo   de   mai   d'uno 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  163 

combado!  Lou  reprotchi  o  estât  fat  o  Bermenouzo 
d'obeire,  ni  mai  un  copelot  ou  un  moungi,  boulounta- 
riomen  ignoura  l'amour!  S'es  eau  entendre  sus  oti. 
Bermenouzo,  lou  pouéto,  u'ero  pas  un  cautillounaire, 
e  din  touto  soun  obro,  troubares  pas  une  poraulo  que 
pudio,  que  fasco  eseurci  lo  cilho  o  digus.  Mes,  dises-me 
si  u'<>  pas  lou  respei  omistaus  de  lo  jenno,  si  sat  pas 
lou  biaï  de  lo  penre  et  de  euli,  quant  bouro,  lou  poutou 
l'orne  qu'a  escrit    : 

E,  qu'os  (>ti  qu'un  jiaur 

Segucre  fouis  sat  per  l'amour. 

Uno  droulloto  jioubénélo 

Que  s'appelaba  Lisaunelo 

Me  jiouguet  aquel  meissau  tour. 

Lou  dimergue,  o  la  messo  grondo, 

Remorquabo  sous  uels  biaus,  so  pel  fino  e  condo 

E  soun  borel  relebat. 

Un  moti  m' e gotchict ;  qouo  seguet  ocobat! 

Lou  u astre  potai  s'ero  jiomai  ofjronquit,  tôt  omistons 
e  douçorelj  per  parla  d'omour,  eaumo  dins  /'Einado 
d'en  Puet-Nau,  uno  de  los  obros  las  pus  goustousos  de 
Bermenouzo.  Cat  de  Troubaïre  n'o  conta  tôt  sutillomen 
lo    bcltat    de    so    uiigo,    n'o    trauba    reis-de-tours    pus 


164  LES    TROUBADOURS    CANTALIEKS 

golonts  per  fa  counesse  los  quolitats  de  lo  suo  mes- 
tresso,  sous  une  poraulo  de  trop  : 

...  So  caro  jionto  e  poulido 
Es  d'un   tin  pas  bloue  que  lou   lat. 
Es  fresco  coum'un  ginouflat. 
Qu'au  /'<<  bisto  jiomaï  l'ouplido 
Soun  ne/  (>  lo  coulour  del  eieu, 
So  bouco  qu'os  uuo  eiriégio. 


Lou  pieu   il  de  mo  mi  go 
Es  d'en-  luseu  e  pin- 
Pus  roussel  que  lo  sigo 
Que  lou  froumen  modur 

Es  d'or  eouiuo  son  eur 
L(>u   pieu  fi   de   mo   migo 
Quond  pense   o  soun    uel  blus 
Pense   pas    o    res   plus.' 
Del  11011m   de   moiiu   eimodo 
Mo  boueo  es  porfumado 
Coumo   uuo  flour  d'Obrieu 
li  gardo  un  goût  de  mien 
Rès  que  d'obeire  noummado 
Mo    migo   et   mouu   eimado, 


LKS    TROUBADOURS    CAXTALIENS  165 

Quand  via  migo  es  omb  ieu 
Me  crese  din  lou  ciêu! 

Onat  dire,  opresso,  si  ousaï,  que  lou  poueto  d'en 
Bieuo  sat.pas  porla  de  l'omour!  D'entendre  bouta  otau 
la  Lisounello  d'eu  Puet-Nau,  donno  etbetcliio,  per- 
mouito,  de  fa  ounestomen  un  ponton  un' oquello  drollo! 

D'autres  conférences  seront  données.  Le  comité  du 
monument  Vermenouze,  réuni  à  Paris  le  22  octobre, 
sous  la  présidence  de  M.  Francis  Charmes,  a  pris, 
nous  dit  la  Veillée  d'Auvergne,  d'importantes  mesures 
pour  assurer  le  succès  de  son  œuvre.  Déjà,  les  sous- 
criptions s'élèvent  à  3.000  francs.  Les  lecteurs  de  la 
Voix,  dont  Vermenouze  fut  l'ami  et  le  collaborateur, 
se  feront  un  honneur  de  s'associer  à  l'hommage  que 
l'Auvergne  va  rendre  à  son  poète.  Ils  pourront  adres- 
ser leurs  souscriptions  à  M.  Delteil,  notaire  à  Aurillac. 

La  Veillée  d'Auvergne,  Revue  parisienne,  artis- 
tique, littéraire  et  régionalist<\ 

LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 
de  Pierre  de  Vie  à  Vermenouze 
Sur  ce  sujet,   le   Duc   de   La  Salle  de  Rochemaure, 
Majorai    du    Félibrige,    a    fait    le    13    novembre,    au 


166  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

Théâtre  d'Aurillac,  sous  les  auspices  du  Comité  Ver- 
menouze,  une  conférence  qui  a  eu  un  juste  retentis- 
sement. Prononcée  toute  entière  en  patois,  elle  avait 
plus  rare  encore,  pensée  en  patois.  Elle  a 
rempli  d'aise  les  aurillacois  en  général  et  les  félibres  en 
particulier.  Elle  produira  le  même  effet  sur  tous  ceux 
de  nos  lecteurs  qui  parlent  ou  du  moins  entendent,  si 
peu  que  ce  soit,  un  de  nos  dialectes  de  langue  d'oc.  C'est 
pourquoi  nous  nous  faisons  un  plaisir  et  d'ailleurs  un 
devoir  d'en  donner  le  texte  in  extenso. 

.Mais  il  y  a  des  lecteurs  qui  n'entendent  rien  et  ne 
prennent  aucun  intérêt  aux  patois  méridionaux.  Ne 
faut-il  pas  leur  offrir  une  traduction?  Aucune  ne  sau- 
rait, à  notre  avis,  leur  rendre  suffisamment  sensibles  la 
saveur  originale,  le  parfum  de  terroir,  l'humour  rus- 
tique, l'âpre  verdeur  du  langage  de  ce  pâtre  lettré  qu'est 
le  Duc  de  La  Salle.  A  quoi  bon,  dès  lors,  leur  présenter 
un  texte  français?  Peut-être  —  et  ce  serait  chose  regret- 
table —  à  les  détourner  tout  à  fait  de  regarder  le 
texte  patois!  Quelques-uns,  sans  doute,  se  serviraient 
de  la  traduction  pour,  en  la  comparant  au  texte,  s'ini- 
tier à  la  connaissance  du  dialecte.  A  ceux-là  nous 
dirons  :  si  vous  avez  ce  louable  désir,  achetez,  lisez  et 
étudiez  Jous  lo  Cluchado  de  Vermenouze  et  les  Récits 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  167 


carladéziens  du  Duc  de  La  Salle  (i).  Vous  trouverez 
dans  ces  deux  livres  texte  patois  et  traduction,  notions 
de  grammaire  et  de  prononciation. 

Et  puis  —  il  faut  bien  le  dire  en  passant  —  est-ce 
que  la  Veillée,  revue  régionaliste,  est  faite  pour  donner 
aux  sceptiques  l'impression  que  les  dialectes  d'oc  sont 
des  dialectes  étrangers  qu'il  faut  traduire?  Certes,  nous 
voulons  bien,  à  titre  de  curiosité  pour  certains  de  nos 
lecteurs,  donner  de  temps  en  temps  la  traduction  d'un 
poème  patois  (il  en  est  d'un  peu  difficiles)  ;  mais  ce  doit 
être  l'exception  et  non  la  règle.  Il  faut  considérer  que 
pour  nous,  Auvergnats  aimant  tout  de  l'Auvergne,  le 
français  et  le  patois  sont  nos  langues  maternelles.  Le 
patois,  dira  quelqu'un,  mais  il  se  meurt!  —  Allons 
donc!  Ecoutez  le  Majorai  d'Auvergne. 

{Suit  le  texte  de  la  conférence  en  dialecte  Cantalieu.) 


(i)  Aurillac.  —  Imprimerie  Moderne,  1905. 


II 


Les  Troubadours 


Leurs  origines  —  Leur  développement  —  Leur  apo- 
gée —    Leur  décadence  —   L'Ecole  d'Auvergne. 
—  Ses  ramifications  —  Troubadours  de  Basse 
Auvergne  et  Troubadours  du  Velay. 


Un  journal  Cantalien  publiait  récemment  cette 
humoristique  réflexion  : 

L'Auvergne...  à  Berlin. 

((  Voulez-vous  étudier  les  œuvres  des  Troubadours 
((  Auvergnats?  Ne  questionnez  pas  nos  compatriotes; 
((  ne  cherchez  pas  dans  les  revues  locales  d'érudition  ; 
((  ce  serait  peine  perdue.  Les  Auvergnats  ignorent,  ou 
((  à  peu  près,  leurs  vieilles  gloires  littéraires.  Consultez 
((  pour  les  textes  de  nos  vieux  poètes  :  C.  A.  F.  Mahn  : 
<(  Die  Werke  der  Troubadours  (Berlin,  1846-53),  ou 
((  Cari  Oppel  :  Provenzalische  Chestomathic  (Leipzig, 
((    1907)...  etc. 

((  Pierre  d'Auvergne,  Pierre  Rogier  et  le  Moine  de 
((  Montaudon  ont  eu  les  honneurs  d'une  édition  com- 
((  plètes  de  leurs  œuvres...  en  Allemagne.  M.  l'abbé 
«  Four,  le  bon  Félibre,  renseignera  là-dessus  tous  les 
((   lettrés  curieux  de  nos  vieux  auteurs... 

((   Pour  les  autres,  attendez  qu'un  étudiant  de  l'Uni- 


172  LES    TB0UBAD0UR8   CANTALIENS 

<<  versité  de  Halle  ou  de  Berlin  ait  accouché  de  sa 
((  thèse  de  doctorat  (  I  )  !  )) 

Il  convient,  certes,  de  rendre  hommage  à  la 
science  Allemande,  de  reconnaître  L'aptitude  parti- 
culière d<-s  érudita  d'<  hitre-Rhin  à  déchiffrer  et  colla- 
tâonner  on  manuscrit,  leur  habileté  à  restituer,  au 
milieu  de  Leçons  diverses,  Le  texte  Le  meilleur  et  à 
L'épurer  des  scories  dont  les  copistes  l'ont  altéré  à 
travers  les  âges,  Leur  compétence  à  fouiller  minutieu- 
sement une  époque  ou  La  vie  d'un  écrivain  et  à  en 
reconstituer   les   moindres   phases.    Dans   La   seconde 

moitié  du  XIX6  siècle,  les  savants  Allemands  ont 
apporté  nu.-  pari   contributive  des  plus  précieuses 

à  L'étude  de  notre  littérature  médiévale.  Les  uns 
ont  fouillé  les  origines  mêmes  et  les  transformations 
successives  de  nos  idiomes  méridionaux,  tandis  que 
d'autres,  s'at tachant  à  des  travaux  d'ensemble,  ou 
se  spécialisant  a  une  Ecole,  à  une  région,  à  un  per- 
sonnage, ont  appliqué  à  ce  labeur,  leur  patience 
de  recherches,  leur  ténacité  de  travail,  leur  ferme 
logique  de  déduction,  caractéristiques  de  leur  mé- 
thode  et    de    leur    tempérament.    La    longue    liste, 


(t)  La  Croix  du   Cantal  —  28  août    1910. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  173 

probablement  incomplète  encore,  qu'on  trouvera  à 
la  fin  de  ces  pages  témoigne  de  la  multiplicité  de 
leurs  efforts  (1).  Ces  œuvres  sont  belles  et  bonnes, 
jettent  une  lumière  pénétrante  et  nouvelle  sur  nos 
célébrités  poétiques  médiévales  et  Ton  se  prend  à 
regretter,  en  effet,  qu'elles  n'aient  pas  été  écrites  en 
terre  Occitanienne  par  les  érudits  issus  de  la  même 
race  que  les  Troubadours.  Mais  ces  travaux,  aux- 
quels il  est  de  toute  équité  de  rendre  justice,  aussi 
bien  qu'à  ceux  des  Italiens  (2),  ne  sauraient  faire 
oublier  les  magistrales  études  de  nos  historiens,  de 
nos  littérateurs  et  de  nos  critiques.  Avec  autant  de 
science  et  une  délicatesse  d'esprit  plus  affinée,  les 
Gaston  Paris,  les  Chabanneau,  les  Paul  Meyer,  les 
Thomas,  les  Jeanroy,  pour  ne  citer  que  les  plus 
récents,  ont  fourni  les  plus  belles  assises  à  ce  monu- 
ment de  critique  et  d'érudition  dont  Hugues  de 
Saint-Cire  jetait  déjà  les  bases  dès  le  XIIIe  siècle, 


(i)  Voir  à  la  fin  du  volume  la  bibliographie  des  ouvrages  Alle- 
mands sur  les  Troubadours.  —  On  ne  saurait  trop  rendre  hom- 
mage aux  savants  travaux  des  Kuner,  Roerner,  Mos,  Stimming, 
Schultz,  Diez,  Keller,  Beck,  Pillet,  Wechssler,  Zeker,  Appel,  Kol- 
sen,  Mahn,  Zenker,  Hirschfeld.  Pratsch,  Lévy,  Lowinski,  Patzold, 
Vossler,  Lang,  Scherer,  Liideritz,  Pannier,  etc. 

(2)  Voir  la  bibliographie  à  la  fin  du  volume. 


174  LES     TROUBADOUK.-.     I    \\l.\l.ll\s 


par  ses  précieuses  biographies  des  Troubadours  (1) 
i't  auquel  travaillent  encore  nombre  d'érudits  Fran- 
çais, Les  professeurs  (  Sonstans  ei  Anglade,  des  Facul- 
tés  «l'.\i\  ei  de  Toulouse,  entre  antres  (2). 

«.r.irc  aux  uns  ci  aux  autres,  nos  Troubadours 
sorteni  < l<-  la  pénombre  accumulée  sur  eux  par  les 
:les.  Bu  même  temps  que  L'enthousiasme  irréflé- 
chi, que  Leur  avaient  voué  Les  romantiques  <le  1830, 

itompe,  Leur  valeur  réelle  apparaît  plus  exacte; 
une  pari  leur  est  faite,  moins  exagérée,  sans  doute, 
mais   plus   solidement    motivée,   dans   la    formation 


(i)  Il  est  certain  que  le  Troubadour  Hugues  de  Saint-Cire  n'est 
pas  l'auteur  de  toutes  les  biographies,  bien  qu'il  écrive  :  «  Et  sachez 
que  moi,  Hugues  de  Saint-Cire,  qui  ai  écrit  ces  raisons  —  «  razos  », 
etc.  ».  —  Chabaneau  donne,  aux  premières  pages  de  son  précieux 
ouvrage  :  Biographies  des  Troubadours,  Toulouse,  1885,  l'histoire 
et  la  critique  de  ces  biographies  du  XIIIe  siècle. 

(2)  M.  Constans,  Professeur  de  Littérature  Romane  à  la  Fa- 
culté d'Aix-Marseille,  Majorai  du  Félibrige,  a  donné  de  remarqua- 
bles travaux  sur  des  textes  du  moyen  âge  et  a  encore  en  cours 
de  publication  un  travail  de  haute  érudition  sur  Jean  de  Troyes. 
M.  J.  Anglade,  Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Toulouse: 
«  Les  Troubadours,  leurs  vies,  leurs  œuvres,  leur  influence  ». 
Paris  1908.  Nous  ferons  de  fréquents  emprunts  à  cette  étude  de 
haute  érudition  qui  résume  pleinement,  sous  une  forme  des  plus 
accessibles,  les  plus  récentes  découvertes.  A  maintes  reprises,  le 
distingué  Professeur  Toulousain,  que  nous  rencontrons  dans  les 
réunions  Félibréennes,  a  bien  voulu  nous  faire  bénéficier  de  sa 
haute  compétence  en  Littérature  médiévale. 


LES     TROUBADOURS    GAKTALIENS  175 

de  notre  langue  et  l'amélioration  de  notre  caractère. 
La  société  qui  leur  donna  naissance  et  leur  permit 
de  se  développer  se  révèle  aujourd'hui  à  nous,  sons 
son  jour  vrai,  avec  sa  sensualité  et  ses  aspirations 
d'idéal,  son  afféterie  et  ses  besoins  artificiels,  ses 
goûts  de  magnificence  parfois  extravagante  et  sa 
rudesse  de  mœurs  moins  corrompues  qu'exacerbées. 
Les  Troubadours  furent  les  reflets  de  leur  époque 
autant  qu'ils  l'éclairèrent;  ils  contribuèrent,  certes, 
pour  une  large  part  à  répandre  et  à  accroître  cette 
déviation  du  cœur  qui  conduisit  à  une  malsaine  exa- 
gération des  sentiments  les  plus  instinctifs.  Mais  ils 
n'eussent  pas  glissé  si  vite  sur  la  pente  du  conven- 
tionnel et  du  faux,  si  la  société  tout  entière,  où  et 
dont  ils  vivaient,  ne  les  y  avait  poussés.  A  évoquer 
sommairement  leur  histoire  on  sera  porté  à  «  beau- 
coup leur  pardonner  parce  qu'ils  ont  beaucoup 
aimé  »  et  on  oubliera  certaines  de  leurs  faiblesses 
pour  se  souvenir,  avec  leur  plus  récent  historien 
français,  que  c'est  grâce  à  eux  que  «  la  France  du 
«  Midi  a  enseigné  aux  littératures  naissantes  à 
«  exprimer  sous  une  forme  artistique  les  sentiments 


I  .''•  LES     i  ROI  BADOl  'lis    OANTALIENS 


a   les  plus  doux,  les  affections  1rs  plus  chères  qui 
«  aient  fail  battre  le  coeur  des  hommes  »  (1). 


Tout  ea  faisant  La  part  large  a  l'exagération  de 
certains  de  leurs  apologistes,  il  est  indiscutable  que 
les  provinces  des  Gaules  comprises  entre  La  Loire 
et  la  Méditerranée,  étaient  Infiniment  supérieures, 
dès  le  XI"  siècle,  ans  pays  septentrionaux,  comme 
degré  de  culture  intellectuelle  et  de  civilisation.  La 
pensée  3  était  plus  hardie,  s'exprimait  plus  Libre- 
ment, en  une  Langue  mieux  fixée  que  sur  les  bords 
de  la  Seine;  la  Langue  d'Oc  avait  pris  une  incon- 
testable avance  sur  la  Langue  d'Oïl.  Il  faut  cher- 
cher, disait -on  volontiers,  la  raison  de  la  préémi- 
aence  méridionale  dans  le  fait  que  les  pays  d'Oc 
c'étaient  autre  chose  que  les  sept  provinces  de  la 
Gaule  romaine,  mieux  compénétrées  par  le  génie 
Latin   et  où  s'étaient    conservés  les  germes  encore 


(  1  )  Anglade,  P.  301-302. 


J.KS    TROUBADOURS    OANTALIENS  177 

vivaces  de  la  culture  antique.  Si,  en  même  temps 
qu'on  admire  le  raffinement  littéraire  des  Trouba- 
dours, on  leur  reproche  un  genre  trop  maniéré,  une 
lascivité  extrême,  c'est  qu'ils  ont  hérité  des  quali- 
tés et  des  défauts  de  la  décadence  romaine  dont  ils 
procèdent  et  sont,  en  réalité,  les  héritiers  directs. 
La  critique  moderne,  dont  le  savant  professeur 
Anglade  s'est  fait  l'interprète  autorisé  (1),  voit 
ailleurs  l'origine  de  Fefflorescence  poétique  du 
XIIe  siècle.  Dans  le  Midi  médiéval,  qui  allait  de  la 
Loire  aux  extrémités  de  la  Catalogne,  de  l'Océan  au 
delà  des  Alpes,  la  différence  entre  les  dialectes 
divers  était  infiniment  moins  sensible  qu'aujour- 
d'hui. Une  langue  prédomina,  exclusive  à  tous  les 
Troubadours,  dont  le  Dante  lui-même,  aurait  songé, 
dit-on,  à  se  servir,  la  langue  Romane  (2)  ou,  plus 


(f)  Anglade:  Les  Troubadours. 

(2)  Nous  nous  conformons  à  l'usage  généralement  admis  jus- 
qu'ici en  employant  les  dénominatifs  de  «  Langue  Romane  »,  mais 
nous  reconnaissons  avec  la  Critique  moderne  qu'il  n'y  a  jamais  eu, 
en  réalité,  une  langue  spéciale  dénommée  «  Romane  ».  La  langue 
des  Troubadours  était  appelée  par  eux  «  Limousine,  Auvergnate, 
Proivençale  ».  Bile  était  incontestablement  dérivée  du  Latin,  mais 
avait  gardé,  comme  le  veulent  de  savants  linguistes,  nombre  de 
mots  Celtes,  Grecs  et  même  de  la  langue  d'Oil,  conservés  des  dia- 
lectes  parlés   de    la    Loire    à   la    Méditerranée    avant    la   conquête 


17s  l    1  ROI  BADCH  BS    CAMTALIENS 

exactement,  la  Langue  Limousine,  qui  ae  portait  pas 
d'autre  aom  au  XII"  siècle  e1  n<'  s'est  appelée  qu'au 
XIII"  :  (<  langue  Provençale  »  (1).  Le  Troubadour 
<  ';int;ilicn  ou  Provençal,  Languedocien  ou  Avignon- 
aais  ne  chantait  ni  ne  composait  en  son  dialecte 
uatal,  mais  exclusivement  en  cette  langue  Romane. 

m   Elle   unissait,   «lit    un    écrivain    Cantalien,   de 

h  l'époque  Romantique  (2),  la  douceur  à  l'énergie. 

.«  Dérivée  do  Latin,  comme  le  Français,  l'Italien  et 

<<  l'Espagnol,  fil»'   l'emportait    sur  ses   rivales,  eu 

o  conservant   beaucoup  plus  de  mots  Celtes  et  eu 

«  participant    aux    beautés   du    Grec   qu'on    avait 

«  longtemps  parlé  a  Marseille.  Elle  était  en  usage, 

«  non  seulement  dans  les  contrées  méridionales  de 

m  la    France,    mais   (die   était    encore  entendue   et 


Romaine,  ou  importés  par  les  conquérants  qui  l'avaient,  tour  à 
•  ir,  foulée  :  Goths  et  Francs.  F.n  réalité,  le  Français,  l'Italien, 
Hîspagnol  m, nt,  au  même  titre  que  la  langue  des  Troubadours, 
«  Langues  Romaines  ».  —  Lorsqu'au  XIVe  siècle  les  sept 
Troubadours  Toulousains  voudront  empêcher  la  disparition  de 
eur  langu<-  ancestrale,  ils  déclareront  que  la  violette,  l'églantine, 
le  souci  d'or  ou  d'argent  ne  seront  décernés  qu'à  des  poésies  en 
langue  «  Romaine  ». 

(i)  Anglade    :  Les  Troubadours.  P.  7  à  10  et  306.  Note  4. 

(2)  Probablement  le  Baron  de  Sartiges  d'Angles.  —  Annuaire 
du  Cantal,  année  1830. 


LES  TROUBADOURS  CAKTALIEXS  179 

((  cultivée  en  Italie,  eu  Espagne,  en  Angleterre  et 
«  jusqu'en  Allemagne.   » 

En  parlant  de  la  langue  qu'ils  emploient,  à 
L'exclusion  de  tout  autre  dialecte,  les  Troubadours 
l'appellent  toujours  «  Lengua  Romana  »  et  par 
abréviation  «  Romans  ».  «  Les  critiques  Italiens, 
«  Espagnols,  Portugais,  dit  uu  des  meilleurs  histo- 
((  riens  modernes  des  Troubadours  ne  qualifient 
«  jamais  cette  langue  ou  cette  poésie  par  l'épithète 
«  de  Provençale;  ils  l'appellent  ordinairement  lan- 
ce gue  ou  poésie  du  Limousin:  «  Lemosina  »,  quel- 
ce  quefois  d'Auvergne,  désignant  évidemment  l'une 
((  et  l'autre  par  la  patrie  des  plus  renommés  entre 
((  les  Troubadours  qui  représentaient  le  mieux  la 
«  nouvelle  poésie  »  (1). 

Constatons  avec  quelque  orgueil  que  la  langue 
poétique  du  Moyen  Age  a  porté  le  nom  d'Auvergne, 
concurremment  avec  celui  du  Limousin,  bien  avant 
d'être  appelée  Provençale.  C'était,  en  effet,  de  ces 
deux  provinces  centrales  que  venaient  les  premiers 
et  plus  fameux  Troubadours  ainsi  que  le  constate 


(i)  Baret:  «  Les  Troubadours  et  leur  influence  sur  la  Littéra- 
ture du  Midi  de  l'Europe  ». 


lv"  rHOl  BADOI  RS     i   W  I  \l  II  N*S 

dans  sa  chronique  1«-  Portugais  Nunes  de  Liâo:  «  Le 
«.  roi  don  1  )»'iiis  (de  Port  agal  |,  écrit-il,  fut  bon  Trou- 
•  badour  et,  pour  ainsi  dire,  le  premier  qui  ait  écrit 
a  des  \ ers,  ce  que  '  ""  commença  à  faire  de  son 

temps  à  l'imitation  <1<-  ceux  d'Auvergne  et  de 
<<    Limousin  ». 

Le  troubadour  fameux  Pierre  Vidal  (1)  tient 
même  langage,  Lorsque,  dans  son  traité  de  gram- 
maire et  de  versification  romanes,  il  dit: 

<■  T<>tz  hom  que  \<>1  trobar  ni  entendre  deu  pri- 
((  meramenl  Baber  que  aeguna  parladura  no  es  na- 
«  turals  ni  drecha  de]  nostre  lingage,  mais  aquella 
«  de  Lemosi  el  de  Prœnza  e  d'Alvernha  et  de  Caer- 

<•    siin.    m 

e  Tout  homme  «i ui  veut  s'adonner  à  la  poésie  doit 
«  premièrement  savoir  qu'aucun  idiome  n'est  notre 

droit  et  naturel  langage  hormis  celui  qu'on  parle 

en  Limousin  et  en  Provence,  «m  Auvergne  et  eu 
«  Quercy.  » 

<v  n'est  donc  pas  de  Catalogne,  comme  auraient 
voulu  le  supposer  les  historiens  Bastero,  Ainat,  etc., 


(ii  Troubadour   Toulousain    dont    H.   de   Saint-Cire   donne   la 
longue  biographie.  \'<  >ir  Chabaneau.  P.  64  et  suiv. 


LES  TR0UBAD01  US  CANTALIENS  lsl 


que  la  poésie  Romane  serait  remontée  en  Provence 
pour  continuer  son  expansion  en  Aquitaine,  Langue- 
doc, Auvergne  et  Limousin,  mais  de  ces  dernières 
provinces,  son  vrai  berceau,  qu'elle  est  descendue 
vers  le  sud.  Sans  remonter  aux  «<  Sons  »  on  mélo- 
dies du  Poitou,  c'est  dans  cette  province  qu'appa- 
raît le  premier  Troubadour,  Guillaume  VI,  comte 
de  Poitiers  (1087-1127)  et  ce  serait  aux  limites 
du  Poitou  et  du  Limousin  qu'il  faudrait  placer  le 
berceau  de  la  poésie  des  Troubadours  il).  Simple 
chanson  populaire  à  l'origine,  elle  a  évolué,  peu  à 
peu,  vers  la  chanson  «  courtoise  »  (2)  s'adressant 
à  une  élite  plus  raffinée.  Il  est  certain  que,  dès  les 
premières  années  du  XIIe,  la  langue  des  Trouba- 
dours est  fixée,  des  règles  poétiques  existent,  toute 
une  technique  est  constituée  qui  ira  grandissant 
jusqu'à  l'infinie  diversité  de  la  métrique,  puisqu'on 
comptera,  au  XI 11%  plus  de  mille  formes  de  la 
strophe,  dans  la  lyrique  Provençale. 

Le  caractère  du  Méridional,  plus  gai,  plus  léger, 
son   esprit  plus   vif,   ses   mœurs   plus   faciles,   son 


(i)  Anglade.  P.  8. 

(2)   «  Chanson  courtoise  »,  digne  d'être  chantée  dans  les  Cours 
d'Amour  et  à  la  Cour  des  monarques  protecteurs  des  Troubadours. 


L89  If-     '1K"1  BAD01  RS     I  AMAI.II  ass 

existence  plus  Large  dans  un  paya  plus  fertile, 
firent,  sans  doute,  que  de  son  berceau,  quasi  au 
centre  des  Gaules,  la  Poésie  descendit  vers  le  Sud. 
\  pénétra  \ii«-  dans  Les  mœurs,  au  Lieu  de  remonter 
vers  le  Nord  qui  Lui  fui  toujours  plus  réfractaire. 
Elle  y  reste  épique  <-i  satirique,  mais  Burtout 
Lyrique  <u  La  distinctive  des  Troubadours  Méridio- 
oaux,  «ii  opposition  avec  Les  Trouvères  du  Nord, 
a,  jusqu'à  La  fin,  la  grâce,  la  m<  blesse  et  la  flat- 
terie. Le  souci  <1<-  la  gloire  n'apparaît  souvent,  chez 
eux  qu'après  Le  culte  d<-  la  femme.  Encore  en  parlent- 
ils  avec  une  insouciance  et  une  Légèreté  qui  jureat 
avec  Les  serments  répétés  de  fidélité,  de  constance, 
d'éternelle  passion  qui  emplissent  leurs  chansons 
d'amour.  Les  femmes,  la  religion  ei  la  guerre  soni 
Leurs  trois  grandes  sources  d'inspiration;  mais  il 
faut  reconnaître  que  suas  L'influence  chrétienne, 
l'amour  idéal  ei  chevaleresque  qu'ils  préconisent, 
relève  la  femme,  si  abaissée  par  L'antiquité,  en  l'ait  la 
souveraine  maîtresse  des  actions  et  des  pensées.  Il 
faut,  sur  ce  terrain,  saluer  en  eux  les  précurseurs  du 
Dante  et  de  Pétrarque.  En  idéalisant  la  femme, 
alors  même  qu'une  certaine  dose  de  sensualité  se 
mêlerait  parfois  à  leur  culte  pour  elle,  en  célébrant 


LES    TROUBADOURS    CANTALJENS  183 


cette  passion  épurée  et  respectueuse  dont  ils  fai- 
saient profession,  ils  ont  contribué  puissamment  à 
introduire  dans  les  mœurs  ces  habitudes  chevale- 
resques, cette  propension  à  la  déférence  et  à  la  cour- 
toisie (jiii  constituent  une  des  pins  précieuses  qua- 
lités françaises. 

C'est,  au  reste,  avec  la  Chevalerie  que  les  Trou- 
badours se  développent  et  les  deux  institutions  ont 
simultané  déclin.  L'une  et  l'autre  surgissent,  à  peu 
près  ensemble,  vers  le  milieu  du  XI"  siècle,  agonisent 
vers  la  lin  du  XIVe;  il  ne  restera  plus  au  XVe  que  de 
misérables  jongleurs  et,  à  l'aurore  du  XVIe,  Fran- 
çois Ier  sera  le  dernier  roi-chevalier.  Comme  le 
Chevalier,  le  Troubadour  a  une  dame  vers  laquelle 
il  élève  toutes  ses  pensées,  pour  qui  il  fait  parade 
de  son  talent  poétique  comme  le  Chevalier  de  sa 
valeur.  Religion,  Guerre,  Amour,  sont  la  trinité, 
objets  sacrés  de  leur  culte,  à  laquelle  ils  demandent 
inspiration  pour  leurs  poèmes  aussi  bien  que  pour 
leurs  actions  d'éclat. 

Jusqu'à  4eur  disparition,  les  Troubadours  reste- 
ront forcément  esclaves,  plus  que  tous  autres  écri- 
vains, du  public  auquel  ils  s'adressaient,  de  ses 
goûts  et  de  ses  passions,  de  l'ambiance  dans  laquelle 


184  II  -      i  ROI  BADOI  RS    <   \M'\I  H  SS 


ils  vivaient.  Tour  plaire  et  arriver  à  la  célébrité,  ils 
devaient  refléter  les  amours  et  les  haines  des  sei- 
gneurs qui  les  faisaient  vivre,  obtenir,  à  tout  prix, 
1rs  suffrages  d'un  auditoire  dont  ils  étaient  aussi 
directement  tributaires  que  nos  artistes  dramatiques 
et  lyriques  contemporains.  Avant  de  rêver  célébrité 
el  honneurs,  le  plus  grand  nombre  demandait  à  la 
carrière  poétique  le  bien-être  de  la  vie  et  la  fortune. 
Aussitôt  qu'il  avait  émergé  <le  la  foule,  le  Trouba- 
dour embauchait  à  sa  solde  un  ou  plusieurs  «  jon- 
glcurs  >>  pour  l'accompagner  sur  la  citole  (1)  et  le 
rebec  (2),  tandis  qu'il  déclamait  ses  poésies.  Il 
allait  ainsi  de  château  en  château,  de  ville  en  ville, 
boute-en-train  indispensable  de  toute  fête,  prétexte 
recherché  de  ces  grandes  réunions,  de  ces  Cours 
d'amour,  de  ces  assemblées  littéraires  dont  la 
noblesse  féodale,  claustrée  dans  ses  manoirs,  se  moll- 
ira ii  particulièrement  friande.  Parvenait-il  à  la 
célébrité,  il  devenait  dispensateur  de  gloire  et  de 
renommée,  comblé  de  largesses  par  les  barons  dont 
il  chantait  les  bauts  faits,  magnifiquement  récom- 
pensé par   les   princes  et  les  souverains  dans  les 


(i)  Sorte   de   luth. 

(2)  Violon   à.  trois  cordes. 


LES  TROUBADOUKS  CANTALIENS  185 

Cours  d'amour  où  il  avait  été  proclamé  «  le  mieux 
disant  et  le  mieux  chantant  ». 

Tous  n'étaient  pourtant  pas  des  professionnels 
faisant  métier  de  poète  pour  gagner  leur  vie;  les 
seigneurs  les  plus  qualifiés  et  les  plus  nobles  dames, 
elles-mêmes,  les  princes  les  plus  puissants  et  jus- 
qu'aux plus  grands  monarques  ne  se  bornaient  pas 
au  rôle  de  protecteurs.  Beaucoup  descendirent  dans 
la  lice,  disputer,  en  Cour  d'amour,  le  prix  de  poésie 
à  leurs  humbles  rivaux.  Les  empereurs  Othon  II  et 
Frédéric  Barberousse,  les  rois  Richard-Cœur-de- 
Lion,  d'Angleterre,  Alphonse  II  et  Pierre  III 
d'Aragon,  Frédéric  II  de  Sicile,  le  comte  Guil- 
laume IX  de  Poitiers,  le  Dauphin  d'Auvergne, 
Robert,  les  comtes  de  Foix  et  de  Rodez,  le  prince 
d'Orange,  le  marquis  de  Montferrat,  le  vicomte  de 
Turenne,  Robert,  évêque  de  Clermont,  Bertrand,  le 
puissant  sire  de  la  Tour-d'Auvergne,  bien  d'autres 
encore,  conquirent  la  palme  en  maints  tournois  litté- 
raires, furent  les  émules,  souvent  victorieux,  des 
Troubadours  officiels  les  plus  réputés.  Dans  le  Haut 
Pays  d'Auvergne,  auquel  nous  limitons  cette  étude, 
Pierre  de  Vie,  rejeton  d'une  illustre  lignée  féodale, 
Astorg  d'Aurillac,  baron  de  Conros,  Ebles,   Corn- 


186  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


tour  «le  Saignes,  le  daine  de  Castel-d'Oae,  Pierre  de 
Rogier,  Vstorg  de  Segret,  Faydit  du  Bellestat, 
Pierre  de  Cols,  Hugues  de  Bruueinc  rivalisent  avec 
les  «'avaire,  Les  Amouroux,  Les  Borzats,  fils  de  leurs 
œuvres.  Il  faut  même  reconnaître,  qu'au  moins  en 
Haute-Auvergne,  ce  fut  dans  les  hautes  classes  de  la 
que  la  Poésie  recruta  ses  plus  nombreux  et 
ses  plus  fervente  adepl 

Les  Troubadours  sortis  dp  peuple  débutaient 
généralement  par  Le  métier  de  jongleurs  où  ils  déve? 
Loppaienl  Leurs  talents  poétiques.  Bien  antérieurs 
aux  Troubadours,  Les  Jongleurs  étaient  un  héritage 
d-  La  société  Romaine,  aussi  vieux,  peut-on  dire,  que 
le  monde  qui,  dès  ses  origines,  aima  à  être  amusé. 
J.o  poètes,  grands  seigneurs,  leur  confiaient  volon- 
tiers Le  soin  de  débiter  Les  chansons  qu'ils  avaient 
composées  ou  se  faisaient  accompagner  par  eux  sur 
les  instruments  à  cordes  pendant  qu'ils  les  chan- 
taient ou  les  déclamaient.  «  Ce  contact  continuel 
entre  Troubadours  et  Jongleurs  favorisait  la  confu- 
sion des  deux  classes  »  (1).  Nombre  de  Troubadours 
furent  en  même  temps  Jongleurs  et  quantité  de  ces 


(i)  Stimming,  clans  le  «  Grandriss  »   de  Grœber  II  B,   P.   16, 
cité  par  Anglade.  P.  45. 


LES  TKOUBADOURS  CANTALIEXS  18V 

derniers  sentirent  seveiller  en  eux,  au  contact  des 
poètes,  le  goût  du  «  bien  dire  »,  s'élevèrent  au  rang 
des  Troubadours.  Plusieurs  parmi  les  plus  réputés 
ont  eu  ces  modestes  débuts. 

A  l'égal  de  celles  des  autres  provinces  d'Oc,  les 
salles  des  châteaux  Cantaliens  ont  vu  se  presser 
d'aristocratiques  réunions  pour  écouter  les  Trouba- 
dours. A -Cariât,  à  Scorailles,  à  Mardogne,  à  Conros, 
à  Murât,  à  Apchon,  à  Madic,  dans  toutes  les 
demeures  féodales  de  quelque  importance,  Trouba- 
dours et  Jongleurs  étaient  choyés.  Les  parvis  de 
l'Abbaye  d'Aurillac,  des  Monastères  de  Mauriac  et 
de  Saint-Flour  ont  vu  se  grouper  des  foules  joyeuses 
pour  entendre  «  causons  »  et  «  sirventés  »  dont  la 
liberté  de  langage  et  la  causticité  n'effarouchaient 
pas  les  moines  d'alors.  Tandis  qu'au  Bas-Pays,  3e 
Dauphin  tenait  cour  ouverte  à  Yodables,  l'évêque 
Robert,  à  Clermont,  que  la  célèbre  «  Cour  de  l'Eper- 
vier  »  attirait  annuellement  au  Puy-en-Velay  poètes 
de  Provence  et  de  Languedoc,  d'Aquitaine  et  de 
Limousin,  qu'aux  frontières  même  du  Haut-Pays, 
le  comte  de  Eodez,  les  vicomtes  de  Turenne,  de 
Canillac,  de  Ventadour  entretenaient  sous  leurs 
toits  des  Troubadours  en  assez  grand  nombre  pour 


ISS  LES     TROUBADOUliS     I    \\l  \1  11  \s 


constituer  autant  d'écoles  distinctes  de  poésie,  les 
vallées  Cantaliennes  bénéficiaienl  du  va-et-vient  de 
ces  bardes  nomades  et  le  Haut -Pays  fournissait  à 
leurs  troupes  un  important  contingent  de  Trouba- 
dours qui  s'illustrèrent  dans  tous  les  genres  poé- 
tiques en  honneur  au  moyeu  âge. 


Ils  étaient,  en  effet,  des  plus  variés  les  genres 
multiples,  toujours  infiniment  compliqués,  dans 
lesquels  devaient  s'exercer,  tonr  à  tour,  l'ingéniosité 
et  la  verve  des  Troubadours.  Pour  être  vraiment 
réputés  Maîtres  en  Gai-Savoir,  ils  devaient  pou- 
voir rimer  avec  une  égale  facilité  une  «  Canson  », 
un  «  Sirventés  »,  un  «  Chant  de  Croisade  »,  un 
«  Planh  »,  une  «  Tenson  »,  une  «  Pastourelle  », 
une  «  Romance  »,  ou  une  «  Aube  »,  à  ne  citer  que 
les  variétés  poétiques  les  plus  usuelles. 

La  «  Canson  »  —  Chanson  — ,  exclusivement 
consacrée  à  l'amour,  était  le  thème  préféré,  essen- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  189 


tiel  même,  de  la  poésie  médiévale.  Composée  ordi- 
nairement de  six  h  sept  strophes  ou  couplets,  — 
<(  coblas  »  —  elle  se  terminait  volontiers  par  un 
envoi  —  «  tornada  »  —  et  n'avait  jamais  de  refrain. 
Souvent  badine  et  parfois  d'un  libertinage  éhonté, 
elle  pousse,  d'autres  fois,  la  passion  au  paroxysme 
comme  dans  cette  affirmation  d'Arnaud  de  Marveil: 
((  Si  je  perdais  celle  que  j'aime.  Dieu,  lui-même, 
«  n'aurait  pas  de  quoi  me  consoler  !  »  Volontiers, 
elle  se  fait  satirique  et  railleuse  :  «  Faites  l'amour 
<(  aux  plus  laides,  montrez  de  l'indifférence  aux 
«  belles  c'est  le  moyen  de  réussir  »,  affirme  Thi- 
baut, comte  d'Orange. 

Le  plus  souvent,  le  ton  de  flatterie,  d'adulation, 
est  si  outré  qu'il  serait  difficile  de  croire  à  la  sincé- 
rité des  sentiments  exprimés  si  d'indéniables 
exemples  ne  prouvaient  à  quel  degré  les  Trouba- 
dours poussaient  l'exaltation  sentimentale,  telle 
l'histoire  ou  la  légende  de  Geoffroy  Rudel,  prince 
de  Blaye.  Devenu  éperdûment  amoureux  de  la 
comtesse  de  Tripoli,  sur  la  seule  vue  de  son  portrait, 
il  part  pour  la  Croisade  dans  l'unique  but  de  con- 
templer l'adorée.  Tombé  malade  en  mer,  il  était 
mourant  quand  le  navire  aborda  Tripoli.  La  corn- 


Il  S     TR01  B  \l'«'l  BS    <   wr  M  [ENt 


tesse,  avertie  de  la  passion  du  poète  qu'elle  n'avait 
jamais  vu.  se  rend  à  bord,  donne  une  bague  au 
Troubadour  qui  u'a  que  Le  temps  de  la  porter  à  ses 
lèvres  avant  d'expirer!  Ou  mourait  d'amour,  au 
moyen  âge,  affirment  les  fervents  de  la  Chevalerie, 
«ai  de  pneumonie  prise  à  soupirer  dans  le  brouillard, 
aêtres  de  sa  daine,  prétendent  les  scep- 
tiqui 

L'étymologie  du  mot  <<  Sirventés  >>  (1)  —  récit, 
satire  — ,  peste  douteuse.  Taudis  que  certains  voient 
son  origine  dans  le  l'ait  d'être  composé  pour  des 
serviteurs  «ai  par  «les  serviteurs,  c'est-à-dire  des 
poètes  de  Cour,  d'autres,  plus  nombreux,  estiment 
que  li-  nom  donné  à  cette  poésie  viendrait  de  ee  que 
le  (,  simiit' s  ,.  était  agencé  sur  la  forme  et  sur 
l'air  d'une  chanson,  simple  composition  «  au  ser- 
vice »  d'une  autre  plus  noble  qu'elle  imitait  ((  servi- 
lement ».  Convenons  que  Tune  et  l'autre  explica- 
tions sont  fort  alambiquées  et  constatons  que,  si 
le  ((  Sirventés  »  moral  ou  religieux,  pratiqué  sur- 
tout à  l'époque  de  la  décadence,  reste  presque  tou- 
jours simplement  banal,  le  «  Sirventés  »  politique  a 


(i)  Les  Trouvères  l'appelaient  «  Serventois  ». 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  191 


pour  nous  un  beaucoup  plus  grand  intérêt.  Il  nous 
initie,  en  effet,  aux  mœurs,  aux  usages  vrais  d'uoe 
société  dont  la  chanson  ne  nous  dépeint  que  les 
sentiments  par  trop  fictifs.  Les  Troubadours  s'iden- 
tifient aux  événements  dont  ils  sont  spectateurs,  ils 
t  doivent  épouser,  pour  être  applaudis,  les  haines  et 
les  enthousiasmes  de  leurs  protecteurs  leurs  récits, 
pour  amplifiés  qu'ils  soient,  n'en  représentent  pas 
moins  l'opinion,  au  jour  le  jour,  une  sorte  de  Presse 
embryonnaire,   bien  peu  indépendante,  il  est  vrai, 
puisque,  à  vouloir  émettre  des  idées  personnelles, 
porter  des  jugements  impartiaux,  ils  risqueraient  ïa 
suppression  de  la  solde  qui  les  fait  vivre. 

Au  «  Sirventés  »  se  rattachent  aussi  les  «  Chants 
de  Croisades  »,  poèmes  d'allure  plus  vigoureuse,  que 
Troubadours  et  Jongleurs  allaient  déclamer  de  Cour 
en  Cour,  de  manoir  en  manoir  pour  décider  les  Che- 
valiers au  départ,  les  exciter  à  aller,  outre-mer,  pour- 
fendre les  Infidèles.  Plus  littéraires  que  celles  de 
Pierre  L'Hermite,  ces  exhortations  enflammées  pro- 
duisaient mêmes  effets  et  déterminèrent  bien  des 
volontés  hésitantes. 

Au  même  genre  se  rattache  encore  le  &  Planh  » 


192  LES     TROUBADOURS    I   ITALIENS 

—  la  plainte,  —  triste  élégie  qui  devient  un  cri  de 
douleur  rode,  Lorsqu'elle  pleure  la  mort  d'un  être 
cher,  s'encolère  contre  le  sort  aveugle,  gémit  sur  les 
deuils  de  La  patrie  Romane.  Le  a  Planh  »  le  plus 
émouvant,  sorti  d'une  plume  Cantalienne  est,  sans 
conteste,  Le  poèi L'Astorg  d'Aurillac-Conros  déplo- 
rant La  captivité  «le  Saint  Louis  sur  la  terre  Afri- 
caine  1 1  >. 

Tout  autre  et  nécessitant  chez  son  auteur  des  qua- 
lités bien  différentes  est  la  aTenson»,  sorte  de  polé- 
mique dialoguée  dont  les  sujets  les  plus  divers  four- 
nissent le  thème.  Son  origine  paraît  remonter  au  vieil 

usage  des  Cours  d'i >ur  où  la  reine  proposait  aux 

jouteurs  quelque  point  délicat,  quelque  question  dos 
plus  quintessenciés  sur  Laquelle  les  deux  rivaux 
devaient  émettre  une  opinion  et  la  défendre  contre 
l'adversaire  jusqu'au  triomphe  <>u  à  la  défaite.  A  la 
Cour  d'amour  tenue  à  Pierrefeu,  deux  Troubadours 
célèbres  prirent  pour  thème  de  leur  «  Tenson  »  cette 
question  épineuse  :  «  Qui  est  plus  digne  d'être  aimé, 


(i)  Nous  verrons  qu'on  avait  cru  jusqu'ici  ce  «  planh  »  composé 
en  1270  à  l'occasion  de  la  mort  de  Saint  Louis.  Il  est  aujourd'hui 
démontré  qu'il  se  réfère  à  La  Mansourah. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIEN8  198 


((  de  celui  qui  donne  libéralement  ou  de  celui  qui 
«  donne  malgré  soi,  afin  de  passer  pour  libéral  ». 
Ou  encore  :  «  Quel  est  l'homme  le  plus  amou- 
(v  reux  :  celui  qui  ne  peut  résister  au  désir  de  parler 
«  constamment  de  la  dame  qu'il  aime  ou  celui  qui  y 
<(  pense  en  silence.»  Ailleurs  on  étudia  ce  grave  pro- 
blème :  <<  Un  amoureux  qui  est  heureux  dans  son 
<<  amour  doit-il  préférer  être  l'amant  ou  le  mari  de 
«<  sa  dame  ».  Si  les  arguties  byzantines  auxquelles 
les  deux  partenaires  ont  recours,  n'offrent  plus  que 
médiocre  intérêt,  leurs  réflexions  et  arguments  tires 
de  la  vie  usuelle  sont  une  précieuse  source  de  docu- 
mentation, montrent  souvent  ce  libertinage,  au 
moins  imaginatif,  assez  coutumier  aux  Trou- 
badours. 

La  ((  Pastourelle  »  et  la  «  Romance  »  nous  font 
voir,  sous  un  tout  autre  aspect,  la  poétique  médié- 
vale. Dans  la  première,  le  poète  imagine  une  ren- 
contre fortuite  avec  une  bergère.  Après  quelques 
compliments,  notre  homme  offre  son  amour.  Dia- 
logue plus  ou  moins  prolongé  mais  qui  ne  finit 
généralement  pas  à  l'honneur  de  la  vertu  champêtre! 
La  «  Romance  »,  difficile  parfois  à  distinguer  de  la 
«  Pastourelle  »,  est  également  le  récit  d'une  aven- 


104  LR8  TROUBADOURS  OANTALIENS 


turc  d'amour  fait  sous  forme  dialoguée,  plus  en 
faveur  chez  les  Trouvères  que  chez  les  Troubadours 
qui  lui  préfèrenl  toujours  la  «  Pastourelle  ». 

La  i»lus  mièvre,  peut-être,  mais  si  gracieuse  pro- 
ductioo  des  poètes  Méridionaux,  certainement  la 
moins  connue,  est  V  «  Alba  »,  —  l'aube  —  qui  tire 
son  nom  de  ce  que  le  mot  «  aube  »  doit  revenir  à 
chaque  couplet,  Le  plus  récent  et  le  plus  complet  des 
historiens  de  la  poésie  Méridionale  fait  entendre  en 
termes  aussi  exacts  que  voilés  la  nature  de  ce  poème  : 
««  Il  suffit  de  rappeler  la  situation  de  Roméo  et  de 
«  Juliette  quand  le  chant  mélodieux  du  rossignol 
<<  vicni  leur  annoncer  le  jour.  Seulement,  dans 
u  l'aube  »,  le  chant  du  rossignol  est  remplacé  par  la 
«  voix  d'un  ami  fidèle  qui  a  poussé  le  dévouement 
«  jusqu'à  veiller  toute  la  nuit  à  la  sécurité  de  son 
«  compagnon  »  (1). 

Pour  apprécier  a  toute  sa  valeur  l'œuvre  si 
curieuse  «les  Troubadours,  son  influence  exacte,  il 
faudrait  l'étudier  en  détail  avec  le  savant  Professeur 
Anglade,  passer  en  revue  «  jeux-partis  »,  «  coblas  », 
u  sixtines  »,  <(  descorts  »,  «  complaintes  »,  «  con- 


(i)  Anglade.  P.  68. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIICNS  195 


gés  »,  «  énigmes  »,  <(  justifications  »,  ((  ballade  », 
«  lai  »,  «  virelai  »,  «  triolet  »,  «  rondeau  »  où  la 
recherche  des  formes  et  des  rythmes  lutte  avec  les 
difficultés  de  rime  et  de  versification.  Ils  s'ingénient 
à  varier  les  mètres,  à  codifier  une  prosodie  complexe 
et  ardue,  à  multiplier  les  difficultés  inouïes  de 
la  rime  et  l'entrecroisement  des  vers  «  mâles  et 
femelles  »  : 

Lo  vers  deg  far  en  tal  rima 
Mascl'e  femel  que  ben  rim 

Le  vers  je  dois  faire  en  telle  rime 
Mâle  et  femelle  qui  bien  rime 

enseigne  un  des  plus  célèbres  Troubadours  Auver- 
gnats, Cantalien  peut-être  :  Gavaudan-le- Vieux.  — 
«  L'agencement  des  rimes  est  l'objet  d'un  soin  tout 
«  particulier;  il  existe  toute  une  terminologie  pour 
«  désigner  ces  combinaisons  »  (1). 

Parfois,  plus  subtils  qu'éloquents,  les  Trouba- 
dours ont  fatalement  versé  dans  l'exagération,  ont 
limé  et  poli  outre  mesure,  donné  souvent  la  prédomi- 
nance à  la  forme  sur  le  fond,  délayé  sans  raison  des 
pensées  sans  originalité  et  sans  grandeur,  trop  cir- 

(i)  Anglade.  P.  68. 


l.l  -     i  ROI  BADOl  Bfl    <   Wl  Al.ll.NS 

conscrit  au  seul  amour  le  thème  de  leurs  oeuvres.  Il 
esi  évidemmenl  exagéré  de  traiter  les  Trouvères  de 
vulgaires  plagiaires,  de  concréter  uniquement  dans 
Les  Troubadours  toute  cette  efflorescence  épique  du 
moyeu  âge  el  de  ne  rien  admettre,  en  dehors  d'eux, 
de  digne  du  moindre  intérêt;  mais  il  serait  plus 
injuste  encore  de  ne  pas  reconnaître  leur  salutaire 
influence,  de  leur  dénier  la  Large  part  qu'ont  eue 
leurs  efforts  e1  jusqu'à  leurs  défauts,  dans  L'œuvre 
progressive  d'émancipation  de  l'esprit  huinain. 


La  civilisation  méridionale  du  XIIe  siècle  était-elle 
vraiment  trop  hâtive,  comme  L'insinuent  avec 
quelque  malicieux  dédain,  les  «  Françimam  »  et 
cette  société  raffinée  portait-elle  fatalement  en  elle 
les  germes  d'une  corruption  précoce  qui  l'eut  bientôt 
dissoute  el  anéantie?  L'affirmation  semble  des  plus 
risquées:  A  chaque  point  culminant  de  l'Histoire,  il 

-i  trouvé  des  esprits  chagrins  et  des  vertus  farou- 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  M», 

ches  pour  affirmer  que  le  comble  de  l'abomination 
était  atteint  et  que  le  monde  allait  être  englouti  sous 
le  poids  de  ses  forfaits.  Lorsqu'aux  IXe  et  Xe  siècles 
Kome  était  le  théâtre  de  scandales  sans  nom  qui  vont 
du  pontificat  de  Jean  VIII  à  celui  de  l'austère  et 
génial  Cantalien  Silvestre  II  (1),  certains  «  milléna- 
ristes »,  mais  non  pas  la  généralité  des  peuples, 
comme  se  sont  complu  à  l'affirmer  les  historiens  anti- 
catholiques,  ne  prédisaient-ils  pas  la  tin  du  monde 
pour  Tan  1000?  Au  temps  même  où  le  Capétien 
tenait  sous  sa  rude  poigne  le  Midi  pantelant,  la 
France  septentrionale,  si  orthodoxe  pourtant,  et  si 
vertueuse,  à  en  croire  les  annalistes  aux  gages  de 
Montfort.  était  si  peu  exempte  des  humaines  fai- 
blesses que  le  pieux  évêque  de  Chartres  déclarait  au 


(i)  C'est  cette  période  lamentable  dont  le  savant  Cardinal  Ba- 
ronius,  l'annaliste  quasi-officiel  de  l'Eglise  dit  :  «  C'est  ici  que  se 
place  le  commencement  de  ce  siècle  qui  a  mérité  par  ses  cruautés 
et  l'absence  de  toute  vertu  le  nom  de  siècle  de  fer.  Partout  triom- 
phe le  génie  du  mal  et  la  décadence  intellectuelle  est  si  complète 
que  cette  époque  est  appelée  à  bon  droit  le  siècle  des  ténèbres... 
Le  Christ  dormait  dans  sa  barque  et  les  flots  déchaînés  menaçaient 
d'engloutir  ce  frêle  esquif.  Tout  était  mort  et  pas  une  voix  ne 
s'élevait  pour  implorer  son  secours.  Ceux  qui  devaient  veiller  au 
salut  de  l'Eglise  faisaient  cause  commune  avec  ses  ennemis  et  dans 
leurs  vœux  sacrilèges  ils  cherchaient  à  s'assurer  l'impunité  en 
souhaitant  que  le  Christ  ne  se  réveillât  plus  !  »  —  (Card.  Baro- 
nius,  Annal.  T.  X.,  P.  685). 


198  LES     TROUBADOURS     CANTAL1LNS 

saint  roi  Louis  IX  que  jamais  pareille  corruption 
/l'avait  existé  Cûes  les  laïques  et  les  clercs  (1).  Sous 
les  Valois,  les  huguenots  se  voilaient  la  face  des  into- 
lérables scandales  dont  ils  étaient  témoins;  la  Ré- 
forme, qui  devait  tonl  épnrer,  connut,  à  son  tour,  les 
défaillances  de  la  chair.  A  la  fin  du  XVIIIe  siècle, 
l'insouciasl  scepticisme  des  classes  dirigeantes 
amena  un  effroyable  cataclysme  où  sombrèrent  un 
état  de  choses  suranné,  des  abus  trop  réels,  mais  non 


(i)  Au  XIII'  siècle,  sous  le  règne  même  de  Saint  Louis,  les 
désordre-  et  les  scandales  étaient  aussi  grands  dans  l'Eglise. 
Ainsi  Philippe  de  Savoie,  excellent  Capitaine,  sans  cesse  guer- 
royant, n'ayant  pas  la  plus  légère  attache  à  l'Eglise  fut  fort 
canoniquement  préconisé  par  le  Pape  Evêque  de  Valence, 
«  Faisant  preuve  de  mœurs  plus  militaires  que  sacerdotales  », 
il  ne  se  préoccupa  jamais  de  son  Evêché  que  pour  en  toucher 
les  revenus  !  Le  grand  Archevêché  de  Lyon  étant  devenu 
vacant,  il  fut  élu  fort  légitimement  à  ce  Siège  et,  sans 
renoncer  à  celui  de  Valence,  préconisé  Archevêque  de 
Lyon  en  janvier  1245  par  Innocent  IV.  Cet  Archevêque 
et  Evêque  laïque,  chef  d'armée,  jouit  paisiblement  de  ces  Sièges 
pendant  vingt-trois  ans!  Clément  IV,  juriste  strict,  fut  scandalisé 
du  cumul!  Il  obtint  à  grand'peine,  le  7  juillet  1266  que  Philippe 
de  Savoie  renonçât  au  mo»ns  à  Valence.  Quand  Clément  IV  le 
pressa,  le  5  mai  1267,  de  recevoir  les  Ordres  Sacrés,  «  Philippe, 
«  Comte  de  Savoie,  obéit  cette  fois,  maij  ce  fut  pour  épouser,  le 
«  il  juin,  Alix  de  Méranie,  Comtesse  de  Bourgogne!  »  —  (Cha- 
noine Nicolas,  Vie  de  Clément  IV,  P.  214-218.  —  Martène,  II, 
col.  462,  n°  458.  —  Abbé  Martin  :  Conciles  et  Bullaires  de  Lyon, 
P.  245.) 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  199 

pas  la  Nation,  qui  se  régénéra  sur  les  champs  de 
bataille  napoléoniens  et  prit,à  travers  le  XIXe  siècle, 
conscience  de  ses  droits.  Il  est  permis  de  supposer 
que  de  l'excès  même  de  civilisation,  de  cette  licence 
de  mœurs  si  fort  reprochée  au  Midi  du  XIIe  siècle, 
serait  né,  à  travers  quelque  crise  passagère,  un  état 
autre,  plus  conforme  aux  immanentes  règles  de  la 
morale  et  de  la  raison,  «  ce  nouvel  ordre  de  choses  » 
auquel  aspirait  déjà  Virgile  (1).  Un  réformateur 
pacifique,  quelque  François  d'Assise  eut  surgi,  réali- 
sant, par  son  entraînante  parole  et  son  ardente 
charité,  la  réforme  des  mœurs,  quelque  prince,  éner- 
gique pétrisseur  de  peuples,  eut  peut-être  mené  à 
bien,  pour  le  Midi,  l'œuvre  épuratrice  nécessaire. 
Mais  il  était  écrit  que  Provence  et  Bretagne,  Langue- 
doc et  Lorraine  devaient  avoir  communauté  d'insti- 
tutions politiques.  La  sauvage  ruée  des  aventuriers 
du  Nord,  sous  masque  religieux,  l'irruption,  sous 
couleur  de  guerre  sainte,  des  faméliques  vassaux  des 
Capétiens,  noyèrent  dans  le  sang  la  civilisation  méri- 
dionale et  ses  abus,  couvrirent  de  leurs  clameurs  la 
voix  des  Troubadours,  ensevelirent  sous  les  ruines 


(i)  «  Virgile  :  Eglogues  ». 


200  LES    TROUBADOURS    OANTALIENS 

tout  ce  qui  avait  l'ait  la  force  et  la  faiblesse  du  Midi, 
tout  ce  qui  était  bob  orgueil  et  sa  joie,  tout  ce  qui 
faisait  bob  charme  preneur  et  le  différenciait  du 
Nord.  Avec  la  liberté  de  penser  et  d'écrire  fut  enle- 
vée à  ses  plus  valeureux  fils  jusqu'à  la  liberté  de 
vivre! 

A  travers  les  massacres  de  Béziers  et  de  Carcas- 
sonne,  le  désastre  de  Muret,  la  prise  de  Toulouse, 
la  chute  de  Montségur,  le  temps  n'était  plus  aux 
amoureuses  «  cansons  »,  aux  idylliques  «  pastou- 
relles »  :  la  douleur  de  la  défaite  ne  pouvait  inspirer 
aux  pauvres  Troubadours  endeuillés  que  «  sir- 
tés  »  vengeurs  et  lugubres  <<  planhs  >>.  Quelques- 
uns  uous  ont  laissé  le  récit,  tout  palpitant  d'horreur, 
des  longues  luttes  sanglantes  où  sombra  définiti- 
vement l'indépendance  Romane,  tel  Guillaume  de 
Tudelle.  La  poésie  méridionale  n'est  pas  morte, 
certes  ;  mais,  pendant  de  longs  siècles,  elle  va  rester 
muette.  En  vain  quand  renaît  un  calme  relatif, 
quand  le  mariage  de  l'héritière  de  Toulouse  avec  le 
frère  de  saint  Louis  a  fait  du  Languedoc  une  pro- 
vince française,  les  Troubadours  qui  ont  survécu  à 
la  tourmente  tentent-ils  de  se  refaire  une  place  dans 
l'ordre  soeial  nouveau.  Le  goût  n'est  plus  aux  chan- 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS  C«  >1 

sons;  chacun  pleure  sa  famille  décimée,  sa  richesse 
perdue.  «  La  plupart  des  grandes  maisons  s'étaient 
«  appauvries,  observent  très  justement  les  auteurs 
«  de  l'Histoire  littéraire  de  la  France;  plusieurs 
«  d'entre  elles  avaient  péri  totalement,  les  fortunes 
<<  avaient  passé  en  d'autres  mains.  Le  besoin  s'étant 
«  fait  sentir  là  où  régnaient  auparavant  l'abondance 
<(  et  la  joie,  les  Cours  d'amour  étaient  devenues 
<<  muettes.  Les  portes  des  châteaux  se  fermaient  et 
«  les  Troubadours,  les  voyant  closes,  ne  voyagèrent 
((  plus.  Ils  accusèrent  alors  les  seigneurs  d'avarice; 
«  ceux-ci  n'étaient  que  ruinés.  L'économie,  devenue 
«  nécessaire,  avait  remplacé  les  folles  dépenses. 
«  Chacun  songeait  à  soi  et  au  moyen  de  réparer  ses 
((  pertes.  Les  mœurs  changèrent,  l'hypocrisie  régna 
«  où  l'effronterie  marchait  à  découvert.  La  dévotion 
«  apparente  s'accrut,  les  Confréries  de  la  Vierge 
«  se  propagèrent.  On  chanta  au  lutrin  au  lieu  de 
•«  chanter  dans  les  Cours  et  aux  banquets  des  sei- 
«  gneurs.  Les  Troubadours  voyageurs  qui  sont  les 
«  Troubadours  véritables  disparurent.  Désormais 
<(  sédentaires,  ceux  qui  restaient  prirent  tous  les 
«  défauts  qu'ils  devaient  contracter  en  cessant  de 
<(  voir  le  monde.  Ils  se  firent  un  jeu  de  la  rime  et 


202  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


«  multiplièrenl  les  difficultés  croyant  augmenter 
ci  par  Là  Leur  mérite.  Ils  devinrent  satiriques,  médi- 
«  eants...  .  Les  encouragements  furent  rares  et  l'ou- 
((  l.li  a  peu  près  général  »  (1).  Mais,  le  plus  puis- 
sant facteur  de  La  disparition  des  Troubadours  fut 
encore  L'Inquisition. 

«  Les  sentiments  de  L'Eglise  vis-à-vis  de  la  poésie 
irs  Troubadours  paraissenl   avoir  varié  avec  le 

<i  temps  el  peu !  ri  re  ;iussi  avec  les  hommes  ))  (2). 
(>n  a  compté  jusqu'à  seize  ecclésiastiques  parmi  les 
Troubadours,  donl  deux  évêques  el  un  pape,  nombre 
de  chanoines  el  de  dignitaires  réguliers.  Le  fanatique 
é\  êque  de  Toulouse,  Folquet,  était  Troubadour  avant 
d'obtenir  La  mitre,  Le  pape  Clément  IV  (Guy  Fol- 
queys)  accordail  cent  jours  d'indulgence  à  qui  réci- 
tai! se-  poésies  (2),  Guy  d'Ussel,  le  grand  Trouba- 


(i)  Hist.  Littér.  de  la  France.  T.  XX.  Art.  d'E.  David. 
(2)  Anglade,   P.  29. 

(2)  Ibid.  11  est  bon  de  dire  que  ces  poésies  étaient  en  l'honneur 
de  la  Vierge.  ClémentIV,  Gui  Folqueys  (Folquet,  Foulques)). 
Guido  Fulcodi  (1195-1268),  né  à  Saint-Gilles  (Gard),  d'abord 
guerrier,  puis  juriste  éminent,  membre  du  Conseil  du  roi  Saint 
Loufs.  Hvèque  du  Puy  après  son  veuvage,  Archevêque  de  Nar- 
bonne,  Cardinal,  élu  Pape  en  1265,  sous  le  nom  de  Clément  IV. 
Juriste  très  savant,  Prêtre  très  pieux,  il  fut  un  puissant  agent  des 
Capéitens  dans  la  soumission  du  Midi,  donna  aux  Inquisiteurs 
une    consultation    approbative    célèbre,    sans    être    jamais    person- 


LES     TROUBADOURS     CANTALIEXS  203 


dour  Limousin,  était  chanoine,  comte  de  Brioude  et 
de  Montferrand  (3),  le  Rouergat  Daude  de  Prades, 
chanoine  de  Maguelone,  les  Cantaliens  Pierre  de  Vie, 
Prieur  de  Montaudon  et  de  Villefranche,  Pierre  de 
Rogiers,  chanoine  de  Clermont,  etc.  Mais,  en  réalité 
les  Troubadours  n'étaient  pus  gens  pieux  et  leurs 


tellement  un  fanatique  persécuteur.  Le  Chano'.ne  Nicolas,  curé 
de  Saint-Gilles,  qui  vient  d'écrire  sa  vie  (in  vol.  in-8,  Nîmes 
iqio),  paraît  avoir  eu  pour  principal  objectif  de  faire  ressortir 
surtout  sa  sainteté  et  de  rendre  officiel  le  culte  dont  il  est  honoré 
à  titre  de  Bienheureux.  Cette  étude  laisse  entièrement  dans 
l'olmbre  les  talents  poétiques  de  Folquyes,  se  contentant  de  le 
louer  d'avoir  été  «  bien  chantant  ».  On  sait  que  les  historiens 
accusent  Clément  IV  d'avoir  répondu  à  Charles  d'Anjou,  frère 
de  Saint  Louis,  qu'il  avait  fa»:it  roi  de  Sicile  et  qui  le  consultait 
sur  le  sort  du  jeune  Conradin  de  Hohenstauffen,  son  compétiteur 
vaincu,  qu'il  fit  décapiter  :  «  La  vie  de  Conradin  c'est  la  mort  de 
Charles  d'Anjou,  la  mort  de  Conradin  c'est  la  vie  de  Charles.  » 

(3)  Guy  d'Ussel,  ses  deux  frères,  Ebles  et  Pierre,  et  leur  cousin 
Elie,  étaient  tous  quatre  Troubadours  et  se  prêtaient  mutuel  ap- 
pui. Guy  ou  plutôt  Guillot  a  laissé  son  nom  au  château  de  La 
Garde-Guillotin  qu'il  habitait  (commune  de  Merlines,  canton 
d'Eygurandes,  arr.  d'Ussel  (Corrèze).  L'héritière  de  ces  Trouba- 
dours fut  Claudine  d'Ussel,  fille  de  Claude,  seig.  de  La  Garde- 
Guillotin,  etc.,  et  de  Françoise  de  Tournemire  de  Marzes.  Elle 
épousa  Robert  de  Lignerac,  Lieutenant-Général  du  Roi  en  Haute- 
Auvergne,  Capitaine  de  Cariât,  en  faveur  duquel  Henri  IV  érigea 
la  terre  de  Marze  (cant.  de  St-Cernin,  arr.  d'Aurillac)  en  Mar- 
quisat. La  fille  unique  de  ces  époux,  Claudine  de  Lignerac-Marzes, 
dame  héritière  de  La  Garde-Guillotin,  Marzes,  etc..  épousa  Jean, 
Comte  de  la  Salle,  baron  de  Larodde-Aulhac,  etc.,  qui  devint  ainsi 
Marquis  de  Marzes  et  possesseur  des  biens  de  cette  branche  de  la 
maison  d'Ussel. 


204  LES     TROUBADOURS    CAKTALIEXS 

conceptions  de  l'an  delà  étaient  plus  voisines  du 
Paganisme  que  du  Catholicisme.  Le  sentiment  reli- 
gieux tenait  peu  de  place  dans  leurs  œuvres,  de 
même  qu'il  étail  relégué  a.  un  rang  fort  secondaire 
dans  la  société  méridionale  du  XIIe  siècle.  Nombre 
de  Troubadours,  même  parmi  les  ecclésiastiques, 
étaient  violemment  anticléricaux,  censuraient  avec 
la  dernière  causticité  les  nioMirs  de  Rome  aussi  bieu 
que  celles  du  clergé  local.  En  général,  gens  de 
conduite  légère,  ils  n'avaient  pas  de  la  vie  le  concept 
catholique,  ne  la  considéraient  pas  du  tout  comme 
une  <(  vallée  de  larmes  »,  mais  bien  plutôt  comme 
un  lieu  de  délices  et  de  joie.  Familiers  avec  la  Divi- 
nité, ils  adressaient  à  Dieu  une  poétique  prière  pour 
lui  demander  de  protéger  un  rendez-vous  amou- 
reux (1). 

()n  conçoit  que  l'Inquisition  ait  tenu  de  tels  gens 
pour  suspects,  leur  ait  fait  comprendre,  à  maintes 
reprises,  qu'ils  «  sentaient  fortement  le  fagot  »  !  Les 
Troubadours,  chez  qui  la  fermeté  de  caractère  n'était 
pas  préeisément  la  note  dominante,  se  le  tinrent  pour 
dit.  Etroitement  surveillés  par  les  Dominicains,  les 
Franciscains,  les  Jacobins  et  tous  les  autres  Ordres 


(i)  L'invocation  à  Dieu  de  Giraut  de  Bornelh,  dans  ce  but  tout 
profane  est  une  de  ses  plus  belles  œuvres. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  205 

qui  s'étaient  implantés  nombreux  dans  chaque  viller 
les  quelques  poètes  qui  trouvaient  encore  à  vivre 
après  les  désastres  de  la  Croisade,  en  Languedoc  ou 
Provence,  se  hâtèrent  d'adresser  à  la  Vierge,  chan- 
sons, aubes  et  romances.  A  lire  cette  poésie  religieuse 
on  s'aperçoit  vite  que  les  formules  ont  à  peine  varié 
et  qu'habitués  à  de  plus  profanes  sujets,  les  poètes 
désorientés  chantent  l'amour  céleste  en  termes 
équivoques,  adressent  à  la  benoîte  Vierge  les  mêmes 
compliments  que  jadis  à  leur  dame,  vont  jusqu'à  se 
déclarer  «  les  amants  parfaits  »  de  la  mère  de  Jésus  ! 
C'est  surtout  parce  qu'elle  est  devenue,  ainsi,  trop 
conventionnelle,  que  la  poésie  des  Troubadours  a 
lentement  agonisé  et  finalement  disparu;  car  «  la 
«  convention  et  l'artifice  peuvent  donner  l'illusion 
«  de  la  vie;  ils  ne  la  rempliront  pas  »  (1). 

L'Auvergnat,  dit-on  volontiers,   est  doué  d'apti- 

(i)  Anglade 


206  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


tudes  commerciales  hors  pair.  Econome,  laborieux, 
prudent  en  affaires,  «  débrouillard  »,  acceptant  sans 
rechigner,  au  début,  les  plus  ingrates  besognes,  il  se 
hisse,  à  force  «le  poignet,  à  l'échelon  supérieur,  tm 
franchit,  même,  parfois,  bon  nombre  avec  une  sur- 
prenante  énergie.  Affiné  par  l'instruction,  il  sera 
naturellement  porté  vers  les  sciences  exactes,  l'étude 
«lu  Droit,  l'Economie  politique,  les  combinaisons 
financières,  s'assimilera  de  préférence  les  connais- 
sances positives  donl  le  but  lui  apparaîtra  pratique 
et  rémunérateur.  Ses  deux  plus  fiers  génies,  le  Oan- 
tiilien  Gerbert  et  le  Olermontois  Pascal  sont  des  ma- 
thématiciens, des  philosophes,  des  esprits  éminem- 
ment positifs.  Ne  cherchez  en  Auvergne,  ajoute-t-on, 
ni  poètes,  ni  peintres,  ni  musiciens;  la  mentalité  am- 
biante y  est  réfractaire  à  l'Idéal.  Gerbert  n'a  produit 
que  quelques  détestables  vers  latins  et  l'on  imagine 
facilement  Pascal  rimant  un  bouquet  à  Chloris! 

Sans  être  fausse  de  tous  points,  l'affirmation  est 
quelque  peu  outrée.  Convenons  que  l'Auvergnat  est 
plus  naturellement  porté  à  voir  dans  les  pentes  her- 
beuses de  ses  montagnes  de  gras  pâturages  pour  les 
vacheries  cantaliennes  qu'il  n'est  enclin  à  célébrer 
poétiquement  leur  vert  d'émeraude,  à  chanter  les 


LES  TROUBADOURS  I  ANTALIENS  207 

cimes  altières  de  ses  puys.  Le  torrent  qui  en  dévalle 
pour  s'épandre  librement  dans  la  vallée,  le  charmera 
moins  par  l'harmonieuse  musique  de  ses  cascatelles 
qu'il  ne  lui  suggérera  la  fructueuse  pensée  d'un  profi- 
table endiguement,  permettant  d'arroser  une  plus 
vaste  étendue.  Les  jeux  d'ombre  et  de  lumière  le  lais- 
seront indifférent  et  les  chevauchées  de  nuages  l'inté- 
resseront, surtout,  à  titre  de  pronostics  de  Forage 
prochain  ! 

Est-ce  à  dire  que  l'Auvergnat  soit  insensible  aux 
charmes  alpestres  de  sa  terre  natale,  incapable  d'en 
traduire,  sous  une  forme  idéalisée,  les  grandioses  ou 
sauvages  beautés?  Son  émotivité,  pour  être  un  peu 
confuse,  peut-être,  n'en  est  pas  moins  réelle  et  sin- 
cère. Mais,  outre  que  le  sens  poétique  ou  musical,  la 
perception  de  la  magie  des  couleurs  restent,  en  tous 
temps  et  en  tous  pays,  l'apanage  d'une  élite,  l'Auver- 
gnat est  moins  disposé  que  bien  d'autres  par  la 
pente  naturelle  de  son  esprit,  à  développer  le  germe 
artistique  que  des  préoccupations  d'ordre  plus  terre 
à  terre  lui  feront  trop  souvent  laisser  s'anémier, 
improductif. 

Elle  est,  néanmoins,  des  plus  honorables  la  longue 
liste  de  nos  artistes,  de  tous  nos  pionniers  de  l'Idéal 


208  LES    TBOUBADOURS    CANTALIENS 


;i  travers  les  siècles.  J'en  ai  feuilleté  ailleurs  les 
<1\  pi i<|iies  (1)  dont  pourrail  s'enorgueillir  plus  d'une 
province.  Le  voisinage  du  Limousin,  qu'on  regarde 
comme  le  berceau  de  la  Poésie  médiévale,  facilita, 
sans  doute,  son  infiltration  dans  nos  momtagnes.  Si 
I<-  premier  des  Troubadours  Cantaliens  qu'on  con- 
naisse surgit  dès  la  fin  du  X II''  siècle,  il  y  a  tout  lieu 
<1<*  supposer  que  d'autres,  avanl  lui,  avaient  déjà 
abordé  la  «  canson  »  et  le  <<  sirventés  >>  puisque  les 
règles  de  cette  prosodie  nouvelle  étaienl  connues, 
professées,  même,  peut-être  nu  Monastère  d'Aurillac 
ou  Pierre  de  Vie  paraît  bien  les  avoir  apprises. 
Presque  simultanément,  aux  extrémités  les  plus 
opposées  «In  liant -Pays  d'Auvergne  (2),  des  Trou- 
badours apparaissent  en  pleine  possession  d'un 
talent  qui  avait  nécessité  des  maîtres  experts  pour 
!<•  former  et  l'assouplir  aux  règles  complexes  de 
l'art  de  «  bien  dire  ». 


(i)  «  Régionalisme  Auvergnat  ».  Conférence  donnée  à  la  Fa- 
culté des  Lettres  de  l'Académie  de  Clermont-Ferrand,  le  23  jan- 
vier J909. 

(2)  Ebles  de  Saignes  réside  aux  limites  de  l'Auvergne  et  du 
Limousin  (arrondissement  actuel  de  Mauriac),  la  dame  du  Castel 
d'Auze  vient  des  frontières  du  Haut-Pays  et  du  Quercy,  va  habiter 
sur  la  lisière  du  Gévaudan  et  du  Velay.  Astorg  de  Segret  est  des 
environs  de  Salers,  Bemart  Amoureux  de  Saint-Flour.  Pierre  de 
Vie,   Pierre  de  Cols,  L'avaire,  L'orzatz  d'Aurillac  ou  des  environs. 


LES  TROUBADOURS  CANTAL IKN>  209 

Il  n'y  eut  jamais  d'écoles  de  Poésie,  au  sens  strict 
du  mot,  où  le  Troubadour  put  aller  apprendre  son 
art.  Le  contact  de  ses  aînés,  les  leçons  de  l'expé- 
rience lui  servaient  de  formation.  Jaufre  Rudel, 
prince  de  Blaye,  celui-là  même  qui  s'en  fut  mourir 
d'amour  à  Tripoli,  nous  révèle  quelle  fut  la  grande 
et  véritable  école  des  Troubadours: 

Maîtres,  maîtresses  de  chansons 
Assez  autour  de  moi  foisonnent. 
Mille  oiselets  sur  les  buissons 
Célèbrent  les  fleurs  qui  couronnent 
Nos  gazons  déjà  renaissants  (i). 

Pourtant,  en  dehors  de  la  Nature  qui  reste  leur 
grande  inspiratrice,  les  Troubadours  employaient 
la  saison  d'hiver,  où  les  voyages  étaient  plus  diffi- 
ciles, à  s'instruire,  «  à  aller  à  l'école  »,  nous  dit 
Giraud  de  Bornelh.  Chaque  seigneur  assez  riche  et 
assez  féru  de  poésie  pour  grouper  autour  de  lui  une 
pléiade  de  Troubadours,  tels,  pour  ne  parler  que  de 
l'Auvergne  et  de  ses  frontières,  le  Dauphin  Robert,  à 


(i)  Rudel.  Traduction  do  l'Abbé  Papon  :  «  Parnasse  Occitanien». 

P.    21. 


210  -     TBODBADOl  EtS    0ÀNTALIBN8 

Vodables,  le  marquis  de  Canillac,  les  vicomtes  de 
Turenne  el  de  Ventadour  dans  leurs  châteaux, 
constituait,  par  le  fait  même,  une  école.  Ces 
groupes  se  différenciaient  l'un  de  l'autre  par  des 
procédés,  nu  genre  spécial  à  chacun  qui  ont  permis 
•le  classer  les  Troubadours  en  cinq  grandes  écoles 
nettement  délimitées  :  Ecole  d'Aquitaine  se  subdi- 
visant en  Limousine,  Gasconne  el  Saintongeoise. — 
île  d'Auvergne  comprenant  le  Haut  et  le  Bas- 
Pays,  ainsi  que  1*'  Velay.  ■ —  Ecole  de  Rodez.  — 
Ecole  de  Languedoc  comprenant  celles  de  Toulouse, 
Narbonne  et  Béziers.  —  Ecole  dé  Provence  grou- 
pant les  Provençaux  proprement  dits,  les  Proven- 
çaux-Catalans, les  sous-écoles  de  Vienne  <m  Dau- 
phiné  ei  de  Montferrat  1 1). 

L'Ecole  d'Auvergne  a  ses  distinctives  propres, 
nettement  accusées;  chez  elle,  mieux  et  plus  que  dans 
bien  d'autres,  la  grâce  et  l'éclat  prédominèrent. 
«  Certaines  provinces,  dit  Baret,  paraissent  avoir 
«  été  dans  de  meilleures  conditions  que  d'autres, 
«   puisqu'il  est  Incontestable  qu'elles  ont  produit  les 


(i)  E.  Barret  :  «  Les  Troubadours  »,  1867.  D'autres  historiens 
n'admettent  que  partiellement  cette  classification  nécessairement  un 
peu  arbitraire. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  £'il 

((  premiers  e1  les  meilleurs  Troubadours.  Ces  pro- 
«  vinces,  il  faut  L'établir  hautement  et  définitive- 
<(  ment,  furent  l'Aquitaine,  l'Auvergne,  et  surtout 
d  le  Limousin.  Cela  est  démontré  directement  par 
«  l'étude  attentive  de  l'histoire  et  des  productions 
a  des  Troubadours,  indirectement  par  le  témoi- 
«  gnage  des  étrangers  »  (1). 

((  Aucun  manuel,  nous  écrivait  récemment  le  pro- 
«  fesseur  Anglade,  n'a  songé  à  classer  nos  Trouba- 
«  dours  par  province...  Nous  méconnaissons  nos 
«  gloires  méridionales  et  il  faut  que  l'Etranger  s'en 
((  occupe  !...  Chalumeau  a  classé  les  Troubadours  par 
((  provinces;  mais  je  sais  que  cette  classification  est 
«  trop  générale...  »  Si  admirable,  en  effet,  que  soit 
l'œuvre  de  Chabaneau,  elle  est,  sur  certains  points, 
incomplète,  et  l'auteur  pose  souvent  de  prudents 
points  interrogatifs  sur  le  lieu  d'origine  de  plusieurs 
Troubadours.  La  liste  qu'il  a  dressée  pour  l'Au- 
vergne reproduit,  en  l'améliorant,  celle  de  Baret, 
mais  sans  distinguer  entre  la  Limagne,  le  Haut- 
Pays  et  le  Yelay.  Il  rejette,  à  juste  titre,  certains 
noms  incontestablement  étrangers  à  la  province  que 

(i)  Ibid. 


212  11  S  TROUBADOURS  CANTALIENS 

le  Dictionnaire  Btatistiqne  du  Cantal  y  avait  admis, 
tel  Raymond- Vidal  de  Bézaudun  <>u  plus  exactement 
de  Bézalu  1 1 1.  ignore  L'origine  Cantalienne de  Faydil 

du  Belleetat,  reste  hésitant  devant  d'autres.  Prenant 
exemple  sur  ce  maître  dont  la  critique,  pourtant  si 
avertie,  et  la  science  incomparable  n'ont  d'égales 
que  sa  prudence,  mais  n'avons  revendiqué  pour  le 
Haut-Pays  que  les  Troubadours  donl  l'origine  Can- 
talienne est  appuyée  de  documents  probants,  nous 
préférons  l'écueil  de  négliger  quelqu'une  de  nos 
célébrités  de  second  ordre  plutôt  que  de  courir  le 
risque  de  prendre  à  d'autres  provinces  celles  qu'elles 
pourront  peut-être  réclamer,  un  jour,  comme  leurs. 

Notre  modeste  ambition  ne  dépasse  pas  les  limites 
du  Haut-Pays  et  nous  n'avons  tenté  de  rechercher 
que  les  poètes  Cantal iens  du  moyen  âge,  laissant  à 
d'autres  le  laborieux  honneur  d'un  travail  d'en- 
semble  sur  l'Ecole  d'Auvergne  et  Velay,  tout  entière. 
.Mais  il  paraît  indispensable  de  donner,  en  les  accom- 
pagnant d'une  biographie  sommaire,  les  noms  des 
Troubadours    de    Basse-Auvergne    et   de    ceux    du 


(i)  Voir  à  l'article  des  Troubadours  Cantaliens  d'origine  incer- 
taine les  raisons  qui  font  écarter  ce  Troubadour  comme  Cantalien. 


LES     TROUBADOURS    OANTALIENS  213 

Velay  avec  lesquels  nos  poètes  Cantaliena  faisaient 
corps,  pour  ainsi  dire,  étaient  en  rapport  constants. 
Dans  l'état  actuel  de  la  critique,  la  Basse- Auvergne 
peut  sûrement  revendiquer  comme  siens: 

Guillaume-Robert  /".  Dauphin  d'Auvergne  (1169- 
1234).  —  Ce  prince,  légitime  héritier  du  (  îomté  d'Au- 
vergne, aurait  dû  posséder  en  entier  les  domaines 
de  ses  aïeux  au  lieu  de  celui  fort  restreint  auquel  il 
était  réduit.  Il  était  fils  de  Guillaume  VU,  le  Grand 
ou  le  Jeune,  qui  n'avait  pu  lui  laisser  que  des  Etats 
amoindris,  au  lieu  de  la  totalité  de  l'héritage  de  son 
père  Guillaume  VI  comprenant  l'entière  Comté 
d'Auvergne  qui  aurait  dû  lui  advenir.  Tandis  que 
Guillaume  YII  accompagnait  le  roi  de  France 
Louis  VII  en  Palestine,  son  oncle  paternel,  qu'on 
appela  depuis  Guillaume  VIII,  s'empara  de  la  Comté 
d'Auvergne.  La  querelle  entre  les  rois  de  France  ci 
d'Angleterre  envenima  les  choses  tant  et  si  bien, 
qu'à  son  retour  de  la  Croisade,  le  seigneur  légitime 
ne  put  déloger  l'usurpateur  et  dut  se  contenter  d'une 
faible  partie  de  ses  anciens  domaines  avec  le  titre 
de  Comte  de  Clermont.  Il  ne  put  laisser  que  ce 
territoire  fort  amoindri  à  son  fils  Guillaume-Robert. 
Celui-ci  transigea  avec  Philippe  Auguste  en  1199  et 


21  1  LES    TROl  BADOI  RS    <   w  i  U.IENS 


en  Il'l'ii  avec  saint  Louis,  adopta  le  titre  de  Dauphin 
d'Auvergne,  peut-être  eu  mémoire  de  son  bisaïeul 
maternel,  Guignes  II,  Dauphin  du  Viennois.  Ce 
qu'on  appela,  «1rs  lors,  le  Dauphiné  d'Auvergne,  ne 
comprenait  qu'une  pari  le  «le  la  Limagne  et  du  Velay. 
Robert,  <<  le  gentil  Dauphin  »,  choisit  pour  rési- 
dence le  château  «le  Vodables  près  d'Issoire,  et  ne 
songea,  pendant  la  première  partie  de  sa  vie,  qu'à  y 
tenir  cour  fastueuse,  à  y  grouper  autour  de  lui  les 
Troubadours  dont  il  partageai!  les  poétiques  tra- 
vaux. Ses  œuvres  témoignaient  d'un  goût  réel  et  le 
classent  en  bon  rang  parmi  ses  rivaux  les  plus  répu- 
tés. Sa  querelle  avec  son  cousin,  l'évêque  de  Cler- 
niont,  sa  dispute  avec  le  riche  bourgeois  Pellissier, 
bailly  de  la  Vicomte  de  Turenne,  donnent  une 
curieuse  peinture  des  mœurs  du  temps  dans  les 
«  si  m  ntés  >>  de  la  dernière  violence  où  le  Dauphin 
exhalait  sa  colère.  Il  mourut  en  1234,  peu  regretté 
des  Troubadours  qu'il  avait  congédiés  le  jour  où  il 
s'était  aperçu  qu'il  avait  mangé,  à  les  fêter,  plus  de 
la  moitié  de  sa  fortune  (1). 


(i)  Chabaneau:  P.  54  à  57  et  174.  Gr.  n°  119.  Barbreri  P.  121. 
Hist.  Litt,  T.  XVIII,  P.  607.  Etien.  de  Bourbon  :  An.  Hist.  publ. 
par  Lecoy  de  la  Marche. 


LES     TROUBADOURS     CANTAL  UN-  215 

Robert  d'Auvergne,  évêque  (Je  Glermont  (1).  —  Ce 
cousin  germain  du  Dauphin  fut  un  triste  évêque,  si 
la  moitié  seulement  de  ce  que  nous  dit  Robert  Ier 
de  sa  révoltante  avarice  e1  de  ses  mœurs  dépravées 
est  exact.  Il  n'hésitait  pas  plus  à  faire  assassiner  le 
mari  de  sa  maîtresse  (2)  qu'à  exiger  mille  sous  d'or 
de  ses  riches  diocésains  pour  leur  accorder  les  hon- 
neurs de  la  sépulture  ecclésiastique.  Aux  invectives 
du  Dauphin,  l'Evêque  répondit  par  des  <(  sirvent  s  » 
d'égale  violence.  C'est  à  lui  que  nous  devons  de 
savoir,  notamment,  que  le  Dauphin,  ayant  fait 
agréer  ses  hommages  par  la  belle  Maurine,  une  des 
suivantes  de  sa  femme,  cette  dame  ayant  un  jour 
fantaisie  de  manger  des  ceufs  au  lard,  s'en  alla 
demander  un  quartier  de  porc  frais  à  l'intendant  de 
Vodables.  Celui-ci,  sur  l'ordre  du  Dauphin,  ne  con- 
sentit à  lui  bailler  qu'une  tranche  de  jambon.  Ladre- 
rie immonde,  s'écrie  l'évêque,  indigne  du  dernier  des 
vilains!  Les  accusations  de  son  cousin  n'ernpêchè- 
rent  pas  l'évêque  Clermontois  d'être  nommé  arche- 
vêque de  Lyon  en  1227.  Il  ne  jouit  que  sept  ans  de 


(i)  Il  fut  évêque  de  Clermont  de  1 195  à  1227,  puis  arche- 
vêque de   Lyon   jusqu'en    1234. 

(2)  Ce  malheureux  époux  était  Chatard  de  Caulet,  seigneur  de 
Peschadoires,  cant.  de  Lezoux,  arr.  de  Thiers  (Puy-de-Dôme-). 
Chsbaneau,  P.  55. 


216  LES     TROUBADOURS    CANTALIENS 

son  titre  primatial  el  s'en  alla  continuer  en  Purga- 
toire, sans  doute,  sa  dispute  avec  le  Dauphin  mort 
a  la  même  époque  (1). 

l'Uru  d'Auvergne.  —  Ce  lils  d'un  bourgeois  de 
Clermont,  né  Fers  1130,  nourri,  dans  son  enfance, 
des  auteurs  latins,  tut  vraiment  le  chef  de  L'Ecole 
d'Auvergne  à  Laquelle  ses  poèmes  et  jusqu'à  ses 
satires  particulièrement  méchantes  ajoutèrent  un 
grand  éclat  Fêté,  adulé  à  la  rour  de  Castille,  comme 
;i  celles  du  Comte  de  Provence,  des  Vicomtes  de 
Narbonne  et  de  Melgueil,  et  du  Duc  de  Normandie, 
ses  Longs  voyages  ne  L'empêchèrent  pas  d'atteindre  à 
h  ut-  extrême  vieillesse.  Les  trente  poèmes  qui  restent 
de  Lui  justifient  largement  sa  réputation  de  «  pre- 
mier Troubadour  du  monde  »  qu'il  conserva  jusqu'à 
L'apparition  de  Giraud  de  Borneil  (2).  L'application 
très  heurt-usé  qu'il  fit  de  la  musique  à  ses  chansons 
fut  un  des  grands  facteurs  de  son  incroyable 
vogue;  il  faut  reconnaître  que  ses  réformes  en  pro- 
sodie, la  belle  inspiration  de  ses  œuvres  eurent  une 
aussi  large  part  à  ses  succès.  Amoureux  de  la  méta- 


(i)  Chabaneau,  P.  55  et  174.  Gr.  n°  119.  Hist.  Litt.  T.  XVIII, 
P.  607.  Baluze,  T.  I,  P.  71- 

(2)  Célèbre  Troubadour  Limousin  né   à  Exideuil    (Dordogne), 


LES     TROUBADOURS     lAMAl.IINS  217 

phore,  visant  à  la  prétention  et  à  la  science,  il 
manque  d'imagination  et  de  sensibilité.  Plus  sati- 
rique qu'élégiaque  ou  idyllique,  son  meilleur  vers 
sur  l'amour  est  peut-être  celui  où  il  dit  que 
((  l'homme  sans  amour  ne  vaut  pas  mieux  que  l'épi 
((  sans  grain  »  (1). 

Pierre  de  Manzat,  qu'on  orthographiait  Maensac 
au  XIIe  siècle.  —  Pierre  et  son  frère  Astorg,  égale- 
ment Troubadour,  mais  dont  aucune  œuvre  ne  nous 
est  parvenue,  étaient  deux  Chevaliers  peu  fortunés 
dont  les  terres  relevai*  nt  du  Dauphin.  Les  deux 
frères  convinrent  qu'Astorg  garderait  pour  sa  part 
héréditaire  le  manoir  paternel,  mais  abandonnerait  à 
Pierre  le  produit  de  ses  œuvres  poétiques.  Notre 
Troubadour  fut-il,  en  réalité,  bien  loti?  On  ignore 
ce  que  lui  rapportèrent  les  droits  d'auteur  de  son 
frère!  Très  épris  de  la  femme  de  Bernard  de  Thiers, 
probablement  puîné  dans  cette  maison  vicomtale,  il 
l'enleva  et  remmena  dans  un  des  châteaux  du  Dau- 
phin. En  vain  le  pauvre  mari  recourut  aux  foudres 
de  l'Eglise  ;  une  expédition  militaire  organisée  pour 
reprendre  la  dame  n'eut  pas  meilleur  résultat,  le 


(i)  Chabaneau:  P.  53  (Biogr.)  et  163.  Gr.  n°  323.  Barbieri,  P.  95. 
Hist.  Litt.  T.  XXV,  P.  114.  Fauriel,  T.  II,  P.  9.  P.  Meyer,  P.  98. 


218  us    TROUBADOURS    OANTALIENS 


Dauphin  avant  soutenu  de  ses  armes  le  ravisseur, 
s. .h  vassal,  Pierre  de  Manzal  était,  nous  dit  la  chro- 
nique, un  beau  el  éléganl  cavalier  dont  les  chansons 
étaienl  aussi  divertissantes  par  les  airs  que  par  les 
paroles.  Deux  seulemenl  nous  ont  été  conservées  (1). 
Jlin/ms  <h  /',  'unis.  —  Dans  un  but  de  piété  filiale 
envers  la  terre  natale  dont  on  n'a  guère  le  courage  de 
les  blâmer,  les  divers  écrivains  qui  ont  concouru,  au 
milieu  du  X  I  X'  siècle. à  la  rédaction  du  Dictionnaire 
statistique  du  Cantal,  ont  voulu  rattacher  ce  Trou- 
badour  au  Baut-Pays  en  le  faisant  naître  dans  la 
vieille  tour  en  ruines  de  Pérols,  commune  de  Trizac, 
dans  l'arrondissemenl  de  Mauriac  (2).  Il  est  surabon- 
damment établi  que  notre  poète  appartenait  à  la 
très  ancienne  maison  de  Peyrols  qui  doit  son  nom 
a  un  château  voisin  «le  Rochefort-Montagnes,  en 
Basse-Auvergne  (3),  fils  ou  frère  de  Pierre  de  Pey- 
rols qui  vivait  en  lis:1,  et  de  Guillaume  qui  figure 
dans  divers  actes  de  1196  à  1199. 


(i)  Chabaneau:  P.  58  (Biogr.)  et  165.  Gr.  n°  348.  Hist.  Litt 
T.  XVIII,  P.  618.  Fauriel,  T.  1,  P.  491.  Teulet  :  Layettes,  T.  II, 
P.  383,  a.  Annuaire  du  Cantal,  an.  1830. 

(2)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  II,  P.  155.  Trizac,  commune  du 
cant.  de  Riom-ès-Montagnes,  arr.  de  Mauriac. 

(3)  Bouillet  :  Nobil.  d'Auvergne,  T.  V.  P.  104.  Rochefort-Mon- 
tagnes,  chef-lieu   de   cant.   de   l'arr.   de   Clennont-Ferrand. 


LES    TROUBADOURS    OANTALIENS  219 

Vassal  du  Dauphin,  Hugues  fut  un  commensal  de 
la  Cour  de  Vodables  où  il  se  perfectionna  dans  l'art 
de  bien  dire  ("est  là  qu'il  s'éprit  de  la  sœur  du 
Dauphin,  Assainie  d'Auvergne,  femme  de  Béraud  de 
Mercœur,  qui  lui  fut  d'abord  bienveillante,  puis 
cruelle.  De  désespoir,  notre  Chevalier  partit  pour  la 
Palestine,  mais  avant  de  s'embarquer  composa  cette 
chanson  connue,  délicieux  dialogue  entre  lui  et 
l'Amour.  Présent  à  la  prise  de  Damiette  par  les 
Chrétiens,  lorsqu'il  vit  cette  place  retomber,  l'année 
suivante,  au  pouvoir  du  Sultan  d'Egypte,  notre 
Troubadour  composa  sur  la  terre  Syrienne,  vers 
1222,  un  poème  qui  reste  une  des  plus  belles  et  des 
plus  curieuses  productions  de  la  littérature  médié- 
vale. Débarqué  à  Marseille,  il  s'en  fut  à  Montpellier, 
moins  éprouvé  que  le  reste  du  Midi  par  l'invasion  de 
Montfort,  y  rencontra  une  belle  et  honueste  dame  qui 
agréa  ses  hommages.  Il  l'épousa  et  vécut  heureux 
dans  la  docte  cité  jusqu'à  sa  mort,  au  dire  de  cer- 
tains historiens,  tandis  que  d'autres  veulent  qu'il 
ait  pieusement  fini  chanoine  de  Clermont  (1). 


(i)  Chabaneau,  P.  58  (Biogr.)  et  167.  Gr„  n°  365.  Barbieri, 
P.  125.  Hist.  Litt.  T.  XV,  P.  454,  T.  XVII,  P.  419.  Fauriel,  T.  II, 
P.  44,  117,  131.  Thomas,  P.  115. 


220  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

/»'«  rtrand  II.  sire  de  ht  Tour,  chef  de  cette  illustre 
race  auvergnate,  à  Laquelle  adviendra,  au  XVe  siècle, 
Le  Comté  d'Auvergne,  était  fils  de  Bertrand  Ier  et 
de  Mat  lieline  de  lîéziers.  Plus  puissant  que  bien  des 
princes  souverains,  Bertrand  vivait,  paraît-il,  fort 
sol. renient  dans  son  château  de  la  Tour-d'Au- 
rergne  1 1  »,  au  cœur  des  montagnes,  sans  verser  dans 
le  travers  «les  folles  prodigalités  si  coutumières  aux 
seigneurs  de  son  temps.  Dans  un  couplet  des  plus 
mordants,  Le  fastueux  Dauphin  lui  reproche  sa  ma- 
nière mesquine  <!<•  vivre,  lui  disant  qu'étant  riche, 
puissant,  généreux,  il  se  renferme  l>icn  à  tort  dans 
son  château  avec  ses  autours  et  ses  faucons,  et  que 
Lorsqu'il  réunit  vingt  personnes  à  sa  table,  il  croit 
célébrer  la  fête  «le  Noël  ou  celle  de  Pâques.  Il  est  à 
croire  que  Le  Dauphin  avait  déjà  réformé  sa  Cour 
et  réduit  son  train  lorsqu'il  parlait  ainsi  à  son  riche 
et  puissant  voisin,  puisque  le  sire  de  la  Tour  lui 
répond  avec  grand  à  propos  qu'il  aurait  mauvaise 
grâce  a  vivre  autrement  puisque,  lui,  Dauphin,  lui 
donne  l'exemple  d'une  vie  encore  plus  retirée  et  que 


(i)   Chef-lieu  de  canton   de  l'arrondissement  d'Issoire. 


LES     TROUBADOURS     CAXTALIENS  221 


((  tel  maître,  tel  valet  ».  Ce  couplet  est  la  seule  poé- 
sie de  Bertrand  de  la  Tour  qui  ait  été  conservée  (1). 

Michel  de  ht  Tour.  —  Ce  Troubadour,  originaire 
de  Glermont,  senible-t-il,  et  sans  attaches  à  la  Mai- 
son de  La  Tour-d'Auvergne,  est  surtout  connu  par 
un  recueil  qu'il  composa  vers  1300,  de  poésies  de 
Troubadours  et  de  biographies  de  plusieurs  (rentre 
eux,  Pierre  (  'ardénal  entre  autres.  —  Le  même 
recueil  qui  existait  encore  au  XVIIe  siècle,  contenait 
plusieurs  poésies  de  lui.  A  cela  se  borne  tout  ce  que 
Ton  en  peut  dire  (2). 

Il  est  de  toute  évidence  que  la  Basse- Auvergne 
a  dû  fournir  de  plus  nombreux  Troubadours.  Le 
centre  intellectuel  qu'était  Vodables  avait  dû  susci- 
ter, dans  la  province,  de  nombreuses  vocations  et 
plus  d'un  Jongleur,  sans  doute,  entré  à  ce  titre  chez 
le  Dauphin,  y  sentit  se  développer  son  talent  poé- 
tique au  contact  des  Lettrés  qui  y  fréquentaient  assi- 
dûment. Il  est  à  souhaiter  que  cette  recherche  tentât 
quelque  érudit  de  l'envergure  du  conseiller  Bou- 


(i)  Chabaneau,  P.  134.  Gr.  n°  92.  Barbieri,  P.  121.  Hist.  Litt., 
T.  XVIII,  P.  615  Annuaire  du  Cantal,  année  1830. 
(2)  Chabaneau,  P.  4  et  159-160.  Barbieri,  P.  120. 


LES     TIUU'BADOURS     CANTALIENS 


det  1 1 1  à  qui  sa  connaissance  profonde  de  l'histoire 
médiévale  faciliterait  singulièrement  ce  travail.  La 
liste  des  pensionnés  du  «  gentil  Dauphin  »  en  serait 
probablement  grossie. 

Les  poètes  Velaisiens  n'ont  jamais  été  séparés  de 
l'Ecole  auvergnate  donl  ils  faisaient  partie.  Ce  qu'on 
appelait  au  moyen  âge  <<  l'Evêché  du  Puy  —  Aves- 
cai  del  Puoi  >>  —  était  moins  étendu  que  le  départe- 
ment actuel  de  la  Hante- Loire,  puisque  tonte  une 
partie  de  l'arrondissement  de  Brioude  faisait  alors 
part  le  de  l'Auvergne. 

Le  Velay  avec  lequel  nos  Troubadours  du  Haut- 
Pays  étaient  en  relations  continues  (2)  compte  pour 
ses  plus  célèbres  Troubadours  : 

/'oii.s  de  Chapteuil,  né  au  château  de  ce  nom,  en 
l'Evêché  i\n  Puy  (3),  est  le  prototype  du  grand  sei- 
gneur terrien  et  du  parfait  Chevalier.  De  superbe 


(  i  )  M.  le  Conseiller  Boudet,  Président  de  la  Société  de  «  La 
Haute-Auvergne  »,  est  l'auteur  de  nombreux  ouvrages  de  haute 
érudition  sur  la  Haute  et  la  Basse-Auvergne.  Ses  vastes  et  méti- 
culeuses recherches  ont  rendu  d'immenses  services  à  l'histoire  mé- 
diévale de  l'Auvergne. 

(2)  Nous  verrons  Pierre  de  Vie  nommé  «  Seigneur  de  la  Cour 
de  l'Epervier  du  Puy  »,  Ebles  de  Saignes  collaborer  avec  des  Trou- 
badours du  Velay. 

(3)  Saint-Juhen-Chapteuil,  chef-lieu  de  canton,  de  l'arrondisse- 
ment du  Puy   (Hte-Loire). 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  223 

stature,  d'une  élévation  de  sentiments  et  d'une 
dignité  de  vie  rares  en  son  siècle,  le  l»<>n  Chevalier 
s'était  donné  tout  entier  à  son  amour  pour  Alazaïs 
d'Anduze,  femme  d'Ozil  de  Mercoeur.  Mais  cel  amour 
était  si  respectueux  et  si  pur  que  jamais  le  mari 
n'en  prit  ombrage.  Pons  s'ingéniait  à  donner  fête 
sur  fête  en  l'honneur  de  sa  belle  qui  y  prenait  grand 
plaisir.  Il  s'avisa  un  jour  de  craindre  que  ce  ne  fut 
que  pour  ees  divertissements  qu'il  lui  offrait,  qu' Ala- 
zaïs lui  témoignait  de  la  bonté;  désireux  de  l'éprou- 
ver, il  passa  en  Provence  où  il  affecta  de  s'attacher 
à  la  vicomtesse  de  Marseille.  Silence  dédaigneux  de 
la  baronne  de  Merçœur  qui  défendit  de  prononcer 
devant  elle  le  nom  du  perfide.  N'y  pouvant  tenir, 
notre  Chevalier  retourne  en  Velay  où  il  tente  par 
les  plus  touchantes  chansons  d'apaiser  sa  belle. 
Désespéré  de  la  ténacité  de  sa  rancune,  Chapteuil 
prend  la  croix  et  prêche  la  guerre  sainte  en  d'enflam- 
més u  sir  ventés  ».  Joignant  l'exemple  aux  exhorta- 
tions il  part  pour  la  Palestine  où  il  trouve  une  mort 
glorieuse  (1).  Les  trente  poèmes  lyriques  que  nous 


(i)  Pons  de  Chapteuil  est  d'une  violence  extrême  dans  ses 
«  Chants  de  Croisade  »  :  il  promet  le  Paradis  à  ceux  qui  partent, 
menace  de  l'enfer  ceux  qui  restent  !  Il  n'y  a  pour  lui  que  deux 
moyens  de  se  laver  de  ses  fautes  :  se  croiser  ou  se  faire  Moine  ! 


2&i  LES  TROUBADOURS  CAXTALIEKS 

possédons  de  lui  sont  tous  de  belle  allure;  son 
a  planh  n  sur  l;i  mort  d'Alazaïs,  d'une  émotionnante 
Bincérité,  est,  <lc  beaucoup,  le  plus  touchant  (1). 

Pierre  Gardénal,  fils  d'un  seigneur  du  Velay, 
appartenait  a  une  drs  familles  de  Chevalerie  «les 
plus  considérables  du  pays.  Ses  parents,  rêvant  pour 
lui  les  dignités  ecclésiastiques,  l'avaient  placé  tout 
•  •niant  à  l'école  des  Chanoines  de  la  Cathédrale  du 
Puy,  espérant  bien  qu'il  occuperait  plus  tard  une 
des  stalles  de  la  basilique.  L'enfant  y  prit  surtout  le 
goût  de  la  poésie  «-t  dès  qu'il  eut  donné,  probable- 
ment à  la  Cour  de  l'Epervier  du  Puy,  ses  premières 
productions,  <<  se  sentant,  dit  Michel  de  la  Tour,  son 


Les  vieillard.-  et  les  femmes  qui  ne  peuvent  partir  sont  obligés, 
d'après  lui,  de  se  dépouiller  de  leurs  biens  en  faveur  de  l'expédi- 
tion !  Cette  outrance  fait  dire  à  l'Abbé  Millot,  dans  son  Histoire 
Littéraire  des  Troubadours.  «  Jusqu'où  allaient  donc  les  préjugés 
«  superstitieux  de  ce  siècle  !  Marcher  contre  les  Turcs  ou  se  faire 
«  Moine  !  Il  faut  courir  en  Asie  les  armes  à  la  main  pour  éviter 
«  l'Enfer  et  les  vieillards  sont  seuls  dispensés  d'une  obligation  qui 
«  tend  au  malheur  des  familles,  à  la  ruine  des  royaumes.  On  les 
«  oblige  encore  d'acheter  cette  dispense  à  prix  d'argent  !  C'est 
«  ainsi  qu'une  aveugle  crédulité  entraînait  les  hommes  dans  toutes 
«  sortes  d'abîmes  !  » 

(i)  Chabaneau,  P.  60  (Biogr.)  et  168.  Edit.  écrit,  dans  «  Lebett 
und  Werke  des  Trobadors  Ponz  de  Capduoil,  von  Max  von  Na- 
polsky,  Halle  1880.  Gr.  n°  325.  Barbeiri,  P.  67,  124.  Hist.  Litt., 
T.  XV.  P.  22,  T.  XVII,  P.  420. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEKS 


biographe,  beau,  jeune  et  gai  »  s'en  alla  courir  le 
monde.  Le  roi  Jacques  d'Aragon,  les  grands  sei- 
gneurs du  Midi  firent  l'accueil  le  plus  flatteur  au 
jeune  Troubadour  qui  occupa  peut-être  même  le 
poste  de  Secrétaire  du  Comte  de  Toulouse  (1).  «  Il 
«  fut,  nous  dit  Fauriel,  un  de  ces  Troubadours  de 
((  haut  rang  qui  formaient,  pour  ainsi  dire,  la  no- 
ie blesse,  l'aristocratie  de  l'ordre  et  qui  avaient  à 
«  leurs  gages  des  jongleurs  qu'ils  menaient  partout 
<(  pour  chanter  leurs  vers  et  qui  se  faisaient 
<(  entendre  dans  toutes  les  ('ours  >>  (2). 

Pierre  Cardénal  est  un  des  rares  Troubadours  qui 
ne  connut  pas  l'amour  ou,  du  moins,  ne  le  chanta 
pas.  Il  existe  même  de  lui  une  pièce  fort  piquante 
dans  laquelle  il  se  félicite  de  faire,  sur  ce  point, 
exception  à  ses  confrères  et  d'avoir  su  conserver  tou- 
jours sa  liberté.  Naturellement  moraliste  et  sati- 
rique, le  poète  Vellave  est  une  nature  généreuse  et 
fière  qui  ne  peut  voir  le  mal  sans  en  être  courroucé 
et  qui  se  donne  mission,  dans  les  soixante-dix  poèmes 
que  nous  avons  de  lui,  de  le  signaler  et  le  flétrir  par- 


Ci)  Teulet,  T.  I,  P.  268,  b. 

(2)  Fauriel  :  Hist.  de  la  poésie  Provençale,  T.  II. 


296  LES    TROUBADOl  RS    CANTALIENS 

tout.  Il  mourut  presque  centenaire  à  la  fin  du  trei- 
zième  siècle  (1). 

Qarin-U  -Uni h .  gentilhomme  «lu  Velay,  né  dans 
l'Evêché  du  Puy,  paraît  être  le  même  personnage 
que  Garinus  Bruni  qui  fut  garant  vers  1174,  avec 
Raymond  des  Baux,  Bermond  d'Uzès  et  d'autres  sei- 
gneurs,  d'un  serment  de  fidélité  prêté  par  Bernard- 
Aitnn  VII,  vicomte  de  Nîmes,  au  comte  de  Tou- 
louse (2).  11  s'acquil  une  réelle  célébrité  dans  la 
<<  teri8on  >>,  genre  de  poésie  auquel  il  se  consacra 
exclusivement. 

<(  Garins  l<>  Bruns  si  fo  un  gentils  castellans  de 
«  Neillac,  de  PEvesqual  de]  Puoi-Santa  .Maria.  E  fo 
c  lions  trobaïre,  e  fo  a  maltraire  de  las  dompnas 
<(  coin  deguesson  captener.  Non  fo  trobaire  de  vers 
((    ni  de  chansos,  nias  de  tenipsos.  » 

Garin-le-Brun  était  un  gentil  châtelain  du  Velay, 
dans  l'Evêché  du  Puy  Sainte-Marie.  Il  fut  bon  Trou- 
badour   et    maltraita    les    dames    qui   le    laissèrent 


(i)  Chabaneau,  P.  62  (Biogr.)  et  163.  Gr.  n°  335,  ?•  47-  Mila 
Poètes  lyriques  Catalans,  P.  II.  Barbieri,  P.  127.  Hist.  Litt.  T.  XX, 
P.  569.  Fauriel,  T.  II,  P.  174,  217. 

(2)  Teulet,  T.  I.  P.  108,  a. 


LES    TROUBADOl  lis    CANTALIENS  227 


captif.  Il  ne  composa  ni  vers  ni  chansons,  mais  uni- 
quement des  tensons. 

Celle  qu'il  dédia  à  un  Troubadour  cantalien  don- 
nera occasion  de  reparler  de  lui,  à  propos  d'Ebles 
de  Saignes  (1). 

EUe-Guillaume  Grimoard-Gausmar }  plus  habituel- 
lement appelé  Gausmar,  a  été  dédoublé  par  quelques 

historiens  qui  ont  vu  en  lui  deux  personnages  dis- 
tincts. Il  était  un  puîné  de  l'illustre  et  puissant»' 
maison  des  Grimoard  (parfois  Grimard),  seigneurs 
de  Grizac  en  Gévaudan,  de  laquelle  sortira,  au 
XIVe  siècle,  le  pape  Urbain  Y  (1362-1370)  (2).  Ce 
cadet,  probablement  sans  fortune,  paraît  avoir  con- 
quis jeune  les  honneurs  de  la  Chevalerie;  mais  attiré 
vers  la  libre  existence  des  adeptes  du  Gay  Savoir,  il 
avait  abandonné  l'éperon  d'or  du  Chevalier  pour  la 


(i)  Chabaneau,  P.  ^3-  (Biogr.)  et  143.  Gr.  n°  153,  P.  50-1. 
Hist.  Litt,  T.  XV.  P.  463,  T.  XVII,  P.  419-  Bartsch-Gundrin, 
n°  218. 

(2)  Les  Grimoard,  seigneurs  de  Grizac,  où  ils  résidaient,  de 
Bellegarde,  Verfeuil,  etc.,  se  sont  éteints  en  Urbaine  de  Grimoard- 
Grizac  qui  épousa  vers  1490  Guillaume  de  Beauvoir,  baron  du 
Roure,  Castillon,  Saint-Florent,  dont  la  descendance  a  toujours 
fait  précéder  le  nom  de  Beauvoir  de  celui  de  Grimoard. 


-'-'"  LES     NIOUBADOURS    CAXTALIENS 


citole  et  le  rebee  du  Jongleur  1 1 1.  Son  intimité  avec 
un  Troubadour  Cantalien,  sa  collaboration  avec  lui 
donnera  occasion  (rentrer  dans  pins  de  détails  sur 
sa  vie  (2). 

Guilhi  m  '/'  Saint-Didier  était  chef  de  cette  vieille 
Lignée  auvergnate,  possessionnée  aux  environs  de 
Brioude,  éteinte  dans  les  Chalençon-Kochebaron  et 
finalement  dans  les  La  Salle-Val-le-Chastel  qui  ont 
conservé  la  terre  «le  Saint-Didier  jusqu'à  la  dévo- 
lution (3).  Guilhem  était  un  riche  baron  de  l'Evêché 


(i)  On  a  vu  que  nombre  de  Troubadours  firent  l'apprentissage 
de  leur  carrière  comme  Jongleurs,  apprirent  en  déclamant,  les 
poésies  d'autrui.  les  règles  complexes  de  la  prosodie  d'alors.  Il 
arrivait  aussi  que  des  Troubadours  en  étaient  réduits  par  leur  in- 
conduite à  retomber  à  l'état  de  Jongleur,  tel  Gaucelm  Faydit, 
Troubadour  célèbre,  qui,  ayant  tout  perdu  aux  dés,  dut  se  faire 
jongleur  et  subit  l'humiliation  de  n'être  plus  reçu  qu'à  titre  ano- 
nyme dans  la  troupe  des  jongleurs,  chez  les  seigneurs  qui  l'avaient 
fêté  jadis  comme  poète. 

(2)  Chabaneau,  P.  149-150.  Gr.  n°  218.  Hist.  Litt.  T.  XVIII, 
P.  643. 

(3)  La  terre  de  Saint-Didier-sur-Doulon,  arr.  de  Brioude,  passa, 
à  l'extinction  de  la  famille  qui  en  portait  le  nom,  dans  celle  de 
Chalençon-Rochcbaron.  Au  XVIe  siècle,  Anne  de  Chalençon- 
Rochebaron,  dame  héritière  de  Val-le-Chastel,  Saint-Didier,  etc., 
porta  tous  les  biens  de  sa  maison  à  son  mari  Damien  de  la  Salle. 
Ce  rameau,  puîné,  de  la  maison  de  la  Salle,  connu  sous  le  nom 
de  La  Salle-Val-le-Chastel,  a  possédé  Saint-Didier  jusqu'à  la 
Révolution  et  s'est  éteint,  alors,  dans  les  Bouille. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  229 

du  Puy,  Chevalier  de  grand  mérite,  aussi  vaillant  à 
la  guerre  qu'habile  et  heureux  à  composer  «  sirrcn- 
tés  »  et  chansons,  nous  dit  son  biographe.  D'aspect 
séduisant,  infiniment  aimable  et  gracieux,  ses  hom- 
mages étaient  convoités  de  toutes  les  grandes  dames; 
il  les  offrit  à  Marquise  de  Polignac,  femme  du 
Vicomte  Héracle  III,  et  belle-sœur  du  Dauphin 
d'Auvergne.  Mais  cette  grande  dame  que  la  suite 
nous  montrera  terriblement  excentrique,  pour  ne 
rien  dire  de  plus,  déclara  au  soupirant  qu'elle  ne 
l'agréerait  comme  Chevalier  que  si  le  Vicomte,  son 
mari,  l'en  priait  expressément.  Guilhem  se  soumit  à 
cette  originale  épreuve,  composa  une  chanson  si 
attendrissante  que  le  Vicomte,  flatté  de  voir  sa 
femme  recherchée  par  un  seigneur  d'un  si  grand 
mérite,  joignit  ses  instances  à  celles  du  Chevalier- 
Troubadour;  La  belle  Marquise,  comme  on  appelait 
d'habitude  la  Vicomtesse  de  Polignac,  se  laissa  flé- 
chir, et,  après  avoir  entendu  la  chanson  de  Guilhem 
chantée  par  son  propre  mari,  accorda  ses  faveurs  à 
son  auteur  et  le  prit  pour  Chevalier. 

Ces  amours  restèrent-elles  simplement  plato- 
niques? Nul  ne  le  sait  au  juste,  tant  la  Vicomtesse 
y  apporta  de  prudence  et  Guilhem  de  discrétion,. 


230  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

n'ayant  d'autre  confident  que  son  ami  Hugues  Ma- 
reschal.  l'ans  ses  chansons,  qu'il  consacra  toutes 
désormais  à  célébrer  sa  belle,  il  se  désignait  lui- 
même  su us  le  nom  de  Bertrand  el  disait  d'Hugues 
Maréchal  qu'il  était  un  autre  lui-même,  un  autre 
Bertrand.  Longtemps,  ce  trio  fut  heureux,  notre 
pauvre  G-uilhem  devait  en  éprouver  amère  désillu- 
sion qu'il  semble,  du  reste,  avoir  quelque  peu  pré- 
parée. 

Il  v  avait  an  pays  de  Vienne,  en  Dauphiné,  uni 
noble  dame,  la  Comtesse  de  Roussillon  (1),  si  belU 
et  si  parfaite  que  les  Chevaliers  et  Barons  l'ace; 
blaient  d'hommages.  Gnilhem  de  Saint-Didier  était- 
il  inconstant  de  nature  ou  trop  facilement  inflam- 
mable? l.a  Vicomtesse  de  Polignac  lui  avait-elle 
donné  quelque  chagrin  et  voulut-il  affecter  de  porter 
ailleurs  ses  hommages  et  ses  chansons  ou  reçut-il  le 
coup  de  foudre,  invinciblement  séduit  par  la  belle 
Comtesse  Dauphinoise?  Toujours  est-il  qu'il  s'atta- 
cha n  son  char  et  dans  sa  joie  de  voir  ses  soins 
agréés,  en  négligea  totalement  sa  dame,  paraissant 
oublier  le  lien  qu'il  avait  trouvé  si  doux. 


(i)  Roussillon,   chef-lieu  de  cant.   de  l'arr.   de  Vienne   (Isère). 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  231 

Fureur  de  Marquise  de  Polignac  qui  nous  appa- 
raît d'une  jalousie  féroce,  incapable  de  supporter 
l'humiliation  d'un  dédain,  allant  par  les  voies  les 
plus  expéditives  au  parti  le  plus  extrême  de  la  ven- 
geance? Elle  fait  appeler  Hugues  Mareschal  et  lui 
tient  sans  ambages  ce  très  net  et  très  clair  discours 
que  les  chroniques  nous  ont  soigneusement  conservé: 
«  Hugues,  je  vous  choisis  désormais  pour  mon  Che- 
<(  valier;  aucun  ne  me  plaît  davantage  et  vous  êtes 
«  celui  que  le  traître  Guilhem  pourra,  à  bon  droit, 
((  être  le  plus  mortifié  de  me  voir  prendre  pour  le 
u  remplacer.  Or,  je  vous  déclare  que  l'envie  m'a 
«  prise  d'aller  en  Dauphiné,  en  pèlerinage  à  Saint- 
((  Antoine  (1)  ;  nous  ferons  étape  à  Saint-Didier,  et 
<(  là,  dans  le  propre  château  de  Guilhem,  dans  sa 
«  propre  chambre,  dans  son  propre  lit,  vous  couche- 
«  rez  avec  moi  ».  Le  chevalier  Hugues,  quelque  peu 
interloqué  de  cette  brutale  déclaration,  sans  préam- 
bule aucun,  s'empressa  de  répondre  :  «  Vous  me 
((  comblez  vraiment,  Madame;  qu'il  soit  fait  selon 
((  votre  bon  plaisir,  je  suis  tout  à  vos  ordres  ».  Et  la 
Vicomtesse,  montant  à  cheval,  suivie  de  ses  demoi- 


(i)  Canton   et   arrondissement  de   Saint-Marcellin    (Isère). 


LES    TROUBADOURS    OAKTALIENS 


Belles  d'honneur  et  de  ses  Chevaliers,  emmenant 
Hugues,  piqua  droit  au  château  de  Saint-Didier. 
Elle  v  mit  pied  à  terre  el  demanda  l'hospitalité. 
Guilhem  était  absent;  mais  son  intendant,  ses  servi- 
teurs s'empressèrenl  autour  de  la  dame  de  Polignac 
el  se  mirent  entièrement  à  ses  ordres.  Quand  vint  le 
soir,  continue  sans  sourciller  le  chroniqueur,  elle  se 
fit  conduire  à  la  chambre  de  Guilhem,  coucha  dans 
Le  lit  habituel  de  ce  seigneur  et  lit  très  ostensible- 
ment coucher  Hugues  avec  elle.  La  nouvelle  d'un 
pareil  esclandre  se  répandit  avec  la  rapidité  de 
l'éclair  dans  tout  le  pays.  Guilhem  de  Saint-Didier 
en  fut  profondémenl  marrij  mais  n'en  laissa  jamais 
rien  paraître.  11  affecta  toujours,  au  contraire,  igno- 
rer la  chose,  ne  permit  jamais  qu'on  en  parlât  devant 
lui;  mais  s'attachant,  de  plus  en  plus,  à  la  Comtesse 
de  Roussillon,  il  arracha  de  son  cœur  son  amour 
pour  Marquise  de  Polignac,  se  bornant  à  composer 
sur  ce  triste  épisode  une  des  plus  touchantes  poésies 
qui  soit  sort  Le  de  sa  plume  (1). 

"  (i)  Chabaneau,  P.  58  (Biogr.)  et  151.  Hist  du  Languedoc, 
T  VI  P  37-  Gr.,  n°  234.  Meyer,  P.  26.  Barbieri,  P.  61  et  116. 
Hist.  Lin.  T.  XV,  P.  449,  P-  XVII,  P.  419 


LES     TK01  BADOl  RS    *  ANTALIENS 


Gausseran  de  St~Didier}  petit-fils  de  G-uilhem  (1), 
nous  a  laissé  une  ou  deux  chansons  où  il  célèbre  sa 
passion  pour  la  fille  de  Guillaume  IV,  marquis  de 
Montferrat,  troisième  femme  de  Guignes  VI,  comte 
de  Vienne  en  Dauphiné.  Le  Comte  viennois  était 
déjà  âgé  quand  il  contracta  celte  troisième  union; 
Gausseran  était  un  jeune  et  élégant  cavalier  qui 
avait  hérité  de  la  bonne  mine  de  son  aïeul.  Celui-ci 
avait  trouvé  jadis  le  bonheur  dans  la  vieille  Tille 
où  mourut,  dit-on,  Ponce-Pilate  (2);  le  petit-fils  y 
fut  tout  aussi  heureux,  affirme  le  chroniqueur;  ("est 
tout  ce  que  nous  savons  de  lui  (3)  ! 

Nous  avons  esquissé  à  grands  traits  l'histoire  de 
cette  efflorescence  de  poésie  qui  atteignit  son  point 
culminant  au  XIIIe  siècle,  évoqué  les  noms  des 
Troubadours  de  lîasse-Auvergne  et  du  Velay,  de 
ceux,  au  moins,  dont  l'origine  est  incontestable;  ten- 


(i)  Une  substitution  avait  dû  avoir  eu  lieu  dans  la  maison  de  Saint- 
Didier.  Il  est  certain  que  Gausseran  était  le  fils  de  la  fille  et  non  du 
fils  de  Guilhem.  Cette  fille  unique  héritière  de  sa  maison  avait  du 
imposer  à  son  mari  les  nom  et  armes  des  baint-Didier,  fait  assez  fré- 
quent jadis. 

(2)  Selon  une  tradition,  Ponce-Pilate,  Proconsul  de  Judée,  aurait 
été  nommé  en  Gaule  et  serait  mort  à  Vienne  où  une  pyramide  a  été 
élevée  sur  son  tombeau. Rien  n'est  moins  prouvé. 

(3)  Chabaneau,  P.  63,  (Biogr.)  et  IJ  |  Gr.  n°  16S,  231,  10. 


■s\\ 


l.i  s      !  1101  BADOI  R5     «   VNTALIEKS 


tons  de  restituer  au  Haut-Pays  d'Auvergue  ceux  de 
ses  fils  ipii  tirent  partie  <le  la  poétique  phalange, 
chantèrent  Dieu,  la  guerre  el  l'amour  dans  cette 
langue  Romane  donl  notre  dialecte  cantalien  du 
\  \    siècle  est  l'incontestable  héritier. 


233  LBfi    TROUBADOURS    I  àRTALIENS 

baron  <le  Sartiges  d'Angles  donne  comme  Auver- 
gnat ce  poète  peut-être  Pyrénéen  et  tente  d'esquisser 
les  biographies  de  quelques  Troubadours  Auver- 
gnats Bans  distinguer  entre  1»'  Haut  et  1<'  Bas-Pays. 
Cette  étude  n'avait  intéressé,  depuis,  aucun  érudit 
ci  ]c  Cantal  restait  ignorant  «1rs  gloires  poétiques 
médiévales  qu'il  pouvail  légitimement  revendiquer. 
Lee  récents  travaux  des  Bavants  Français  et  Alle- 
mands venant  en  aide  à  aos  recherches  personnelles, 
Continuées  longues  années  durant,  nous  ont  l'ait 
croire  pouvoir  tenter  sans  trop  de  témérité  «le  dres- 
m  i •.  an  moins,  une  première  liste  des  Troubadours 
Cantaliens  qui  s.-  grossira  peut-être  encore  à  la 
Longue. 

Il  est  déjà  malaisé  de  rechercher,  parmi  les  quatre 
cents  Troubadours,  environ,  dout  les  noms  sont 
venus  jusqu'à  nous,  ceux  qui  appartiennent  à  l'Ecole 
Auvergnate.  La  difficulté  s'accroît  singulièrement 
pour  démêler,  dans  cette  sélection  première,  les 
poètes  que  peut  revendiquer  sûrement  le  Haut-Pays 
d'Auvergne.  Bien  loin  de  former  un  tout  homogène, 
le  département  actuel  du  Cantal  est  fractionné  par 
la  chaîne  de  ses  montagnes  en  régions  d'affinités 


LES    TBOUBADOURS    <  A  MA  LIENS  239 


différentes.  Cette  ligue  de  démarcation  est  si  nette, 
subordonnée  au  partage  des  eaux,  qu'elle  apparaît 
d'une  manière  sensible  dans  le  langage  qui  s'y  frac- 
tionne en  plusieurs  dialectes  franchement  distincts. 
Les  arrondissements  de  .Murât  et  de  Saint-Flour, 
cette  région  d'outre-Lioran,  se  rattachent  à  la  Lima- 
gne  et  au  Velay  et  les  Troubadours  issus  d'elle 
subissaient  nécessairement  l'irradiation  des  deux 
centres  poétiques  qu'étaient,  au  XIIe  siècle,  la  cour 
du  Dauphin  d'Auvergne  siégeant  au  château  de 
Vodables,  près  d'Issoire  et  celle,  si  fameuse  par  ses 
assises  littéraires,  de  PEpervier,  au  Puy-en-Velay. 
L'arrondissement  d'Aurillac  côtoie  les  frontières  du 
Rouergue,  du  Quercy  et  du  Limousin,  sans  grandes 
attirances  vers  Clerniont  mais  bien  plutôt  vers  le 
midi  Toulousain.  Les  Troubadours  nés  sur  son  sol 
durent  naturellement  aller  rechercher  l'art  de  bien 
dire  à  ces  centres  intellectuels,  d'accès  facile  pour 
eux,  qu'étaient  les  groupements  poétiques  patron- 
nés dans  leurs  demeures  par  les  comtes  de  Rodez, 
les  vicomtes  de  Turenne  et  de  Ventadour.  L'arron- 
dissement de  Mauriac  participe  à  la  fois  à  la 
Limagne  et  au  Limousin  ;  les  poètes  qu'il  a  fournis 
devant   subir,   presqu'à   part   égale,   l'influence   de 


LES     TROl'BAl"!   Bfi     «AMAI.IENS 

l'Ecolfi   Limousine  ri    «le  celle  île  <  Mermont.   Mais  il 

faut  tenir  compte  aussi  de  ce  que  tel  Troubadour 
comme  la  daim-  de  OasteJ  d'Oie,  née  .1  la  lisière  du 
Haut-Pays  et  «lu  Rouergue,  n'a  chanté  son  amour 
que  lorsqu'elle  a  été  transplantée  par  son  mariage 
aux  eoniins  <iu  <  ic\;iu«l;in  et  du  Yelav,  rattachée  par 
la  îiM-nic  a  L'Ecole  <lu  Puy.  Pierre  de  Rogiers,  dont 
la  première  enfance  ë'étaii  écoulée  aux  frontières  -de 
l'Auvergne  el  du  Quercç^  à  proximité  de  Turenne, 
ou  affluaient  les  [loetes  Limousins  et  Méridionaux, 
;i  été  Osé  (le  bonne  heure  a  Olesmonl  par  son  Oano- 
nicit.  Puis,  le  Troubadour  était  essentiellement 
sifleau  migrateur;  il  allait  gaiement  d'étape  en 
étape,  comme  Pierre  de  \ le,  d'Aurillac  a  Saragosse, 
en  passant  par  Ventadour  ed  Le  Puy,  comme  I  'as-aire 
ou  le  baron  de  Oonros,  des  bords  de  la  Jordanne  aux 
rivages  de  la  Venetie  ott  a  ceux  de  Tunis,  plus  loin 
encore,  jusqu'en  Palestine  et  en  Egypte.  Il  serait 
donc  presque  toujours  téméraire  de  vouloir  recher- 
cher daus  leurs  poèmes,  dans  leur  manière  de  faire 
ou  leurs  préférences  pour  tel  ou  tel  genre,  une  indi- 
cation de  leur  origine.  Retrouver  leur  lieu  de  nais- 
sance,   découvrir    leurs    attaches    certaines    à    une 


LES     TROUBADOURS     CANTALTENS  241 

famille  Cantalienne  est  l'unique  point  de  repère,  la 
seule  preuve  indubitable  qui  permette  au  Haut- 
J'ays  de  revendiquer  comme  siens  oes  gai«  enfants 
à  rhumeur  vagabonde. 

A  feuilleter  le  recueil  de  biographies  des  Trouba- 
dours, composé  au  treizième  siècle  par  le  Querci- 
nois  Hugues  de  Saint-Cire,  au  moins  pour  une 
bonne  part,  deux  poètes  seulement  y  figurent  appar- 
tenant au  Haut-Pays  dont  un  seul  avec  indication 
certaine  de  son  origine  Cantalienne.  Grâce  aux 
récents  travaux  des  savants,  tant  étrangers  que 
français,  les  ténèbres  se  sont  peu  à  peu  dissipées, 
au  moins  partiellement;  ceux-là  mêmes  qui  ne  se 
sont  pas  occupés  spécialement  du  lieu  d'origine  des 
Troubadours,  ont  souvent  apporté,  néanmoins,  leur 
part  contributive  à  la  solution  du  problème  en 
révélant  tel  détail  de  leur  vie. 

Au  cours  de  trente  années  de  recherches  sur  l'Au- 
vergne et  ses  anciennes  familles,  nécessitées  par 
diverses  publications,  nous  avions  fait,  maintes  fois, 
d'intéressantes  découvertes  sur  les  poètes  du  Moyen 
Age  et  les  liens  qui  les  rattachaient  à  telle  race  de 
la  province.  Oes  documents  amassés  nous  ont  per- 


242  LES  TROUBADOURS  OANTALIENS 


ni is  de  dresser  une  liste  certaine,  sinon  complète, 
des  Troubadours  Cantaliens.  Nous  avons  cru  devoir 
n'y  faire  figurer  que  les  poètes  dont  le  lieu  de  nais- 
sance et  l'ascendance  connue  ne  laissent  subsister 
aucun  doute,  groupant  en  un  chapitre  spécial  ceux 
dont  l'origine  reste  encore  nébuleuse.  D'autres  vien- 
dront qui  compléteront  cette  liste,  restitueront  peut- 
être  Me  nouveaux  noms  a  leur  province  natale. 

Le  Troubadour  ne  vaut  que  par  ses  œuvres;  elles 
seules  ont  sauvé  son  nom  de  l'oubli,  nous  permettent 
de  pénétrer  quelque  peu  dans  l'intimité  de  ce  curieux 
inonde  du  douzième  et  du  treizième  siècles,  d'esprit 
Léger,  de  mœurs  faciles,  tout  débordant  de  la  joie  de 
vivre.  .Mais  le  quart,  a  peine,  de  l'ensemble  des  poé- 
sies médiévales  nous  est  parvenu  et,  encore,  le  plus 
grand  nombre  sans  la  musique  qui  les  mettait  en 
valeur.  Or,  c'est  précisément  l'union  étroite  des 
paroles  et  de  la  musique  qui  donne  à.  cette  poésie  sa 
physionomie  particulière.  Le  désir  de  ne  pas  détour- 
ner l'attention  de  la  musique  fit  abandonner  très 
vite  aux  Troubadours  la  poésie  narrative  pour  se 
cantonner  dans  le  genre  lyrique  et  sentimental.  Sans 
ce  puissant  réconfort,  qui  leur  manque  aujourd'hui, 


LES     TROUBADOURS    CAMTALIENS 


243 


beaucoup  de  chansons,  jadis  en  vogue,  nous  parais- 
sent insipides  et  la  réputation  de  leur  auteur  sur- 
faite. Le  plus  grand  nombre  de  nos  Troubadours 
Cantaliens  a  été  particulièrement  maltraité  par  le 
temps;  de  plusieurs  il  ne  nous  reste  que  d'insigni- 
fiants fragments;  encore,  à  qui  serait  curieux  de 
les  lire,  est-il  à  peu  près  impossible  de  se  les  pro- 
curer.  Publiés   partiellement   dans   quelques   livres 
spéciaux,  devenus  rares,  réédités  plus  complets  et 
plus  corrects,  dans  les  ouvrages  Allemands,  leur 
recherche  difficile  rebute  vite  les  plus  intrépides. 
On  serait,  au  reste,  mal  récompensé  de  sa  peine  en 
se  trouvant  en  présence  d'un  texte  inintelligible  au 
plus  grand  nombre,  édité  toujours  sans  traduction. 
Même  parmi  les  lettrés  les  plus  cultivés,  bien  rares 
sont,  aujourd'hui,  ceux  dont  la  curiosité  littéraire 
s'est  aiguillée  vers  la  langue  Romane  et  qui  la  pos- 
sèdent assez  pour  pouvoir  goûte]'  nos  Troubadours 
dans  le  texte  original. 

Il  nous  a  paru  intéressant  de  réunir  la  totalité  des 
œuvres  connues  de  nos  poètes  Cantaliens  du  Moyen 
Age  en  recherchant  pour  chacune  d'elles,  chez  les 


244  1.1  S  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Français  ou  les  Allemands,  la  leçon  la  meilleure 
dont  nous  indiquons  toujours  la  provenance. 

Un  prêtre  Cantalien  érudit,  M.  l'abbé  Four,  a  eu 
la  pieuse  pensée  de  consacrer  les  rares  loisirs  que 
lui  laissait  jadis  l'enseignement  et  aujourd'hui  le 
ministère  paroissial,  à  traduire  et  publier  quelques- 
unes  des  poésies  de  nos  Troubadours  Cantaliens  (1). 
Sa  valeur  réelle  de  linguiste,  sa  connaissance  de 
la  langue  Romane,  qui  décèle  une  étude  approfon- 
die, nous  font  vivement  regretter  que  ses  traduc- 
tions ne  soient  pas  plus  nombreuses.  Nous  aurions 
sollicité  de  lui  l'autorisation  de  les  reproduire  ici. 
Faire  nons-même  ces  traductions,  nous  n'y  avons 
pas  songé.  Outre  que  le  temps  matériel  nous  eut 
fait  défaut,  notre  incompétence  nous  l'interdisait. 
Autre  chose  est  de  lire  assez  couramment  les  textes 
Romans  pour  n'avoir  pas  besoin  de  recourir  à  un 
traducteur,  au  cours  des  recherches  qu'a  nécessitées 
ce  travail,  autre  chose  est  de  rendre  fidèlement  en 
Français  l'œuvre,  parfois  volontairement  obscure 
de  forme   de  nos   anciens   poètes.   M.    R.   Lavaud, 

(i)  Dans  La  Croix  du  Cantal,  notamment,  dans  les  numéros 
des  4  sept.,  o  oct.,  4  déc.   1910. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIENS  245 


Agrégé  des  Lettres,  Mainteueur  du  «  Bournat  »  du 
Périgord,  Professeur  au  Lycée  de  Laon,  auteur 
d'une  édition  critique  ayec  traduction  Française  du 
fameux  Troubadour  Arnaut  Daniel  (2)  a  bien  voulu 
se  charger  du  travail  délicat  de  traduction  des  poé- 
sies de  nos  Troubadours.  Nous  le  remercions  cordia- 
lement de  nous  avoir  ainsi  permis  d'offrir  à  nos 
compatriotes,  avec  le  fruit  de  nos  recherches  sur 
nos  poètes  Cantaliens  du  Moyen  Age,  une  traduc- 
tion qui  rende  accessible  à  tous  ce  que  le  temps  a 
épargné  de  leur  œuvre.  Nous  adressons  pareil  merci 
à  M.  E.  Eohiner,  archiviste-paléographe,  ancien 
élève  de  l'Ecole  des  Chartes,  attaché  à  la  Biblio- 
thèque Nationale.  Sa  parfaite  connaissance  de  l'alle- 
mand nous  avait  fait  lui  demander  la  traduction  de 
nombre  de  travaux  des  savants  d'outre-Ehin  sur  nos 
Troubadours. 

Ainsi,  même  au  delà  de  la  tombe,  le  poète  Canta- 
lien  du  vingtième  siècle,  Arsène  Yermenouze,  aura 
contribué  à  la  vulgarisation  des  oeuvres  de  ses 
devanciers  puisqu'il  est  la  cause  occasionnelle  de 


(2)  R.  Lavaud   :  «  Les  poés;es  d'Arnaut  Daniel,  —  1 180-1220  ». 
Toulouse,  Privât  191 1.  . 


240  LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS 

cette  publication.  Nous  souhaitons  que  ceux  de  nos 
compatriotes  qui  prendront  quelque  intérêt  à  la 
feuilleter,  veuillent  bien  y  voir  un  hommage  recon- 
naissant des  encouragements  sympathiques  qu'ils 
nous  ont  prodigués  avec  une  bonne  grâce  si  spon- 
tanée  pendant  notre  causerie  sur  les  Troubadours 
Cantaliens  d<-  Pierre  de  Vie  à  Vermenouze. 


U>0)ows  &  radiaubûïi 


Pierre  de  Vie 

Prieur  de  Montaudon 

Tenant  sur  le  poing  l'épervief 
de  la  Cour  du  Pin- 


Miniature    extraite   du   manuscrit  fr.    854 
de  la  Bibliothèque  Nationale 


Pierre  de  Vie 

<Lo  Monges  de  Montodo) 
Le  Moine  de   Montaudon 


Moine  de  l'Abbaye  d'Aurillac 

Prieur  de  Montaudon  et  de  Yilleiranche 

xir-xiir 


Vic-sur-Cère,  aujourd'hui  coquette  station  ther- 
male et  climatérique,  avait  été  déjà  appréciée  des 
Romains  (1)  avant  de  devenir  la  capitale  judiciaire 
du  Carladtea.  Des  le  haut  Moyen  Age,  deux  familles, 
qui  avaient  très  probablement  commune  origine,  s'en 
partageaient  le  domaine  féodal  sous  la  suzeraineté 
des  Vicomtes  de  Cariât.  L'une  avait  pris  le  nom  du 
bourg  lui-même,  «  viens  »,  l'autre  avait  tiré  le  sien 
de  la  rivière  de  Gère  qui  baigne  le  pied  de  l'an- 
tique cité.  Ces  deux  races  de  Vie  et  de  Cère  ont 
fourni  une  brillante  lignée  de  paladins  et  de  prête 
chevaliers,  dont  plusieurs  ont  laissé  trace  glorieuse 
dans  nos  annales.  Elles  possédaient  en  indivis,  ei 
<(  pariage  »,  le  château  de  Vie,  appelé  le  «  Gasteî 


(i)  Les  fouilles  opérées  en  1829  à  la  fontaine  minérale  mirent 
à  jour  des  vestiges  de  villas  Gallo-Romaines,  des  fragments  de 
vases,  des  monnaies  à  l'effigie  d'Auguste,  Claude,  Vespasien,  Dio- 
ctétien, Liccinius.  —  Cf.  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  V,  P.  549. 


LES     TROUBADOURS     CANTALIKNS  249' 

Vièl  »,  qu'elles  habitaient  l'une  et  l'antre  et  qu'elles 
devaient  entretenir  à  frais  communs  (1).  Il  domi- 
nait la  ville,  englobait  sa  partie  haute  dans  la  triple 
enceinte  de  ses  remparts  dout  on  pouvait  suivre, 
naguère  encore,  les  traces  fort  apparentes. 

De  la  cime  du  roc  qu'occupait  le  château  où 
naquit,  vers  1145  ou  1150,  notre  Troubadour  (2),  de 
la  plate-forme  de  son  donjon  où  le  futur  Prieur  dut 


(i)  Autant  les  documents  abondent  à  partir  du  XIIIe  sur  la 
famille  de  Vie  et  celle  de  Cère,  autant  ils  sont  rares  au  XIIe. 
On  connaît  pourtant,  grâce  à  deux  acte?  d'hommages  rendus  par 
les  sires  de  Vie  aux  Vicomtes  de  Cariât,  en  1265  et  1283,  Guil- 
laume de  Vie,  probablement  neveu  de  nertre  Troubadour  et 
Alix  sa  femme,  Bertrand  de  Vie,  son  neveu,  et  sa  femme  Elve. 
On  sait  aussi,  que,  du  temps  de  Pierre  de  Vie,  son  château  natal 
changea  de  suzerain  lorsqu'en  1219  Henri  Ier,  Vicomte  de  Cariât, 
attribua,  avec  d'autres  châteaux,  celui  de  Vie  à  son  fils  cadet 
Guibert.  Une  branche  de  la  maison  de  Vie  s'éteignit,  au  XIVe,  en 
Huguette  de  Vie  mariée  à  Renaud  de  Boissonis  et  l'autre  rameau 
n'avait  plus,  à  la  même  époque,  pour  unique  héritière  que  Mira- 
bellic  de  Vie  qui  épousa  Jacques  de  la  Roque,  seigneur  de  la  Mois- 
setie,  Requiran,  Montai,  etc.,  lequel  devenu  ainsi  co-seigneur  de 
Vie,  rendit  hommage  pour  cette  terre  au  Vicomte  de  Cariât  en 
1355.  Cette  maison  de  la  Roque-Montal,  rameau  puîné  des  sires 
de  Roquenatou,  près  Aurillac,  une  de  nos  plus  grandes  races 
médiévales,  a  subsisté,  au  moins,  jusqu'en  1789. 

(2)  Le  savant  Ant.  Thomas  dit,  dans  son  Etude  sur  la  Litté- 
rature Provençale  en  Italie  au  Moyen-Age,  1883  :  «  Le  Moine  de 
Montaudon...  né  à  Vic-sur-Cère,  d'une  famille  noble  dont  on 
ignore  le  nom  »  !  Assez  de  titres  et  de  chartes  révèlent  pourtant 
l'existence  de  la  maison  de  Vie,  jusqu'à  son  extinction  au  XFVe. 


-50  LKS     TKOL'BADOl'RS     CANTALIENS 


faire  ses  premiers  pas,  l'œil  embrasse  un  des  plus 
somptueux  panoramas  du  Plateau  Central.  —  «  Do- 

<<  minant  la  rivière  qui  se  déroule  en  large  ruban 

<<  devant  lui  réfléchissant  le  ciel  dans  ses  eaux  et 

«  portant  leur  fraîcheur  au  sein  des  fécondes  cam- 

o  pagnes,  des  bosquets  et  des  jardins...  la  vue  jouit 

h  des  plus  attrayantes  perspectives  et  des  contrastes 

<<  les  plus  heureux.  Tandis  qu'à  droite,  la  vallée 

<«  semble    fuir    comme    un    fleuve    de    verdure    ou 

«  comme  un  de  ces  paysages  d'Ionie  aux  contours  si 

«  doux,   à  l'opposite...  Vie,   l'antique  cité  judiciaire 

«  du    Carladez,    s'étage    au    pied    des   groupes    de 

ci  rochers  abrupts  et  bizarres,  colosses  grimaçants 

«<  comme  des  idoles  Hindoues;  puis,  les  yeux  reposés 

«  par    l'ombre   des   massifs sont   tout    à    coup 

«  éblouis  par  la  magnificence  de  la  haute  vallée  de 

«  Cère  et,  parcourant  avec   ravissement  la  suave 

«  mosaïque  de  cet  admirable  bassin,   s'élèvent  de 

((  chaînons  en  chaînons  vers  les  lignes  sévères  et 

«  sublimes    des    monts    Cantaliens    qui    terminent 

«  l'horizon  »  (1). 


(i)  H.  de  Lalaubie  et  P.  de  Chazelles  :   Dict.   Stat.  du  Cantal, 
T.  V,  P.  50. 


LES  TBOUBADOURS  CANTALIENS  251 

La  plus  belle  des  vallées  de  Haute- Auvergne 
s'étale  luxuriante  aux  pieds  de  Vie,  sertie  de  riantes 
collines  que  décore  la  plus  vigoureuse  végétation.  — 
«  La  Cère  y  décrit  mille  méandres  au  milieu  de 
«  champs  et  de  prairies  d'une  extrême  fertilité.  Par- 
«  tout  s'élèvent  des  châteaux,  de  belles  maisons  de 
«  campagne,  de  belles  fermes,  des  hameaux,  des 
«  villages.  De  nombreux  troupeaux  paissent  dans 
((  les  prairies  coupées  d'une  multitude  de  canaux 
«  d'irrigation.  En  arrière  s'élève  le  Plomb  du  Can- 
«  tal,  ordinairement  chargé  de  neige  de  novembre 
«  à  la  mi-mai  ou  battu  par  les  orages  pendant 
«  l'été  »  (1). 

Si  l'enfant  qui  devait  devenir  le  plus  ancien  de 
nos  poètes  Cantaliens  dont  l'œuvre  nous  soit  parve- 
nue, détachant  ses  regards  de  ce  vaste  et  riant 
tableau,  les  reportait  eu  arrière  vers  les  montagnes, 
il  pouvait  admirer  un  paysage  tout  différent  mais 
non  moins  majestueux.  Au  pied  même  du  roc  qui 
supportait  «  Gastel-Viel  »,  une  étroite  gorge  se 
creuse  où  FIraliot,  torrent  vagabond  descendu  des 


(i)  Hugo:  «  La  France  pittoresque  ». 


252  LES     TROUBADOURS     I  ANTALIENS 

hautes   cimes   avoisinantes,   se   précipite   en   char- 
mantes cascatelles. 

«  Le  ravin  est  étroit,  pressé  de  part  et  d'autre 
«  par  la  montagne  et  cependant  rien  de  plus  pitto- 
((  resque.  Des  champs  et  des  jardins  montent  en 
<<  étage  sur  ses  rampes,  des  prés  verts  et  ombreux 
«  en  tapissent  le  fond.  Des  cives  du  torrent  s'élan- 
((  cent  des  frênes,  des  aulnes,  des  noyers  et  des  ceri- 
((  siers,  des  fentes  de  chaque  roc  s'échappent  à  pro- 
ie fusion  des  rosiers  sauvages,  des  bruyères  aux 
«  fleurs  empourprées,  des  campanules,  des  lise- 
«  rons...  Cciic  gorge  pleine  de  charme  et  de  rêverie 
<<  semble  naître  du  pied  d'une  roche  escarpée...  où, 
«  du  fond  d'une  vasque  rocailleuse,  tombe  une  des 
«  cascades  les  plus  mystérieuses,  les  plus  hautes  et 
«  les  plus  curieuses.  Elle  forme  deux  jets...  La  pers- 
((  pective  de  la  première  cascade  fuit  gracieusement 
«  entre  deux  blocs  qui  s'élèvent  comme  des  pilastres 
((  au-dessus  de  la  seconde  ;  sa  nappe  blanche  se  des- 
<(  sine  admirablement  dans  ce  cadre  grisâtre.  A 
((  peine  ses  eaux  se  reposent-elles  dans  le  bassin 
«  qu'elles  ont  ciselé,  qu'elles  en  sortent,  reprennent 
<(  leur  élan  entre  les  deux  promontoires  et  rebon- 
«  dissent  de  dix  mètres  de  hauteur  jusqu'au  fond  de 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  -"»:>> 

<(  l'abîme.  Le  site  entier  de  la  cascade  est  aussi 
«  remarquable  qu'imprévu.  A  travers  les  escarpe- 
«  ments  qui  le  resserrent  apparaît  un  nouveau  ciel, 
((  un  nouvel  horizon,  l'œil  devine  un  espace  plus 
<<  large,  plus  aéré,  un  paysage  moins  tourmenté, 
«  plus  tranquille,  c'est  en  effet  le  val  de  Malepie 
«  dont  les  verdoyantes  pelouses  commencent  pour 
«  s'élever  vers  de  plus  liantes  régions.  Tout  ce  mer- 
((  veilleux  ensemble  laisse  dans  l'âme  une  impres- 
((  sion  que  le  temps  et  la  distance  ne  parviennent 
((  pas  à  effacer  »  (1). 

Pierre  de  Vie  devait  garder  toujours  dans  la 
sienne  le  souvenir  du  riant  tableau  qui  avait  ébloui 
ses  yeux  d'enfant  et  à  qui  était  né  dans  cette  plan- 
tureuse et  ravissante  vallée  Carladézienne,  la  vie 
devait  apparaître  douce  et  facile.  Il  la  trouvera 
telle,  en  effet,  saura  garder  toujours  une  impertur- 
bable belle  humeur,  écarter  de  sa  route  toute  cause 
de  tristesse,  voire  même  tout  souci  d'ambition. 
Revêtu  du  froc  bénédictin  qu'on  lui  a  fait  endosser 
tout  enfant,  il  le  portera  comme  le  portaient,  de  son 


(i)  H.    de    Lalaubie  :    «    La   cascade    du    Trou-de-la-Conche    ». 
Dict.    Stat.   du   Cantal,   T.  V,    P.   546. 


254  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

temps,  ses  pareils,  sera  aussi  peu  Moine  que  pos- 
sible, ignorera  tout  de  l'ascétisme,  chantera,  en 
revanche,  sans  se  lasser  jamais,  les  jolies  femmes  qui 
daigneront  lui  sourire,  les  mirifiques  vertus  des- 
flacons poudreux  qu'il  éprouvera  plaisir  toujours 
nouveau  à  vider. 

Pour  juger  équitablement  Pierre  de  Vie,  il  faut 
ne  pas  perdre  de  vue  qu'il  était  un  cadet  de  grande 
maison  jeté  au  cloître  sans  vocation  religieuse 
aucune,  simplement  parce  que  tel  était  l'usage,  pour 
les  puînés  de  la  Noblesse  et  de  la  Bourgeoisie,  en 
ce  douzième  siècle  particulièrement  fertile  en  scan- 
da les  ecclésiastiques  et  dont  les  moeurs  étaient 
effroyablement  dissolues  dans  les  hautes  et  basses 
classes  laïques  aussi  bien  que  dans  le  Clergé.  En 
vain,  deux  siècles  plus  tôt,  notre  génial  pape  Canta- 
lien,  Sylvestre  II,  l'austère  Gerbert,  aux  mœurs  si 
pures,  à  la  mentalité  si  haute,  avait  tenté  d'endiguer 
la  dégoûtante  simonie,  l'incroyable  corruption  des 
Evêques  et  des  Clercs.  En  vain  le  concept  autori- 
taire de  Saint  Grégoire  VII  s'était  appliqué,  au 
milieu  même  de  ses  luttes  contre  le  pouvoir  civil,  à 
réformer   l'Eglise;   les  scandales   persistaient   plus 


LKS     TROUBADOURS     CANTALIENS 


{  «désolants  que  jamais.  Nombre  d'abbayes  et  de  béné- 
fices ecclésiastiques  étaient  encore  aux  mains  des 
seigneurs  laïques  qui  les  avaient  reçus  du  roi  en 
récompense  de  services  militaires  ou  obtenus  par  un 
simulacre  d'élection  simoniaque.  N'ayant  d'ecclé- 
siastique que  la  tonsure  et  l'habit  (1),  ils  vivaient 
urassement  dans  les  monastères,  comme  en  pays 
■conquis,  entourés  de  leur  femme,  de  leurs  fils  et  de 
leurs  filles,  de  leurs  soldats  et  de  leurs  chiens  (2).  Si 
les  malheureux  moines  affamés  tentaient  quelque 
réclamation,  invoquant  les  obligations  abbatiales 
imposées  par  la  règle  bénédictine  :  «  Je  ne  sais 
pas  lire  »,  répondaient  ces  singuliers  abbés  en 
repoussant  dédaigneusement  le  Code  monacal  (3). 
Si   peu   cléricale   que   nous   apparaisse   la   vie   de 


{!)  «    Ecclesiastici    tantum   tonsurâ   et    habitù    ». 

(2)  «  Nunc,  autem,  in  Monasteriis,  Abbates  laici,  cum  suis 
uxoribus,  filiis  et  filiabus,  cum  militibus  morantur  et  canibus  ». 
Actes  du  Concile  de  Trosly  en  Bourgogne,  année  903.  Cf.  Labbe, 
T.  IX,  Col.  529. 

(3)  «  Regulam  quomodo  léger,  quomodo  intelliget?  Si,  forsan, 
oblatus  fuerit  hujusmodi  Codex,  respondebit:  «  Nescio  litteras.  » 
Ibid.  Ce  ne  sont  pas  les  ennemis  de  l'Eglise,  mais  les  Evêques  de 
France  réunis  en  Concile  qui  tracent  ce  lamentable  tableau  de  la 
décadence  Monacale.  Les  guerres  perpétuelles,  l'hérésie  Albigeoise 
n'avaient  fait  qu'accroître  le  désordre  au  XIIe. 


256  LES    TROUBADOURS     I  ANTA1.1  l'\s 


Pierre  die  Vie.  si  étranger  à  la  mentalité  chrétien ne 
et  homme  dG  mœurs  dissolues  qu'il  se  révèle  crû- 
ment dans  ses  écrits,  le  Prieur  de  Montaudon  n'était 
ni  meilleur  ni  pire  que  la  plupart  des  dignitaires 

ccclcsiasi  iques  de  son  temps. 

L'Abbaye  d'Aurillac.  où  il  entra  comme  novice 
Fers  1160  ou  L165,  n'avait  connu  aucun  de  ces 
néfastes  abbés  laïques;  la  règle  bénédictine  s'y  était 
passablement  maintenue  et  le  révérend issime  Abbé 
Pierre  Bruni  qui  La  gouvernait  depuis  1155,  eanoni- 
i incluent  élu,  s'efforçait  d'en  conserver  de  son  mieux 
le  domaine  spirituel  et  temporel.  11  avait  fort  à  faire 
pour  v  parvenir  et  il  est  bien  à  croire  que  ses  luttes 
à  main  armée  contre  les  Bourgeois  d'Aurillac  qui 
refusaient  obéissance  à  son  autorité,  lui  tirent  négli- 
ger plus  d'une  fois  La  surveillance  des  exercices  de 
piété  de  ses  moines.  Ce  l'ut  au  milieu  de  constantes 
échaulVnurées  qui  mettaient  journellement  aux 
prises  les  troupes  abbatiales  et  les  belliqueux  habi- 
tants de  la  ville  que  Pierre  de  Vie  fit  son  noviciat 
et  plus  d'une  fois  les  bruits  de  bataille  durent  ponc- 
uier  pour  lui  le  chant  des  Heures  Canoniques! 
L'abbé  de  Saint-Géraud,  héritier  du  saint  Comte, 


LES     TROUBADOURS     CAXÎ,\  LIIONS  257 


fondateur  de  la  ville  et  de  l'Abbaye  (1),  entendait 
être,  «  de  par  la  grâce  de  Dieu  »,  le  maître  absolu  de 
sa  «  bonne  ville  »  d'Aurillac.  Bourgeoisie  et  plèbe, 
imbues  de  cet  esprit  républicain  qui  s'était  conservé 
dans  nos  montagnes,  souvenir  confus  des  libertés 
gallo-romaines,  qui  forcera  bientôt  les  seigneurs  féo- 
daux à  l'affranchissement  des  Communes,  arguaient 
des  privilèges  immémoriaux  de  leur  Consulat, 
défendaient  bravement,  à  main  armée,  leur  liberté 
contre  Monseigneur  l'Abbé,  sans  se  laisser  intimider 
par  la  crosse  qu'il  brandissait  contre  eux,  les  ana- 
tlièmes  qu'il  fulminait  contre  leur  rébellion.  Sentant 
qu'il  n'était  pas  le  plus  fort,  l'Abbé  appela  à  son 
secours  le  Comte  de  Toulouse;  celui-ci  s'engagea 
par  un  accord  du  1er  octobre  11S0  à  prêter  main- 
forte  à  l'Abbé  contre  les  gens  d'Aurillac  et  ceux 
d'Arpajon,  la  bourgade  voisine  de  la  cité  abba- 
tiale (1),  mais  reçut  en  échange  de  sérieux  avan- 


(i)  On  sait  que  Saint  Géraud,  Comte  d'Aurillac,  fils  de  Gé- 
rald,  Comte  du  Limousin,  né  en  856,  au  château  de  Saint-Etienne 
d'Aurillac,  fonda  en  898,  au  pied  de  son  manoir,  l'Abbaye  qui 
a  donné  naissance  à  la  ville  d'Aurillac  et  l'institua  héritière  de 
ses  immenses  domaines. 

(1)  «  Cum  guerra  esset  d'Arpoios  et  de  Aurelhaco  ».  Sur 
l'Abbatiat  de  Pierre  Bruni,  Cf.  :  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  I, 
P.  133  et  :  «  Mgr  Bouange,  Evêque  de  Langres  :  Saint-Géraud  et 
son    illustre    Abbave    ». 


258  LE8    TROUBADOURS    CAKTALIEKS 


tages  en  terres  que  lui  donna  l'Abbé  à  Toznac  et 
Puycelsi  en  Albigeois.  Déjà  en  11  TU,  Pierre  Bruni 
avait  dû  offrir  au  puissant  Comte  Toulousain  la 
ville  et  le  monastère  de  Cayrac,  en  Quercy,  dépen- 
dant d'Aurillac,  pour  obtenir  un  secours  de  troupes 
contre  ses  vassaux  révoltés. 

On  imagine  Ce  que  (lui  être,  en  des  temps  aussi 
troublés,  le  noviciat  de  notre  Troubadour;  L'instinct 
ancestral  devait  s'éveiller  en  lui  au  bruit  de  la 
bataille  et  comme  tant  d'autres  moines  ses  contem- 
porains, il  dut  manier  plus  souvent  la  colichemarde 
et  la  pique  que  la  discipline  ou  le  goupillon  !  Mais 
si  sa  formation  monastique  fut  des  plus  rudimen- 
taires  et  sa  ferveur  des  plus  tièdes,  il  est  à  croire 
qu'il  retira,  au  moins,  de  son  séjour  au  cloître  d'Au- 
rillac,  de  sérieux  avantages  intellectuels. 

L'Ecole  du  Monastère  d'Aurillac,  le  «  Secréta- 
riat ))  de  l'Abbaye,  comme  on  l'appelait,  avait  gardé 
la  réputation  européenne  qu'il  avait  déjà,  au 
dixième  siècle,  lorsque  Gerbert  y  étudiait  sous  la 
direction  du  savant  écolâtre,  Raymond  de  Lavaur. 
Sa  magnifique  bibliothèque,  enrichie  par  Sil- 
vestre  II,  contenait  la  plupart  des  chefs-d'œuvre  de 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  259 


l'antiquité  et  grâce  au  fameux  traité  de  la  Rétho- 
rique,  envoyé  jadis  de  Reims  par  Gerbert  à  son 
ancien  maître  le  moine  Bernard,  on  y  enseignait 
encore,  deux  siècles  après  le  génial  pâtre  de  Belliae, 
les  Belles-Lettres  et  la  Poésie  avec  un  particulier 
succès.  Plus  enclin,  sans  doute,  à  l'étude  qu'à  la 
ferveur  monastique,  Pierre  de  Vie  dut  passer  de 
plus  longues  heures  à  la  bibliothèque  qu'au  chœur, 
lire  les  poètes  profanes  avec  plus  d'intérêt  qu'il  ne 
mettait  d'onction  à  psalmodier  l'Office!  A  certaines 
réminiscences,  on  le  sent  nourri  des  antiques;  le 
libertinage  de  plusieurs  de  ses  productions  n'en 
exclut  pas  la  valeur  littéraire.  On  l'imagine  volon- 
tiers, à  Saint-Géraud  d'Aurillac,  novice  et  moine 
plus  assoiffé  de  science  que  brûlé  d'ardeurs  mys- 
tiques ! 

Les  biens  immenses,  s'étendant  des  monts  Canta- 
liens  jusqu'en  Périgord,  englobant  la  majeure  par- 
tie de  la  Haute- Auvergne,  légués  par  le  saint  Comte 
Géraud  à  son  Abbaye  d'Aurillac,  s'étaient  considé- 
rablement accrus  à  travers  les  siècles.  Le  Concile 
de  Latran  de  1224  n'avait  pas  encore  interdit  aux 
moines  le  service  paroissial  ;  l'abbé  de  Saint-Géraud 


260  ■'  BADQl  Rfi    I  AVIWl.llAs 

;i\;iii  institué  dans  le  domaine  abbatial  nombre  de 
Cures  et  Prieurés  ou  il  envoyait  un  certain  nombre 
de  Religieux  assurer  le  service  paroissial,  acquitter 
les  fondations  pieuses  et  administrer  les  biens.  Ludéd 
de  toute  surveillance,  bien  rente,  menant  grasse  vie, 
le  Prieur  était  devenu  vite  wa  dignitaire,  tenu,  peu 
ou  prou,  a  la  résidence,  passant  plus  volontiers  son 
temps  a  fréquenter  les  châteaux  de  son  voisinage 
qu'à  prodiguer  consolations  et  secours  aux  chau- 
mières de  s. »u  Prieuré.  Chaque  famille  seigneuriale 
intriguai!  auprès  «le  l'Abbé  pour  obtenir  <|u'il  nantît 
<l*iin  de  ees  plantureux  bénéfices,  son  cadet  entré 
en  Religion. 

Notre  jeune  moine,  que  l'esprit  bénédictin  ne 
paraît  guère  avoir  jamais  imprégné  profondément, 
fut  vite  las  de  la  stricte  observance  à   laquelle  il 

v;iii.  extérieurement  au  moins,  se  plier  au  cloître 

A  mil  lac.  11  harcelait  l'Abbé,  le  faisait  solliciter 
par  ses  parents  pour  obtenir  quelque  riche  pré- 
bende. Aussi,  pai-aît-il  avoir  reçu  assez  vite  satis- 
faction et  obtenu,  tout  jeune  encore,  sa  nomination 
à  l'important  Prieuré  de  Montaudon. 

En   vain   a-t-on  fouillé  les  archives,  en  vain  les 


TIÎCI   BÀD0UBS     l  AVIWI.IKNS  261 


érudiis  les  jilus  sagaces  ont-ils  compulsé  chartes  et 
pouillès;  il  est  impossible  d'identifier  1<'  Prieuré 
dont  l'ut  investi  Pierre  de  Vie,  de  déterminer,  même 
approximativement,  avec  quelque  certitude,  la 
région  ou  il  étail  situé.  Philippson  tente,  dans  son 
étude,  à  grand  renfort  de  savantes  déductions 
étymologiques,  de  rechercher  si  ce  ne  serait  pas 
Montaud  en  Ferez  (1)  et  Sabatiér,  faisant  sienne 
cette  opinion,  déclare,  sans  plus  de  preuves,  qu'il 
était  voisin  de  Saint-Etienne  (2).  Pour  qui  a  étudié 
l'histoire  de  l'Abbaye  d'Aurillac,  la  supposition  est 
tout  à  fait  invraisemblable.  En  dehors  de  l'immense 
territoire  Abbatial  Auvergnat,  le  Monastère  de 
Saint-Géraud  possédait  de  nombreux  domaines, 
bénéfices.  Prieurés,  biens  et  propriétés  de  toutes 
sortes  dans  les  diocèses  de  Saint-Flour,  Clermont, 
Cahors,  Rodez,  Albi,  Mende,  Saintes,  Limoges,  Péri- 
gueux,  Angoulème,  Agen,  Toulouse,  Vence,  Valence, 


(i)  Philippson  :  «  Le  Moine  de  Montaudon  »,  Halle,  1873. 
_  Sabatiér  :  «  Le  Moine  de  Montaudon  ».  Nîmes,  1879.  Les 
savants  Allemands  ont  cherché,  avec  un  grand  luxe  d'érudition 
Latine,  à  établir  le  radical  de  Montaudon  :  «  Monachus  de 
Monte-Dodonis  »  —  Kalischer  :  Observationes  in  Poesim  Roma- 
nensem.  —  Monte  AIdo>  Aldonis,  féminin  :  Aida,  Français  : 
Aude    (Bartsch).    Monte-Albedone    (Suchier). 


262  LES     l  ROI  BADOURS    I  AM'Al.HAS 

Die,  Viviers,  Elne-en-Roussillon  el  jusqu'à  Saint- 
Jacques  de  Compostelle ;  jamais  on  n'a  relevé  la 
plus  minime  possession  dans  le  diocèse  de  Lyon  dont 
Saint-Etienne  el  le  Forez  ont  toujours  dépendu  au 
spirituel.  L'assertion  de  Philippson  et  Sabatier  ne 
parait  pas  Boutenable. 

Il  existe,  dans  le  voisinage  Sud-Est  de  Clermont- 
Ferrand,  un  monticule  isolé  qui  porte,  de  toute 
ancienneté  el  encore  aujourd'hui,  le  nom  de  Mon- 
taudon  ou  Montaudou,  <<  Moti8*Odonis  »  —  Mont 
d'Odon  en    souvenir,    peut-être,    d'Odon,    Duc 

d'Aquitaine  en  688,  dont  la  suzeraineté  s'étendait 
sur  l'Auvergne.  On  distingue  encore  sur  le  versant 
Nord-Est  de  ce  monticule  un  reste  de  muraille 
Gallo-Romaine  <|iii  a  fait  partie  d'un  grand  édifice 
el  qu'on  appelle  «  muraille  des  Sarrazins  ».  Un 
manuscrit  de  la  bibliothèque  des  Carmes  Déchaus- 
sés de  <'lcrmont  dit  qu'il  y  avait  là  un  temple  dédié 
à  Mercure.  Des  fouilles  entreprises  en  1775  ame- 
nèrent la  découverte  de  pavés  en  mosaïque,  de 
fragments  de  marbre  et  de  poterie,  de  médailles 
Romaines  il).  Voilà  en  Auvergne  un  lieu  de  Mon- 


ii)   A.    Tardieu    :    Grand    Dict.    Hist.    du    Puy-de-Dôme,    1877, 

P.     221-222. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  263 

taudon,  remontanl  incontestablement  à  une  anti- 
quité reculée.  Une  «  celle  »  Monacale  a  pu  fort  bien. 
là,  comme  en  tant  d'autres  endroits,  utiliser  les 
ruines  Romaines,  convertir  en  église  chrétienne  le 
temple  païen,  fonder  un  Prieuré  qui  a  disparu  plus 
tard,  au  cours  des  guerres  Anglaises  du  XIVe  ou 
des  luttes  religieuses  du  XVI  ',  Les  unes  el  les  autres 
si  néfastes  à  notre  province. 

La  proximité  de  la  ville  «le  Clermont,  centre  intel- 
lectuel, résidence  de  nombreux  Troubadours,  le 
voisinage  de  Vodables  où  le  Dauphin  d'Auvergne 
tenait  sa  cour,  expliqueraient  logiquement  la  noto- 
riété acquise  par  le  Prieur  de  Montaudon,  sa  popu- 
larité auprès  des  seigneurs  du  pays,  ses  courses 
faciles  de  château  en  château,  nombreux  dans  un 
périmètre  restreint,  ses  relations,  bientôt  cordiales, 
avec  le  Dauphin  Robert  qu'il  a  pu  fréquenter  assez 
assidûment,  en  raison  de  la  proximité  de  Vodables 
et  de  la  facilité  des  communications,  pour  se  faire 
apprécier  de  ce  Prince. 

Le  Montaudon  voisin  de  Clermont-Ferrand  répon- 
drait bien  aux  descriptions  que  nous  avons  du 
Prieuré  de  Pierre  de  Vie  et  toutes  les  circonstances 


-•'•1  lis     I  BOUBABDURS    <  ANTAI.lKNS 


connuefl  de  fréquentations  et  situation  lui  sont,  de 
tous  points,  applicables.  Une  bulle  du  Pape  Nico- 
las I V  de  L28Ô,  fiiiiiiiciani  qnelques-unes,  seule- 
ment, «1rs  possessions  de  l'Abbaye  d'Auidllac,  ainsi 
que  le  remarque  expressémeni  le  Souverain  Pontife, 
nous  apprend  que  le  Monastère  de  Saint-(iéraml 
possédait  an  diocèse  de  Clermoart  les  Prieurés  de 
Dauzat,  Fourvolet,  Persac  ou  Sperchas  (1).  Il  ne 
répugne  pas  a  croire  que  Montaudon  pouvait  égale- 
ment faire  partie  «lu  domaine  Abbatial  Aurillacois, 
omis  par  le  Pape  dans  son  énumération  du  trei- 
zième siècle  ou  déjà  aliéné  peut-être,  alors,  par  voie 
d'échange  ou  toute  autre.  Ou  conviendra  que  l'Abbé 
Pierre  Bruni  connaissant  son  fils  spirituel  Pierre 
«le  Vie,  poète,  mondain,  amoureux  de  la  bonue 
compagnie  et  de  la  bonne  chère  ne  pouvait  lui 
octroyer  un  bénéfice  «pii  comblât  mieux  ses  désirs 
qu'un  Prieuré  aux  portes  «le  la  capitale  de  l'Au- 


(i)  Dauzat-sur-Vodables,  coin,  du  cant.  d'Ardcs  et  de  l'arr. 
d'Issoire.  Fourvolet  parait  avoir  disparu  plus  complètement 
encore  que  Montaudon.  Aucun  lieu  habité  du  Puy-de-Dôme  ne 
porte  plus  ce  nom.  Il  paraît  en  être  de  même  de  Persac,  à  moins 
que  ce  ne  soit  Les  Persats,  com.  de  Charensat,  cant.  de  Saint- 
Gervais,  arr.  de  Riom. 


LES    TaOUBABOUitS    CANTAïaQEKS  265 

vergue,  riche  alors  eu  poètes  et  leur  rendez-vous 
favori,  dans  une  région  peuplée  d'une  aristocratie 
nombreuse  et  non  loin  de  ce  Dauphin  Robert, 
grand  protecteur  des  Troubadours  qu'il  accablait 
alors  de  largesses.  Si  rien  ue  rend,  l'identification 
de  Montaudon-lez-Clermont  péremptoirement  prou- 
vée, tout  la  fait  supposer  vraisemblable. 

Notons,  pour  être  complet,  qu'il  existait,  au 
temps  de  Pierre  de  Vie,  une  famille  d'ancienne  che- 
valerie qui  portait  le  nom  de  Montaudon.  Ses 
membres  paraissent  résider  à  Bordeaux  et  aux  envi- 
rons, y  remplir  des  fonctions  militaires  impor- 
tantes (1).  Il  est  certain  que  Pierre  de  Vie  a  fait 


(i)  Les  recherches  sur  les  Montaudon  du  XII  siècle  et  leur 
lieu  précis  d'origine  n'ont  pas  donné  de  résultats  précis.  En 
revanche  les  pièces  abondent  sur  eux  aux  XVIe  et  XVIIe  ;  cette 
famille  occupa  toujours  à  Bordeaux  un  rang  distingué.  Le 
21  août  1630,  Menaud  de  Montaudon,  Conseiller  du  Roi,  Tréso- 
rier Général  des  Finances  en  Guyenne,  achète  un  hôtel  sis  à 
Bordeaux,  place  du  Palais  (Biblioth.  Nat.,  Pièces  orig.  2007). 
Le  même  donne  quittance  de  ses  gages  et  «  du  droit  de  bûches  » 
attaché  à  son  office,  le  16  novembre  1632.  Oger  de  Montaudon, 
Conseiller  au  Parlement  de  Bordeaux,  donne  quittance  de  ses 
gages  le  23  novembre  1657.  Le  2~/  janvier  1676,  M.  de  Cursol, 
veuve  de  Menaud  de  Montaudon,  donne  une  quittance  de  la 
dernière  année  des  gages  de  son  mari. 

Les    Montaudon    portaient     :    D'argent    à    un    monde    d'azur, 


368  -     TROUBADOURS    CANTALIENS 


chanter,  aimer  après  boire.  Joyeux  ancêtre  de  rim- 
înnricl  «  "u i-i-  dfe  .Meudon,  ce  précurseur  de  Rabelais 
garde  bous  le  froc,  <|u"il  ne  dépouilla  jamais  (1), 
même  pour  les  parties  1rs  plus  fines,  les  ataviques 
instincts  de  ripaille  et  d'amour  que  lui  ont  transmis 
les  rudes  barons  Auvergnats,  ses  ancêtres.  Ses 
chansons  a  boire  et  ses  chansons  d'amour  pro- 
voquent 1<-  bon  et  large  rire  chez  les  barons,  cheva- 
liers el  nobles  «lames  des  alentours  de  Montaudon, 
tandis  que  ses  spirituels  «  sirventés  »,  ses  cin- 
glantes satires  charment  les  plus  délicats,  Châte- 
lains et  riches  bourgeois  se  Le  disputent,  vingt 
lieues  à  la  ronde!  11  c'est,  sans  lui,  joyeuse  réunion, 
gai  festin,  6ête  carillonnée!  Chacun  le  comble  <le 
cadeaux,  acquitte  en  dons  magnifiques  les  heures 
charmantes  qu'on  lui  doit  ;  le  gaî  Prieur  de  Mon- 
taudon est  la  «  coqueluche  »  de  tous! 

Parfaitement  désintéressé  ou,  peut-être,  scrupu- 
leux observateur  de  son  vœu  monastique  de  pauvreté 
(on  ne  saurait  avoir  toutes  les  faiblesses!)  il  apporte 
lidelemeiii  tout  ee  <|u'il  reçoit  à  son  Prieuré  dont  la 


(i)     «   Portan   tota   via   les  draps   Mongis  »,   Chron.   Anon.  du 
XI  II«   siède. 


3\(TianucnCi 


Pierre    de    Vie,    Prieur  de  Montaudon 

Déclamant  ses  poésies 


Miniature  extraite  du  manuscrit  fr.  1247  1  de  la  Bibliothèque  Nationale 


LES     TROUBADOURS    CANTALIENS  269 


richesse  s'accroît  et  les  domaines  s'étendent  (1).  La 
chronique  médiévale,  elle-même,  en  témoigne  dans 
sa  sèche  véracité  : 

«  Lo  Monges  de  Montaudo  si  fo  d'Alvernhe,  d'un 
«  castel  que  a  nom  Vie,  qu'es  près  d'Orlac.  Gen- 
«  tils  hom  fo  ;  e  fo  faitz  morgues  de  l'abaia  d'Orlac, 
<(  e  l'Abas  sil  det  lo  Priorat  de  Montaudon.  E,  lai, 
«  el  se  portet  ben  de  far  lo  ben  de  la  maison.  E 
«  fazia  coblas,  estan  en  la  morgia  e  sirventes  de 
((  las  razons  que  corion  en  aquela  encontrada.  Eill 
((  cavalier  eill  baron  sil  traissen  de  la  morgia  e 
«  feiron  li  grand'honor  e  deiron  li  tôt  so  qu'el  vole  ; 
«  et  el  porta  va  tôt  à  Montaudon  al  sieu  priorat. 
a  Moût  crée  e  nielhuret  la  soa  gleisa  portan  tota 
((  via  los  draps  mongils  »  (2). 

«  Le  Moine  de  Montaudon  était  originaire  d'Au- 
«  vergue,  né  au  château  de  Vie,  dans  le  voisinage 
«  d'Aurillac.  Gentilhomme  de  race,  il  se  fit  Moine 


(i)  «  E  el  portava  tôt  à  Montaudon,  al  sieu  Priorat.  Moût  crée 
é  melhuret  la  soa  gleisa  ».  Ibid. 

(2)  Ce  recueil  de  biographies  des  Troubadours,  infiniment  pré- 
cieux pour  leur  histoire,  a  été  composé,  au  milieu  du  XIIIe  siècle, 
par  le  poète  Uc  de  Saint-Cire.  Il  a  été  publié  plusieurs  fois  au 
XIXe,  notamment  par  Raynonard  en  1820.  Chabaneau  l'a  réédité' 
Hist.  du  Languedoc,  X,  209-323. 


ST2  LES  TROUBADOURS  CAXTALIKXS 

dont  l'Auvergne  faisait  partie,  avait  été  portée  en 
dot  par  EléonoTe  de  Guienae,  femme  répudiée  de 
Louis  VII  roi  de  France,  à  son  second  mari  Henri 
Plantagenet,  l'Angevin,  <iui  était  devenu  en  115-1 
roi  d'Angleterre  et  que  l'Auvergne  était,  de  droit 
et  de  fait,  province  Anglaise,  du  vivant  du  Prieur 
de  Montaudon.  Ses  relations  avec  les  rois  Anglais 
Richard-Cœur-de-Lion  et  Jean-sans-Terre,  ses  sou- 
verains Légitimes,  sont  donc  toutes  naturelles  et  il 
n'esl  pas  étonnanl  que  ces  rois  se  soient  montrés 
bienveillants  à  nu  de  leurs  sujeis  dont  l'attache- 
ment leur  était  d'autant  plus  précieux  que  son 
dévouement  pouvait  s'exercer  dans  cette  province 
d'Auvergne  qui  multipliait  les  efforts  pour  se  sous- 
traire à  leur  domination  et  s'identifier  à  la  France. 
Philippe-Auguste  avait  d'aussi  bonnes  raisons  de 
traiter  favorablement  le  Prieur-Troubadour  qui 
pouvait,  par  ses  sirventés  et  ses  chansons,  servir 
sa  politique.  L'habile  monarque  Capétien,  excipant 
de  sa  qualité  de  suzerain  suprême  de  l'Auvergne, 
était  intervenu,  comme  son  père,  dans  la  querelle 
entre  les  Dauphins  et  les   Comtes  d'Auvergne  et 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  273 

avait  confisqué  la  province  (1).  Notre  poète  a  pris 
soin  de  nous  renseigner  lui-même  sur  ses  préfé- 
rences et  de  nous  dire  quelle  intimité  dévouée 
l'unit  toujours  à  son  royal  compère  en  poésie,  le 
chevaleresque  Richard  Cœur-de-Lion  (2). 

Dans  ses  courses  multipliées,  il  n'avait  eu  garde 
d'oublier  un  château  voisin  de  l'Auvergne,  véritable 
école  de  poésie  où  affluaient  les  Troubadours  dont 
les  nobles  châtelains  se  déclaraient  les  protecteurs 
et  les  confrères  et  où  les  plus  célèbres  aimaient  à 
prolonger  leur  séjour  :  Ventadour  en  Limousin  où 
trônait  alors  la  belle  Vicomtesse  Marie  (3). 


(i)  On  sait  que  tandis  que  Guillaume  VII,  Comte  d'Auvergne, 
était  en  Palestine  en  1147  avec  le  roi  de  France  Louis  VII,  le 
frère  cadet  de  son  père  usurpa  le  Comté  d'Auvergne  et  réussit 
à  s'y  maintenir.  A  son  retour,  le  Comte  spolié  dut  se  contenter 
d'une  infime  partie  de  ses  anciens  Etats  qu'on  appela  le  Dau- 
phiné  d'Auvergne. 

(2)  Surtout  dans  la  chanson  V. 

(3)  Certains  historiens  ont  cru  que  la  Vicomtesse  de  Venta- 
dour. aimée  de  Pierre  de  Vie,  était  la  seconde  femme  d'Ebles  V, 
Marie  ou  plutôt  Marguerite  de  Turenne.  Sabatier,  notamment, 
parle  de  cette  dame  et  de  ses  deux  sœurs  comme  contemporains 
de  notre  Troubadour  :  «  Ces  trois  dames  «  las  très  de  Torena  » 
—  les  trois  de  Turenne  —  ont  été  souvent  célébrées  par  les 
Troubadours  de  cette  époque.  La  blonde  Mathilde,  dont  les  che- 
veux avaient  le  reflet  du  rubis,  reçut  les  hommages  des  plus 
riches  seigneurs  et  leur  préféra  Bertrand  de  Born.  Elise  était 
renommée    pour    le   charme    de    sa    conversation    et    sa    piquante 


374  -     TROUBADOl  RS    I   ITALIENS 

Fille  d'Adhemar  V,  Vicomte  de  Limoges,  et  de 
Barah  de  Cornouailles,  cousine  d'Henri  II,  roi 
d'Angleterre,  Marie  de  Limoges  avait  épousé 
Ebles  V,  Vicomte  <!»•  Ventadour,  chef  de  cette 
illustre  maison  Limousine  issue  de  celle  de  Coni- 
born.  La  belle  et  sage  Vicomtesse  se  consolait  de 
sa  stérilité  en  tenant  dans  son  château  de  Venta- 
dour (1)  une  cour  fastueuse  où  affluaient  les  poètes. 
Son  mari  <|ui  partageait  ses  goûts  poétiques  n'était- 
il  pas  l'arrière-petit-fils  d'Ebles  II-le-Chanteur,  à 
qui  ses  chansons  et  ses  «  surventes  »  avaient  valu 
la    réputation   d'un   des   meilleurs  Troubadours  de 


gaieté;   elle    fui  par   Raymond  Jordan.    Quant    à    .Marie. 

la  meilleure  dame  et  la  plus  gracieuse  de  son  temps,  «  la  mcillor 
donna  e  la  plus  avinens  que  fus  en  aqucla  sazo  »,  elle  inspira  les 
chants  de  Gaucelm  Faidit  (originaire  d'Uzerches  près  Venta- 
dour). Elle  composa  des  tensons  et  ses  décisions  dans  les  débats 
poétiques  furent  tenues  en  haute  estime  ».  L'étude  des  dates 
porte  à  croire  qu'il  s'agit  plutôt  de  la  première  femme  d'Ebles  V; 
Pierre  de  Vie  était  trop  âgé,  lors  du  second  mariage  du  Vicomte 
de  Ventadour,  probablement  même  déjà  retiré  à  Villefranche 
en   Roussillon. 

(i)  Ventadour,  cant.  d'Egletons,  arr.  de  Tulle,  Corrèze.  Les 
imposantes  ruines  de  ce  grand  château  se  dressent  toujours  sur 
leur  roc,  dominant  de  trois  cents  pieds  la  Luzège,  dans  le  site 
le  plus  sauvage. 


LES     TIMUBADOURS    CAXTALIENS  275 

son  temps  (1).  Pons  de  Capdeuil,  Troubadour  Vel- 
lave,  était  un  des  hôtes  assidus  de  Ventadour,  ainsi 
que  Guy  d'Ussel  qui  y  séjournait  presque  constam- 
ment et  avait  célébré  la  belle  Vicomtesse  dans 
presque  toutes  ses  chansons.  —  «  Malgré  l'éclat  de 
<(  sa  cour,  dit  son  biographe,  Marie  conserva  sa 
<(  réputation  intacte.  Elle  fut  une  des  meilleures 
«  dames  et  des  plus  estimées  du  Limousin;  sa 
«  sagesse  intéressait  autant  que  sa  beauté.  Jamais 
<(  sa  gaieté  ne  l'entraîna  dans  des  folies;  simple 
«  dans  ses  manières  elle  n'abusait  pas  de  sa  gran- 
«  deur.  Nulle  dame,  enfin,  ne  fit  plus  de  bien  et  ne 
<(  se  garda  mieux  de  tout  mal  »  (2). 

Pierre  de  Vie,  admis  dans  ce  poétique  cénacle, 
put  s'y  perfectionner  au  contact  des  deux  maîtres 
célèbres  qu'étaient  Pons  de  Capdeuil  et  Guy  d'Us- 
sel. Ce  dernier,  Chanoine  de  Brioude  et  de  Mont- 
ferrand,  rongeait  son  frein,  se  desséchait  d'ennui 


(i)  On  sait  qu'Ebles  II  avait  fait  l'éducation  poétique  du  fils 
d'un  de  ses  serviteurs,  Bernard,  connu  comme  Troubadour,  sous 
le  nom  de  Ventadour.  L'ingrat  disciple  gagna  le  cœur  de  la  Vi- 
comtesse: Agnès  de  Montluçon.  Ebles  enferma  sa  femme  et  chassa 
le  poète  trop  entreprenant. 

(2)  Hist.  Littér.,  T.  XVII.  Marie  de  Limoges,  Vicomtesse  de 
Ventadour  mourut  sans  enfants  entre  1215  et   1218. 


276  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


depuis  que  le  Légat  du  Pape  lui  avait  arraché  le 
serment  de  renoncer  à  la  poésie  profane,  de  laisser 
ses  frères  et  son  cousin  continuer  sans  lui  à  courir 
les  (Oins  d'Amour.  Le  Prieur  de  Montaudon  à  qui 
l'abbé  d'Auriliac  avait  été  plus  clément  en  lui  per- 
met tant  de  chanter  à  son  aise  sans  quitter  le  froc 
remplaça  le  désolé  Chanoine  dans  sa  passion  offi- 
cielle et  déclarée  pour  la  belle  et  vertueuse  Vicom- 
tesse de  Ventadour. 

Passion  officielle  est  bien  le  terme  qui  convient 
à  ces  sortes  de  liaisons  célébrées  à  grand  renfort 
de  poésie,  s;ms  que,  pour  cela,  le  Troubadour  qui 
déclarait  à  tous  les  échos  se  mourir  d'amour,  son- 
geai a  rien  obtenir  de  sa  belle.  Peut-être  ne  fau- 
drait-il pas.  pourtant,  généraliser  à  outrance;  mais 
il  y  a  tout  lieu  de  supposer  que  la  brûlante  passion 
du  Prieur  de  Montaudon  resta  purement  plato- 
nique. Les  chansons  que  Pierre  de  Vie  consacre 
à  célébrer  son  amour  se  ressentent,  sans  doute,  du 
caractère  superficiel  de  ses  sentiments  et  ne  sortent 
pas  de  la  banalité  courante.  Notre  Troubadour 
n'est,  au  reste,  ni  un  idéaliste  ni  un  grand  amou- 
reux. Un  de  ses  biographes  observe  avec  raison  : 

—  «  Ses  chansons manquent  de  naturel  et  de 


LES  TROUBADOURS  CANTALIKNS  277 

<(  conviction il  avait  trop  de  bon  sens  pour  répé- 

<(  ter  ce  que  disaient  les  poètes  d'amour  de  son 

<<  époque.  Il  paya  son  tribut  à  l'amour,  à  la  beauté, 

<(  suivant  l'usage  des  Cours;  mais...  ses  armes  pré- 

«  férées,  qu'il  manie  de  main  de  maître,  sont  la 

«  raillerie  et  la  plaisanterie  et  ses  traits  sont  diri- 

«  gés  contre  le  plus  sacré  des  sentiments  chevale- 

«  resques  :  contre  les  femmes!  »  (1) 

Au  bout  de  quelques  années  de  vie  errante, 
notre  Prieur  pris  de  lassitude,  sans  doute,  de  scru- 
pules, peut-être,  ou,  encore,  admonesté  par  l'Abbé 
d'Aurillac,  réintégra  Montaudon  (2).  Il  vécut  un 
an  ou  deux,  nous  confesse-t-il  (3),  dans  la  solitude 
de  son  Monastère,  renonçant  à  toute  mondanité. 
Sa  retraite  était  si  absolue  que  ses  anciens  amis, 
ses  bienfaiteurs  l'oubliaient,  le  croyant  entière- 
ment perdu  pour  eux.  Ce  beau  zèle  cénobitique  fut 
de  courte  durée;  il  lui  prouva  seulement  qu'il 
n'était,  décidément,  pas  fait  pour  le  cloître  et  que 
le  désir  se  réveillait  en  lui,  plus  irrésistible  que 
jamais,   de  retourner   à  la   Cour   des   Grands,   de 


(i)  Philippson,  loc.  cit. 

(2)  Il  le  raconte  dans  sa  chanson  XII,  vers  31-32. 

(3)  Chanson  XII,  vers   10. 


278  LES    TROUBADOURS    OANTALÏENS 

reprendre  sa  belle  vie  nomade.  C'était  en  1193, 
peut-on  affirmer,  grâce  à  la  chanson  XII  où  il 
annonce  sa  résolution.  Ce  poème  porte,  en  effet, 
daic  certaine  puisqu'on  voit  qu'il  fut  composé 
pendant  la  captivité  de  Kichard-Cœur-de-Lion  et 
que  L'auteur,  mentionnant  Philippe- Auguste,  sous 
le  nom  de  Randon,  exprime  la  crainte  que  Saint- 
Jean  d'Acre  ne  soii  repris  par  les  Sarrazins  en 
L'absence  du  roi  Anglais  et  ne  prive  ainsi  les  Croi- 
ses d'une  importante  place  de  guerre. 

Notre  poète,  saturé  de  vie  conventuelle,  sentit  la 
nécessité  de  rompre  avec  les  obligations,  si  béiii- 
gnes  fussent-elles,  que  lui  imposait  son  Priorat.  Il 
s'en  revint  à  Aurillae  trouver  le  seigneur  Abbé.  Lui 
rendant  un  compte  détaillé  de  sa  gestion,  il  lui 
u  101  nia  les  accroissements  considérables  réalisés, 
grâce  à  lui,  à  Montaudon,  sous  son  Priorat,  prouva 
à  son  chef  que  s'il  était  un  piètre  moine  il  fallait 
le  tenir,  en  revanche,  pour  un  administrateur  émé- 
rite.  En  récompense  des  brillants  résultats  obtenus, 
il  sollicitait  la  faveur  d'être  déchargé  d'un  béné- 
fice que  tant  d'autres  convoitaient  et  la  permission 
de  courir  le  monde.  C'était,  en  d'autres  termes,  sa 
sécularisation  qu'il  réclamait.  L'Abbé  d' Aurillae  la 


LES    TROUBADOURS    CANTALIËNS  279 

lui  accorda  et,  le  relevant  des  obligations  bénédic- 
tines, le  dispensant  de  l'observance  des  prescrip- 
tions monacales  lui  permit  de  mener  désormais  la 
vie  mondaine  pour  Laquelle  il  avait  beaucoup  plus 
de  vocation  que  pour  l'existence  conventuelle.  De 
cette  décision  Abbatiale  on  peut  conclure  avec 
quasi-certitude  que  Pierre  de  Vie  n'était  pas  prêtre, 
n'avait  même  reçu  ni  les  ordres  majeurs,  ni  même, 
probablement,  les  ordres  mineurs,  mais  simple- 
ment la  tonsure  et  l'habit.  En  un  temps  où  les 
abbés  laïques  pullulaient,  il  n'était  nul  besoin 
d'être  engagé  dans  les  ordres  pour  être  fort  canoni- 
quement  nommé  à  un  Prieuré. 

«  E  tornet  s'en  ad  Orlhac  al  sieu  Abat,  nous  dit 
«  Uc  de  Saint-Cirq,  monstran  lo  melhuramen  qu'el 
«  avia  fach  al  Priorat  de  Montaudon  e  preguet  li 
<(  queill  des  gracia  ques  degues  régir  al  sen  del 
«  rei  N'Anfos  d'Aragon  e  l'Abat  laill  det.   » 

((  Puis  il  revint  à  Aurillac,  auprès  de  son  Abbé, 
«  lui  montrant  les  améliorations  qu'il  avait  réali- 
«  sées  au  Prieuré  de  Montaudon  et  il  lui  demanda 
<(  l'autorisation  de  pouvoir  régler  sa  vie  d'après 
«  les  volontés  du  roi  Alphonse  d'Aragon.  L'Abbé 
((  la  lui  accorda.  » 


L'><>  LES     "TROUBADOURS    CANTAL1KNS 

Son  meilleur  protecteur,  Richard-Cœur-de-Lion, 
était  en  captivité;  Pierre  de  Vie  s'était  tourné  vers 
le  «  bon  roi  Alphonse  »  qui  l'avait  déjà  traité  avec 
une  spéciale  bonté  et  convié  à  faire  partie  de  la 
poétique  pléiade  qui  entourait  le  monarque  Ara- 
gonnais. 

Quiconque  taquinait  la  Muse,  s'était  essayé  dans 
Tari  de  bien  dire,  s'affirmait  adepte  du  «  Gay-Sça- 
roir  -),  étail  assuré  de  trouver  bon  accueil  à  la  Cour 
d'Aragon,  Justifiant  par  ses  largesses  envers  les 
poètes  le  titre  de  Mécène  de  son  temps  que  lui  pro- 
diguaient les  Troubadours,  Alphonse  II  prétendait 
adorner  sa  couronne  royale  des  lauriers  poétiques, 
plus  lier  de  voir  une  de  ses  «  cniizoïis  »,  un  de  ses 
<(  .simiih's  n  applaudi  par  un  aéropage  de  Trou- 
badours que  de  srs  éclatants  succès  militaires  sur 
le  Comte  d<-  Toulouse  (1 1.  Esprit  délicat,  amoureux 
du  beau,  auteur  des  poésies  qui  lui  auraient  valu, 


(i)  Né  en  1152,  de  Raymond-Bérenger  IV,  Comte  de  Barce- 
lone et  roi  d'Aragon,  par  son  mariage  avec  Pétronille  d'Aragon, 
héritière  de  ce  royaume,  Alphonse  II  avait  succédé,  à  peine  âgé 
•de  dix  ans,  en  1162,  à  son  père,  sur  le  trône  d'Aragon  et  au 
Comté  de  Barcelone.  En  1167,  il  chasse  le  Comte  de  Toulouse  de 
la  Provence,  dont  ce  prince  s'était  emparé,  à  la  mort  du  Comte 
Raymond-Bérenger-le-Jeune,  cousin  d'Alphonse  II,  et  la  donne  à 
son  frère  cadet,  Pierre-Raymond-Bérenger. 


LES  TROUBADOURS  CAKTALIEXS  281 

même  s'il  eût  été  un  simple  mortel,  un  rang  bril- 
lant parmi  les  Troubadours,  le  roi  d'Aragon  s'appli- 
quait à  attirer  auprès  de  lui  les  poètes.  Contes, 
chansons  et  sirventés  du  joyeux  Prieur  de  Montau- 
don  lui  avaient  plu,  sans  doute,  et  il  était  bien  aise 
d'entendre,  après  les  belliqueuses  strophes  de  tel 
de  ses  commensaux  attitrés,  les  gais  refrains  d'une 
Muse  anacréontique.  Mais  il  avait  de  particulières 
raisons  de  se  montrer  spécialement  bienveillant  à 
Pierre  de  Vie  qui  était  son  féal  et  presque  son  sujet, 
circonstance  que  les  biographes  du  Prieur  de  Mon- 
taudon  paraissent  avoir  ignorée.  Alphonse  II  était, 
en  effet,  le  petit-fils  de  Douce  de  Milhau-Carlat- 
Provence  qui  avait  apporté,  en  1111,  à  son  mari 
Raymond-Bérenger-le-Grand,  Comte  de  Barcelone, 
les  Vicomtes  de  Cariât,  Milhau,  Gévaudan,  Lodève 
qu'elle  tenait  de  son  père  Gilbert  de  Milhau-Carlat, 
dernier  mâle  de  sa  race,  et  le  Comté  d'Arles  et 
Provence  qui  lui  provenait  du  chef  de  sa  mère 
Gerberge  d'Arles-Provence,  héritière  de  ce  véritable 


Marié  à  Mafalde,  fille  d'Alphonse  Ier,  roi  de  Portugal,  il  n'a- 
vait pas  eu  d'enfants  de  cette  union,  se  remaria  à  Sancha,  fille 
d'Alphonse  VIII,  roi  de  Castille,  dont  il  laissa  trois  fils  et  quatre 
filles  quand  il  mourut  en  1196. 


282  LES     rROUBADOURS    OANTALIENS 

royaume  il).  Si  Alphonse  II  avait  cédé  en  1167 
tous  ses  droits  effectifs  sur  Cariât  à  Hugues  II, 
Comte  de  Rodez,  déjà  possesseur  du  domaine  réel 
«l'une  partie  de  la  Vicomte  Carladézienne,  il  avait 
formellement  stipulé  par  cet  acte  la  suzeraineté 
suprême  de  la  Couronne  d'Aragon  sur  rentière 
Vicomte  de  Cariât,  On  voit  donc  que,  non  seule- 
ment dans  les  siècles  précédents  et  depuis  l'origine 
de  la  féodalité,  les  sires  de  Vie  avaient  été  les  vas- 
saux des  ancêtres  maternels  du  roi  d'Aragon,  mais 
•  pie  Pierre  de  Vie  lui-même,  si  son  froc  ne  l'eut 
affranchi  du  devoir  militaire,  aurait  pu  être  obligé 
par  le  devoir  féodal  à  répondre,  sous  la  bannière  du 
Comte  de  Rodez,  Vicomte  de  Cariât,  à  l'appel 
d'Alphonse   II.   Le  lien   féodal,   si  fort  encore  au 


(i)  La  primitive  Maison  de  Cariât,  qu'on  disait  d'origine  Gallo- 
Romaine,  s'était  éteinte  dans  les  Vicomtes  de  Milhau  qui  n'en 
étaient  peut-être  qu'un  rameau.  Gilbert,  Vicomte  de  Cariât, 
Milhau,  Lodève  et  Gévaudan  fut  marié  par  son  oncle,  le  Cardinal 
de  Cariât,  Abbé  de  Saint-Victor  de  Marseille  et  Archevêque  de 
Narbonne,  à  Gerberge,  héritière  du  Comté  d'Arles  et  Provence, 
véritable  royaume  qui  s'étendait  de  Tarascon  à  Nice.  Maîtres 
du  Centre  et  du  Sud-Est  de  la  Gaule,  ces  époux  n'eurent  que  deux 
filles:  Douce  qui  apporta  en  mi,  la  presque  totalité  de  ces  biens 
à  son  mari  Raymond-Bérenger-le-Grand,  Comte  de  Barcelone  et 
Etiennette,  mariée  au  sire  des  Baux,  qui  présida,  dans  son  fa- 
meux château  des  Baux,  près  d'Arles,  tant  de  Cours  d'Amour  et 
fut,  pendant  le  XIIe  siècle,  la  grande  protectrice  des  Troubadours. 


LES  TKOUBADOURS  CANTALIENS  283 

douzième  siècle,  l'évocation  de  la  vassalité  des 
ancêtres  de  Pierre  de  Vie  vis-à-vis  des  Vicomtes 
de  Cariât  dont  il  était  l'héritier,  prédisposèrent, 
sans  doute,  le  royal  poète  Aragon ais  à  faire  spé- 
ciales largesses  à  son  joyeux  confrère  Carladézien. 

Ce  n'est  pas  sans  motifs  personnels  que  notre 
Troubadour  range,  dans  un  de  ses  meilleurs  sir- 
ventés,  au  nombre  de  ceux  qu'il  a  en  particulière 
estime,  les  grands  seigneurs  généreux  qui  foat 
larges  présents  aux  poètes  et  qu'il  affiche,  en 
revanche,  le  plus  profond  mépris  pour  les  petits 
présents  et  les  cadeaux  sans  valeur.  Si  Alphonse  II 
l'avait  comblé  de  bienfaits,  un  prince  Auvergnat 
devait  se  montrer  tout  aussi  généreux  envers  lui. 

Robert  Ie1,  Dauphin  d'Auvergne,  luttait  de  géné- 
rosité et  de  magnificence,  à  l'égard  des  Troubadours, 
avec  le  roi  d'Aragon.  Jeune,  généreux,  enthousiaste, 
auteur  de  poésies  d'un  mérite  réel,  «  le  gentil  Dau- 
phin »  était  fort  apprécié  des  Troubadours,  non 
seulement  à  cause  de  ses  générosités,  mais  aussi 
comme  juge  des  tournois  poétiques  où  son  opinion 
faisait  autorité.  Réduit  à  un  assez  maigre  domaine 
par  la  spoliation  dont  sa  race  avait  été  victime,  ne 
possédant  plus  que  le  Dauphiné  d'Auvergne  et  le 


LES4ENNUIS»  DU      MOINE      DE      MONTAUDON 

Ti'dnscnpt/.on     lie.    Jean  Beck 


Très  vif 


add    mCn     nuit'SI      J°   ~  se      &-**;        le  vil  lan  -ga  -  ge 


Jj-iJtI  JTTrr-rrr^T | 

dun     beau    si-re,  Et  son pro -cham    qui    veut    dé  -- Lrui'-re 


i  J  J  J  i  r  r  i  Jaj  i  j  j  t  1 1'  j  1 7^ 


Ifinnuie.et     le      che  —  val      qui      ti  -  re         Et    m'en- nui -e, 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  285 


placé  sur  un  perchoir  au  milieu  du  champ  clos 
était  le  prix  du  tournoi.  Le  vainqueur  en  faisait 
hommage  à  la  dame  pour  la  beauté  de  laquelle  il 
venait  de  combattre,  heureux  de  prouver  ainsi  sa 
courtoisie  et  sa  valeur  car,  disait-on  :  «  Que  celui 
«  qui  ne  sait  se  décider  au  moment  opportun,  ne 
«  se  hasarde  pas  à  prendre  l'épervier  à  la  cour 
«  du  Puy  ».  La  a  Chanson  de  la  croisade  contre 
les  Albigeois  »  rend  témoignage  combien  ce  dicton 
était  alors  répandu  :  «  Joris,  sa  ditz  lo  Coms,  non 
((  detz  espaventer.  Qui  non  sap  cosselh  prendre 
«  Fora  que  Ta  mestier  ja  à  la  Cort  del  Poï  no 
«  prenga  Fesparvier  »  (1). 

«  Jori,  dit  le  Comte,  ne  m'épouvantez  pas.  Que 
«  celui  qui  ne  sait  se  décider  au  moment  critique 
((  ne  se  hasarde  pas  à  prendre  l'épervier  à  la  Cour 
«  du  Puy.  » 

Nous  savons  encore  par  la  soixante-quatrième  des 
«  Cento  Novelle  antiche  »  (2)  que  :  «  Qui  se  sen- 
((  tait  riche  de  biens  et  de  cœur  prenait  l'épervier 


(i)  La  Chanson  de  la  Croisade  contre  les  Albigeois,  publiée 
par  Paul  Meyer,  2  vol.  in-8,  Paris  1875-1879,  T.  II,  P.  399. 

(2)  Recueil  de  Nouvelles  d'un  anonyme  Italien.  Cf.  Sabatier  : 
Le  Moine  de  Montaudon,  Nîmes,  1879. 


-     TB01  BADOUBS    CANTALIENS 

«  sur  le  poing  e1  avait,  par  la  suite,  à  faire  les  frais 
«  de  la  Cour  tenue  cette  année  ».  La  même  chro- 
nique nous  renseigne  sur  la  cour  d'amour  et  les 
joutes  poétiques  qui  succédaient  aux  passes 
d'armes.  Le  <•  seigneur  >>  était  assisté  de  quatre 
n  approvatori  »>  qui  examinaient  les  chansons  que 
les  concurrents  leur  soumettaient,  signalant  les 
bonnes,  rendanl  les  autres  à  leurs  auteurs  pour  être 
corrigées 

Une  anecdote  authentique  montre  quelle  célébrité 
avail  acquise  cet ie  o  Cour  du  Puy  »,  l'affluence  de 
poètes  et  de  Beigneurs  qui  y  accourait,  en  même 
temps  qu'elle  dépeinl  la  mentalité  de  cette  société 
féodale  du  XIIe  siècle. 

«    i  m   chevalier  troubadour,  Richard  de  Barbe- 

(i  zieu,  avait  perdn   les  bonnes  grâces  de  sa  dame 

«  par   suite   d'une   indiscrétion.   En  vain   il   avait 

«  sollicité  son   pardon,    a   Je  ne  lui  pardonnerai, 

«  avait-elle   répondu,   qu'autant  que   cent   barons, 

«  cent  chevaliers,  cent  dames,  cent  demoiselles  me 

«  crieront  à  la  fois  merci,  sans  savoir  à  qui  leur 

«  prière  s'adresse  ».  Le  chevalier  réfléchit  que  le 

«  temps  approchait  des  fêtes  de  la   Cour  du  Pur. 

«  Il  se  dit  que  sa  dame  y  viendrait.   Il  composa 


LES    T&0UBAD01  BS     CAKTALIENS  -s'-' 


l'inspiration  poétique,  était  an  programme  des  plus 

conformes  à  ses  goûts.  Aussi  mit-il  tous  ses  soins  à 
le  réaliser  de  sou  mieux.  A  le  voir  vivre  la  vie  des 
cours,  personne  ne  se  serait  souvenu  que  Pierre  de 
Vie  avait  porté  le  froc,  si  sa  religieuse  obstination 
à  conserver  la  sainte  livrée  d'un  état  dont  il  ne 
pratiquait  aucune  des  obligations,  n'avait  rappelé 
à  chacun  que  le  plus  «  rabelaisien  »  des  Trouba- 
dours était  d'Eglise  (1). 

Sa  joie  d'être  délivré  du  joug  Monastique,  son 
humeur  vagabonde  durent  lui  faire  prendre  par  le 
plus  long,  fractionner  son  voyage  en  diverses 
étapes,  pour  se  rendre  en  Catalogue  auprès  de  son 
royal  protecteur.  Il  arriva,  sans  doute,  à  la  Cour 
d'Aragon  en  fin  1193  ou  dans  le  courant  de  1191, 
paraît  y  avoir  séjourné,  au  moins,  jusqu'à  la  mort 
d'Alphonse  II  survenue  en  1196. 

Ainsi  privé  brusquement  du  protecteur  qui  assu- 


(i)  Qu'on  ne  croit  pas  que  le  Prieur  de  Montaudon  était  un 
type  unique  et  que  son  froc  fit  scandale  dans  les  sociétés  fort 
libres  où  il  le  compromettait  !  Daude  de  Prades,  Chanoine  de 
Maguelone  (Montpellier)  alla  autrement  loin  !  «  Au  point  de  vue 
«  profane,  très  profane  même,  la  palme  appartient  à  Daude  qui 
«  peut  compter  au  nombre  des  ancêtres  les  plus  immédiats  de 
«  Rabelais  ».  Anglade,  P.  29. 


■290  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

rail  sa  vie,  notre  poète  se  mit  en  quête  de  trouver 
qui  se  constituât  sa  Providence!  Découvrir  un 
autre  .Mécène  aussi  grandiose  que  le  petit-fils  de 
Douer  de  Cariai  < ] u i  assuma,  à  lui  seul,  cette 
charge,  lui  fut  peut-être  impossible  ou  bien  son 
humeur  vagabonde  lui  lit-elle  préférer  s'adresser 
successivement  à  plusieurs  et  courir  le  inonde?  Son 
biographe  médiéval   nous  dit  laconiquement  : 

<<  E  pois,  e]  se  parti  d'aquî  e  s'en  anet  en  Espain- 
<<  gna  e  l'o  li  faitz  grans  honors  e  grands  plasers 
<(  per  totz  les  reis  e  per  totz  les  barons  els  valens 
<(  homes  d'Espaingna.    » 

((  Il  partit  de  là  (la  cour  d'Aragon)  et  alla  en 
«  Espagne  on  il  fut  comblé  d'honneurs  et  de  gra- 
<(  cieusetés  par  tous  les  rois  et  tous  les  barons  ainsi 
«  que  par  les  grands  d'Espagne.  » 

Il  faut  entendre,  sans  doute,  que  ses  randonnées 
en  diverses  Cours,  auprès  de  plusieurs  rois  et  de 
quantité  de  riches  seigneurs,  lui  firent  parcourir  la 
partie  de  la  péninsule  Ibérique  déjà  reconquise  sur 
le  Maure  à  la  lin  du  XIIe  siècle.  Mais  il  ne  serait 
pas  impossible  que  son  humeur  aventureuse  l'eut 
conduit  en  territoire  islamique.  Le  même  problème 
>e  pose,  pour  son  illustre  compatriote  Gerbert  qui 


LES    TBOUBADOUBS    OANTALLENS  291 

alla  peut-être  à  Cordoue  et  à  Séville  apprendre  des 
savants  Arabes  les  mathématiques,  l'algèbre,  l'astro- 
nomie, la  médecine  où  ils  étaient  passés  maîtres  (1). 
Il  est  aujourd'hui  pleinement  démontré  que  si 
fantaisie  lui  en  prit,  il  put  le  faire  sans  le  moindre 
risque  pour  sa  vie.  ni  pour  sa  foi  catholique,  sans 
avoir  même  à  quitter  son  froc  bénédictin  qu'il  se 
fit  une  gloire  de  ne  jamais  dépouiller  (2). 


(i)  Les  Arabes  et  les  Juifs  avaient  seuls,  au  Moyen-Age,  quel- 
ques notions  sérieuses  de  Médecine.  Le  roi  Saint  Louis,  dont  les 
entrailles,  fort  mauvaises,  s'irritaient  aussitôt  qu'il  était  en  pays 
chauds,  était  soigné  par  le  Médecin  Arabe  du  Sultan  d'Egypte, 
qui  le  sauva  de  la  dysenterie  qui  décimait  l'armée  Chrétienne. 
Malgré  les  prohibitions  de  l'Eglise,  les  Croisés  ne  voulaient  que 
des  Médecins  Arabes. 

(2)  «  Portan  tota  via  les  draps  Mongils  »  dit  le  Chroniqueur 
anonyme  du  XIIIe  siècle. 

Au  Xe,  Jean  de  Vendières,  Abbé  de  Gorzes,  en  Lorraine,  Am- 
bassadeur de  l'Empereur  Othon-le-Grand  auprès  d'Abdérame, 
Kalife  de  Cordoue,  se  refusa  à  quitter  son  froc  Bénédictin  à  la 
Cour  du  souverain  Arabe.  Celui-ci  avait  envoj'é,  en  955,  à  l'Em- 
pereur Germanique  une  ambassade  composée  d'un  Evêque  Catho- 
lique accompagné  de  nombreux  Clercs.  En  905,  Alonzo,  roi  des 
Asturies  donnait  pour  précepteur  à  son  fils  Ordono,  un  savant 
Arabe.  Les  traités  d'alliance  étaient  fréquents  entre  les  rois 
Chrétiens  du  Nord  de  la  Péninsule  et  les  Emirs  Sarrazins.  A  plu- 
sieurs reprises  on  vit  des  troupes  Chrétiennes  combattre  dans  les 
rangs  des  armées  Musulmanes  et  le  Wali  (Gouverneur)  de  Sar- 
ragosse  prêter  main-forte  au  Comte  de  Barcelone  contre  ses 
voisins  Chrétiens.  (Rossceuw.  Saint  Hilaire,  T.  III,  P.  416.  San- 
doval,  P.  88  et  les  Chron.  Espagnoles). 


202  LES    TROUBADOURS    <   WI'A 


Le  sort  des  chrétiens  d'Espagne  sous  la  domina- 
tion sarrazine  était  tout  autre,  en  effet,  que  certains 
historiens  nous  le  présentent  Fort  tolérants,  se 
contentant  d'un  impôt  modique,  les  Maures  vain- 
queurs laissaient  tonte  Liberté  religieuse  à  leurs 
sujets  catholiques.  La  hiérarchie  sacrée  se  recrutait 
en  liberté,  Les  évoques  espagnols  tenaient  des  assem- 
blées autant  qu'ils  le  voulaient  ainsi  qu'en  témoi- 
gnent irrécusablement  les  actes  des  nombreux 
conciles  de  Tolède  et  de  Cordoue.  Cette  ville,  capi- 
i.  le  du  Kalifat,  possédai*  un  grand  nombre 
d'églises  catholiques  dont  plusieurs  étaient  des 
édifices  d'une  richesse  inouïe.  Les  monastères  étaient 
nombreux  et  fort  prospères.  Les  kalifes  allaient 
jusqu!à  prendre  leurs  ambassadeurs  parmi  les 
i  vèques  et  les  moines  catholiques,  à  s'entourer  de 

rviteurs  chrétiens.  Le  secrétaire  particulier  du 
■  rand  kalife  Abdérame,  Récémond,  était  chrétien 
et  la  sultane  Lobna  qui  exerça  sur  le  fameux  kalife 
Al  Hakem  II  une  influence  omnipotente,  qu'il 
consultait  sur  toutes  les  agaires  de  l'Etat,  appar- 
tenait au  catholicisme  (1). 


Ci)   Cf.  Rosscemv.  Saint  Hilairc:  Hist.  d'Espagne,  T.  III,  pas- 
sim. 
Une  vie,  actuellement  sons  presse,  de   Gerbert,  qui  passa  plu- 


LES    TROUBADOUBS    CANXALXENB  293 

Ou  serait  tenté  de  supposer  uue  incursion  de 
Pierre  de  Yic  en  terre  Islamique  en  raison  des 
contes  et  des  nouvelles  qu'il  composa.  Aucune  de 
ces  œuvres  ne  nous  est  parvenue;  mais  on  sait 
qu'elles  eurent  un  grand  succès,  contribuèrent 
grandement  à  la  réputation  littéraire  du  prieur. 
Or,  le  conte  est  une  production  très  exclusive  du 
génie  arabe  et  dont  la  paternité  lui  appartient  sans 
conteste. 

Les  Hispano-Arabes  semblent  bien  avoir  abordé 
les  premiers  ce  genre  spécial  où  se  complaît  leur 
fertile  imagination  et  qui  engendrera,  plus  tard, 
chez  nous,  les  nombreux  fabliaux  et  les  Soties  où 
s'exercera  la  verve  de  nos  pères.  Le  conteur  arabe 
traduit  daus  sou  œuvre  imagina tive  toutes  les 
aspirations  de  ce  peuple  ardent  et  sensuel.  L'amour 
et  l'enthousiasme  guerrier  en  sont  les  thèmes  exclu- 
sifs; à  les  célébrer,  il  s'enivre  comme  d'un  trou- 


sieurs  années  de  sa  jeunesse  en  Espagne,  une  étude,  en  cours  de 
publication  à  Barcelone,  sur  Douce  de  Cariât,  Comtesse  de  Bar- 
celone, nous  a  obligé  à  rechercher  spécialement  la  situation  des 
Chrétiens  Espagnols  sous  la  domination  Arabe,  du  IXe  ait  XIIIe 
siècle.  La  situation  des  Catholiques  sujets  du  Kalife  de  Cordoue 
était  indiscutablement  préférable  à  celle  de  leurs  coreligionnaires 
Français,  Portugais,  etc.,  du  XXe  siècle  ! 


294  LES    TROUBADOURS    CANTÀLIEXS 

blant  parfum,  laisse  son  âme  voluptueuse,  sa  sensi- 
tive  imagination  flotter  dans  les  rêves  d'un  sensua- 
lisme effréné.  Ce  qui  nous  reste  de  l'œuvre  de  Pierre 
de  Vie  porte  à  croire  que  ce  genre  dut  le  séduire  et 
que  sa  puissance  créatrice,  sa  propension  à  une  sen- 
sualité  extrême  le  poussèrent  à  lutter  de  hardiesse 
licencieuse  avec  ses  émules  Sarrazins. 

On  |  k-u t  dire  de  notre  plus  ancien  poète  Gantalien 
qu'il  était  un  moine  fantaisiste,  mais  on  ne  saurait 
lui  appliquer  l'épithète  de  «  mauvais  diable  », 
puisque  chacun  sait  que  «  lorsque  le  diable  devint 
vieux,  il  se  fit  ermite  »  ! 

Or,  quand  vint  l'âge  pour  Pierre  de  Vie,  lorsqu'il 
fut  lassé  de  sa  vie  errante,  il  éprouva  enfin  le  désir 
d'une  existence  plus  stable,  le  besoin  de  sociabilité 
persista  chez  lui;  et,  bien  loin  de  rechercher  la  soli- 
tude, il  souhaita  reprendre  cette  vie  conventuelle  du 
monastère  de  Saint-Géraud  et  du  prieuré  de  Mon- 
taudon  qu'il  avait  délaissée  pour  les  mondanités  des 
Cours.  L'abbaye  d'Aurillac  possédait  eu  Cerdagne, 
sur  le  versant  aujourd'hui  français  des  Pyrénées, 
l'important  prieuré  de  Villefranche-de-Conflent, 
«cette  antique  capitale  du  a  Pays  de  Confient  »  bâtie 


LES  TKOUBADOURS  CANTALIENS  295 

au  confluent  du  Tet  et  du  torrent  de  Fillols  (1).  Le 
prieuré  en  avait  été  fondé  et  largement  rente  en 
1095,  par  Guillaume-Raymond  qui  avait  édifié  la 
belle  église  romane  encore  debout  de  nos  jours.  La 
pieuse  libéralité  du  seigneur  pyrénéen,  patron  de 
cette  église,  venu  peut-être,  comme  Borel,  comte  de 
Barcelone,  vers  962,  en  pèlerinage  au  tombeau  de 
saint  Géraud,  avait  fait  entrer  ce  bénéfice  Cerda- 
gnais  dans  le  patrimoine  de  l'abbaye  d'Aurillac. 
Pierre  de  Vie,  prieur  démissionnaire  de  Montaudon, 
qui  n'avait  jamais  cessé  d'appartenir,  au  moins 
théoriquement,  au  monastère  d'Aurillac  dont  il 
avait  toujours  porté  l'habit,  sollicita  de  l'abbé 
collation  de  ce  bénéfice  qui  lui  fut  accordée  : 

«  E  a  net  s'en  à  un  priorat  en  Espaigna  que  a 
«  nom  Yillafranca,  qu'es  de  l'Abaia  d'Orlhac;  e 
«  l'Abas  l'oill  donet.  » 

«  Et  il  se  retira  dans  un  prieuré  en  Espagne. 


(i)  Aujourd'hui  commune  du  cant.  et  de  l'arr.  de  Prades  (Pyré- 
nées-Orientales). Barthélémy  :  Etude  sur  les  Etablissements 
Monastiques  du  Roussillon,  1857,  P.  32.  Le  Prieuré  Bénédictin  de 
Saint-Pierre-de-Belloc,  à  Villefranche  en  Roussillon,  paraît  avoir 
été  cédé  ultérieurement  par  l'Abbaye  d'Aurillac  à  celle  de  Saint- 
Martin-clu-Canigou.  le  fameux  Monastère  Pyrénéen,  récemment 
relevé  de  ses  ruines  par  Mgr  de  Carsalade  du  Pont,  Evêque  de 
Perpignan. 


896  1 .1  9     TB01  BADOl  RS    c  A.VI'ALIENS 

«  nommé  Villefranche,  dépendant  de  l'abbaye  d'An- 
H  rillac.  L'abbé  Le  lui  donna.  » 

I>t'  cette  époqne  de  sa  vie  date,  sans  doute,  un 
de  ses  plus  intéressants  poèmes  dont  un  fragment 
seul  nous  esl  paj  verni.  L'honneur  revient  a  M.  Fabre 
d'en  avoir  identifié  les  personnages  et  fait  ressortir 
l'importance,  caractéristique  de  la  tournure  d'esprit 
de  notre  poète  1 1  i. 

Cette  «  cobla  »,  qui  n'es!  pas  «  esparsa  »  comme 
l'a  cru  Philippson,  mais  plutôt  un  fragment  de 
chanson,  a  été  écrite  ou  L212  ou  1213,  prouve 
C.  Fabre  donl  nous  allons  résumer  la  démonstra- 
tion : 

I..'  Prince  auquel  Pierre  de  Vie  adresse  sa 
«  cobla  »  n'est  pas  Frédéric  TI,  mais  l'Empereur 
oïlion  IV  (119S-1218),  lequel  triomphe  partout 
après  1208  et  mérite  ainsi  les  éloges  que  lui  adresse 
le  Prieur  de  Villefranche.  Il  se  fait  couronner  à 
Saint-Pierre  de  Rome  le  4  octobre  1209,  reçoit  les 
hommages  de  l'Italie  et  de  la  Provence,  du  Dau- 
phiné,  du  Comte  de  Toulouse,  du  roi  de  Castille.  Le 


(i)  C.    Fabre     :    «    Le    Moine    de    Montaudon    et    l'Empereur 
Othon  IV  ».  Annales  du  Midi,  année   1908. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  297 


Pape  rêve  de  mettre  l'Empereur  à  la  tête  d'une  nou- 
velle Croisade  et  les  Troubadours  font  écho  enthou- 
siaste à  ce  projet.  Notre  poète  connaissait  de  longue 
date  Othon  qui,  neveu  par  sa  mère,  MatMlde  d'An- 
gleterre, de  Eichard-Cœur-de-Lion,  avait  passé  sa 
jeunesse  en  Aquitaine  auprès  de  son  oncle  avec  qui  le 
Prieur  était  en  véritable  intimité  (1).  Il  n'est  pas 
surprenant  qu'il  adresse  ses  compliments  au  neveu 
de  son  royal  protecteur,  le  félicite  de  son  élection 
à  l'Empire  et  de  ses  succès.  Il  est  également  évident 
que  la  «  cobla  »  est  antérieure  au  27  juillet  1214 
date  de  la  bataille  de  Bouvines  où  sombrera  la  for- 
tune d'Othon  ;  elle  se  place  donc  entre  1212  et  1213. 
Cette  date  justifie  également  ce  que  dit  la  «  cobla  » 
du   roi   d'Angleterre.    «   Jean-sans-Terre,   explique 
«  Fabre,   a   triomphé   du   Clergé   d'Angleterre   en 
«  1209  et  1210,  mais  le  Pape  ne  le  laisse  pas  tran- 
«  quille  et  le  dépose  en  1212  comme  il  avait  déposé, 
«  un  an  auparavant,  Othon  lui-même.  C'est  donc 
«  à  ce  moment  suprême  de  la  lutte  que  Pierre  de 
((  Vie,  très  indépendant  d'esprit,  comme  on  le  voit, 


(i)  La  «  cobla  »  V  (Philippson,   P.  37-39)   atteste  la  bienveil- 
lance du   roi  Richard  pour  notre  Troubadour. 


298  LES     TR0L15AD0URS    OANTALIENS 

«  félicite  son  ancien  ami  Othon  de  gouverner  contre 
<<  les  conseils  de  ses  «  Baillos  »  et  des  «  Servenz  » 
«  et  de  soutenir  énergiquement  le  roi  d'Angleterre. 
«  .Mais  il  est  évident  que  la  «  cobla  »  a  dû  être 
«  précédée  ou  suivie  de  l'exposé  de  la  situation 
(«  politique  et  c'est  pour  cela  surtout  que  je  crois  à 
«  la  composition  (l'une  «  lai-sou  »  (1). 

Comme  Gerbert,  son  prédécesseur  au  cloître  de 
l'Abbaye  d'Aurillac,  notre  Prieur  nous  apparaît 
déférent  du  pouvoir  dogmatique  du  Saint-Siège, 
mais  sans  épouser  la  politique  du  Pape  contre 
l'Empereur  et  les  Rois. 

«Mie/,  notre  Troubadour,  les  rêveries  poétiques, 
les  facultés  Lmaginatives,  ne  faisaient  pas  tort  aux 
qualités  administratives  et  n'oblitéraient  pas  ses 
instincts  Auvergnats  d'ordre,  d'économie,  de  bonne 
gestion  des  intérêts  matériels  qui  lui  étaient  confiés. 
A  Yillefranche-de-Conflent  comme  à  Montaudon,  il 
se  montra  administrateur  hors  pair  jusqu'à  son 
dernier  jour  : 

«  E  el  lo  crée  l'enrequi,  el  meilloret,  e  lai  el 
«  mori  e  definet.  » 


(i)  C.  Fabre,  loc.  cit. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  299 

((  Il  l'augmenta,  l'enrichit,  l'améliora  et  y  ter- 
ce  mina  ses  jours  »  (1). 

Ses  cendres  reposent  sous  les  voûtes  romanes  de 
la  vieille  église  Pyrénéenne  sans  qu'aucun  monu- 
ment, aucune  inscription  rappelle,  pas  plus  sur  sa 
tombe  qu'au  lieu  de  son  berceau,  le  nom  du  premier 
et  du  plus  célèbre  des  Troubadours  Cantaliens. 

A  lire  ce  qui  reste  de  ses  œuvres,  on  est  pris  de 
sympathie  pour  ce  «  joyeux  drille  »  qui  n'entend 
prendre  de  la  vie  que  les  roses  qu'il  peut  cueillir  au 
passage,  laissant  à  d'autres  les  austères  et  mys- 
tiques joies  de  se  déchirer  aux  épines.  L'indulgence 
naît  aussi  pour  ce  «  parfait  galant  homme  »  qui 
ne  paraît  avoir  commis,  de  sa  vie,  aucune  action 
basse  et  vile.  Sans  les  partager  toutes,  on  comprend 
ses  amours  et  ses  haines  qu'il  avoue  ingénuement. 
Il  aime  et  apprécie  grandement,  nous  dit-il  :  «  Les 
<(  cours  remplies  de  bonnes  gens,  l'homme  qui  a 
<(  honte  et  se  repent  de  ses  péchés,  la  joie,  la  bonne 
«  chère,  les  présents.  Rien  ne  lui  est  plus  agréable 
«  que  se  régaler  d'un  gros  saumon  à  l'heure  de 
«  Xones,  d'entretenir  sa  maîtresse  auprès  d'un  clair 


(i)  Vers  le  milieu  dii  XIIIe  siècle,  croit-on.  Cf.  Fauriel  :  Hist 
de  la  Litt.  Provençale,  T.  II. 


300  LES    TROUBADOURS    OANTALIENS 

et  ruisseau,  de  l'aire  la  joie  de  sa  mie,  de  lui  prodi- 

«  guer  les  baisers  et  plus  encore  si  possible.  Eu 

<■  revanche,  il  déteste,  a  en  fort  piètre  estime  :  les 

«  petits  présents,  les  jeunes  gens  bavards,  le  grand 

«  seigneur  qui  porte  longtemps  son  écu  sans  y  rece- 

«  \<>h-  le  moindre  coup,  le  prêtre  et  le  moine  barbus, 

«  le  mari  <|iii  aime  trop  sa  femme,  trop  d'eau  ou  peu 

((  de  vin  dans  son  verre,  les  critiques  du  jeu  de  dés 

■  et  ne  trouver  personne  qui  lui  prête  au  jeu  lors- 

<<  qu'il  csi  ;i  sce  et  qu'il  veut  continuer  la  partie.  Il 

«  englobe  dans  la  même  réprobation  et  tient  en  par- 

«  fait   mépris,  la  courtisane  pauvre  et  mal  vêtue. 

«  l'homme  qui  épouse  sa  concubine,  la  femme  qui 

«  s'abaisse  jusqu'à  prendre  son  valet  pour  amant.  » 

Qu'  on  ne  se  récrie  pas  sur  l'étrangeté  de  certaines 
préférences  du  Prieur  et  sur  la  trop  rude  franchise 
de  ses  aveux.  Nous  confessons  avoir  dû  les  mutiler, 
en  taire  toute  une  partie,  vraiment  par  trop  humo- 
ristique, suivant  en  cela  l'exemple  du  premier  histo- 
rien des  Troubadours,  l'abbé  Millot,  qui  écrivait  en 
ce  dix-huitième  siècle,  pourtant  peu  farouche  : 
((  Cette  énumération  dont  j'ai  omis  quelques  points 
«  obscènes  est  entremêlée  de  serments  par  Saint 
«  Martin,  Saint  Dalmas,  Saint  Sauveur,  Saint  Mar- 


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Voie  quieuchan-tes         de      leys       se    -    la  —  da 


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LES    TROUBADOURS    (  ANTALIENS  301 


((  cel,  Saint  Ouen,  Saint  Martial,  bien  d'autres 
<(  encore!  ))  (1) 

Il  convient  aussi  d'observer  que  les  chansons  des 
Troubadours  n'étaient  pas  laites  pour  être  décla- 
mées, mais  chantées.  La  musique  atténuait  singu- 
lièrement la  portée  de  certains  passages  et  la 
recherche  de  l'effet  à  obtenir  par  le  chanteur  devait 
influencer  le  poète,  le  pousser  à  forcer  la  note  pour 
obtenir  l'effet  scénique. 

Combien,  parmi  nos  chansons  en  vogue  du  ving- 
tième siècle,  de  couplets  risqués,  Gaulois  même, 
sont  applaudis  à  l'audition  qui  font  protester  le 
lecteur!  Nous  avons  pu  retrouver  la  musique  an- 
cienne d'une  des  chansons  de  Pierre  de  Vie;  l'émi- 
nent  spécialiste  J.-B.  Beck,  qui  s'est  consacré  à  la 
reconstitution  de  la  musique  médiévale  et  dont  les 
travaux  font  autorité,  a  bien  voulu  transcrire  en 
musique  moderne  une  des  œuvres  de  notre  Trouba- 
dour. Nous  lui  exprimons  tous  nos  remerciements 
pour  sa  précieuse  collaboration  (2). 


(i)  Abbé  Millot,   (d'après  les  manuscrits  de  Lacurne  de  Saint- 
Palaye)  :  Hist.  Littér.  des  Troubadours,  3  vol.,  Paris  1774.  T.  III. 

(2)  J.-B.     Beck    a    exploré,    en    philologue,    les    bibliothèques 
d'Europe  pour  réunir  toutes  les  chansons  du  XIe  au  XIVe  siècle. 


302  LES    TROUBADOURS    OANTALIENS 

Grâce  à  un  écrivain  Italien  du  moyen  âge,  Fran- 
cesco  (la  Barberino  (1),  il  est  possible  de  présenter 
sous  un  jour  moins  défavorable  le  premier  des 
Troubadours  Cantaliens.  11  est  permis  d'affirmer 
qu'il  ne  fui  pas  un  «  fanfaron  de  vices  »,  comme 
porterait  à  le  croire  le  ton  licencieux  de  certaines 
(h-  ses  productions,  el  que  sous  les  «  vices  de 
forme  o  de  son  langage  moins  que  châtié,  dont  son 


Sa  thi'<ï  <le  Doctoral  :  «  Die  Melodien  der  Troubadours  »  à 
l'Université  de  Strasbourg,  ]<_>o8,  donne  l'exposé  de  sa  méthode 
scientifique,  la  démonstration  de  l'interprétation  rythmique 
laïc  i  et  la  transcription  de  plus  de  deux  cents  mélodies  des 
Troubadours.  Le  problème  qu'il  a  résolu  était  de  fixer  le  rythme 
et  la  mesure  musicale  que  la  notation  n'indique  pas  par  elle- 
même.  Son  récent  livre  «  La  Musique  des  Troubadours  »,  Paris 
1910,  donne  un  résumé  succinct  de  sa  doctrine  rythmique  avec 
un  choix  de  transcriptions  en  notation  moderne  de  nombre  de 
chansons   des   Troubadours. 

M.  Beck  a  eu  l'amabilité  de  distraire  de  la  précieuse  collection 
qu'il  a  formée  avec  un  goût  affiné,  le  portrait  de  Pierre  de 
Rogier  et  les  délicieux  petits  personnages  extraits  des  enlumi- 
nures des  divers  manuscrits  des  Troubadours,  nous  autoriser  à 
les  faire  reproduire.  Grâce  à  lui,  nous  avons  pu  entailler  cette 
étude  de  ces  curieux  échantillons  de  l'art  du  miniaturiste  au 
XIIe    siècle,   puisé-   aux   sources   les   plus    authentiques. 

(  1  |  Ant.  Thomas,  de  l'Institut,  a  fait  paraître  en  1883.  dans  la 
Biblioth.  des  Ecoles  Françaises  d'Athènes  et  de  Rome,  Fascicule 
35,  une  étude  des  plus  érudites  et  des  mieux  documentées  sur 
"  Francesco  de  Barberino  et  la  Littérature  Provençale  en  Italie, 
au  moyen  âgé  ".  qui  a  révélé  ces  passages  aujourd'hui  perdus  du 
Prieur  de  Montaudon. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS  303 

siècle  doit  surtout  être  rendu  responsable,  il  fut  un 
poète,  amoureux  du  beau,  appréciant  le  bon,  niais 
aussi  un  fort  honnête  homme  chez  qui  la  liberté 
d'expressions  n'étouffait  ni  l'élévation  de  la  pensée, 
ni  le  respect  de  la  morale  et  de  la  conscience. 

Barberino  cite,  en  effet,  de  lui  cette  pensée  qui 
ne  figure  pas  dans  le  recueil  de  ses  œuvres  aujour- 
d'hui connues  : 

—  «  Si  je  te  suis,  Amour,  c'est  pour  que  tu  me 
«  sois  un  frein  contre  les  vices  et  un  sentier  char- 
«  niant  vers  les  vertus  et  non  parce  que  j'espère, 
((  grâce  à  toi,  arriver  à  la  gloire.  » 

On  chercherait  aussi  vainement  parmi  les  poésies 
de  notre  Prieur  venues  jusqu'à  nous  celle  que  Bar- 
berino avait  sous  les  yeux  quand  il  écrit  : 

—  «  Le  Moine  de  Montaudon  dit  :  «  Qui  me 
((  prouvera  qu'il  est  illicite  d'aimer  une  dame 
«  comme  un  vrai  ami?  Si  j'aime  mon  ami  pour 
<(  moi-même,  je  ne  l'aime  pas  véritablement;  si  je 
«  l'aime  et  pour  lui  et  pour  moi,  je  l'aime  encore; 
«  mais  si  je  l'aime  pour  moi  et  contre  lui,  alors  je 
«  le  hais  )>.  — -  «  Ainsi,  continue-t-il,  j'aimerai  ma 
«  dame  pour  moi,  afin  que,  dans  l'espérance  de  lui 
«   plaire,  je  m'écarte  du  vice  et  m'attache  à  la  vertu 


304  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


((  et  puisse  ainsi  mener  nue  vie  agréable.  Je  l'aiine- 

«  rai  pour  elle,  c'est-à-dire  que  je  l'honorerai  et  que 

«  j'exalterai   son   nom  et  sa  réputation  et  que  je 

«  serai  le  gardien  de  son  honneur,  comme  si  c'était 

e  l'honneur  de  mon  ami.  Et  si,  par  hasard,  la  i'ra- 

«  gilité  humaine  l'ait  naître  en  moi  quelque  désir 

«  déréglé,  je  triompherai  de  ce  désir  par  la  force 

u  de  son  amour  et  je  crois  que  ce  sera  une  plus 

<«  grande  preuve  de  vertu  d'avoir  des  désirs  et  de 

<(  les  réprimer  que  de  ne  pas  en  avoir.  » 

Barberino  nous  révèle  un  troisième  personnage, 
également  inconnu,  de  notre  Troubadour  à  propos 
d'une  < | ues t ion  d'étiquette;  Pierre  de  Vie  pose 
comme  un  principe  celle  règle  de  délicatesse  et  de 
savoir-vivre  que  :  «  Celui  qui  reçoit  une  marque  de 
«  déférence  de  quelqu'un  et  surtout  d'un  égal  est 
((  tenu  de  lui  rendre  la  pareille  quand  l'occasiou 
«   s'en  présente.  » 

Le  même  écrivain  médiéval  supplée  encore  à  la 
perte  des  œuvres  du  Prieur  de  Montaudon,  autres 
que  ses  poésies  lyriques  qui  seules  nous  sont  venues 
en  nous  résumant  une  Nouvelle  faisant  partie  d'un 
recueil  de  Contes  écrits  par  notre  Troubadour  qui 
a  été  perdu  depuis  lors  : 


LES    TROUBADOURS    OANTALIENS  307 

ment  aux  tilles  d;Eve  d'user  tant  et  tant  de  peinture 
pour  embellir  leurs  visages  qu'il  n'en  reste  plus 
pour  badigeonner  les  voûtes,  peindre  à  fresque  les 
murs  !  Les  dames  se  défendent  énergiquement, 
trouvent  maints  arguments  pour  s'innocenter.  Saint 
Pierre  et  Saint  André,  pacifiques  cœlicoles,  s'inter- 
posent,  ménagent  une  transaction.  On  tombe  d'ac- 
cord que  les  dames  auront  un  délai  de  quinze  ans 
pendant  lequel  elles  pourront  peindre,  farder  et 
émailler  à  leur  gré  leurs  séduisantes  personnes, 
mais  qu'elles  devront  ensuite  y  renoncer  à  tout 
jamais.  Sur  ce,  chacun  se  retire  satisfait.  Mais 
Bêcliéance  fatale  arrivée,  aucune  dame  n'a  le  cou- 
rage de  renoncer  à  l'usage  qui  lui  est  si  cher.  Elles 
redoublent,  au  contraire,  d'artifices,  ne  font  plus, 
du  matin  au  soir,  que  composer  des  couleurs  et  des 
pâtes  dont  le  poète  énumère  les  ingrédients.  Elles 
y  emploient  telles  quantités  de  produits  que  ceux-ci 
renchérissent  dans  de  fantastiques  proportions  !  Ce 
que  Pierre  de  Vie  ne  saurait  leur  pardonner,  c'est 
qu'elles  ont  par  là  rendu  presque  introuvable  le 
safran  si  délicieusement  nécessaire  à  la  confection 
de  la  bouillabaisse  ! 

—  «  L'idée,   plus  qu'originale,   a   quelque   chose 


308  LES     TROUBADOURS     CANTALIENS 

h  d'Aristophanesque,  dit  un  critique;  la  mise  en 
«  a'iivre  en  est  dure,  sèche  et  grossière,  mais  vive 
«  et  spirituelle.  » 

Sa  satire  contre  quiuze  Troubadours  de  >sa 
connaissance  ne  le  cède  en  rien,  en  vigueur  et  en 
mordant,  à  celles  de  Pierre  d'Auvergne.  Bienveil- 
lance et  charité  ne  sont  pas  personnes  qu'il  fré- 
quente; on  le  verra  par  ses  appréciations  sur  son 
cousin.  Concluons  pourtant  que  Pierre  de  Vie  vaut 
mieux  que  le  portrait  que  trace  de  lui  Pierre 
d'Auvergne  : 

Ab  lo  setzesm'  i  agra  pro; 
Lo  fais  monge  de  Montaudo 
Qu'ab  tolz  tensona  e  canten  ; 
E  a  laissât  dieu  per  baco, 
E  quar  ane  fetz  vers  ni  canso, 
Degral  om  tost  levar  al  sen. 

Avec  le  seizième  je  m'arrête   : 

Le  mauvais  Moine  de  Montaudon, 

Oui  de  tout  fit  tenson  et  canson 

Et  laissa  Dieu  pour  Bacchus. 

Médiocres  sont  ses  vers  et  ses  chansons, 

Que  l'on   devrait   aussitôt   disperser   au   vent. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  309 

On  ne  saurait,  à  notre  avis,  porter  sur  Pierre  de 
Vie  jugement  plus  équitable  et  plus  complet  que 
Sabatier  :  «  Comme  poète,  nous  ne  voudrions  pas 
((  lui  assigner  la  première  place;  il  n'eut,  en  effet, 
a  ni  le  charme  d'un  Bernard  de  Ventadour,  ni  la 
«  fougue    d'un    Bertrand   de   Born,    ni   la   pureté 
«  élégante   d'un  Guiraud   de  Borneil,   le   premier 
((  des  Troubadours,  comme  l'appelle  la  Biographie 
((  Provençale.  Il  se  fit  surtout  remarquer  dans  la 
((  satire  et  si,  comme  les  maîtres  du  genre,  il  ne 
«  s'est  pas  adressé  aux  vices  de  tous  les  temps, 
«  communs  à  tous  les  hommes,  il  sut,  avec  beau- 
«  coup  de  finesse,  tourner  en  ridicule  les  travers 
«  de  son  siècle  et  nous  devons  regretter  la  perte 
((  des    poésies    qu'il    composa    dans    la    première 
«  époque  de  sa  vie,  alors  qu'il  n'avait  pas  encore 
«  quitté    Montaudon;    elles    seraient    de    précieux 
((  documents  pour  l'histoire  des  mœurs  et  des  cou- 
«  tûmes  féodales.  Mais  ce  qui  le  distingue  surtout 
((  et  ce  qui  le  rend  intéressant  à  connaître,  c'est 
«  qu'au  milieu  de  la  société  chevaleresque  de  la  fin 
«  du  XIIe  siècle,   il  représente  cet  esprit  enjoué 
«  plein  de  bonhomie  et  en  même  temps  de  malice, 
«  cet  esprit  Gaulois  qui,  dans  la  Littérature  Fran- 


310 


LES    THOl'BA'» "i  RS     '    \MAI.IK.\s 


«  caise,  jeta  un  si  vif  celât  avec  les  conteurs  du 
«  XVIe  siècle,  fut  transmis  par  notre  grand  Lafon- 
«  taine  aux  petits  poètes  erotiques  du  XVIIIe  et 
«  est  parvenu  jusqu'à  nous  avec  le  chantre  <le 
«  Lisette  et  de  Roger-Bontemps  >>  (1). 


(i)  Sabatier    :   «   Le  Moine  de   Montaudon    »>.    Nîmes,    1879. 

Désireux  de  mettre  en  pratique  le  précepte  de  Boileau  : 

Le    latin,    dans    les    mots,    brave    l'honnêteté 

Mais  le  lecteur  Français  veut  être  respecté 

de    ne    gêner    ni    le    lecteur    ni    le    traducteur,    nous    avons    prié 

M.  Lavaud  de  traduire  en  Latin  tous  les  passages  trop  réalistes 

de^  œuvres  de  Pierre  de  Vie  et  des  autres  Troubadours. 


Guillaume  Moisset  de  la  Moissetie 

(Guilhen  Moysès) 
XII'-XIII* 


LES   TROUBADOUHS   CANTAL1ENS  315 

mutilait,  fustigeait  <le  sa  propre  main  les  cou- 
pables »  (1).  L'office,  producteur,  sans  doute,  d'émo- 
luments rémunérateurs,  devint  vite  héréditaire.  C'est 
grâce  à  lui  que  la  famille  très  plébéienne,  à  l'ori- 
gine, des  Moisset  se  hissa  hors  de  la  tourbe  popu- 
laire jusqu'au  rang  des  notables,  puis  des  bourgeois 
de  la  cité  abbatiale  et  arriva,  lentement  mais  com- 
plètement, à  pénétrer  dans  les  rangs  de  l'aristocra- 
tie Cantalienne. 

Cette  famille  Moysès  ou  Moyssetz,  ainsi  qu'on 
orthographiait  indifféremment  son  nom  au  Moyen 
Age,  avait  déjà  gravi  plusieurs  échelons  de  l'étiage 
social  au  XIIe  siècle.  £es  membres  étaient  mainte- 
nant gens  d'importance  qui  présidaient  à  l'arresta- 
tion des  criminels  plutôt  qu'ils  n'y  procédaient  eux- 
mêmes  et  portaient  le  titre  pompeux  de  «  Viguiers 
de  VAbhaye  d'Aurillac  ».  Pourtant  une  enquête 
publiée  en  1849  par  le  Baron  Delzons,  dont  l'érudi- 
tion est  toujours  si  éclairée  et  si  sûre,  semble  dire 
qu'ils  infligeaient  encore  de  leurs  mains  les  peines 
infamantes  (2). 


(i)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  220. 

(2)  L'exécution  des  sentences  capitales  n'entraînait,  au  Moyen 
Age,  aucune  déconsidération  pour  l'exécuteur.   De  même  que  les 


316  LES     TROl  BADOUKS    e  A  MALIENS 


Les  économies  réalisées  avaient,  sans  doute,  per- 
mis aux  Moisset  de  se  créer  à  Aurillac  une  demeure 
confortable;  très  anciennement,  fort  probablement 
dès  le  XII"  siècle,  au  moins,  ils  y  avaient  joint  le 
luxe  d'une  maieofl  de  campagne  aux  portes  mêmes 
d'Aurillac.  Ils  avaient  créé,  sur  la  rive  gauche  de 
la  .7<»rdann<\  au  delà  de  la  Porte  du  Buis,  une  ferme 
qu'on  avait  natureUemenj  appelée  du  nom  de  son 
propriétaire  :  la  ferme,  le  domaine  des  Moissets. 
«  Boria  8vw  affarnim  quod  voc&tur  Bolet  dels  Moys- 
seU  »,  dii  encore  un  aete  du  X  I  Ve  siècle  (1).  Le  nom 
du  possesseur  s'incorpore  pour  ainsi  dire  à  la  terre 
qui  le  fait  sien  en  le  Latinisant  au  féminin  :  «  La 
ferme  de  c  la  Moyssetia  »  dit-on  au  XIV"  (2)  et  tan- 
dis qu'au  XVIe,  le  dialecte  Cantalien  l'appelle  eneore 


Moisset,  les  plus  hauts  barons  remplissaient  en  personne  sans 
aucune  répugnance  leur  office  de  Viguier,  alors  même  qu'il  les 
obligeait  à  devenir  exécuteur  des  hautes  œuvres  et  bourreaux. 
Ainsi,  en  1264,  Astorg  d'Aurillac,  baron  de  Conros,  Viguier  de 
l'Abbaye  de  Saint-Géraud  et  l'un  des  plus  grands  seigneurs  de 
Haute-Auvergne,  pend  haut  et  court  de  ses  aristocratiques  mains 
un  voleur  nommé  Bertrand  Nicholaï,  condamné  à  la  potence 
par  le  Juge  Abbatial. 

(1)  E.    Amé,    Dict.   Topog.    du    Cantal.    1897.    P.   316.    Titre   de 
1392.  Pièces  de  l'Abbé  Delmas. 

(2)  Recon.   à  l'Hôpit.   de  la   Trinité.   Titre  de    1445. 


LES   TROUBADOURS   OANTALIENS  MIT 

((  Lo  Moyssctio  »  (1),  les  actes  rédigés  eu  français 
disent  déjà  :  «  Le  chasteau  de  la  Moyssetie  »  (2)  qui 
deviendra  «  Lu  Moyssetie  »  du  XXe  siècle. 

La  transformation  des  propriétaires  avait  été 
aussi  complète  que  celle  de  leur  domaine  rural.  Tau- 
dis que  celui-ci  passait  de  la  ferme  au  château,  ses 
maîtres,  déjà  classés  parmi  les  fonctionnaires  laï- 
ques les  plus  considérables  de  l'Abbaye  d'Aurillac, 
gravissaient  le  dernier  échelon  de  la  hiérarchie  féo- 
dale, entraient  dans  la  noblesse,  chaussaient  l'éperon 
d'or  du  Chevalier.  Au  temps  même  où  cette  famille 
donnait  à  l'Ecole  d'Auvergne  un  Troubadour,  son 
chef,  Raymond  Moisset,  Chevalier,  seigneur  de  la 
Moissetie,  père  oti  frère  de  notre  Troubadour  exer- 
çait, antérieurement  à  1224  et  fort  probablement  dès 
le  troisième  quart  du  XIIe  siècle,  la  charge  déjà 
héréditaire  dans  sa  famille,  de  Viguier  de  l'Abbaye 
de  Saint-Géraud.  Il  la  transmit  à  son  fils  Savary, 
également  honoré  du  titre  de  Chevalier,  lequel  était 
encore  en  fonctions  après  1284. 

Quelle  était  l'origine  de  la  parenté  absolument 


(i)  Titre  de   1594,   Pièces  du  Tab.  Lacassagne. 
(2)  Titre  de   1525,  Arch.  Municip.,   S.  II,  Reg.  8. 


MS  LES   TR0UBAD0UB8  OANTALIEMS 

certaine  «Mitre  les  familles  Moisset  et  de  Vie?  Le 
Chevalier  Raymond  Moisset  était-il  fils  d'une  Vie, 
ki  femme  «''tait-elle  sortie  de  cette  famille,  on,  au 
contraire,  la  dame  de  Vie,  mère  du  Prieur  de  .Mon- 
taudon.  était-elle  une  Moisset?  Deux  documents, 
sans  trancher  absolument  te  question,  donnent  au 
moins  sur  elle  des  renseignements  précis.  Le  Prieur 
de  Montantion  nous  apprend  de  La  manière  la  plus 
positive  «iue  Ie  Troubadour  Guillaume  .Moisset  était 
o  son  voisin  et  sou  cousin  o  (1).  Guillaume  ou  les 
siens  étaient  donc  possessionnés  a  Vic-sur-Cère  ou 
aux  environs.  Nous  trouvons,  en  effet,  Savary  Mois- 
set, Chevalier,  Viguier  de  l'Abbaye  d'Aurillac,  très 
probablement  frère  du  Troubadour,  ses  frères  et 
neveux  Géraud,  Chevalier  (2),   Hugues  et  son  tils 


in  Chabaneau  dit..  P.  150:  «  Guilhem  Moyaès  (alias  Lo  Mar- 
iuès,  dans  !<•  Manuscrit  C.  seulement).  Troubadour  nommé  par  le 

Moine  de  Mniitaudon  comme  son  voisin  et  son  cousin.  Il  était  donc 
Auvergnat  ».  Gr.  numéro  224.  Hist.  Litt.,  T.  XVII,  P.  572. 

Chabaneau  signale  ensuite  en  note  un  lieu  de  Moyssetz  dans  le 
Var,  tout  en  se  gardant  d'établir  aucune  corrélation  entre  ce  lieu 
de  Basse  Provence  et  le  Troubadour  qu'il  constate  être  Auver- 
gnat. 

(2)  Il  serait  intéressant  de  lire  l'acte  en  original.  On  sait  com- 
bien y  sont  fréquentes  les  abréviations  et  souvent  une  simple  ini- 
tiale pour  désigner  les  divers  membres  d'une  même  famille  con- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  319 


Bernard,  Damoiseaux,  ces  deux  derniers  co-sei- 
gneurs  de  Boquenatou,  paroisse  de  Marmanhac, 
inscrits,  tous,  au  nombre  des  vassaux  nobles  de  la 
Vicomte  de  Cariât,  en  raison  de  deux  mas  situés 
dans  les  dépendances  de  Vie  qu'ils  possèdenl  avec 
droit  de  justice,  haute,  moyenne  et  basse  (1).  On  les 
retrouve  faisant  hommage  au  Vicomte  de  Cariât,  en 
1284,  pour  ces  deux  fiefs.  Raymond  Moisset,  leur 
descendant,  renouvellera  la  même  formalité  en  1335 
et  Savary  II  en  1355  (2).  Tout  porte  à  croire  que 
ces  propriétés  Carladéziennes  étaient  advenues  aux 
Moisset  du  chef  de  leur  mère  sortie  de  la  maison  de 
Vie  et  qu'elle  les  avait  portées  en  dot  à  son  mari  le 
Chevalier  Raymond  Ier  Moisset,  Viguier  d'Aurillac. 
Cette  fille  de  la  maison  de  Vie,  sœur  du  père  du 
Prieur  de  Montaudon,  ayant  eu  pour  fils  Savary, 
Géraud  (qui  est  peut-être  notre  Troubadour  lui- 
même),  Hugues  et  Guillaume  le  Poète,  ce  dernier 


courant  à  un  acte.  L'interprétation  ou  la  distraction  d'un  copiste 
a  plus  d'une  fois  transformé  un  Guillaume  en  Géraud!  Il  se 
pourrait  fort  bien  que  le  Géraud,  frère  de  Savary  et  de  Hugues, 
paraissant  tous  fils  de  Raymond,  fut  notre  Troubadour  lui-même 

(i)  Dom  Coll.  Nobil.  d'Auv.  Xoms  féodaux,  P.  692. 

(2)  Bouillet  :  Nobil.  d'Auv.  :  T.  IV,  P.   155. 


320  moUBADOUR!     0ANTALIEN6 


était  bien  le  cousin  germain  de  Pierre  de  Vie  et  son 
sin  en  raison  «1rs  propriétés  Yicoises  qu'il  tenait 
de  sji  mère. 

On  constate  à  quel  degré  cette  famille  est  parve- 
nu»', dès  l'aurore  du  XIIIe  siècle,  dans  la  hiérarchie 
nobiliaire,  en  voyant  Hugues  Moisset,  très  probable- 
ii  Frère  de  notre  Troubadour,  épouser  la  fille 
d'une  des  plus  illustres  races  du  voisinage  d'Auril- 
hic  :  X.  de  Roquenatou,  fille  de  Guy  de  la  Roque, 
seigneur  de  Roquenatou  dont  elle  hérita  sa  part 
dans  cette  forteresse  fameuse  (1).  Quelques  années 
plus  tard,   Bernard   Moisset,  fils  de  ces  époux,  co- 


(i)  Roquenatou,  commune  de  Marmanhac,  cant.  et  arr.  d'Au- 
rillac,  était  une  des  forteresses  réputées  du  Haut  Pays,  couronnant 
un  rocher  sur  le  versant  de  la  vallée  de  l'Authre;  Athon  de  la 
Roque  l'aurait  construite  au  XIe  et  lui  aurait  donné  son  nom: 
"  Roque-Athon  —  Roque-Attou  —  ou  plutôt  :  Roque  N'Athou  — 
Roque  du  seigneur  Athou  ».  Un  Prieuré,  dont  la  chapelle  subsiste 
encore,  aurait  précédé  la  i  .  déjà  érigé  au  temps  de  Saint 

éraud.  Il  est  certain  que  cette  famille  de  Roquenatou  (.Rupenato) 
r  ait  déjà  riche  et  puissante,  lorsqu'un  de  ses  membres,  Pierre  de 
Roquenatou.  mort  en  1129,  après  un  Abbatiat  de  vingt-deux  ans, 
gouvernait  l'Abbaye  d'Aurillac,  dont  il  fut  le  quinzième  abbé. 
La  forteresse  de  Roquenatou  fut  assiégée  plusieurs  fois  au  XIVe 
et  XVe,  par  les  Anglais.  Les  Routiers,  qui  en  étaient  maîtres,  la 
•.-endirent,  en  1362,  au  Duc  de  Berry  et  d'Auvergne,  moyennant 
une  rançon  de  4.700  florins.  Une  partie  du  fort  était  taillée  à  même 
le  roc  creusé  pour  recevoir  les  travées.  Il  ne  reste  aujourd'hui 
que  de  faibles  vestiges. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  321 

seigneur  de  Roquënatou,  transigeait  avec  ses  cou- 
sins et  plus  tard,  son  fils  Raymond  ajoutait  à  cette 
possession  féodale  la  terre  d'Estang  sur  la  même 
paroisse  de  Marmanhac.  Son  descendant,  Savary  II 
Moisset,  Chevalier,  seigneur  de  la  Moissetie,  Estang, 
Requiran,  co-seigneur  de  Etoqnenatou,  qui  rendait 
hommage,  en  1355,  au  Vicomte  de  Cariât  pour  ses 
deux  fiefs  du  voisinage  de  Vie  et  vivait  encore  dix 
ans  plus  tard,  avait  épousé  Jeanne  de  Tessières.  Sa 
fille,  Marianne  de  la  Moissetie,  épousa  bien  un  Ro- 
quënatou, mais  ne  fut  pas  la  dernière  des  Moisset 
comme  semble  le  croire  le  dictionnaire  statistique 
du  Cantal  (1).  La  race  dont  nous  avons  esquissé 
l'histoire  ne  s'éteignit  qu'à  la  fin  du  siècle  suivant 
en  Antoinette  Moisset  de  la  Moissetie  de  Requi- 
ran (2),  héritière  de  sa  maison,  arrière-nièce  de  Guil- 
laume le  Troubadour  qui  épousa  le  5  avril  1497  (3) 
Guillaume  de  la  Roque  de  Roquënatou  avec  qui  elle 


(i)  T.  IV,  P.  138. 

(2)  Requiran,  chat,  de  la  commune  de  La  Roquevieille,  dont  les 
La  Roquënatou  étaient  seigneurs  dès  le  XIIe.  Il  avait  dû  être 
apporté  en  dot  à  Hugues  Moisset  par  sa  femme,  en  même  temps 
qu'une  partie  de  Roquënatou. 

(3)  Bouillet  :  Nobil.  d'Auv.  T.  V,  P.  455-  Noms  féodaux,  P.  338. 
L'Auvergne  au  XIVe,  P.  321  à  329. 


i-522  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

forma  le  rameau  de  la  maison  de  Roquenatou  qui 
s'esl  perpétué  sous  le  aom  <le  La  Roque-Montal  (1). 
Il  serait  particulièrement  intéressant  de  recher- 
eher  dans  les  productions  poétiques  d'un  Aurilla- 
eois  pur  sang,  comme  Guillaume  Moisset,  eet  esprit 
«lu  terroir,  cette  mentalité  Cantalienne  qu'on  pour- 
rait espérer  y  saisir  sur  le  vif.  l'as  une  seule  de  ses 
strophes  n'est  venue  jusqu'à  nous  et  nous  n'y  per- 
•  l.iii^  guère  à  en  croire  le  Prieur  «le  Montaudon  ! 


Elo  trezes  es  mus  vezis 
Guillem.  lo  marqués,  mos  cozis. 
E  non  vuelh  dire  mon  talen 
Car  ah  los  sens  chantars  frai  ris 
S'es  totz  peiuratz  lo  mesquis 
Et  es  vielhs  ab  harba  et  ab  gren. 

Le  treizième  est  Guillaume,   le  marquis   (ou  le 


(  i)  Les  La  Roque-Montaî  se  fixèrent  à  ce  château  de  Montai, 
commune  d'Arpajon,  qui  avait  jadis  donné  son  nom  aux  cadets 
des  barons  de  Conrcs  devenus  barons  de  Laroquebrou.  Les  La 
Roque-Montal,  héritiers  des  Moisset  se  perpétuèrent  au  moins 
jusqu'au  XVIIIe  siècle.  Leur  sort  actuel  est  ignoré. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS  323 

marqué)  (1),  mon  voisin  et  mon  cousin,  je  ne  veux 
pas  dire  ce  que  j'en  pense.  Le  «liant  sans  âme  de  ce 
malheureux  est  allé  de  mal  en  pis  et  aujourd'hui  il 
est  vieux  avec  sa  barbe  et  sa  moustache. 

Les  portraits  que  trace  Pierre  de  Vie  de  quelques 
Troubadours,  ses  contemporains,,  sont  aussi  peu 
bienveillants  que  ceux  de  Pierre  d'Auvergne;  il 
convient  donc  de  faire  la  part  de  l'exagération,  de 
plaider,  tout  au  moins,  les  circonstances  atté- 
nuantes en  faveur  de  la  vieillesse  de  Guillaume 
Moisset  dont  les  ans  avaient,  sans  doute,  refroidi  la 


(i)  On  a  vainement  cherché  la  signification  et  la  cause  de  ce 
qualificatif  «  lo  marques  »,  dont  Pierre  de  Vie  qualifie  son  cousin. 
Ce  ne  peut  être,  en  tous  cas,  qu'un  sobriquet  puisque  si  belle  qu'ait 
été  l'ascension  des  Moisset,  ils  étaient  fort  loin  de  l'illustration 
ft  de  la  puissance  des  rares  maisons  princières  et  quasi  souveraines 
qui  portaient,  au  XIIe  siècle,  le  titre  de  Marquis  (défenseur  des 
marches  ou  frontières  d'un  royaume),  tels  lej  Comtes  de  Toulouse, 
Marquis  de  Gothie  ou  les   Marquis  de  Montferrat. 

En  langue  romane,  le  mot  «  marques  »  n'a-t-il  que  l'unique 
signification  de  Marquis  et  n'a-t-il  pas  été  employé  dans  le 
sens  de  «  marque,  poinçonné  »,  pour  indiquer  tout  simple- 
ment l'écu  de  bon  aloi  dûment  poinçonné,  la  bête  achetée  en  foire 
et  marquée  par  l'acquéreur?  Au  moins,  en  dialecte  cantalien  mo- 
derne, nous  avons  entendu  dire  couramment  «  Guiral  ion  morquat  » 
«  Géraud  Je  Marqué  ».  qui  signifiait  fort  prosaïquement  que  ledit 
Géraud  était  marqué  de  la  petite  vérole,  portait  sur  la  figure  les 
mille  traces  de  cette  maladie  si  fréquente  jadis.  Guillaume  Moisset 
•urait-il  été  tout  uniment  «  grellé  »  ? 


I  1  v    i  i;,,[  BADOUBB   I  W  l.M  1IAS 

verve.  Il  oe  parait  pas.  néanmoins,  qu'il  ail  jamais 
eu  grande  réputation  <-i  ses  essais  poétiques  a'onl 
pas  dû  dépasser  le  cercle  restreint  de  son  voisinage. 
Ils  sont  tombés  à  l'éternel  oubli,  le  «  temps 
vorace  n  ne  nous  en  a  rieii  laisse  et.  snns  la  pointe 
maiicieuBe  de  son  cousin,  nul  n'eut  soupçonné  l'exis- 
tence de  ee  T i  < >u I «ai  1< tu r  du  liant  Ta\  s  dont,  a  défaut 
de  biographie,  nous  avons  pu  Identifier  la  person- 
nalité r\  dire  les  origines  familiales. 


Jjeirc  Ao^icr^ 


Pierre  de  Rogiers 

Chanoine  dr  Clerinont 


Miniature  extraite  du  manuscrit   fr.  12474 
de  la  Bibliothèque  Nationale 


Pierre   de  Rogiers 

Chanoine  de  Glermont 
Moine  h  l'Abbaye  de  Grammont 


XII-XIII 


Aux  confins  de  la  Haute-Auvergne  et  du  Quercy, 
sur  ces  plateaux  mamelonnés  où  la  chaîne  Canta- 
lienne  décroît  en  collines,  sous  un  climat  déjà  plus 
doux  où  le  châtaignier  abonde,  non  loin  des  coteaux 
du  Lot  qu'escaladent  de  maigres  vignobles,  le  petit 
bourg  de  Rouziers  (1)  groupe  ses  maisons  peu  nom- 
breuses autour  de  sa  vieille  église  romane  dédiée  à 
Saint  Martin,  à  l'extrémité  sud  de  la  commune  dont 
il  est  le  chef-lieu.  L'orthographe  de  son  nom  a  fré- 
quemment varié  à  travers  les  siècles,  depuis  le 
<(  Rogerium  »  bas-Latin,  les  Rougiers,  Routgier, 
Rogiers  du  moyen  âge,  les  Rosiers  et  Rougiers  encore 
usuels  au  XVIIe  siècle,  jusqu'à  sa  forme  actuelle  (2). 


(i)  Commune  du  canton  de  Maurs  et  de  l'arrondissement 
d'Aurillac,  à  33  kilomètres  de  cette  ville. 

(2)  Amé  :  Dict.  topog.  du  Cantal,  p.  438.  —  Rogerium  (Pouillé 
de  St-Flour,  XIVe).  —  Rougiers,  1575.  —  Routgier  (Et.  Civ. 
Aurillac).  —  Rogiers  (Coût.  d'Auv.).  —  Rozier,  1662.  —  Rougiers 
1669  (nommée  au  Prince  de  Monaco).  — Avant  1789,  Rouziers  était 
du  diocèse  de  St-Flour  et  de  l'Elect.  d'Aurillac,  siège  d'une  justice 
seigneuriale  régie  par  le  Droit  écrit. 


328  LES    TROl'BAPOl  RS    »    \M  U.II.NS' 

Du  château  féodal  qui  joignait  L'Eglise,  il  ne  reste 
plus  trace.  Il  a  été  pourtant  le  berceau  d'une  illustre 
race  féodale  qui  le  possédait  dès  le  haut  Moyen  Age 
et  dont  1rs  domaines  s'étendaient  sur  les  paroisses 
de  Rouziers,  Saint-Julien-de-Toursac,  Leynhac,  Mar- 
colès  «'i  Boisset.  Le  nom  latin  de  cette  famille  :  «  dt 
Hogerio  et  <h  Rogerii  >>  se  lit  dans  nos  plus  anciennes 
chartes.  11  faut  écarter  la  table  qui  voudrait  ratta- 
cher à  elle  Saint  Robert,  fondateur  de  l'Abbaye  de 
La  Chaise-Dieu  (1),  mais  citer  le  nom  d'un  de  ses 
plus  anciens  membres  connus,  de  Guillaume  Bogiers 
qui  lit,  en  1067,  des  (huis  considérables  de  terres  au 
Chapitre  de  Brioude  (2).  «  Ce  bienfait,  remarque 
«   Bouillet,    profita    à    sa    descendance,    laquelle 

«  compta,  depuis,  s. -pi  admissions  au  dit  Chapitre 
«   en  L234,  L260,  L306,  L498  et  L500  »  (3).  Peut-être 


(  [)  Bouillet  :  Nob.  d'Auv.,  T.  V,  p.  287,  explique  très  clairement 
comment  on  a  confondu  le  restaurateur  avec  le  fondateur  de  La 
Chaise-Dieu,  pris  un  Rillac  pour  un  Aurillac,  un  Rogier-Beaufort 
Limousin  (Clément  VI)  pour  un  Rogiers  Auvergnat. 

M.  le  Conseiller  Boudet  vient  de  donner  dans  son  Cartulaire  de 
Saint-Flour  la  véritable  origine  de  Saint  Robert,  aussi  étranger 
aux  Aurillac-Conros  qu'aux  Rillac. 

(2)  Cartulaire  de  Brioude. 

(3)  Bouillet,  T.  V,  p.  418. 


LES   TROUBADOl  ):s    CASTALIEXS  'A'I'f 

ne  fut-il  pas  étranger  au  titre  (  'anomal  dout  nous 
verrous  revêtu  le  Troubadour  sorti  de  cette  famille. 

Millot,  Renouard,  Fauriel  e1  les  autres  historiens 
des  Troubadours  ne  s'étaient  pas  préoccupés  du  lieu 
d'origine  de  Pierre  de  Rogiers  qu'on  savait  simple- 
ment Auvergnat,  Fauriel  donne  même  une  raison 
péremptoire,  à  ses  yeux,  de  sou  indifférence  :  «  Dans 
((  les  pièces  amoureuses  de  Pierre  Bogiers,  je  ne 
«  trouve  rien  d'assez  saillant  pour  mériter  d'être 
«  cité.  Quant  à  sa  vie,  nous  n'avons  plus  guère  de 
«  motif  de  la  connaître  dès  l'instant  où  nous  négli- 
«  geons  ses  ouvrages  »  (1). 

Les  fables  de  Jean  de  Nostre-Dame  (2),  que  le 
Professeur  Anglade  appelle  si  justement  «  cet 
impudent  mystificateur  »  sont  aujourd'hui  entiè- 
rement discréditées;  il  est  oiseux  de  réfuter  les 
assertions  fantaisistes  de  cet  historien  romancier.  Il 
constate,  au  reste,  sans  plus  de  détails  que  Pierre 
de   Rogiers   est  Auvergnat,   mais  le   fait   vivre  un 


(i)  Fauriel    :  Hist.  de  la  Poésie  Provençale,  T.  II. 

(2)  Jean  de  Nostre-Dame  ou  Nostradamus,  frère  du  Physicien 
Astrologue,  conseiller  au  Parlement  d'Aix,  «  Vie  des  plus  célèbres 
et  anciens  poètes  Provençaux  ».  Lyon,  1575. 


M"  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


siècle  et  demi  après  la  date  réelle  de  sa  mort  (1). 
La  seule  excuse  de  Nostradamus  serait  d'avoir  suivi 
aveuglément  peut-être,  une  copie  fautive  d'un  ma- 
nuscrit parisien  qui  confond  notre  Troubadour  avec 
un  «  Peire  Rogier  <!<■  Mirapeys  »  :  Pierre-Roger  de 
Mirepoû  (2),  mentionné  dans  la  biographie  de  Ray- 
mond de  Miraval  et  qui  vivait  au  XIIIe  siècle.  Or, 
il  est  indiscutable  que  notre  Pierre  de  Rogiers, 
contemporain  de  Bernard  «le  Ventadour,  vivait  au 
XIIe  siècle  et  que  son  activité  littéraire  s'est  très 
certainement  exercée,  tout  entière,  antérieurement 
à  l'année  L191.  Le  plus  récent  biographe  de  notre 
Troubadour  a  fait  entière  justice  de  cette  confu- 
sion (3);  mais  ce  savant  allemand  s'attache  beau- 
coup plus  a  l'étude  de  l'œir  :  e  littéraire  de  Pierre  de 
Rogiers  qu'à  son  lieu  d?origine  qui  est,  pour  lui, 
sans  grand  intérêt.  Après   avoir  réfuté  l'erreur  du 


i  i  i  II  confond  notamment,  r<  a  que  Mil'ot,  llermengarde  de 
Narbonne,  fille  d'Aymeric  IV,  épouse  en  1232  de  Roger-Bernard 
Comte  «le  Foix,  avec  -a  grand  1  te,  la  véritable  llermengarde 
qu'aima  Pierre  de  Rogiers,  fait  assister  ce  Troubadour,  en  1330,  à 
Grasse,  à  une  prétendue  abdication  de  l'anti-pape  Pierre  de  Cor- 
bières,  etc.. 

(2)  Mirepoix   (Ariège).  Manuscr.    Par.   C. 

(3)  Appel  :  «  Vie  et  chansons  du  Troubadour  Pierre  Rogier  ». 
Berlin,  1882.  Introduction. 


LES   TBOUBADOUKS   CANÏALIENS  331 

copiste  parisien  (1),  constaté  péremptoirement  qu'il 
est  bien  Auvergnat,  ne  trouvant  rien  dans  le  Cartu- 
laire  de  l'église  de  Clermont,  à  laquelle  il  a  appar- 
tenu, il  renonce  à  pousser  pins  loin  ses  recherches 
sur  la  famille  dont  il  est  issu,  avouant  :  «  Qu'il  lui 
«  faut  renoncer  à  trouver  dans  l'histoire  quelque 
«  lumière  sur  la  personne  de  ce  Troubadour.  De 
((  même  que  les  annales  des  endroits  où  il  exerça 
((  l'état  Ecclésiastique  ne  paraissent  pas  avoir 
«  gardé  son  nom  »  (2). 

Il  n'est  pas,  sans  doute,  d'église  en  France  qui 
ait  gardé  complète  la  liste  de  tous  ses  chanoines, 
Les  registres  de  la  cathédrale  de  Clermont,  remon- 
teraient-ils à  cette  époque  lointaine,  il  ne  serait  pas 
étonnant  qu'ils  n'aient  pas  conservé  le  nom  de  ce 
jeune  Chanoine  qui  ne  fit  que  passer  dans  cette 
église.  Heureusement  les  témoignages  multiples  et 
formels  des  contemporains  suppléent  à  cette  lacune. 
Son  identification  à  une  race  Auvergnate  du  Haut- 
Pays,  la   découverte  de  son  lieu  d'origine  étaient 


(i)  Sur  la  confusion  avec  Pierre-Roger  de  Mirepoix  :  «  C'en 
était  assez,  dit-il,  pour  qu'un  copiste  ajoutât  ce  qualificatif  à  notre 
poète  ».  Appel.,  loc.  cit.. 

(2)  Ibid. 


:i".-  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

pins  malaisées  encore  el  ne  pouvaient  être  deman- 
dées qu'aux  Chartes  <lu  XIIe  siècle  intéressant  les 
familles  d'Auvergne.  Qn  érudit,  attelé  pendant  de 
longues  années  à  un  travail  d'ensemble  sur  la  pro- 
vince, vérifiant  îles  milliers  de  pièces  se  référant 
toutes  à  une  même  région,  a  pins  de  chances  que 
tout  antre  de  faire  inopinément  nue  insoupçonnée 
trouvaille.  C'est  ce  qui  est  arrivé  pour  Pierre  de 
Etogiers,  an  milieu  du  XIX1'  siècle,  sans  que  les 
écrivains  subséquents,  comme  Appel,  pins  occupés 
-!<■  littérature  que  de  généalogies,  aient  paru 
connaître  cette  étude  ni  en  l'aire  état. 

M.  le  Baron  de  Sartiges  d'Angles,  savamment 
documenté  sur  la  noblesse  d'Auvergne  et  plus  par- 
ticulièrement, peut-être,  sur  celle  du  Haut-Pays, 
berceau  de  sa  mais. m,  ou  elle  n'a  cessé  de  résider 
depuis  le  liant  Moyen  Age,  en  avait  méticuleusement 
fouillé  les  archives,  en  même  temps  qu'il  étudiait, 
vers  1830,  les  Troubadours  Auvergnats  (1).  Il  a  fait 
bénéficier  du  fruit  de  ses  recherches  accumulées 
.M.  Douillet  qui  a  pu,  grâce  à  cet  énorme  appoint, 


(i)  Annuaire  du  Cantal,  année  1830. 


LES   TROUBADOURS   CANTÀLIENS  333 

donner  en  1851  son  «  Nobiliaire  d'Auvergne  »  (1). 
Cet  érudit,  réduit  souvent  à  n'employer  que  les 
formules  dubitatives,  surtout  pour  ces  siècles  loin- 
tains, est,  au  contraire,  fort  catégorique  sur  Pierre 
Bogiers  : 

«  S'il  n'est  pas  très  certain  (pie  Saint  Robert 
<(  fut  de  cette  famille  (de  Rogiers)  on  ne  peut 
u  du  moins  contester  à  celle-ci  d'avoir  produit  une 
«  autre  célébrité  qui,  bien  que  plus  profane,  a  laissé 
<(  également  des  souvenirs  durables.  Nous  voulons 
«  parler  de  Pierre  de  Rogiers,  fameux  Troubadour 
«  du  XIIe  siècle  ».  La  famille  de  Roger  ou  Rogiers, 
«  continue  Douillet  (de  Rogerio  et  de  Rogerii),  sei- 
((  gneurs  de  Rogiers,  aujourd'hui  Rouziers,  de 
«  Leynhac,  Rillac  et  autres  lieux  en  Carladez,  est 
((  de  noblesse  très  ancienne  »  (2). 

Nous  avons  minutieusement  vérifié  les  dires  de 
Rouillet,  fait  appel,  pour  cet  examen,  au  bienveil- 


(i)  Clermont,  1851,  7  vol.  in-8.  Le  Nobiliaire  manuscrit  de  Don 
Coll,  bénédictin  mort  à  Clermont  pendant  la  Révolution,  a  été 
largement  utilisé  par  Bouillet.  Ce  Nobiliaire  d'Auvergne,  incomplet 
pour  quelques  familles,  faisant  parfois  des  confusions,  n'en  est 
pas  moins  une  mine  précieuse  qui,  soigneusement  contrôlée,  rend 
de  réels  services. 

(2)   Nobil.  d'Auv.,  T.  V.  P.  410. 


334  LES     rROUBADOURS    CAMTALIENS 

iani  concours  des  sommités  les  plus  réputées  en  ces 
matières  :  rien  n'est  venu  infirmer  les  assertions  du 
Nobiliaire  d'Auvergne,  toul  les  corrobore,  au  con- 
traire. 

11  n'a  jamais  existé  dans  toute  L'étendue  de  lu 
province  d'Auvergne,  non  seulement  au  XIe  siècle, 
mais  même  jusqu'à  nos  jours,  qu'une  seule  et 
unique  famille  de  Rogiers  appartenant  à  la  noblesse, 
d'origine  chevaleresque,  déjà  connue,  richement  pos- 

jsionnée  ans  premières  années  du  XI",  celle  qui 
tirait  son  nom  du  bourg  <le  Rogiers,  aujourd'hui 
Bouziers,  près  Maurs,  ou  <|iii  lui  avait  donné  le  sien. 
A  cette  antique  race  s'applique,  en  effet,  strictement 
le  brocart  connu  :  «  Famille  si  ancienne  qu'on  ne 
sait  si  elle  tire  son  nom  de  la  terre  qu'elle  possède  ou 
si  la  terre  a  été  dénommée  du  nom  de  son  posses- 
seur ».  Toni  semble  indiquer  pourtant,  ici,  qu'a 
l'origine  du  système  féodal,  où  les  prénoms  étaient 
seuls  en  usage,  un  colon  ou  un  guerrier  du  nom 
de  Eoger,  Botgiers,  Rogiers  s'implanta  dans  cette 
région  ou  la  reçut  des  Vicomtes  de  Cariât,  en  récom- 
pense  des   services   militaires,   qu'il   la   féconda   et 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  335 

attira  des  laboureurs.  L'habitude  naturelle  prévalut 
de  donner  à  la  terre  le  uom  de  son  possesseur  (1). 

Pour  trouver,  au  centre  de  la  France,  une  autre 
famille  noble  du  nom  de  Rogier  ou  Rosier,  il  faut 
aller  en  Limousin,  au  petit  bourg  de  Rosier,  en  la 
châtellenie  de  Maumont,  entre  Ussel  et  Tulle  (2). 
Encore  n'est-ce  que  plus  d'un  siècle  après  la  mort 
de  notre  Troubadour  que  surgit,  seulement  après 
1300,  une  famille  que  le  népotisme  jettera  brusque- 
ment au  premier  plan.  Les  généalogistes  ont  eu  beau 
tout  tenter  pour  «  faire  des  aïeux  »  au  Pape 
Clément  VI,  ils  ne  peuvent  que  supposer  noble  son 
grand-père  Pierre  Rosier,  natif  du  bourg  de  Rosier 
en  Limousin.  Encore  est-il  plus  probable  qu'il  était 
de  même  extraction  que  Maître  Jean  Rosier  ou  de 
Rosiers,  son  contemporain,  juriste  du  lieu  de  Saint- 
Brice  (1).  Quoi  qu'il  en  soit,  le  fils  de  Pierre  Rosier, 


(i)  En  plein  XXe  siècle,  si  une  maison  se  construit  au  milieu 
des  landes  de  certaines  régions  Cantaliennes,  elle  n'a  d'autre  nom 
que  celui  de  son  constructeur.  Xombre  de  hameaux,  même  anciens, 
ne  sont  dénommés  au  cadastre  que  «  Chez  Pierre  »  «  Chez  Paul  ». 
La  remarque  s'applique  surtout  aux  contrées  les  plus  infertiles. 

(2)  Aujourd'hui  Roziers  d'Egletons,  cant.  d'Egletons,  arr.  de 
Tulle  (Corrèze). 

(1)  Xadaud,  nobil.  du  Limousin,  T.  IV.,  p.  ni. 


:;:;;  les    i  roi  badoi  rs   i  w  iu.m  \s 

Guillaume,  eut  de  Guillemette  de  la  Monstre  deux 
tils.  autre  Guillaume  qui  continua  cette  lignée  qui 
devienl  si  brillante  «'t  Pierre  Rosier  dit  Rogier, 
remarquent  ses  biographes,  successivement  Abbé 
de  La  Chaise-Dieu,  archevêque  «le  Sens,  puis  de 
Rouen,  chancelier  d<-  France  et  finalement  Pape  en 
L342  bous  le  i i  de  Clément  VI.  Grâce  aux  lar- 
gesses <l<-  ce  Pape,  ses  neveux  deviendront  Cardinaux 
<>u  Comtes  «le  Beaufort  et  Vicomtes  «le  Turenne, 
contracteront  riches  alliances,  resteront  jusqu'à  leur 
extinction,  au  XVIe  siècle,  «les  seigneurs  beaucoup 
plus  considéra  Ides  niais  de  race  infiniment  moins 
ancienne  que  leurs  homonymes  Auvergnats  (1). 

Il  est  authentiquement  prouvé  que  le  Troubadour 
Pierre  de  Rogiers  appartenait  à  une  famille  noble 
d'Auvergne  et  «pie  son  père  était  chevalier;  ses 
biographes  eux-mêmes  ont  soin  de  le  dire  : 

e  Peire  Rotgiers  si  f<>  d'Alvernhe...  e  fo  gentils 

«  hom  ». 


(i)  Les  Rogiers-Beaufort-Turenne  s'éteignirent  complètement, 
151 1,  dans  les  Montboissier  qui  ont  relevé  le  nom  de  Beanfort- 
Canillac.  Sur  les  Rogiers-Beaufort,  Cf.  Nadaud,  T.  IV,  p.  95  à 
108.  Bouillet,  T.  I,  p.  171. 


LES  TROUBADOURS  CANTALlENS  337 

Pierre    Rotgiers   était   d'Auvergne,   gentilhomme 
d'extraction. 

Une  seule  famille  chevaleresque  de  ce  nom  existe 
dans  toute  l'étendue  de  la  province;  déjà  ancienne 
au  XIIe  siècle  et  richement  possessionnée  en  Carla- 
dez.   Son   chef  peut,  sans  toucher  à  son  principal 
fief,   faire   des  dons  considérables   au   Chapitre   de 
Brioude.  Pierre  de  R'ogiers,  le  Troubadour,  ne  peut 
pas  ne  pas  appartenir  à  cette  famille  puisqu'il  n'en 
existe  pas  d'autre  de  même  nom   dans  l'Auvergne 
entière  et  il  ne  peut  en  être  qu'un  puîné  voué  à 
l'Eglise,  que  les  siens  ont  nanti  d'un  bénéfice  ecclé- 
siastique auprès  de  l'évêque  dont  ils  sont  les  diocé- 
sains, tandis  que  son  aîné  reste  sur  le  fief  patrimo- 
nial   où    sa    descendance    se    perpétue.    Regrettons 
seulement    que,    dans    sa    vie    errante,    insouciante 
cigale,  amoureux  rossignol,  notre  Troubadour  n'ait 
jamais  eu  à  comparaître  devant  quelque  tabellion 
pour  nous  apprendre  ainsi  le  nom  de  sa  mère,  nous 
donner  de  plus  amples  renseignements  sur  son  état 
civil.  Une  de  ses  chansons,  la  neuvième,  fait  allusion 
à  un  seigneur  qu'il  a  dû  connaître  dès  l'enfance, 
Bertrand  de  Cardaillac,  fils  d'un  Chevalier  Croisé, 


LES    TROUBADOURS   CAXTALIKNS 

dont  le  château  fameux  était  à  faible  distance  de 
Rouziers  1 1  >. 

Une  autre  particularité  très  typique  «les  poésies 
de  Pierre  de  Rogiers  montre  très  clairement  que, 
s'il  est  Cantalien  de  naissance,  parce  que  son  ma- 
noir paternel  esl  situé  dans  les  limites  de  la  vicomte 
de  Cariât,  il  appartienl  à  la  partie  du  Haut-Pays 
<ini  avoisine  le  Limousin  et  le  Quercy,  a  reçu  la 
formation  poétique  limousine.  Autant  Rouziers  est 
encore  aujourd'hui  à  grande  distance  de  Clermont, 
distance  Infranchissable  au  XIIe  siècle  pendant 
cinq  mois  de  l'année,  autant  il  est  voisin  du  «  Pays- 
Bas  »,  de  Turenne  où  existait  un  groupement  de 
Troubadours  <|ni  se  ramifiait  à  l'école  de  Ventadour. 
Quoique  pins  éloigné  de  Rouziers  que  Turenne,  Ven- 
tadour (tait  d'arecs  facile  en  tons  temps.  Ce  sont, 
incontestablement,  les  poètes  de  ces  deux  centres 
lyriques  que  Pierre  de  Rogiers  a  entendus  dans  son 
enfance,  leurs  œuvres  qui  l'ont  initié  à  l'art  de 
bien  dire.  Cette  particularité  n'a  pas  échappé  à  son 
récent  biographe  qui  montre  comment  la  manière 
de  notre  Troubadour  procède  sans  conteste  de  celle 
de  Bernard  de  Ventadour. 


(i)  Cardaillac,  cant.  de  La  Capclle-AIarival,  arr.  de  Figeac  (Lot). 


LES    TROUBADOURS    CANTALIEXS  339 

—  ((  Nous  sommes  étrangement  surpris,  dit 
((  Appel,  dans  les  poésies  de  Pierre  Rogiers  par 
((   le  jeu  de  la   réplique  eu   phrases   courtes,   pour 

«  laquelle  il  marque  une  vraie  prédilection Ber- 

«  nard  de  Ventadour  a  usé  de  la  réplique  ou  du 
<<  dialogue  dans  dix-sept  chansons.  Nous  la  trouvons 
((  aussi  chez  Hugues  de  Saint-Cire  (né  à  Thégra, 

«  entre  Rouziers  et  Turenne,  en  Limousin) A 

«  l'exemple  de  Bernard  de  Ventadour,Pierre  Rogiers 
«  ne  la  fait  entrer  qu'occasionnellement.  Ce  dialogue 
«  permet  au  poète  de  représenter  la  lutte  des  senti- 
ce  nients,  des  sensations  que  nous  éprouvons.  » 

Si  l'on  veut  bien  se  reporter  au  douzième  siècle,  à 
la  délimitation,  par  province,  des  groupes  de  Trou- 
badours, on  reconnaîtra  que,  né  en  Limagne,  ou  aux 
limites  du  Velay,  Pierre  de  Rogiers  eut  été  imbu  des 
préceptes  de  l'Ecole  Auvergnate.  C'est  précisément 
parce  que  son  berceau  était  aux  frontières  Limou- 
sines que,  bercé  par  les  poésies  de  cette  Ecole,  il  a 
tout  naturellement  reproduit  le  genre  du  Trouba- 
dour, sou  contemporain  un  peu  aîné,  Bernard  de 
Ventadour. 

Avant  d'entreprendre  la  biographie  du  poète  dont 
les*  vers  ont  mieux  préservé  de  l'oubli  le  nom  des 


340  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


Bogiers  que  tous  les  exploits  militaires  de  ceux  de 
sa  race,  notons  que  ses  petits-neveux  continuèrent  à 
résider  au  château  de  Bogiers,  au  moins  jusqu'aux 
dernières  années  <lu  quinzième  siècle.  On  voit  Mare, 
Baymond  et  Pierre  de  Bogiers,  damoiseaux,  petits- 
fils,  sans  doute,  du  frère  de  notre  Troubadour,  tran- 
Biger  avec  L'Abbé  de  Maurs,  en  L295,  Guillaume  et 
Pierre  rétrocéder  en  L298  à  Géraud  de  Naucase  un 
allai-  de  la  paroisse  de  Boissel  il),  Bernard,  lils  de 
Bigaud,  faire  en  13311  hommage  au  Vicomte  de  Car- 
Lai  pour  le  repaire  de  <iiselme  mouvant  du  château 
de  Toursac  (2),  Antoine  accomplir  semblable  forma- 


(i)  Titres  originaux  cités  par  Bouillet,  loc.  cit. 

i  _■  )  Toursac,  château  aujourd'hui  ruiné,  de  la  commune  de 
St-Julien  de  Toursac,  limitrophe  de  Rouziers.  Cette  place  était  plus 
qu'un  château,  mais  une  véritable  forteresse  ceinte  de  murailles 
dont  plusieurs  co-seigneurs  se  partageaient  la  possession  sous  la 
suzeraineté  des  Comtes  de  Rodez,  Vicomtes  de  Cariât.  Le  curieux 
acte  de  1317,  où  figurent  Rigal  et  Martin  de  Rogiers,  à  titre  de 
co-seigneurs,  délimita  les  droits  réciproques  des  vingt-quatre  co- 
propriétaires. Au  XIIIe  siècle,  Bernard  de  Rogiers  avait  un  repaire 
distinct  dans  l'intérieur  de  la  forteresse.  Dès  le  XIe,  les  Rogiers 
paraissent  avoir  possédé  une  partie  importante  de  la  forteresse  de 
Toursac  (Dict.  stat.  du  Cantal,  T.  III,  p.  500.  Noms  féodaux, 
P-  377,  644,  704,  725,  836.  Chabrol,  T.  IV,  p.  715-  Bouillet,  T.  VI, 
P-  394)- 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS  341 

lité  pour  Leynhac  en  1490  (1).  Il  semble  qu'à  cette 
époque,  la  maison  de  Rogiers  se  soit  fondue  dans 
celle  de  Reilhac  dont  le  château,  situé  sur  la 
paroisse  de  Rogiers,  était  tout  voisin  (2). 

Pierre  de  Rogiers,  probablement  petit-fils  de  Guil- 
laume, le  bienfaiteur  du  Chapitre  de  Brioude,  dut 
naître  à  Rogiers,  dans  le  second  quart  du  douzième 
siècle.  Contemporain  de  Pierre  de  Vie,  cadet  de 
famille,  sans  doute,  comme  le  Prieur  de  Montaudon, 
il  fut  destiné  tout  enfant  à  l'Eglise  par  ses  parents 
qui  le  firent  instruire  dans  les  Lettres  Latines  et  lui 
donnèrent  une  instruction  des  plus  soignées,  telle, 
au  moins,  qu'on  la  comprenait  alors.  Hugues  de 
Saint-Cire,  le  biographe  des  Troubadours,  nous 
l'apprend  et  son  témoignage  est  d'autant  plus  à 
retenir  qu'Hugues  était  natif  de  Thégra  en  Quercy, 


(i)  Leynhac,  commune  voisine  de  Rouziers,  fief  considérable 
possédé  par  les  Rogiers  jusqu'à  leur  extinction.  Noms  féodaux, 
p.  836. 

(2)  Le  château  de  Reilhac,  commune  de  Rouziers,  aujourd'hui 
ruiné,  avait,  dès  le  XIe  siècle,  des  seigneurs  de  son  nom.  Ils  possé- 
daient encore  ce  château  e*  celui  de  Toursac  à  la  fui  du  XVIe  siècle. 
Bouil'let  observe  qu'un  rameau  seulement  des  Rogiers  a  pu  s'étein- 
dre dans  les  Reilhac  et  un  autre  se  transplanter  dans  le  Midi  où 
des  familles  de  ce  nom  se  réclament  de  cette  origine. 


-    TE0UBAD01  i;>   i  ANTALIENS 

;i  faible  distance  de  Rogiers,  el  avait  pu  connaître 
•nnellement  notre  Troubadour  et  sa  famille. 

—  <«  Peire  Rotgiers  si  fo  d'Alvernhe,  «'unorgues 
«   de  Clarmon;  e  Eo  gentils  nom,  bels  et  avinens  e 

9avis  de  letras  e  de  sen  natural.  » 

Pierre  Rotgiers  était  d'Auvergne,  Chanoine  de 
Clermont;  de  noble  race,  bien  fait  et  avenant,  il 
était  instruit  dans  Les  Lettres  et  avait  beaucoup 
d'esprit  aaturel. 

Au  douzième  siècle,  L'Evêché  de  Saint-Flour 
a'existait    pas  encore  et    l'évêque  de  Clermont  ou 

d'Auvergne,   c me  <»n   L'appelait    indifféremment, 

étendait  sa  houlette  pastorale  sur  le  Haut  et  sur  le 
Bas-Pays.  La  munificence  de  l'aïeul  de  Pierre  envers 
l'église  Saint-Julien  de  Brioude  ou  quelque  autre 
cause  prédisposèrent  Le  prélat  Clermontois  à  appe- 
ler auprès  de  lui  son  jeune  diocésain  et  a  lui  confé- 
rer, malgré  sa  jeunesse,  ce  grand  bénéfice  si  envié 
d'un  Canonical  de  sa  Cathédrale.  Voilà  notre  jeune 
homme  quittant  Le  manoir  paternel  aux  frontières 
de  L'Auvergne  et  du  Quercy  pour  aller  occuper  sa 
stalle  a  L'autre  extrémité  de  l'Auvergne  dans  la 
capitule  de  la  province.  Il  y  trouva  un  centre  intel- 
lectuel, dut  entrer  en  relations  avec  Troubadours  et 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIEXS  343 

Jongleurs  qui  y  foisonnaient,  être  admis  à  la  Cour 
de  Vodables,  chez  le  Dauphin,  alors  au  début  de  sa 
passion  pour  la  Gaie  Science  et  ses  interprètes.  — 
«  Il  était  Chanoine  de  Clermont,  dit  l'historien  des 
«  Troubadours,  mais  la  force  du  penchant  l'entraî- 
nait ailleurs.  Quoique  savant  dans  les  Lettres,  il 
«  aimait  le  monde  et  les  plaisirs  plus  que  Pétude 
«  et  la  retraite.  Ennuyé  de  son  Canonicat,  il  se  fit 
«  Troubadour  et  mena'  .Jongleur.  On  ne  résiste 
«  guère  à  l'impulsion  du  génie!  D'ailleurs,  à  ne 
«  considérer  que  la  fortune,  les  Cours  offraient  une 
((  perspective  riante  aux  Poètes  »  (1). 

Plus  laconiquement,  Hugues  de  Saint-Cire  nous 
dit  : 

—  ((  E  cantava  e  trobava  ben,  e  laisset  la  Canorga 
«  et  fetz  se  Joglars  et  anet  per  cortz  e  foron  grazit 
«  li  sieu  conta r.  » 

Il  chantait  et  composait  fort  bien.  Il  abandonaa 
son  Canonicat,  se  fit  Jongleur  et  s'en  alla  en  diverses 
Cours  faire  entendre  ses  chansons. 


(i)   Millot:  Hist.  lhtér.  des  Troubadours,  T.  I. 


L5-A4  LES   TBOUBADOUBS  CANTALŒNS 

Plus  méchamment,  le  satirique  Pierre  d'Auvergne 
écrit  : 

D'aisso  mer  mal  Peire  Rotgiers 
Per  que  n'cr  encolpatz  premiers 
Quar  chanta  d'amor  a  prezen 

I  i  -nvengra'l  melhsus  santiers 
En  la  gleiz'  o  us  condaliers 
Portar  ab  grand  candel'  arden. 

Pierre  Rogner  en  a  mal  mérité 

Car  il  en  fut  le  premier  accusé 
Lui   qui   chante  l'amour,   à   présent 

II  lui  seyait  davantage  de  lire  les  Psautiers 
A   l'église  ou  <le  porter  les  chandeliers 
Aux  cierges  ardents. 

Notons  au  passage  avec  Appel  que  :  <<  Lorsque 
a  Pierre  d'Auvergne  dans  ses  <<  Jeux  et  ris  »  com- 
«(  posa  une  chanson  diffamatoire  sur  ses  confrères, 
a  il  ne  ménagea,  certes,  pas  les  plus  célèbres  d'entre 
u  eux.  Nous  pouvons  croire  qu'il  n'a  pas  voulu 
u  ouvi  ir  cotte  liste  avec  un  contemporain  de  peu  de 
«  valeur.  A  ce  titre,  la  place  qu'occupe  Pierre  de 
«   Rogiers  dans  cette  pièce  remarquable  mérite  de 


LUS  TROUBADOURS  CAXTALIEXS  345 

«  retenir  notre  attention  sur  la  vie  et  les  œuvres 
«  de  ce  dernier  »  (1). 

Se  sentant  jeune,  bien  fait  de  corps,  dispos  d'es- 
prit, d'humeur  aventureuse,  une  fringale  d'amour  an 
cœur,  notre  jeune  Chanoine,  tout  comme  son  col- 
lègue Yellave  Pierre  Cardénal,  qui  fut  en  situation 
identique,  reconnut  qu'il  n'avait  rien  des  vertus 
nécessaires  à  un  dignitaire  ecclésiastique.  Honnête- 
ment, il  déposa  camail  et  aumusse,  abandonna  sa 
stalle,  pour  aller  courir  le  monde,  jeter  à  tous  les 
échos  les  gais  couplets  de  ses  chansons.  Il  marcha 
droit  à  la  «  Méditerranée  voluptueuse  »  et  c'est  dans 
la  plus  vieille  et  la  pins  illustre  cité  Méridionale, 
dans  la  capitale  de  la  Narbonnaise  Romaine,  dans 
cette  Narbonne  encore  imprégnée  de  la  sensualité 
Sarrazine,  qu'il  alla  chercher  l'amour,  trouva  le 
bonheur  et  le  désespoir  de  sa  vie. 

Aymeric  II,  Vicomte  de  Narbonne,  était  tombé 
glorieusement  en  Espagne  sous  le  cimeterre  Sarra- 
zin,  à  la  bataille  de  Fraga,  en  1134.  Il  ne  laissait 
pour  ceindre  après  lui  sa  couronne  vicomtale  qu'une 
fille  ;  mais  cette  héritière  de  la  Vicomte  Narbonnaise 


(-1)  Appel:  Pierre  Rogier,  loc.  cit. 


IUBADOUKS   <  ANTALIENS 

avait  prouvé  déjà  qu'elle  valait  un  homme!  Encore 
squ'une  fillette  en  1 L28,  elle  s'était  mis.'  délibéré- 
ment à  l;i  tête  des  troupes  «1»'  renforl  qui  allaient 
secourir  la  ville  de  Tortose  assiégée  par  les  Barra: 
zins.  1rs  avait  conduites  à  l'ennemi  et  pen<Jan1  la 
mêlée,  les  excitait  de  la  voix  e1  de  L'exemple.  S 

tation,  la  nouvelle  Clorinde  prit,  à  la  mort  di 
son  père,  la  direction  des  affaires  qu'elle  conduisit 
en  nomme  d'Etat  consommé,  se  jouant  des  diffi- 
cultés, obligeant  ses  puissants  voisins,  comme  les 
('unîtes  de  Toulouse  on  de  Montpellier,  les  vois  eux- 
mêmes,  à  compter  avec  elle.  Elle  épouse,  en  1  L42,  un 
grand  seigneur  Espagnol  <i"i  ';l  laisse  veuve,  sans 
enfants,  an  bout  de  trois  ans  de  mariage.  Se  refu- 
sant désormais  à  une  nouvelle  union,  elle  se  consa- 
cra  tout  entière  à  la  politique  et  an  gouvernement 
-  Etats. 

En  il"»,  le  roi  de  France  Louis  VII,  le  Jeune, 
traversant  la  Narbonnaise,  Ermengarde  le  reçoit 
royalement.  Su  cour  peuplée  de  damoiseaux,  de 
damoiselles,  de  Troubadours  et  de  -Jongleurs  déploie 
un  faste  inconnu  sur  les  bords  de  la  Seine,  multiplie 
fêtes  et  divertissements  en  l'honneur  du  monarque 
Français.  Tout  en  remplissant  avec  une  grâce  sou- 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  :-!47 

veraine  ses  devoirs  de  maîtresse  de  maison,  la 
Vicomtesse  de  Narbonne  réalise  un  plan  mûrement 
conçu,  profite  de  la  présence  du  roi  de  France  pour 
faire  disparaître  à  son  profit  l'interdiction  qui  mar- 
quait le  mieux  l'infériorité  de  la  femme,  même  assise 
sur  un  trône.  La  loi  Romaine,  toujours  strictement 
observée  en  Narbonnaise,  interdisait  expressément 
à  la  femme  de  siéger  comme  juge  dans  aucun  Tri- 
bunal. L'Empereur  Constantin  avait  renouvelé  cette 
défense  dans  un  édit  célèbre  que  Justinien,  l'impé- 
rial législateur,  avait  introduit  dans  son  Code,  édic- 
tant  les  peines  les  plus  sévères  contre  sa  violation. 
Sur  toute  Terre  régie  par  le  Droit  écrit,  aucune 
femme,  si  omnipotente  qu'elle  fut  et  maîtresse  héré- 
ditaire du  sol  par  droit  de  naissance,  ne  pouvait 
exercer  la  prérogative  si  prisée  des  seigneurs,  au 
Moyen  Age,  de  rendre  en  personne  la  justice  à  ses 
vassaux. 

Avec  une  habile  générosité  qui,  au  fond,  ne  lui 
coûtait  pas  grand'chose;  Ermengarde  offre  au  roi  de 
France  un  cadeau  princier  bien  fait  pour  séduire  le 
Capétien  dont  la  suzeraineté  était  si  fictive  sur  le 
Midi  des  Gaules.  Elle  lui  abandonne  en  toute  pro- 
priété tous  les  territoires  que  les  Archevêques  de 


1.1  -    TB01  BADOl  BS   CAKTALIEN8 

Narbonne  avaient  asurpés  sur  les  droits  des 
Vicomtes.  Geste  hardi  pour  l'époque,  de  la  part 
d'une  femme  surtout,  et  qui  décèle  déjà  cette  anti- 
pathie Méridionale  pour  la  théocratie,  sou  horreur 
de  \<>ir  le  pouvoir  spirituel  et  la  puissance  tempo- 
pelle  concentrés  dans  les  mêmes  mains.  Le  puissant 
Archevêque  Narbonnais  s'indigne,  brandit  les 
foudres  de  l'Eglise;  Ermengarde,  Impassible,  n'en 
a  cure,  marche  sans  se  laisser  intimider  au  but 
qu'elle  peut  atteindre.  Enchanté  de  devenir  seigneur 
effectif  dans  la  riche  Narbonnaise  où  son  autorité 
nominale  est  a  peine  admise,  le  roi  de  France 
accepte  le  cadeau  h  anticlérical  >>  de  la  Vicomtesse 
mais  «-H  remerciement,  il  édicté  en  vertu  de  sa 
puissance  souveraine  une  Ordonnance  royale  par 
laquelle  il  reconnaît  expressément  a  Ermengarde  le 
droit  absolu  de  rendre  désormais  elle-même  la  jus- 
tice, de  présider  en  personne  les  Tribunaux  de  ses 
Etats.  La  galante  réponse  du  roi  Parisien  à  la 
requête  de  la  Vicomtesse  mérite  d'être  rapportée 
textuellement  : 

—  «  Chez  vous  les  lois  impériales  ont  gardé  toute 
((  leur  inflexibilité;  les  coutumes  de  notre  royaume 
(<   sont    moins    strictes.    A    défaut    de   mâles    nous 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS  349 

u  admet  tons  les  femmes  à  succéder  et  leur  recon- 
((  naissons  le  droit  de  régir  et  administrer  leur 
«  héritage  »  (1). 

L'énergique  Vicomtesse  de  Narbonne  donne  an 
Midi  un  bel  exemple  d'émancipation  féminine  qui 
sera  bientôt  suivi  dans  le  Nord  où  on  verra  Alix  de 
Montmorency  conduire  en  personne  une  armée  à 
Simon  de  Montfort,  Jeanne  de  Flandre  vouloir 
joindre  à  l'exercice  du  pouvoir  le  droit  d'en  revêtir 
les  insignes  et  porter  l'épée  nue.  La  femme  du 
XIIe  siècle  ne  veut  plus  de  la  tutelle  romaine;  Che- 
valiers et  Troubadours,  qui  l'adulent  de  concert,  lui 
ont  donné  conscience  de  son  empire;  elle  entend 
l'exercer  ailleurs  que  dans  les  tournois  et  les  ('ours 
d'Amour. 

En  1162,  le  Pape  Alexandre  III  (2)  passe  à  Nar- 
bonne; Hermengarde  déploie  pour  Le  recevoir  un 
faste    inouï,    donne    au    Pontife    des    fêtes    d'une 


(i)  «  Apud  vos  dccidentur  négocia  legibus  Imperatorum;  beni- 
o  gna  longe  est  consuetudo  regni  nostri,  ubi  melior  sexus  defuerit, 
«  mulieribus  succedere  et  hœreditatem  administrai  conceditur.  » 
Duchesne,  T.  IV. 

(2)  Roland  Rainuce,  1159-1181.  C'est  ce  Pape  qui  fit  réserver  par 
le  Concile  de  Latran,  tenu  en  1179,  aux  seuls  cardinaux,  le  privi- 
lège exclusif  d'élire  le  Pape  et  au  Pontife  romain  seul,  à  l'exclusion 
des  evêques  qui  l'avaient  exercé  jusque  là,  le  droit  de  canoniser 
les  saints. 


350  S  I  BOI  BADOl  RS  I  \N  TALIENS 

incroyable  magnificence.  .Mais  ces  pompes  exté- 
rieures ne  lui  tour  jamais  oublier  ses  devoirs  de 
Chef  d'Etat  qu'elle  remplit  toujours  avec  la  plus 
diplomate  habileté.  Le  jeune  Emeric  de  Lara  (1),  fils 
aîné  de  sa  sœur  Ermeninde,  mariée  à  Don  Manrique 
de  Lara,  qu'elle  avait  adopté  pour  héritier  en  1177 
et  élevait  auprès  «relie,  étant  mort  Tannée  même 
•  le  s<>n  adoption,  le  comte  de  Toulouse  invoqua  ses 
droits  «le  suzerain,  déclara  s'opposer  a  une  adoption 
nouvelle  et  entendre  qu'à  la  mort  d'Hermengarde  la 
Xailionnaise  fit  retour  au  Comté  de  Toulouse  et  y 
tin  incorporée.  Informée  «le  cette  prétention,  la 
Vicomtesse  met  en  œuvre  les  ressorts  de  sa  diplo- 
matie, t'ait  habilement  comprendre  à  ses  voisins  :  le 
comte  <le  Montpellier,  le  roi  d'Aragon,  les  vicomtes 
de  Nîmes  el  de  Carcassonne  tout  ce  qu'a  de  périlleux 
pour  eux-mêmes  l'ambition  Toulousaine.  Une  ligue 
est  conclue  qui  oppose  an  Toulousain  un  si  formi- 
dable  bloc  que  celui-ci  «  doit  renoncer  a  ses  desseins 
et  se  déchirer  battu  avant  même  d'avoir  essayé  de 
combattre  ». 

Telle   était    la    souveraine   habile,  intelligente  et 


(i)   Pierre  de  Rogier  en  parle  dans  sa  troisième  chanson  et  l'ap- 
pelle  "  Aimeric-lo-Tos  »  —  le  Jeune  — .  Appel  fait  remarquer  qu'on 
rtain  par  là  que  cette  chanson  est  antérieure  à  1 1 77. 


LES   TROUBADOURS    GANTALIENS  351 

ferme  à,  laquelle  le  jeune  chanoine  démissionnaire 
de  Clerinont,  le  Troubadour  Cantalien  Pierre  de 
Rogiers  venait  faire  hommage  de  ses  chansons  et 
demander  un  asile  à  sa  (  Jour. 

—  «  E  venc  s'en  a  Narbona,  en  la  cort  de 
«  madomma  Ermengarda  qu'era  adoncs  de  gran 
«  valor  e  de  gran  pretz  et  ella  l'aculhit  fort  e  l'onret, 
<<    l'ill  fetz  grans  bes  ». 

11  s'en  vint  à  Narbonne  à  la  Cour  de  dame  Ermen- 
garde  qui  y  régnait  alors,  femme  de  grande  valeur  et 
de  haute  intelligence.  Elle  lui  accorda  le  meilleur 
accueil,  le  traita  avec  honneur  et  lui  fit  grand  bien. 

Sous  cette  souveraine  à  l'intelligence  si  ouverte, 
à  l'esprit  si  affiné,  lointaine  aïeule  d'Elisabeth  d'An- 
gleterre qui  aura,  au  XVI0  siècle,  plus  d'un  trait  de 
ressemblance  avec  la  Vicomtesse  médiévale,  la  Cour 
de  Narbonne  était  alors,  non  seulement  la  plus 
fastueuse,  mais  la  plus  policée  du  Midi  Grands 
seigneurs  et  chevaliers  y  affluaient;  Troubadours 
et  Jongleurs  y  rivalisaient  de  poétiques  efforts  pour 
plaire  à  la  princesse  et  capter  ses  bonnes  grâces.  On 
a  prétendu  qu'Hermengarde  n'était  pas  insensible  à 
ces  adulations,  n'aurait  gardé  qu'une  froideur  appa- 
rente et,  qu'en  dépit  de  sa   hautaine  réserve,   elle 


352  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

avait  connu,  portes  closes,  à  l'abri  des  épaisses 
murailles  <lu  château  Vicointal,  les  faiblesses  de 
cœur  et  1rs  défaillances  féminines. 

1 1  est  certain  qu'elle  prit  en  goût  Pierre  de  Rogiers 
e1  que  1<-  beau  et  aimable  Troubadour  Cantalien  fut 
bientôt  en  faveur  marquée  auprès  d'elle.  Ln  bienveil- 
lance pi  incière  Be  traduisit  par  des  Gadeaux  el  l'invi- 
tation au  poète  de  se  fixer  à  Jïarbonne;  mais  rien 
n'autorise  h  croire  que  Pierre  ail  été  gratifié  de  pins 
précieuses  faveurs.  «  Attaché  d'abord  par  les  bien- 
«  i'aiis.  «lit  un  de  ses  historiens,  il  le  fut  insensi- 
((  blemenl  bien  plus  encore  par  cette  dangereuse 
«  passion  dont  les  Troubadours  ne  savaient  pas  se 
«  défendre.  Hermengarde  devint  l'objet  <le  son 
«  amour  comme  celui  <le  ses  vers  »  (1). 

<  v  fut  dès  lors  pour  Pierre  <le  Rogiers  une  vie  de 
fièvre  et  d'ivresse.  Son  souci  unique  était  d'obtenir 
un  signe  d'approbation,  d'amener,  par  ses  chansons, 
un  sourire  sur  les  lèvres  de  l'idole.  <<  Ver  de  terre 
amoureux  d'une  étoile  >>  eut-il  dit  volontiers;  sa 
hardiesse  n'allait  pas  jusqu'à  Introduire  le  nom  de 
l'aimée  dans  ses  strophes!  C'est  sons  le  voile  discret 


1 1  )  Millot,  loc.  cit. 


LES   TROUBADOURS   OANTALIENS  353 


du  pseudonyme  qu'il  célébrait  ses  charmes  (1). 
<(  Tort  n'avez  »  est  une  expression  de  la  langue 
romane  qui  ne  contient  pas  seulement  une  appro- 
bation du  passé  et  du  présent,  mais  est  encore  nue 
sorte  de  confiante  affirmation  que  l'être  adoré  ne 
peut  se  tromper,  prendra  en  toutes  circonstances  la 
décision  la  pins  sage  et  la  plus  opportune.  C'est  par 
ce  mystérieux  <<  Tort  n'avez  »  qu'il  désigne  la 
Vicomtesse  Hermengarde  dans  les  huit  chansons  que 
nous  connaissons  seules  de  toutes  celles  qu'il  consa- 
cra il  célébrer  se  dame. 

Au  contact  de  cette  femme  supérieure,  nous  dit 
Pierre  de  Rogiers,  les  gens  les  plus  frustes  s'affinent. 
Il  se  reconnaît  indigne  d'être  aimé  de  cette  grande 
dame,  si  infiniment  supérieure  à  lui,  plus  encore 
par  le  mérite  que  par  la  naissance,  niais  l'Amour, 
qu'il  fait  intervenir  dans  son  poème,  l'encourage  à 
se  rendre  digne  par  des  qualités  éminentes  des  bon- 


ci)  L'usage  de  ne  désigner  sa  dame  que  par  un  pseudonyme, 
un  «  senhal  »,  —  signal,  —  comme  on  disait,  remonte  au  premier 
Troubadour  Guillaume  de  Poitiers,  et  fut  constamment  observé. 
Bernard  de  Ventadour  appelle  la  sienne  «  Bel-Vezer  »  (Belle-Vue) 
ou  «  Magnet  »  (Aimant),  Rigaux  de  Barbezieux  «  Miels  de  Dom- 
na  »  (Mieux  que  Dame),  Bertrand  de  Boni  «  Miels  de  Ben  » 
(Mieux  que  Bien)  ou  «  Bel-Miralh  »  (Beau  Miroir). 


rROUBADOl  RS   CAXTALIENS 


tés  d'une  femme  aussi  parfaite.  Il  craint  de  ne  pas 
être  aiméj  confesse  n'avoir  obtenu  encore  aucune 
faveur;  mais  l'Amour  lui  montre  l'Espérance,  récon? 
fort  et  soutien  des  amants  fidèles  et  lui  donne  cefj 
sages  conseils  : 


—  «  Amants  insensés!  Trop  d'empressement  au- 

«  près  de  vos  amies  vous  tourmente.  Les  querelles 

a  que  vuiis  leur  faites,  l'habitude  de  les  épier  avec 

<<  une  curiosité  jalouse  vous  font  devenir  insuppop- 

<<  milles.  Ce  n'esi   poinl   là  de  l'amour:  Quand  on 

..  aime    bien,   eut-on    entendu,   eut-on   vu   quelque 

«  chose  au  désavantage  de  son  amie,  on  ne  doit 

«  croire  ni  ses  oreilles  ni  ses  veux.  » 

Faut-il  s'étonner  que  la  Vicomtesse  ait  témoigné 
quelque  bienveillance  à  un  poète  qui  professait,  en 
tenues  harmonieux,  «les  théories  si  bien  faites  pour 
lui  concilier  la  sympathie  de  toutes  les  femmes 
ravies  de  n'avoir  qu'adorateurs  accommodants,  tou- 
jours pré; s  a  excuser  leurs  jures  imprudences.  Her- 
mengarde  lui  ménagea,  sans  doute,  d'autant  moins 
les  marques  de  bonté,  qu'elle  étail  probablement  à 
mille   lieues   de   supposer  qu'elles   pussent    tirer  à 


LES   TROUBADOURS   (ANTALÏENS  355 

conséquence,  encore  moins  donner  matière  à  maligne 
interprétation. 

—  ((  Et  el  s'enamouret  d'ella  e'n  fetz  sos  vers  e 
«  sas  chansons  e  ella  los  receup  e'is  près  en  grat  e 
((  el  la  clamava  a  Tort-n'avez  ».  Lonctemps  estet 
«  ab  ella  en  cort.  » 

Il  s'énamoura  d'elle,  la  prit  pour  thème  de  ses 
vers  et  de  ses  chansons  qu'elle  agréa  et  auxquels 
elle  prenait  plaisir.  Il  l'y  nommait  «  Tort-n'avez  ». 
Longtemps  il  résida  à  sa  cour. 

Un  pareil  culte  rendu  à  la  Vicomtesse  pendant 
une  longue  période,  ne  pouvait  passer  inaperçu  et 
les  gracieusetés  dont  la  dame  récompensait  le  poète 
ne  pas  exciter  la  jalousie  de  ses  rivaux.  Ceux-ci, 
experts  en  la  science  de  médisance  et  calomnie, 
chuchotèrent  discrètement,  colportèrent  en  grand 
mystère  réflexions  et  propos  méchants,  appelèrent 
l'attention  sur  de  menus  faits  démesurément  grossis 
à  dessein  et  malignement  interprétés.  Le  bruit  finit 
par  se  répandre  et  l'opinion  s'accréditer  que  Pierre 
de  Kogiers  était  le  plus  heureux  des  hommes,  n'avait 
plus  rien  à  désirer  î 

L'abbé  Millot  paraît  bien  croire  que  la  belle  Her- 


356  LES   TBOUBADOl  RS    i  WTAI.IKNS 

mengarde  partagea  les  feux  dont  brûlait  le  pilant 
poète!  —  «  <  les  sentiments  délicats,  dit-il,  touchèrent 
«  la  Vicomtesse;  elle  ne  dédaigna  pas  les  feux  de 
"  son  Troubadour.  .Mais,  comment  échapper  aux 
«  regards  malins  <l»-s  courtisans?  Les  soupçons,  les 
«   bruits  fâcheux  se  répandirenl  de  toutes  parts.  » 

(<  E  si  l'un  crezal  qu'el  agues  joï  d'amor  d'ella, 
<•  «Ion  clla  en  l'o  blasmada  per  las  gens  d'aquella 
o  encontrada.  » 

L'opinion  s'accrédita  qu'il  avail  eu  joies  d'amour 
d'elle,  »•(•  dont  on  La  blâma  forl  dans  le  pays. 

I  >e  caractère  allier,  toul  entière  an  jeu  de  la  poli- 
tique el  a  scs  combinaisons  ambitieuses,  la  Vicom- 
tesse de  Narbonne  dut  être  outrée  de  la  calomnie. 
Elle  prenait  plaisir,  certes,  a  hunier  l'encens  que  le 
Troubadour  brûlait  en  son  honneur;  mais  entre  le 
délassant  passe-temps  que  lui  était  le  poète  et  le 
souci  de  sa  réputation,  elle  n'hésita  pas  et  trancha 
dans  le  vif.  Pierre  de  Rogiers  reçut  l'ordre  de  quitter 
Immédiatement  la  Cour  de  Narbonne  pour  n'y  plus 
reparaître.  Désemparé,  le  cœur  meurtri,  le  pauvre 
poêle  s'éloigna  tout  chagrin  et  s'en  fut  demander 
asile  et  consolation  à  l'un  de  ses  plus  illustres 
confrères,  le  Comte  Raimbaud  d'Orange. 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS  357 


—  ((  E  per  temor  del  dit  de  la  gen  s'il  det  conyat 
«  el  parti  de  si  et  el  s'en  anet  dolens  e  pensius  e 
«  consiros  e  marritz  an  Raeinbaut  d'Aurenga.  » 

Par  crainte  des  méchants  propos  du  inonde,  elle 
lui  donna  congé  et  ordre  de  s'en  aller.  11  s'en  fut, 
en  effet,  tout  dolent,  en  grande  peine  et  souci,  abso- 
lument navré  et  se  rendit  auprès  de  Raimbaud 
d'Orange. 

Si  Pierre  devait  garder  au  cœur  jusqu'à  la  mort 
l'inguérissable  blessure,  continuer  à  nourrir  son 
incurable  et  impossible  amour,  cet  épisode  ne  paraît 
avoir  été  qu'un  incident  tôt  oublié  et  sans  portée 
dans  la  vie  d'Hermengarde.  Si  tant  est  qu'elle  ait  eu 
quelqu'attirance  pour  le  beau  Troubadour  Cantalien, 
elle  réfréna  vite  cette  faiblesse  de  femme  pour  se 
donner  plus  que  jamais,  tout  entière,  à  ses  devoirs 
de  chef  d'Etat.  Elle  continua  à  gouverner  la  Vicomte 
Narbonnaise  jusqu'en  1192  où,  lassée  du  pouvoir,  elle 
abdiqua  en  faveur  de  son  neveu  Pierre  de  Lara,  frère 
cadet  d'Aynieric,  dont  on  a  vu  la  mort  prématurée, 
et  se  retira  à  Perpignan  où  elle  vécut  dans  le  repos 
et  la  retraite  jusqu'à  sa  mort  en  119(1. 

Raimbaud,    Comte  d'Orange,   seigneur   de   Cour- 


358  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

thézon,  près  d'Avignon,  el  de  quantité  d'autres 
terres  1 1  I,  appartenail  à  cette  phalange  de  Princes 
lettrés  qui  se  piquaienl  <le  poésie  et  n'entenr 
daienl  p;is  se  borner  vis-à-vis  des  Troubadours, 
à  un  simple  rôle  de  .Mécène,  niais  égaler  encore 
les  plus  fameux  dans  l'art  de  bien  dire.  Les 
poésies  de  Raimbaud  ne  sont,  certes,  pas  dénuées  de 
mérite,  mais  ce  qui  choque  en  elles  est  le  ton  maniéré 
qui  v  domine.  Amoureux  de  la  recherche  el  de 
l'obscurité,  le  Comte  d'Orange  prend  pour  du  génie 
les  artifices  de  la  forme  et  se  croit  Pi  -lace  des  poètes 
parce  qu'il  a  réussi  a  Introduire  le  même  mol  ou  nu 
de  ses  dérivés  dans  chacun  des  quarante-cinq  vers 
d'un  de  ses  poèmes  ou  que  dans  un  autre  il  répète  la 
même  expression  à  chaque  strophe.  La  modestie 
n'était  pas  son  forl  el  il  écrit  sans  sourciller  :  «  Dé- 
fi   puis  qu'Adam  mangea  la  pomme,  le  talent  de  plus 


iii"    Raimbauz  d'Aurenga   -i   fo  lo  seingner  d'Aurenga  e  dt 

"  Corteson  e  de  gran  ren  d'autres  castels  »,  dit  son  biographe. 
Raimbaud  d'<  frange  était  fils  puîné  de  Guillaume  de  Montpellier 
d'Omelas,  cadet  lui-même  du  comte  de  Montpellier  et  de  Tiburge 
d'Orange.  Il  quitta  le  nom  de  Muntpellier-Omelas  pour  celui 
d'Orange,  avait  rec;u  pour  sa  part  une  partie  de  la  Principauté 
d'Orange  avec  le  château  de  Courteson  dont  il  fit  sa  résidence.  Il 
y  mourut  célibataire  ver->  1173  (Hist.  du  Languedoc,  T.  III,  p.  799). 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIEXS  359 

((  d'un  qui  mène  beaucoup  de  bruit  ue  vaut  pas  uue 
«  rave  auprès  du  mien  ».  Vivante  autithèse  de 
Pierre  de  Rogiers,  autant  celui-ci  est  sincère  dans  ses 
louanges  à  Herinengarde,  a  des  accents  déchirants 
pour  dépeiudre  son  désespoir  d'être  séparé  de  son 
idole,  autant  Raimbaut  ne  trouve  que  de  banales 
exagérations,  (pie  la  recherche  très  apparente  de  la 
difficulté  achève  de  gâter,  pour  traduire  à  la  Com- 
tesse de  Die  son  amoureuse  passion.  Comme  Pierre 
de  Rogiers,  celle-ci  nous  apparaît  sincère  dans 
l'expression  de  sa  tendresse  et  l'on  regrette  presque, 
en  lisant  ses  belles  strophes,  qu'un  homme  aussi 
maniéré  et  superficiel  que  le  Comte  d'Orange  en  soit 
l'objet. 

D'Orange,  le  malheureux  Pierre  avait  les  yeux 
sans  cesse  tournés  vers  Xarbonne  où  il  espérait  tou- 
jours être  rappelé.  Son  chagrin,  nous  dit-il,  dans 
deux  chansons,  n'était  que  proportionné  à  la  perte 
immense  qu'il  avait  faite  ;  il  était  dévoré  par  le  déses- 
poir jusqu'à  en  perdre  le  boire  et  le  manger. 

—  «  Ah!  je  le  sens;  les  chagrins,  les  pleurs  et  les 
((  tourments  d'amour  ne  font  point  mourir!  Je  ne 
«  puis  croire  à  la  mort  d'André  de  France  puisque 


360  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


«  je  vis  encore!  Nul  pénitent,  nul  martyr  n'a  souf- 

«  fert  tes  maux  qne  j'endure!  Puisse- je  être  l'esclave 

a  de  celle  qui   me  les  cause,  plutôt  que  de  régner 

ci  sur  le  monde  entier!  Si  je  pouvais  la  revoir  encore 

«  cette  beauté!   Elle  réunit  toutes  les  perfections, 

«  tous  les  charmes  comme  la  mer  reçoit  les  eaux  de 

«  tou8  les  fleuves.  Oui,  je  voudrais  être  1»'  dernier 

«.  de  ses  esclaves  !  » 

Son  ai  tenir  fut  vaine  et  son  espérance  déçue.  Her- 
mengarde  fut  inflexible  et  ne  consentit  jamais  à 
revoir  le  trop  compromettant  Troubadour. 

Il  semble  que  s'il  quitte  le  seul  thème  qui  lui  tient 
rraiment  a  cœur,  s'il  ne  (liante  pas  la  beauté  d'Her- 
mengarde  ou  son  désespoir  d'être  séparé  d'elle,  sa 
verve  l'abandonne  et  sa  .Muse  reste  sans  inspiration. 
Son  <(  sirveiitcs  »,  très  connu  et  cité  par  son  biogra- 
phe médiéval,  au  Conite  d'Orange  pour  le  remercier 
de  son  hospitalité  est  loin  de  valoir  ses  chants 
d'amour   i  1  i.    Son   séjour   sur    les   bords   du    Rhône 


i  i  i  M.  l'abbé  Four,  curé  de  Saint-Saury,  arrondissement  d'Au- 
rillac,  vient  de  publier  une  traduction  de  ce  «  Sirventés  »  dans  «  La 
Croix  du  Cantal  »  du  4  décembre  1910.  Il  veut  bien  y  relater  l'ap- 
parition prochaine  de  cette  étude  sur  les  Troubadours  Cantaliens. 
en  termes  d'une  bienveillance  dont  nous  le  remercions  sincèrement. 


LES   TROUBADOURS   CAKTALIENS  3G1 

paraît  avoir  été  assez  long.  —  «  Loin-  temps  estet  al> 
«  en  Raembaut  d'Aurenga  ».  —  Il  séjourna  long- 
temps auprès  de  Raimbaud  d'Orange,  dit  la  biogra- 
phie d'Hugues  de  Saint-Cire.  Le  cœur  lui  manquait, 
sans  doute,  pour  s'éloigner  davantage  de  Narbonne 
et  peut-être  ne  s'y  décida-t-il  que  vers  11T.*>  à  la  mort 
du  Comte-Troubadour. 

Il  s'en  alla  vers  cette  Espagne  si  accueillante  aux 
poètes,  à  la  Cour  de  Castille  et  à  celle  d'Aragon. 

—  «  E  puois  s'en  partie  de  lui  et  anet  en  Espanka, 
(<  al»  lo  bon  rei  N'Anfos  de  Castela  et  ab  lo  rei 
«   N'Anfos  d'Arago.  » 

Il  quitta  (Orange)  et  s'en  fut  en  Espagne  auprès 
du  bon  roi  Alphonse  de  Castille  et  du  roi  Alphonse 

d'Aragon. 

Le  monarque  Castillan  qui  régnait  depuis  1158, 
Alphonse  IX,  le  Noble  ou  le  Bon  (1),  malgré  des 
revers  que  devait  magnifiquement  compenser,  en 
1212,  la  fameuse  victoire  de  Tolosa,  trouvait  le  temps 


(i)  Une  erreur  d'impression,  sans  doute,  fait  dire  à  Chabaneau 
P...,  Alphonse  VIII  :«  Ce  souverain  régna  de  1126  à  1157,  tout 
occupé  de  ses  guerres  perpétuelles  avec  le  Maure.  Alphonse  IX, 
au  contraire  (1158-1214),  fut  un  réel  protecteur  des  Lettres  ».  La 
simple  concordance  des  dates  indique  que  c'est  de  lui  dont  il 
s'agit. 


362  LES   TROUBADOURS   CANTALIENB 

de  s'occuper  des  Lettres  dont  il  était  un  fervent,  de 
protéger  Savants  et  Poètes  et  de  fonder  à  Palencia 
la  première  Université  qu'ait  eue  d'Espagne.  Il  est 
impossible  de  préciser  la  durée  du  séjour  que  fit 
auprès  de  lui  Pierre  de  Rogiers  ni  à  quelle  date  il 
passa  à  la  Cour  d'Aragon.  Comme  Pierre  de  Vie, 
notre  Troubadour  élait  originaire  du  Carladez 
puisque  les  Vicomtes  de  Cariât  étendaient  leur  suze- 
raineté sur  la  terre  où  il  était  né  (1).  Cette  origine 
Carladézienne  ne  put  que  contribuer  à  rendre  bien- 
veillant à  son  égard  le  petit-fils  de  Douce  de  Carlat- 
Provence,  Alphonse  IL  roi  d'Aragon  et  Vicomte  de 
(  !arlat. 

La  beauté  de  la  Vicomtesse  de  Narbonne  avait 
beau  mûrir,  sa  taille  s'épaissir,  sans  doute,  et  sa  che- 
velure passer  tort  probablement  du  noir  au  bla  c,  il 
semble  que  Pierre  auquel  le  séjour  de  Narbonne  était 
interdit  ait  voulu  se  rapprocher,  au  moins,  de  la 
contrée  où  vivait  son  idole.  Il  quitta,  noms  dit  son 


(i)  Cette  circonstance  n'a  pas  échappé  à  l'auteur  du  Nobiliaire 
d'Auvergne  qui  écrivait  en  1851  :  «  Tous  ces  personnages  (Raim- 
baud,  Alphonse  IX  de  Castille,  Alphonse  II  d'Aragon,  Raymond  V, 
Comte  de  Toulouse)  tenaient  par  les  liens  du  sang  à  la  Maison  de 
Cariât,  ce  qui  explique  la  présence  de  Pierre  de  Rogiers  à  leurs 
Cours  respectives  et  ils  régnaient  tous  entre  1130  et  1197  ». 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  363 

biographe,  l'Espagne  pour  Toulouse  où  il  reçut  du 
Comte  le  meilleur  accueil. 

—  «  E  puois  estit  al»  lo  bon  comte  Raimon  de 
«  Toloza  quant  li  plac  et  el  vole  ac  grau  onor  el  mon 
«  tan  com  el  i  estet.  » 

Puis,  il  alla  résider  auprès  du  bon  Comte  Ray- 
mond de  Toulouse  autant  qu'il  eut  désir  et  plaisir 
d'y  rester.  Pendant  toute  la  durée  de  son  séjour  il 
fut  traité  avec  grand  honneur. 

Raymond  V  régnait  à  Toulouse  depuis  1148.  Ses 
longs  démêlés  avec  Henri  II,  roi  d'Angleterre  et  duc 
d'Aquitaine  avaient  absorbé  une  partie  de  son  règne. 
Le  roi  de  France,  Louis  le  Jeune,  venait  à  son 
secours,  obliger  le  roi  Henri  II  à  lever  le  siège  de 
Toulouse,  quand  nous  l'avons  vu  s'arrêter  à  Nar- 
bonne.  Depuis  le  traité  de  1169,  la  guerre  avec  l'An- 
glais, sans  cesser  absolument,  avait  pris  un  caractère 
moins  aigu  et  le  fastueux  Comte  de  Toulouse  pouvait 
se  livrer  à  ses  goûts  littéraires,  s'entourer,  dans  sa 
capitale  amoureuse  du  bien  dire,  d'une  cour  de 
poètes  envers  lesquels  il  se  montrait  magnifiquement 
généreux.  Guilhem  Azémar,  fils  d'un  Chevalier  du 
château  de  Méruyeis  en  Gévaudan,  Giraud  Lo  Ros, 


364  LES    TROUBADOURS    CANTALIRNS 

dont  le  père  était  un  Chevalier  Toulousain  au  ser- 
vice du  Comte,  Pierre  Raymond,  issu  d'une  riche 
famille  de  la  Bourgeoisie  Toulousaine,  le  fameux 
Pierre  Vidal  qui  avait  rimé  ses  premiers  vers,  non 
loin  du  Capitule,  dans  la  boutique  paternelle  où  les 
siens  i enaient  commerce  de  pelleteries,  étaient  les 
Troubadours  attitrés  de  la  Cour  de  Raymond  V 
dont  Pierre  de  Rogiers  vint  grossir  la  phalange. 

Les  talents  poétiques  très  réels  de  l'ancien  Cha- 
noine de  (  ÏÏermont,  sa  renommée  littéraire  suffisaient 
à  lui  assurer  accueil  flatteur  de  la  part  de  Ray- 
mond V  et  cordiale  estime  de  ses  confrères.  Mais 
ses  chagrins  d'amom*,  sa  fidélité  à  la  Princesse,  qui 
l'avait  banni  de  sa  présence,  le  deuil  inconsolable 
qu'il  gardait  de  son  bonheur  perdu,  étaient  singuliè- 
rement rares  en  ce  siècle  de  mœurs  faciles  où  ratta- 
chement du  Troubadour  à  sa  dame  était  moins  réel 
et  profond  que  de  simple  parade.  Ils  nimbaient 
Pierre  de  Rogiers  d'une  sorte  d'auréole,  le  rendaient 
sympathique  à  toutes  les  femmes,  prédisposaient  en 
sa  faveur,  éveil  huent  même  la  curiosité  des  seigneurs 
et; mués  de  pareil  exemple  d'une  fidélité  sans  espoir. 

On  manque  de  détails  sur  le  séjour  de  notre  Trou- 


LES   TROUBADOURS   CAKTÀLIENS  365 

badour  Cautalien  à  la  Cour  de  Toulouse,  peut-être  y 
séjourua-t-il  jusqu'à  la  mort  de  Raymond  V  surve- 
nue en  1194.  Il  y  mûrit  certainement  la  résolution 
qui  allait  fixer  définitivement  sa  vie. 

Assimilant  le  vasselage  amoureux  à  la  vassalité 
féodale,  le  Troubadour  s'affirmait  Thomme-lige  de 
sa  dame  jusqu'à  la  mort.  —  «  Je  suis  votre  bien, 
vous  pouvez  me  vendre  ou  me  donner  »,  affirme  l'un. 
—  ((  Je  vous  appartiens,  vous  pouvez  me  tuer  si  c'est 
voire  plaisir  »,  déclare  l'autre.  En  matière  politique, 
le  défaut  de  protection  de  la  part  du  suzerain  ou  son 
impuissance  à  faire  jouir  son  vassal  du  fief  inféodé 
entraînaient  la  rupture  du  contrat,  aussi  bien  que  le 
défaut  d'assistance  au  seigneur,  le  refus  de  service 
militaire  ou  des  redevances  stipulées  de  la  part  du 
tenancier  du  fief.  Les  Troubadours  estimèrent  sou- 
vent qu'il  en  devait  être  de  même  en  amour,  déliaient 
des  liens  volontaires  pour  courir  à  un  vasselage  nou- 
veau. Ame  tendre,  nature  ardente  qui  ne  sait  se  don- 
ner pleinement  qu'une  seule  fois,  Pierre  de  Rogiers 
entendit  ne  consacrer  désormais  qu'à  Dieu  seul  ce 
cœur  dont  la  Vicomtesse  de  Narbonne  ne  voulait 
plus. 

Le  Troubadour  n'était  pas  religieux  de  tempéra- 


366  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

ment,  avons-nous  dit,  nombre  d'entre  eux  ont  fini 
pourtant  dans  le  cloître,  consacrant  désormais  leur 
talent  à  chanter  les  louanges  de  Dieu.  —  «  Le  poète, 
«  au  déclin  de  la  vie,  dit  Anglade,  examine  s'il  a 
«  bien  employé  le  temps  qui  lui  a  été  accordé  et  il 
«  demande  grâce  sinon  pour  le  mal  qu'il  a  fait,  au 
((  moins  pour  le  bien  qu'il  a  négligé  »  (1).  Un  compa- 
triote de  Pierre  de  Kogiers,  Pierre  d'Auvergne,  le 
satirique  à  la  moi-sure  si  dure  pour  ses  confrères, 
aux  oraisons  amoureuses  si  ferventes  et  si  libres,  se 
réfugiera  en  Dieu,  au  déclin  de  ses  jours,  et  ses 
poésies  ne  seront  plus  désormais  que  véritables 
hymnes  d'Eglise  et  pieux  cantiques.  L'un  des  compa- 
gnons de  notre  Troubadour  à  la  Cour  de  Toulouse, 
Guilhem  Azémar  de  Merueys,  avec  qui  il  passa  pro- 
bablement les  dernières  années  de  sa  vie  mondaine 
et  mûrit  la  décision  que  l'un  et  l'autre  devait  pareil- 
lement réaliser,  s'en  fut  aussi  se  réfugier  au 
cloître  (2). 

Pierre  de  Rogiers  voulut,  choisir  son  suprême  asile 


(i)  Anglade:  Les  Troubadours,  p.  201. 

(2)  Guilhem  Azéma  si  fo  de  Gavaudan  d'un  castel  que  a  nom 
«  Merueis....  E  cant  ac  long  temps  vescut  el  se  rendet  a  l'Ordre  de 
«  Grammon  e  lait  mori.  » 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  369 


dans  la  montagne,  le  Monastère  de  Saint-Michel 
qu'on  appela  de  Grammont,  du  nom  de  ses  habi- 
tants. Son  Eglise  conventuelle,  son  cloître  roman  si 
pur,  ses  bâtiments  claustraux,  avec  leurs  curieux 
contreforts,  leurs  portes  et  leurs  fenêtres  géminées, 
à  plein  cintre,  disent  encore  aujourd'hui,  malgré 
l'usage  profane  auxquels  ils  servent,  depuis  la  Révo- 
lution, la  splendeur  de  cette  Abbaye,  l'élégante 
richesse  de  cette  demeure  à  laquelle  Pierre  de 
Rogiers  vint  demander,  avec  Guilhem  Azémar  de 
Merueys,  le  calme,  le  silence  et  la  paix  (1).  Les  deux 


épousé  en  1020  Nobilie  de  Lodève,  fille  unique  d'Odon,  vicomte  de 
Lodève  et  héritière  de  la  vicomte  désormais  unie  à  Cariât.  Douce 
de  Carlat-Provence  porta  l'une  et  l'autre  en  mi  à  Raymond- 
Béranger-le-Grand,  comte  de  Barcelone,  grand-père  d'Alphonse  II, 
roi  d'Aragon. 

(1)  Saint-Michel  de  Grammont  abrita  une  nombreuse  colonie 
monacale  jusqu'en  1789.  L'Abbaye,  vendue  alors,  est  devenue  une 
ferme  et  une  maison  de  campagne.  Une  porte  grandiose  conduit  par 
une  allée  séculaire  aux  bâtiments  claustraux  en  bon  état  de  conser- 
vation. L'église  convertie  en  grenier  à  fourrage  est  romano-gothi- 
que  ;  son  clocher  est  surmonté  d'un  dôme  à  huit  pans.  Son  cloître 
roman  très  pur  est  digne  d'attention.  Les  bâtiments  claustraux  ont 
conservé  touf  leur  caractère.  La  longue  salle  capitulaire,  voûtée 
en  berceau,  est  soutenue  par  des  arcs  à  boudins  ;  la  belle  salle 
ogivale  dite  «  Chambre  de  l'Evêque  »  est  d'une  rare  élégance.  La 
Lçade  Romane  donnant  sur  la  cour  est  très  curieuse  avec  ses 
contreforts,  ses  portes  et  ses  fenêtres  bien  conservées.  La  façade 
occidentale  et  celle  donnant  sur  le  cloître  avec  leurs   fenêtres  à 


g     i  ROI  B  LDOI  R8    I  ANT  \UI\s 


Troubadours  durent  faire  partie  de  la  première  géné- 
ration Monacale  de  Grammonl  puisqu'ils  y  prirénl 
le  froc,  au  plus  tard,  en  l  L94. 

—  0  Mas  pois  se  rende!  a  l'Ordre  de  Grammon 
■  lai  cl  fenic.  » 

il  se  retira  ensuite  au  Monastère  de  Grammont 
<•!  v  termina  Bes  jours. 

Pierre  promena-t-il  longtemps  ses  tristes  rêveries 
nous  les  arcades  «lu  cloître  Roman  «le  Saint-Michel  de 
Grammont  que  1<*  temps  ;i  respectées?  —  La  vieille 
"a  l'on  engrange  aujourd'hui  les  recolles, 
entendit-elle  les  sanglots  étouffés  de  l'amant  de  la 
belle  Eermengarde  ou,  an  contraire,  jouit-il  plei- 
aemenl  bous  ses  routes,  aux  heures  d'oraison,  de  la 
grande  paix  enfin  descendue  en  lui.  Si  les  bruits  du 
inonde  expirenl  au  seuil  «1rs  Monastères,  tristesses 
<■!  joies,  sanglots  el  sourires,  cris  de  révolte  et 
chants  d'allégresse  de  ses  reclus  volontaires  trans- 
pirenl  moins  encore  au  delà  des  saintes  clôtures! 
Pierre  de  Rogiers,  Troubadour  amoureux,  poète 
aimé  -les  grandes  dames  et  choyé  des  rois,  devenu 
.Moine  d.-  Grammont  n'appartient  plus  à  l'histoire. 


meneaux  ont  dû  être  remaniée-.  Tout  l'ensemble  est  des  plus 
intéressants.  L'église  ou  le  cloître  doivent  fort  probablement  garder 
sous  leurs  dalles  les  cendres  de  Pierre  de  Rogiers. 


Ebles  de  Saignes 

XII  -  XIII 


Le  Troubadour  Ebles,  Comtour  de  Saignes,  por- 
tait un  titre  féodal,  aujourd'hui  disparu,  presque 
spécial  à  l'Auvergne,  et  qui  a  donné  matière  aux 
interprétations  les  plus  erronées.  La  plupart  des 
historiens  de  notre  province  penchaient  à  croire 
que  les  «  Comtour  s  »  ou  «  Comptours  »  étaient 
des  fonctionnaires  Carlovingiens  chargés  par  te 
pouvoir  central  de  contraindre  les  seigneurs  d'une 
région  à  remplir  leurs  obligations  militaires  vis-à- 
vis  de  la  Couronne,  les  villes,  bourgs  et  commu- 
nautés à  acquitter  ponctuellement  les  impôts  et 
tailles  royales  auxquelles  ils  étaient  taxés.  De  leur 
office,  équivalant  presque  à  une  charge  de  finance, 
serait  venu  leur  dénomination  de  «  Compteurs,  — 
Comptours  ».  Kien  n'est  moins  exact. 

La  dignité  de  «  Comtor  »,  —  «  Comitor  »  est 
d'origine  Catalane,  ainsi  que  l'a  si  clairement  mon- 


374  LES    TB0UBAD01  RS    CAKTALÏESS 


tré  le  Conseiller  Boudet  il).  Diminntive  de  celle  de 
( 'ointe,  elle  plaçait  celui  qui  en  était  revêtu  entre 
le  Vicomte  et  le  seigneur  ordinaire,  sur  lequel  il 
avait  la  prééminence.  Elle  se  répandit,  des  régions 
Pyrénéennes,  dans  les  Etats  des  Comtes  de  Tou- 
louse, Marquis  de  Gothie,  et  c'est  ainsi  (prou  trouve 
en  Saute-Auvergne  les  Comtours  d'Apchon,  Sai- 
gnes. Giou,  Dienne,  Pleurât,  Valrus;  en  Basse- 
Auvergne  ceux  de  Gignat,  Murol,  Saint-Nectaire, 
Aubières,  Oombronde;  ceux  de  Xam  en  Uouergue, 
de  Montferrand  en  Gévaudan,  de  Chamboulive  en 
Limousin. 

[/ancêtre  direct  de  notre  Troubadour.  Amblard 
d'Apchon,  est  le  premier  seigneur  Auvergnat  qui 
ait  adopte  vers  1010,  le  titre  de  Comtour. 

I>c  race  vicomtale  Carlovingienne,  mais  privé, 
par  Tordre  de  naissance,  de  la  fonction  de  ses 
ancêtres,  le  puissant  sire  d'Apchon  chercha  à  se 
décorer   d'un    titre    qui   le    maintînt    au-dessus   des 


(i)  Le  monumental  ouvrage  du  Conseiller  Boudet,  «  Cartu- 
lairc  du  Prieuré  de  Saint-Flour  »,  paru  en  iqio.  donne,  sur 
l'Auvergne  Carlovingienne  et  ses  familles  de  cette  époque,  les 
renseignements  les  plus  précieux,  entièrement  ignorés  jusqu'ici. 
—  Voir  l'étude  qu'il  consacre  à  l'origine  des  Comtours  et  à  la 
maison  d'Apchon,  P.   CX  à   CXXXV. 


LES  TROUBADOURS  CANÏALIKNS  375 

autres  seigneurs  de  la  région.  A  la  longue,  ce  quali- 
ficatif finit  par  devenir,  pour  les  barons  d'Apchou 
et  leurs  cadets,  les  Comtours  de  Saignes,  une  sorte 
de  distinctif  patronymique  (1). 

Bâtie  dans  une  vallée  fertile  au  pied  des  monta- 
gnes de  la  Sumène,  la  petite  ville  de  Saignes  a  tou- 
jours prétendu  à  ce  titre  de  cité,  bien  qu'elle  n'ait 
jamais  été  ville  close.  Une  énorme  roche  basaltique 
à  l'extrémité  du  bourg  servait  d'assiette  au  château 
dont  la  chapelle  ogivale,  en  excellent  état  de  conser- 
vation, une  tour  en  ruine,  des  souterrains  et  une 
citerne  subsistent  encore.  La  forteresse  était  jadis 
considérable  puisqu'elle  contenait,  au  XVe  siècle, 
outre  le  fort  proprement  dit,  des  logements  et  des 
réduits  assez  vastes  pour  abriter,  en  temps  de  trou- 
bles, toute  la  population  voisine.  On  sait  encore  qu'à 
la  même  époque  les  habitations  du  Commandeur 
d'Ydes  (2)  pour  l'ordre  de  Malte,  du  seigneur  de  la 


(i)   Dict.  Stat.  du  Cantal  et  Nobil.  d'Auvergne  de  Bouillet  aux 
articles  Apchon,  Giou,  Saignes. 

(2)  Sur  la  paroisse  d'Ydes,  limitrophe  de  celle  de  Saignes,  exis- 
tait  une   Commanderie   du   Temple,   puis   de    Malte. 


376  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Bachellerie  (1)  et  do  la  famille  de  Chapiton  (2) 
étaient  adossées  à  ses  remparts. 

Un  rameau  puîné  des  puissants  Comtours 
d'Apchon  (3)  avait  reçu  on  apanage  la  terre  de  Sai- 
gnes antérieurement  au  XIIe  siècle;  il  s'y  perpétua 
avec  le  titre  de  Comtour,  posséda  les  terres  voisi- 
nes du  Châtelet  d'Antignac,  de  la  Daille,  de  Rignac, 
Cheyrouse,  Trizac,  Lieuchy,  Luc,  etc.,  vaste  et  riche 
territoire  englobant  plusieurs  paroisses,  qui  était 
habituellement  désigné  sous  le  nom  de  «  Comtou- 
rat  »  ou  «  Comtoirie  »  de  Saignes. 

Le  premier  Comtour  de  Saignes  connu  par  titres 


(i)  Famille  noble  originaire  du  Bas-Limousin,  dont  un  rameau 
s'était  fixé  à  Saignes. 

(2)  Famille  dont  l'origine  et  le   sort  nous  sont  inconnus. 

(3)  La  légende  fait  remonter  l'origine  de  la  maison  d'Apchon 
à  un  lieutenant  de  César  qui  aurait  bâti  le  château  d'Apchon  et 
celui  de  Hauteclair,  plus  tard  Nonnette.  11  est  certain  qu'Amblard 
Ier,  Comtour  d'Apchon,  était  un  des  plus  puissants  barons  d'Au* 
vergne  en  998  et  qu'il  s'en  fut  à  Rome  se  faire  absoudre  par 
Silvestre  II  (Gerbert)  des  crimes  qu'il  avait  commis.  Cf.  Dict. 
Stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  76  et  suiv.  Nobil  d'Auv.  T.  I,  P.  40 
et  suiv.  —  M.  le  Conseiller  Boudet  démontre,  dans  son  Cartu- 
laire  de  Saint-Flour,  comment  Amblard  Ier,  Comtour  d'Apchon 
en  l'an  1000,  était  le  descendant  puîné  d'Armand  Lr,  fils  de 
Cunabert,  premier  Vicomte  qu'ait  eu  l'Auvergne  en  895.  Les 
Vicomtes  de  Polignac  en  Velay  et  les  Vicomtes  de  Cariât 
seraient  de  la  même  race  Vicamtale. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  377 

est  le  grand-père  de  notre  Troubadour  :  Ebles,  Eu- 
des ou  Odon  Ier,  Chevalier  qui  vivait  encore  en  1187. 
On  le  voit  faire  don,  à  cette  date,  de  la  villa  de  Mon- 
teil,  près  de  Chastel  (1),  à  l'Abbaye  de  Valette  (2). 
Son  fils  Archambaud,  Cointour  de  Saignes,  fonde, 
à  son  tour,  en  1200,  un  anniversaire  dans  le  même 
Monastère;  il  paraît  être  mort  vers  cette  époque 
laissant  deux  fils  :  Pierre  qui  assista  en  1201  au 
traité  intervenu  entre  le  Comte-Dauphin  d'Auver- 
gne et  Edmond  de  Brossadol  et  Ebles,  Eudes  ou 
Othon  II,  Cointour  de  Saignes,  «  Eblès  de  Sai- 
gnas »,  comme  l'appellent  les  chroniques  médiéva- 
les. (3) 


(i)  Chastel-Marlhac,  commune  limitrophe  de  celle  de  Saignes. 
L'ancien  «  Castrum  Meroliacum  »  dont  parle  Grégoire  de  Tours, 
assiégé  en  532  par  Thierry,  fils  de  Clovis.  C'est  le  premier  lieu 
habité  de  Haute-Auvergne  dont  il  soit  fait  mention  dans  l'Histoire. 

(2)  L'abbaye  de  Valette,  située  sur  la  Comtoirie  de  Saignes, 
commune  de  Menet,  canton  de  Riom-ès-Montagnes.  Valette  a  été 
distrait  au  religieux  en  1857  et  au  civil  en  1871  de  la  commune  de 
Menet  pour  former  une  paroisse  et  commune  indépendantes.  L'ab- 
baye de  Valette  avait  dans  son  voisinage  immédiat  une  fil. aie,. 
l'Abbaye  du  Broc.  De  l'une  et  de  l'autre,  il  ne  reste  que  de 
faibles  vestiges. 

(3)  On  trouve  encore  Geraud  de  Saignes,  chanoine  de  Cler- 
mont,  de  1292  à  1299,  Ebles  ou  Odon  III,  Comtour  de  Saignes. 
époux  de  Gaillarde  de  Murât  qui  vivait  en  1304  père  d'Ebles  et 
d' Archambaud,   mineurs   en   1328,   sous  la   tutelle   de   Bernard  de 


378  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

Il  existe  sur  le  littoral  Méditerranéen,  aux  envi- 
rons de  Toulon,  un  village  de  Signe  possédé  au 
X 1 1  Ie  siècle  par  une  branche  cadette  Vicomtes  le 
Marseille  (1).  Les  auteurs  de  l'Histoire  Littéraire 
avaient  fort  arbitrairement  imposé  cette  localité 
pour  berceau  à  Ebles  de  Saignes  qu'ils  dénom- 
maient Ebles  de  Signe  (Ebles  de  Signa)  allant  mê- 
me jusqu'à  supposer  qu'il  pouvait  bien  être  un  sei- 
gneur  de  la  maison  des  Baux  (2).  Tous  aussi  faus- 
sement,  ils  supposaient  que  le  château   de  Signe 


la  Tour.  Ebles  \ivait  encore  en  1351.  Son  descendant  direct,  Pierre, 
Comtour  de  Saignes,  n'eut  de  Simone  de  Poit'ers-Saint-Vallier 
qu'une  fille  unique,  Isabelle  de  Saignes,  héritière  de  sa  maison,  qui 
a  avant  1464  Artorg,  baron  de  Peyre,  en  Gévaudan,  puis, 
après  1471,  Gaucher  de  Brancas.  De  son  premier  mariage,  elle  lais- 
sa nombreuse  postérité  et  c'est  ainsi  que  la  Comtoirie  de  Saignes 
passa  aux  barons  de  Peyre.  Astorg  de  Peyre  mari  d'Isabelle  de  Sai- 
gnes en  avait  vendu  tout  ou  partie,  avant  1464,  à  Bertrand  VI  de 
la  Tour  qui  la  comprit  dans  la  dot  de  sa  fdle  mariée  en  1469  à  Gil- 
hert  de  Chabannes,  baron  de  Madic.  Les  descendants  de  ces  époux 
vendirent  Saignes  au  XVIP  siècle,  à  la  maison  de  Lévis-Charlus 
d'où  elle  passa  aux  La  Croix  de  Castries  qui  l'aliénèrent  à  la 
famille  de  Caissac  de  Laroqueveille  laquelle  en  jouissait  en  1789. 
<  Bouillet  :  Nobil.  d'Auv.,  T.  VI,  p.  12,  donne  les  sources  à  consulter 
sur  les  Comtours  de  Saignes.  Cf.  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  Y. 
p.  167). 

(1)  Papon  :  Hist.  de  Provence,  T.  III,  p.  463.  Signe,  canton  de 
Beausset,  arrondissement  de  Toulon  (Var). 

(2)  Hist.   Lett.   T.  XVIII.  p.  643. 


LES  TROUBADOURS  OANTALIENS  379 

avait  pu  être  «  le  prétendu  siège  d'une  des  préten- 
dues Cours  d'Amour  »  (1).  Le  savant  auteur  des 
Biographies  des  Troubadours  a  démontré  l'erreur 
manifeste  que  Kaynouard  et  Bartsch  ont  reproduite 
et  irréfutablement  restitué  à  la  Haute  Auvergne  ce 
Troubadour  qui  lui  appartient. 

Les  trois  manuscrits  (2)  qui  nous  révèlent  les 
talents  poétiques  d'Ebles  de  Saignes,  celui  de  la 
Bibliothèque  Nationale  aussi  bien  que  ceux  du  Vati- 
can et  d'Esté,  disent  tous,  sans  hésitation  permise 
dans  leur  lecture,  «  Ebles  de  Saignas  »  et  non  pas 
«  de  Signa  ».  Cet  argument  est  déjà  décisif;  mais 
un  autre  s'y  ajoute  qui  le  corrobore  singulièrement. 
Le  Troubadour  Pierre  d'Auvergne  parle  d'Ebles  de 
Saignes,  dans  sa  satire,  en  homme  qui  le  connaît 
tout  autrement  que  par  ouï-dire.  On  sent  qu'il  est 
son  contemporain  et  son  compatriote,  qu'ils  appar- 
tiennent tous  deux  à  cette  Ecole  des  Troubadours 
Auvergnats  qui  se  différencie  nettement  de  celles 
de  Provence,  d'Aquitaine  ou  de  Languedoc.  Ils  ont 
communs  amis,  ont  dû  se  rencontrer  aux  réunions 


(i)  Chabaneau  :   Biogr.  des  Troubadour?. 

(2)  Biblioth.  Nat.  :  Ms  Français,  1592  et  174Q.  Vaticane,  Ms  5232. 
Ms  d'Esté,  du  XIIIe  siècle. 


360  LES   TROUBADOURS   I  .\M.\l.li:\s 


mondaines,  aux  assemblées  poétiques  de  la  province. 
Le  fait  est  d'autant  plus  vraisemblable  que  la 
demeure  d'Ebles  de  Saignes  est  située  dans  la  partie 
de  la  Haute-Auvergne  voisine  de  la  liasse,  dans 
cette  région  de  l'arrondissement  actuel  de  Mauriac 
qui  confine  au  Puy-de-Dôme  et  à  la  Corrèze.  Au 
XIIIe,  comme  aujourd'hui,  Clermont-Ferrand  était 
bien  plus  qu'Aurillac,  la  ville  importante  la  plus 
voisine,  de  facile  accès  en  toute  saison,  sans  aucune 
barrière  montagneuse  comme  est  le  Lioran  entre 
Aurillac  el  Clermont  par  Murât. 

Les  appréciations  de  Pierre  d'Auvergne  sur  ses 
confrères  sonl  généralement  satiriques  et  mordan- 
tes; mais  aucun  n'est  plus  maltraité  peut-être  que 
notre  pauvre  Troubadour.  L'égalité  était  absolue 
entre  poètes,  nous  apprennent  les  chroniques; 
vilains  et  barons  se  traitaient  réciproquement  en 
égaux,  dès  qu'ils  étaient  en  joute  aux  Cours 
d'Amour,  et  les  rois  eux-mêmes,  s'ils  ambitionnaient 
les  lauriers  poétiques,  affectaient  vis-à-vis  de  leurs 
confrères  en  Gai-Savoir  un  ton  de  parfaite  cama- 
raderie (1).  Le  Comtour  de  Saignes  avait-il  man- 


(  i)  Rois  et  Princes  Troubadours  se  faisaient  un  point  d'honneur 
de  faire  partie  de  toutes  les  confréries  et  sociétés  de  secours  mu- 
tuels poétiques,  affectaient  de  s'y  faire  traiter  en  simples  confrères. 


LES  TROUBADOURS  CASTALIEXS  381 

que  d'urbanité  envers  le  Troubadour  Clermontois, 
critiqué  ses  vers  ou  l'avait-il  supplanté  auprès  de 
quelque  belle?  On  serait  tenté  de  le  croire  à  voir 
comment  il  traite  Ebles  de  Saignes,  lui  refuse  toute 
valeur  intellectuelle,  persifle  sa  petite  taille  et  sa 
vilaine  figure,  l'accuse  de  basse  cupidité  et  lui  dénie 
tout  sens  moral. 

E'n  Ebles  de  Sanhal  dezes 

A  cui  anc  ben  d'amor  non  près 

Sitôt  se  canta  de  coiden 

Vilanetz  es  e  fais  pages 

E  ditz  hom  que  per  dos  poges 

Sai  se  logua  e  lai  se  ven. 

Le  dixième  est  Ebles  de  Saignes 

Oui   oncques   n'eut  beaucoup   d'amour 

Dont  les  chansons  donnaient  mal  aux  dents. 

11  était  petit,  vilain,  faux  page 

Homme  qui  pour  deux  pougeois  (i) 

Ici  se  logeait,  ailleurs  se  vendait. 


(i)  La  «  pougeoise  »,  monnaie  française  du  temps  de  St-Louis, 
équivalait  au  quart  du  denier  et  au  double  de  l'obole.  On  l'appelait 
aussi  la  «  Pite  »  ou  «  Poitevine  ».  Sous  St-Louis.  le  denier  d'or 
valait  10  fr.  58  cent.  La  «  pougeoise  »  représentait  donc  environ 
2  fr.  65  centimes. 


382  LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 

Ainsi,   à  en  croire  Pierre  d'Auvergne,  que  son 
esprit  de  dénigrement   el   sou  caractère  grincheux 
avérés,  rendent,  heureusement  pour  Ebles,  des  plus 
suspects,    notre    Comtour,    petit    nabot,    chafouin 
et  mal  miné,  n'aurait  jamais  inspiré  «  beaucoup  » 
d'amour.  S'il  était  vraiment  de  physique  aussi  peu 
avenant  que  le  prétend   l'acerbe  critique,  la  chose 
parai!    croyable;   il  reste   la   consolation  d'espérer 
pour  lui  qu'il  sut   se  contenter  de  peu  et  que  cette 
part  modeste  ne  lui  fut  pas  refusée,  a  Est  joli  qui 
plaît  »  assure  le  proverbe!  Le  plus  fâcheux  pour 
Ebles  est,  qu'ainsi  disgracié  par  la  Nature,  ni  l'es- 
pril  ni  le  cœur  ne  compensaient  chez  lui,  toujours 
au  dire  de  Pierre  (l'Auvergne,  cette  absence  totale 
de  béante.  En  le  traitant  de  ((  faux  page  )),  le  peu 
charitable    poète    entend-il    indiquer    qu'il    n'avait 
d'aristocratique  que  la  naissance,  mais  rien  de  cette 
affabilité    empressée    auprès    des   dames,    de  cette 
joliesse  physique  et  de  cette  courtoisie  déférente 
qu'on  demandait  aux  pages  avant  qu'ils  ne  devins- 
sent preux  chevaliers  et  rudes  batailleurs?  Reproche 
grave,  à  cette  époque,  Ebles  n'aurait  eu  rien  de  cette 
insouciante  désinvolture,  de  ce  mépris  de  l'or  qu'af- 
fectaient les  grands  seigneurs,  ses  égaux.  Bien  loin 


LKS    THOUBADOUltS   CANTALIENS  383 


de  faire  largesse  à  ses  confrères  eu  poésie,  de  payer 
leur  écot  dans  'les  hôtelleries,  le  noble  Troubadour 
restait,  dans  ses  déplacements,  Auvergnat  économe, 
ennemi  des  dépenses  somptuaires,  avaricieux  même, 
limitant  ses  frais  d'hôtel  à  la  modeste  somme  de 
cinq  francs  trente  centimes  par  jour  de  notre  mon- 
naie actuelle!  Evidemment  il  devait,  à  ce  prix,  igno- 
rer les  «  Palaces-Hôtels  »  du  temps,  ne  fréquenter 
que  les  auberges  de  troisième  ordre!  Pierre  d'Auver- 
gne lui  en  veut,  saus  doute,  de  ne  l'avoir  pas  convié 
et  hébergé  dans  le  «  Royal  Hôtel  »  de  l'endroit, 
quand  ils  se  rencontraient  aux  Cours  d'Amour  de 
PEpervier  du  Puv,  aux  joutes  littéraires  qui  solenni- 
saient  à  Clermont  la  fête  de  Notre-Dame-du-Port  ! 
Comment  et  à  qui  le  noble  Comtour  de  Saignes 
vendait-il  ses  complaisances?  Consentait-il  peut-être 
à  célébrer  les  beautés  mûres,  à  chanter  la  vaillance 
du  plus  couard  des  chevaliers  au  prix  d'une  journée 
de  pension  à  son  auberge?  Pierre  d'Auvergne  n'a 
pas  cru  devoir  nous  le  dire  et  eut  été  probablement 
fort  en  peine  de  préciser  sa  médisance  ou  sa  calom- 
nie. A  son  avis,  chansons  ou  «  sirventés  >>  d'Ebles 
ne  valaient  pas,  au  reste,  plus  de  cinq  francs  trente, 
puisqu'il  les  entendre,  on  grinçait  des  dents  au  point 


384  LES  TBOUBADOUBS  CANTALIEHS 


d'éprouver  ces  rages  terribles  que  la  verve  populaire 
compare,  par  antithèse,  à  celles  de  la  passion  et 
appelle  le  a  mal  d'amour  o  !  La  violence  même  de  la 
diatribe  démontre  son  exagération,  sinon  son  entière 
fausseté.  Retenons  seulement  qu'Ebles  de  Saignes 
n'était  probablement  ni  un  Adonis,  ni  un  Hercule^ 
que  !<•  manque  de  taille  et  «le  forces  physiques  l'em- 
pêchail  de  manier  la  lourde  épée  à  deux  mains  avec 
l'aisance  des  preux  de  sa  race,  il  avait  fait  autre- 
ment sa  de,  donné  le  pas  aux  travaux  intellectuels. 
Snl.i»'.  rangé,  économe,  il  détestait,  sans  doute,  les 
«  pique-assiette  »,  ne  déliait  qu'à  bon  escient  les 
cordons  de  sa  bourse,  préférait  à  la  société  de  cette 
o  langue  de  vipère  >>  de  Pierre  d'Auvergne  le  tête-à- 
bête  avec  le  aoble  chevalier  Guilhem  Gausmar  qu'une 
parité  de  rang  social  et  une  absolue  communauté  de 
-ouïs  lui  avait  fait  prendre  pour  intime  ami  et  colla- 
borateur. 

Celui-ci  est,  du  reste,  tout  aussi  mal  traité  par 
l'impitoyable  censeur  Olermontois  : 

El  seize-  X "Elias  Gausmars 
Qu'es  cavaliers  es  fai  joglars; 
E  fai  o  mal  qui  loi  consen 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  355 

Nil  dona  vestirs  bel-  e  cars. 
Ou'aitan  valrials  aguers  ar> 
Qu'enjoglaritz  s'en  son  ja  cen. 

Le  seizième  est  Elie  Gausmar   (i) 

Oui  de  Chevalier  se  fit  Jongleur. 

Mal  fit  celui   qui  ne  consentit 

A  lui  donner  beaux  et  riches  vêtements 

Un  pareil  vaurien  méritait  le  feu. 

On  en  trouve  déjà  cent  dans  le  métier  de  Jongleur 

Ce  cadet  sans  fortune  de  la  maison  de  Grimoard. 
s'était  lié  d'amitié  avec  Ebles  de  Saignes  qui  n'était 
guère  plus  riche,  verrons-nous,  et  de  ces  amicales 
relations  était  née  une  collaboration.  Elle  est  attes- 
tée par  une  chanson  composée  de  concert  par  les 
deux  amis,  unique  production  poétique  d'Ebles  de 
Saignes  et  d'Elie-Guilhem  Gausmar  qui  soit  venue 
jusqu'à  nous.  Elle  n'a  rien  qui  fasse  grincer  des 
dents;  bien  au  contraire  et  tout  permet  de  supposer 
que  si  notre  Troubadour  Cantalien  avait  été  le  détes- 


(i)  Nous  avons  dit  qu'Elie-Guillaume  Grimoard  Gausmar,  était 
d'origine  Gévaudanaise  et  appartenait  à  la  maison  de  Grimoard. 


LES   TROUBADOURS   I  àNTALIENS 


table  poète  que  prétend  Pierre  d'Auvergne,  les  Trou- 
badours Les  plus  fameux  <lc  la  région  n'auraieni  pas 
songé  ;i  lui  «le. lier  leurs  œuvres. 

Garin-le-Brun,    le    Troubadour    Vellave,    s'était 

spécialisé,  avons-nous  dil  «huis  la  «  Tenson  ».  Elle 

vraiment  jolie,  toute  empreinte  d'une  douce  phi- 

elle  qu'il  dédia  ;i  son  ami  Ebles  de  Saignes 

sur  La  modération  ej  la  légèreté  dont  il  écoute,  tour 

à  tour  les  conseils  : 


Nueg  e  jorn  suy  en  pensamen 
D'un  joi  mesclat  ab  marrimen; 
E  no  sai  a  quai  pan  m'aten, 
<  (u'aissi    m'an    partit   egualmen 
.M (./ura  e  Leujaria. 

Mezura  m  ditz  suau  e  gen 

Que  lassa  mou  afar  ab  sen; 
E  1  .eu j aria  la'n  desmen, 
1"  m  dit/,  si  trop  sen  hi  aten, 
Ja  pros  no  serai  dia. 

Mezura  m'a  ensenhat  tan 


LES   TROUBADOURS    CANTU.TKNS  3ST 

Ou'ieu  m  sai  alques  guardar  de  dan, 
De  fol  e  de  datz  et  d'afan  ; 
E  sai  ben  cobrir  mon  talan 

D'aisso  qu'ieu  plus  volria. 

Leujaria  no  m  prez  un  guan, 
S'ieu  no  fau  so  qu'el  cor  me  man, 
E  tuelha  e  do,  e  l'aver  s'an  ; 
Ouar  qui  plus  n'a  plus  pren  d'enjan, 
Quan  ven  a  la  partia. 


Mezura  m'fai  soven  laissar 
De  manh   rir'e  de  trop  jogar, 
Et  me  veda  quan  vuelh  mal  parlar; 
E    mantas   ves,    quan    vuelh    donar, 
Ella  m  ditz  que  no  sia 


Leujaria  m  toi  mon  pensar, 
E  m  ditz  que  per  trop  castiar 
Non  dey  ges  mon  talan  laissar; 
Ouar,  si  tan  fauc  com  poirai  far, 
Non   er  la  colpa  mia. 


3  rROUBADOUBB  t.ANTALIENS 


Mezura  m  ditz  que  non  domney 
Ni  ja  per  domnas  non  folley, 
Mas,  s'amar  vuc-lli,  esguart  ben  quey; 
Quar,  si  penre  vuelh  tôt  quan  vey, 
Tost  m'en  \  enra  folhia. 

Leujaria  m  mostr'  autra  ley, 
Ou'abratz  e  percol  e  maney, 
I".  fôssa  so  qu'ai  cor  m'estey  ; 
Quar,  si  no  fat/  mas  tôt  quan  dey, 
I ntre  m'en  la  mongia. 

Mezura  m  ditz  :  «  Xo  siescas 
0    Ni  ja  trop  d'aver  non  amas, 
\i  non  dar  ge*  tôt  so  que  as; 
((   Quar  si  dava  tôt  quan  mi  plat 
((   Pueys  de  que  servi ria?  )) 

Leujaria  m'estai  de  las 
E  dit/,  me,  e  tira  m  pel  nas  : 
«    Amicx,  ben  lcu  deman  morras  ; 
((   E  donex  pus  seras  mes  el  vas, 
(«    Avers  pueys  que  t  faria?  )) 


LES   TROUBADOURS   CANTAI.IF.XS  380 


Mezura  m  ditz  suau  e  bas 
Qu'ieu  fassa  mon  afar  en  pas; 
E  leujaria  m  ditz   :  ((  Que  fas? 
((  Fai  ades  aitan  quan  poiras, 
((  Qu'el  terminis  s'enbria.  )) 

Messatgiers,  lo  vers  portaras, 
N  Eblon  de  Senhas,  e  il  m  diras 
Garins  Brus  lo  '1  envia. 
Al  partir  lo  m  saludaras  ; 
E  dignas  me,  quan  tornaras, 
Ouais  dels  cosselhs  penria. 


Nuit  et  jour  suis  en  pensée 
D'une  joie  mêlée  de  tristesse; 
Et  ne  sais  quel  sort  m'attend 
Qu'ainsi  m'ont  également  partagé 
Modération  et  légèreté. 

Modération  me  dit  doucement  et  gentiment 

D'agir  avec  réflexion  ; 
Légèreté,  elle  m'en  détourne, 


390  LES    TROUBADOURS    CA  MALIENS 

Et  me  dit  que  si  j'en  ai  trop, 
Jamais  preux  ne  serai. 

Modération   m'a   tant  enseigné 
Que  je  me  sais  garder  de  tout  danger, 
De  fol,  de  dés  ou  d'ennui  ; 
Et  sais  bien  dissimuler  ma  volonté 
Sous  un  plus  grand  désir. 

Légèreté  fait  peu  de  cas  de  moi 
Si  je  ne  fais  ce  que  le  cœur  ordonne, 
Prends  et  donne  en  échange    : 
Car  qui  plus  a  plus   cherche   tromperie 
Quand  vient  l'heure  du  partage. 

Modération  souvent  me  dissuade 
De  rire  souvent  ou  de  trop  jouer, 
Et  me  reprend  quand  je  veux  mal  parler; 
Et  maintes  fois,  quand  je  veux  donner, 
Elle  me  dit  de  n'en  rien  faire. 

Légèreté  me  ravit  ma  pensée 

Et  me  dit  que  devant  les  reproches 

Xe  dois  pas  renoncer  à  mon  désir, 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS  391 

Car  si  tant  fais  comme  pourrais  faire. 
Ce  n'est  pas  ma  faute. 

Modération   me    refuse   d'être   galant 
Ou  de  courir  après  les  dames, 
Mais  si  je  veux  aimer,  à  moi  de  voir  qui; 
Car  si  je  veux  prendre  tout  ce  que  je  vois, 
Bientôt  folie  me  saisira. 

Toute  autre  loi  me  montre  légèreté, 

Baisers  et  cœur  fidèle; 
Et  fasse  ce  qui  te  tient  à  cœur; 
Car  si  ne  fais  tout  ce  que  je  dois, 
Je  n'ai  qu'à  entrer  dans  les  ordres. 

Modération  me  dit   :  ((  Xe  sois  pas  chiche 
((  Et  n'aime  pas  trop  posséder, 

((  Et  donner  tout  ce  que  tu  as  ; 

((   Car  si  je  donnais  tout  ce  qui  me  plait 
((  A  quoi  cela  me  servirait-il  .'  » 

Légèreté  m'ôte  de  là, 
Me  disant,  en  me  tirant  par  le  nez    : 
Ami,  reste  demain  bien  léger. 


3.92  LES    TROUBADOURS   CANTALIEXS 

Modération  doucement  me  dit  tout  bas 
De   faire   mon   affaire  en   paix; 
Légèreté  me  dit    :  ((  Que  fais-tu? 

((   Fais  tout  ton  possible, 
((  Jusqu'à  ce  que  la  fin  s'ensuive.  )) 


Messager,  ces  vers  tu  porteras 

A  messire  Eble  de  Saignes  et  tu  lui  diras 

Que  Garin  le  Brun  les  lui  envoie. 

En  partant,  de  ma  part  tu  le  salueras; 

Et  dis-moi,  à  ton  retour, 
Lequel  de  ces  conseils  il  choisira. 

Ebles,  supposons-le,  tout  au  moins,  à  son  honneur, 
dut  choisir  la  modération,  lui  qui  était  si  modéré 
dans  ses  dépenses!  Peut-être  n'y  avait-il  pas  grand 
mérite  et  faisait-il  surtout  de  nécessité  vertu, 
comme  il  nous  le  confesse  lui-même  ! 

Gausmar  lui  ayant  posé  cette  question: 

N'Eble  causetz  la  meillor 
Ades,   segon   vostr'   essien  : 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  393 

Lo  cals  ha  mais  cie  pensamen 

De  consirier  e  d'eror 

Sel  que  gran  re  den  paiar 

Ni  pot  ni  vol  hom  esperar, 

Ho  sel  c'a  son  cor  e  son  sen 

En  dona  pauzat,  e  re  no  fai  que  ill  plaia?  (i) 


Messire  Eble  qu'estimez-vous  le  mieux 

Aujourd'hui,  à  votre  escient   : 

Celui  qui  a  le  plus  de  pensées, 

De  soucis  ou  de  peines 

Celui  qui  doit  payer  forte  somme 

Mais  ne  le  peut  et  ne  peut  compter  sur  personne, 

Ou  celui  qui  a  placé  son  cœur  et  ses  pensées 

Dans  une  dame,  qui  ne  fait  rien  pour  lui  plaire. 

Ebles  fait  à  son  ami  cette  franche  réponse  : 

Guilem  Gaimar,  quand  li  deptor 
Mi  van  après  tôt  jorn  seguen, 


(i)    Publié    par    Raynouard  :    Choix    de    poésies    originales    des 
Troubadours,  T.  V. 


39  I  LES    l  ROI  BADOl  BS   (  ANTALIENS 

L'uns  me  tira,  l'autre  me  pren, 
Et  m'apelon  baratador; 

:  volgr'  esser  mortz  ses  parlai', 

'ieu  no  m'aus  eu  j  lassa  baisar, 
Xi  vestir  bos  draps    cK'  color, 
I  >uar  hom  nu  m  ve  que  sa  lengua  no  m  traia, 
F.  s'ieu  d'amor  trac  mal.  be  stanh  que  m  plaia. 


llaume  Gasmar,  quand  le  créancier 
.Me  poursuit  toute  la  journée. 
L'un  me  tirant,  l'autre  me  saisissant, 
Appelé  par  tous  escamoteur; 
Je  désirerais  la  mort  sans  parler 
Ou  demeurer  là,  sur  place, 
Ne  pas  revêtir  bons  draps  de  couleur 
Car  homme  ne  vois  qui  en  paroles  ne  me  trahisse, 
Et  si  je  souffre  d'amour,  c'est  à  ma  fantaisie. 

Notre  pauvre  Troubadour  estime,  en  définitive, 
que,  pour  si  tyrannique  (pie  soit  l'Amour,  ses  exi- 
gences  ue  sauraient  égaler  celles  d'un  créancier,  la 
blessure   d'amour-propre  d'être  éconduit   par  une 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  395 

dame,  équivaloir  à  l'humiliation  de  se  laisser  récla- 
mer  en  vain  une  dette  légitime  !  Ebles  était-il  si  dis- 
gracié de  nature  qu'il  ne  pouvait  obtenir  le  moindre 
sourire  féminin  qu'en  prodigant  à  sa  Dulcinée 
cadeaux  ruineux  et  divertissements  continuels  aux 
dépens  de  son  nécessaire?  Cadet  de  famille  ne  vivait- 
il  que  des  miettes  de  la  table  de  son  aîné  ou  un  vieux 
père  avare  le  traitait-il  en  enfant  prodigue?  Autant 
de  questions  insolubles.  Il  reste  acquis,  de  son  pro- 
pre aveu,  que  notre  poète  était  souvent  en  mal  d'ar- 
gent, anxieux  du  paiement  de  sa  note  d'auberge, 
n'ayant  jamais  pu  goûter  le  délicat  plaisir  de  faire 
largesses.  Si  comme  tant  d'autres  de  ses  confrères, 
il  avait  été  courir  le  monde,  la  libéralité  de  quelque 
grand  prince  lui  eut,  peut-être,  empli  le  gousset, 
mais  issu  de  la  grande  race  des  Comtours,  il  eut  cru 
déchoir,  peut-être,  à  devenir  le  pensionné  d'un  de 
ses  égaux.  Ce  type  de  seigneur  besogneux  a  persisté 
bien  au  delà  du  moyen  âge,  en  Auvergne,  et  Ebles 
de  Saignes  fait  songer  à  ces  gentilshommes  de  la  fin 
du  XVIIIe  siècle  qu'on  rencontrait  les  jours  de 
marché  sur  le  «  foira  il  »  d'Aurillac. 

Vêtus  de  bure,  chaussés  de  gros  souliers,  ils  s'en 
venaient  «  à  la  ville  »,  guidant  eux-mêmes,  le  pique- 


LES   tBOUBADOUKS   CANTAL] 

bœuf  <-u  main,  les  maigres  vaches  qui  traînaient 
une  minée  charretée  de  h<u"s  de  chauffage  valant 
bien  juste  un  éem  Rien  «e  les  differeneiail  en  route 
<lt-s  laboureurs  leurs  voisins.  Mais.  arriTés  au  «  Por- 
tai] St-Etienne  »)  ou  à  celui  «  du  Buis  »».  à  la  «  bar- 
rière d'Arpajon  •)  <>u  a  celle  i<  <!«■  Tulle  »  ils  remet- 
taient l'aiguillon  aux  mains  d'un  voisin  complai- 
sant, tiraient  d'entre  les  huches  leur  antique  rapière 
qu'ils  ceignaient  avec  solennité,  er.  désinvoltes, 
l'épée  «mi  verrouil,  paradaienl  au  faubourg  des  Car- 
mes, confessanl  négligemment  a  leurs  égaux  plus 
fortunés  qu'ils  étaient  venus  surveiiler  <ui  personne 
la  vente  d'une  coupe  de  bois!  Jamais  pauvreté  ne 

fut    \  i 


I 


Tta  cafte  Loza 


Dame    de    Casteldoze 


Miniature    extraite  du  manuscrit  fr.  854 
de  la  Bibliothèque  Nationale 


La  Dame  de   Casteldoze 

(Dona  Casteldoza) 
Na  Castellosa 

XIIIe 


Le  ((  Caste!  d'Oze  »  (1)  érigeait  jadis  son  impo- 
sante masse  à  la  cime  d'un  roc  escarpé  que  bai- 
gnaient, presque  de  tous  côtés,  les  eaux  de  la  rivière 
d'Oze.  Une  étroite  bande  rocheuse,  seule,  le  reliait 
à  la  terre  ferme,  hérissée  de  défenses  qui  interdi- 
saient l'approche  de  la  forteresse  de  ce  côté,  le  seul 
vulnérable.  Du  promontoire  qui  lui  servait  d'as- 
siette, il  dominait  les  gorges  sauvages  où  la  rivière 
d'Oze  et  le  ruisseau  de  la  Planquette  ont  creusé 
leur  lit,  dans  cette  partie  méridionale  de  la  Haute- 
Auvergne,  région  déserte  aux  plateaux  dénudés, 
couverts  de  bruyères,  creusés,  çà  et  là,  de  ravins 


(i)  L'orthographe  véritable  «  Castel  d'Oze  »  est  indiscu- 
table, mais  elle  revêt  force  variantes  dans  les  titres  antérieurs 
au  XVIe  siècle.  On  trouve  simultanément  les  formes  suivantes  : 
«  Oze,  Ozon,  Ozou,  Osa,  Auzol,  Auzon  »  et  fréquemment  en  un 
seul  mot  :  «  Casteldoze  ou  Castddauzc  ».  Dict.  Stat.  du  Cantal, 
T.  V,  P.  330.  —  Bouillet  :  Nobil.  d'Auvergne,  T.  V,  P.  435.  — 
Chabrol  :  T.  IV,  P.  830.  —  Noms  féodaux,  P.  843.  —  Cour- 
celles  :  Dict.  de  la  Noblesse,  T.  III,  P.  18g.  —  Baron  de  la 
Morinerie,  Notice  sur  Cabanes-Carlat.  —  Abbé  Peyrou  :  Revue 
du    Cantal,    Mars    1846. 

Caste!  d'Oze  ou  Casteldauze,  pour  employer  la  forme  la 
plus  usitée,  est  aujourd'hui  un  lieu  ruiné  dépendant  de  la  com- 
mune de  Sénezergues,  cant.  de  Montsalvy,  arr.  d'Aurillac. 


400  I-KS    TROUBADOURS    CANTALIENS 

profonds,  <l(»nt  d'épais  fourrés  recouvrent  les  pentes 
el  cachent  les  précipices. 

lu  journal  Oantalien  donnait,  en  184G,  cette 
romantique  description  du  château  qui  vit  naître 
dans  sos  murs  la  première  poétesse  connue  de 
Haute- Au  vergue  : 

.  La  rjvière  d'Oze  et  le  ruisseau  de  la  Planquette 
«  lui  faisaient  un  rempart  de  la  mobile  et  verte 
«  ceinture  de  leurs  eaux.  C'était  une  sombre 
<<  presqu'île.  Si  vous  avez  jamais  parcouru  la 
«  partie  méridionale  de  la  commune  de  Seuezer- 
«  gués,  si  vous  avez  longé  les  tristes  rives  de  l'Oze, 
((  vous  avez  du  être  frappé  du  saisissant  spectacle 
a  qui  se  déroulait  à  vos  yeux,  alors  que  vous  aviez 
((  escaladé  le  rocher  à  pic  sur  lequel  gisent  encore 
«  les  ruines  du  formidable  donjon.  N'avez-vous  p;is 
«(  été  saisi  d'effroi,  en  contemplant  dans  le  ravin 
«  ces  chaînes  de  roc,  qu'on  prendrait  de  loin  pour 
((  de  cyclopéennes  forteresses?  N'avez-vous  pas  été 
((  ravi  d'extase  devant  ce  merveilleux  faisceau  de 
«  prismes  qui  semblent  défendre  l'abord  de  la  val- 
ci  lée  et  que  Ton  appelle  vulgairement,  dans  le  pays. 
«  Les  Portes  de  l'Enfer  »?  Et  ces  immenses  forêts 
«  de  chênes  ou  de  châtaigners,  étages  avec  confa- 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  401 


<(  sion  sur  la  montagne,  semblables  à  une  armée  de 
«  Titans  en  marche  pour  escalader  le  ciel,  quel 
((  effet  ont-elles  produit  sur  vous?  N'avez-vous  pas 
<(  cru  voir  une  de  ces  créations  sublimes  devant  les- 
<(  quelles  on  reste  bouche  béante,  une  de  ces  mor- 
te veilles  qui  effraient  et  qui  attendrissent,  à  la 
«  fois,  qui  vous  arrachent  des  larmes  d'admiration 
«  et  vous  font  entrer  dans  l'âme  une  épouvante 
<i  inexplicable? 

«  C'était  en  face  de  ces  horreurs  de  la  nature 

«  que  les  seigneurs  de  la  contrée  avaient  fait  bâtir 

«  leur  féodale  demeure.  Pour  mieux  fortifier  cette 

«  place,  ils  avaient  employé  toutes  les  ressources 

((  que  le  génie  de  la  défense  avait  successivement 

«  inventées  :  double  enceinte,  fossés  larges  et  pro- 

<(  fonds,  murailles  épaisses  et  crénelées,  meurtrières 

<"<  nombreuses,  issues  souterraines,  tout  cela  contri- 

<(  buait  à  effrayer  l'audacieux  qui  eut  osé  tenter 

«  l'attaque. 

((  Toutefois,    cette    habitation,    à    l'intérieur    si 

«  triste,  avait  été,  tour  à  tour  embellie  par  ses  opu- 

«  lents  possesseurs  de  tout  ce  que  le  progrès  da 

<■  luxe  permet  d'acquérir  avec  de  l'or.  C'était  (au 

<(  XIIIe  siècle)    la  résidence  préférée  d'Henri   Ier 


40;>  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 


((  Comte  de  Rodez,  Vicomte  de  Cariât,  qui,  pour 

«  complaire  à  son  épouse,  Aglayette  de  Scorailles, 

«  menait  y  passer  la  belle  saison.  Cette  intéressante 

«  amazone  trouvait  dans  les  forêts  et  les  bois  de 

«  Servan  de  quoi  satisfaire  son  goût  pour  la  chasse; 

<«  elle  était  heureuse  quand  les  sons  bruyants  du 

«  cor  encourageaient  son  infatigable  meute,  quand 

<<  la  forêt  retentissait  de  joyeuses  fanfares,  quand 

«  les  échos  de  la  montagne  répétaient  les  sauvages 

«  grognements  d'un  sanglier  aux  abois.  Aussi,  le 

a  château   d'Oze  se  ressentait-il  de  sa  triomphale 

((  munificence.   Plus  tard,   Eustache  de  Beaumar- 

«  chais,  en  devenant  possesseur  de  la  place  d'Oze, 

<(  ajouta   aux  ressources  et  aux  agréments  de  la 

«  force  mobile.  Une  garnison  de  soixante  hommes 

«  d'armes  y  fut  établie  et  ne  contribua  pas  peu  à 

«  la  rendre  formidable  à  ses  voisins.  Le  belliqueux 

«  Archambault  de  la  Roque  en  hérita  à  la  fin  du 

((  XIIIe  siècle;  il  aimait  le  tumulte  des  combats  et, 

«  soit  désir  de  se  distinguer,  soit  besoin  de  faire 

((  des  conquêtes,  il  osait  braver  les  chevaliers  les 

((  plus  redoutés  de  la  contrée  »  (1). 


(i)  Abbé  Peyrou  :  Revue  du  Cantal,  mars  1846.  —  Cet  écri- 
vain, plus  amoureux  de  la  légende  que  de  l'histoire,  suppose  que 
Castel    d'Oze    disparut,    au    XIVe,    dans    un    incendie    allumé    au 


LES   TROUBADOURS    CANÏALIKNS  403 

Il  est  certain  que  les  Comtes  de  Kodez,  en  tant 
que  Vicomtes  de  Cariât  et  Barons  de  Calvinet 
furent  les  possesseurs  originaires  de  Castel 
d'Oze  (1).  Mais,  il  est  non  moins  douteux  qu'à  titre 
de  Capitaines-Châtelains  ou  plus  probablement  de 
vassaux  détenant  cette  terre  en  fief,  une  famille, 
qui  en  portait  le  nom,  jouissait  de  Castel  d'Oze  dès 
le  haut  Moyen  Age;  peut-être,  même,  notre  poétesse 
en  fut-elle  la  dernière  héritière.  Nous  laissons  aux 
généalogistes   le  soin   de  décider   si   ces  primitifs 


cours  d'un  festin.  Il  est  plus  probable  qu'il  fut  détruit,  à  cette 
époque,  par  les  Anglais  ou  les  Routiers.  —  Dict.  Stat.  du  Cantal, 
T.   V,   P.   331- 

Ci)  Castel  d'Oze.  comme  son  voisin  Sénezergues.  relevait  en 
fief  de  la  B?ronnie  de  Calvinet,  membre  elle-même  de  la  Vicomte 
de  Cariât.  Par  un  traité  de  1268,  Henri  II,  Comte  de  Rodez, 
Vicomte  de  Cariât  dut  céder  la  Baronnie  de  Calvinet.  dont 
mouvait  Castel  d'Oze,  à  Alphonse,  Comte  de  Poitiers  et  de 
Toulouse,  frère  du  roi  Saint  Louis.  Celui-ci  en  fit  don,  en  juin 
1270,  à  son  Sénéchal,  Eustache  de  Beaumarchais,  Bailly  des  Mon- 
tagnes d'Auvergne,  Sénéchal  de  Toulouse  et  Carcassonne.  Sa  fille 
Marie  la  vendit,  en  1323,  à  Pierre  de  la  Vie  de  Villemur.  C'est, 
sans  doute,  ce  dernier  qui  aliéna  Castel  d'Oze  à  la  famille  de 
Trémouille  qui  le  posséda  de  1335  à  1490  où  il  passa  aux 
d'Escaffre  du  Trioulou  et  par  eux  au  XVIIe  aux  de  la  Roque- 
Sénezergues.  —  La  Marquise  de  Durfort-Boissières.  héritière  de 
cette  maison,  vendit,  le  29  juillet  1780,  les  ruines  de  Castel  d'Oze 
en  même  temps  que  la  terre  de  Sénezergues,  à  M.  Verdier  du 
Barrât  dont  le  Comte  de  Sarret  de  Fabrègues  est  le  représentant 
actuel. 


404  LES   TROUBADOURS  CANTALIENS 


possesseurs  effectifs  de  la  forteresse  d'Oze  étaient 
race  autochtone  ou  issus  des  La  Roque-Sénezergues, 
implantés  dans  le  château  voisin,  puînés  eux-mêmes 
de  l'antique  maison  de  Roquenatou  (Roche  d'Atton) 
aux  environs  d'Aurillac. 

L'enfance  et  la  première  jeunesse  de  l'héritière 
de  Castel  d'Oze,  «  Doua  de  Casteldoza  »,  comme 
l'appellenl  les  Troubadours,  ses  confrères,  s'écou- 
lèrent au  milieu  de  ce  site  sauvage  et  mélancolique, 
dans  cette  sombre  forteresse  où  elle  était  née  entre 
119.")  et  L205.  Son  mariage  la  transplanta  à  l'autre 
extrémité  de  la  Haute- Auvergne. 

Dans  la  paroisse  de  Venteuges  en  Gévaudan  (1), 
sur  l'extrême  frontière  de  l'Auvergne,  était  un  châ- 
teau féodal  dont  la  justice  s'étendait  sur  plusieurs 
lieux  de  notre  province  vers  les  paroisses  de  Des- 
ges,  Charraix  et  Pébrac  (2).  Ce  château  qui  relevait 
de  Mercœur  (3)  avait  donné  son  nom  de  Meyronne 


(i)  Venteuges,  aujourd'hui  commune  du  cant.  de  Saugues,  arr. 
du  Puy  (Haute-Loire). 

(2)  Desges,  commune  du  cant.  de  Pinols,  arr.  de  Brioude.  — 
Charraix,  commune  du  cant.  de  Langeac,  arr.  de  Brioude.  — 
Pébrac,  idem.  —  L'arrondissement  actuel  de  Brioude  faisait,  avant 
1789,  partie  de  l'Auvergne. 

(3)  Grande  baronnie  auvergnate  dont  le  chef-lieu  était  à  Mer- 
cœur,  aujourd'hui  commune  de  Lubilhac,  cant.  de  Blesle,  arr.  de 
'Brioude,  non  loin  de  Meyronne. 


LES   TROUBADOfRS    CAXTALTKXS  405 


à  une  famille  de  chevalerie  connue  dès  le  XIIe  siè- 
cle. Au  commencement  du  XIIIe,  vers  1210  ou  1220, 
son  seigneur  s'était  croisé  et  avait  pris  une  part 
glorieuse  aux  expéditions  d'outre-mer.  Eu  raison 
de  quelque  fait  d'armes  dont  le  récit  n'est  pas  venu 
jusqu'à  nous  il  avait  rapporté  d'Orient  le  surnom 
de  «  Turc  »,  récompense  de  ses  exploits  contre  les 
Infidèles,  qu'il  portait  avec  fierté  et  transmit  à  ses 
descendants  (1).  C'est  très  certainement  avant  1230 
que  Turc  de  Meyronne  épousa  l'héritière  de  Castel 
d'Oze,  la  dame  de  Casteldoza,  comme  l'appellent  les 
Chroniques. 

Turc  de  Meyronne  avait-il  perdu  en  Orient  une 
partie  de  ses  charmes,  était-il  revenu  de  Palestine 
ou  d'Egypte,  couvert  de  gloire  mais  aussi  de  cica- 
trices et  quelque  peu  mutilé?  Ce  rude  sabreur,  plus 
habitué  à  frapper  d'estoc  et  de  taille  qu'à  rimer 
>une  ((  canzon  »  et  à  plaire  aux  dames,  était-il  de 
caractère  rude  et  d'humeur  difficile?  Avait-il 
dépensé  outre-mer  ses  belles  années  de  jeunesse  et 


(i)  Bouillet  :  Nobil.  d'Auvergre,  T.  IV,  P.  131-132.  Les  histo- 
riens modernes,  reproduisant  les  copies  fautives  des  manuscrits, 
écrivent  souvent  «  Truc  »  pour  «  Turc  ».  C'est  incontestablement 
«  Turc  »  qu'il  faut  lire.  On  disait  :  «  lo  Turc  d'à  Mayrona  »  et  le 
surnom  finit  par  devenir,  pour  le  mari  de  la  poétesse  et  sa 
descendance,    comme    un   prénom    ou    vocable   patronymique. 


4i  Hi  il  s   TROUBADOURS   (   Wl'MllNS 


était-il  déjà  vieux  barbon  quand  il  convola  en  justes 
noces?  On  voudrait,  pour  l'honneur  de  sa  femme, 
trouver  quelque  excuse,  découvrir,  au  moins,  des 
circonstances  atténuantes  à  l'infidélité  conjugale 
qui  a  rendu  célèbre  la  dame  de  Casteldoze,  légi- 
time épouse,  mais  femme  peu  aimante  de  Turc  de 
Meyronne!  (1) 

Le  Dauphin  d'Auvergne  nous  apprend,  dans  ses 
ùsirventéê  >>  contre  l'Uvêque  de  Clermont,  que 
notre  seigueur  avait  gardé  la  fougue  et  Fhumeur 
combative  qui  L'avaient,  jadis,  poussé  aux  expédi- 
tions d'outre-mer  et  qu'il  traitait  volontiers  ses  voi- 
sins tout  comme  s'ils  eussent  été  Sarrazins  de  Pales- 
tine. 

Mus  vai  guerr  amesclan  plus  que  Turcs  de  Mai- 
((   rona  »  (2). 


I  i  i  Ses  amours  avec  Armand  de  Bréon  n'avaient  pas  empêché 
la  dame  de  Casteldoze  d'assurer  la  descendance  de  la  maison  de 
Meyronne.  Son  Mis,  Antoine  de  Mcyronne,  seigneur  de  Meyronne 
et  de  Lempdes,  vivait  en  1284  et  son  petit-fils  Beraud.  dit  «  Le 
Turc  »,  en  1317.  Deux  fils  de  ce  dernier  étaient  l'un,  Guy,  Abbé 
de  Pébrac  en  1357  et  Eustache,  Doyen  des  Chanoines  de  Brioude 
en  1366.  La  maison  de  Meyronne  dut  s'éteindre  peu  après  et  ses 
biens  passer  à  celle  de  Taillac.  Les  Meyronne  portaient  comme 
armes  une  aigle  éployée. 

(2)  Poésies  de  Robert,  Dauphin  d'Auvergne,  citées  par  Chaba- 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  40* 


«  Il  va  guerroyant  sans  cesse,  pis  que  Turc  de 
«  Meyronne.  » 

Querelleur  de  tempérament,  retenu  souvent  peut- 
être  hors  du  manoir  par  d'incessantes  chevauchées, 
toujours  occupé  à  venger  quelque  injure,  notre 
«  Turc  »  traitait  par  trop,  sans  doute,  sa  femme  en 
sultane  de  harem,  la  délaissant  au  logis,  ne  récla- 
mant brutalement  ses  droits  qu'à  sa  fantaisie. 
Humiliée  et  déçue,  la  jeune  châtelaine,  au  cœur 
tendre,  éprouvant  l'impérieux  besoin  d'aimer,  cher- 
cha consolation  aux  brutalités  conjugales  avec  le 
bel  Armand  de  Bréon  ! 

Entre  les  deux  antiques  cités  de  Murât  et  de 
Blesle,  une  vallée  fertile  se  creuse,  arrosée  par 
l'AUagnon  qui  contourne  la  base  du  vaste  plateau 
basaltique  sur  lequel  se  dresse  encore,  toute  muti- 
lée, l'unique  tour  qui  subsiste  du  grand  château  de 
Mardogne  (1).  L'infime  bourgade  de  Joursac,  blot- 


neau   :  Biogr.  des  Troubadours  par  Schultz,  «  Les  poétesses  Pro- 
vençales ». 

(i)  Chabaneau  a  ignoré  l'existence  de  Meyronne  et  cru  que 
Mardogne  était  la  résidence  de  la  dame  de  Casteldoze.  Sans 
connaître  la  situation  exacte  de  Meyronne  en  Gévaudan-Velay  et 
la  généalogie  des  Turc  de  Meyronne,  Schultz  constate  l'erreur  de 


408  LES  TROUBADOURS  CAXTALIEXS 


tie  au  pied  du  rocher,  autour  de  sa  modeste  église, 
a  gardé  toute  sa  rusticité  médiévale  taudis  qu'à 
quelques  kilomètres,  un  village  de  cette  commune, 
Neussargues,  sera  bientôt  une  ville  grâce  à  son 
importante  gare,  d'où  les  touristes  admirent,  chaque 
été,  par  milliers,  les  ruines  du  vieux  manoir  se  pro- 
filant, tout  là-haut,  dans  le  ciel. 

Cette  vaste  table  basaltique,  d'où  la  vue  s'étend 
sur  la  Planèze  et  embrasse  la  chaîne  Cantaliennej 
aurait  supporté,  dit-on,  à  l'époque  Gallo-Romaine, 
un  temple  consacré  à  Mars  et  à  Diane  d'où  la  forte- 
resse qui  lui  a  succédé,  à  l'origine  même  de  la  féo- 
dalité, tirerait  son  nom  (1).  Certains  de  nos  généa- 
logistes veulent  que  l'illustre  maison  de  Bréon, 
originaire  d'une  grande  terre  voisine  de  Besse  (2), 
ne  l'ait  acquise  par  alliance  qu'au  treizième  siècle, 
tandis   que   d'autres   assurent  qu'elle   la   possédait 


Chabaneau,  dans  son  savant  ouvrage  «  Les  poétesses  Proven- 
çales »  —  Die  Provemalichen  Dichterinnen  »,  Leipzig,  1888.  — 
Il  cite  une  charte  intéressant  le  véritable  Meyronne.  (Teulet, 
Layette  du  Trésor  des  Chartes,  T.  I,  116  B.) 

m   <>  .Martis  et  Diance  templum  »,  Mardogne. 

(2)  Besse-en-Chandesse,  petite  ville  ancienne  de  2.000  habit., 
chef-lieu  de  canton  de  l'an-.  d'Issoire  (Puy-de-Dôme),  à  faible 
distance  de  Mardogne. 


LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS  409 


dès  le  onzième,  et  que  le  mariage  précité  ne  fut  que 
la  fusion  de  deux  rameaux  d'une  même  race  (1). 

Qu'il  habitât  son  château  de  Bréon  ou  résidât 
dans  celui  de  Mardogne,  le  bel  Armand  de  Bréon 
pouvait  aller  rejoindre  facilement,  au  galop  de  son 
destrier,  la  dame  de  Casteldoze,  au  château  de  Mey- 
ronne.  Les  détails  nous  manquent  sur  cette  idylle 
amoureuse  dont  les  Chroniques  ne  nous  révèlent 
aucune  péripétie.  Il  semble  bien,  pourtant,  que  ce 
soit  l'héroïne  qui  y  ait  mis  le  plus  d'enthousiasme 
et  qu'elle  justifie  l'opinion  qui  veut  que  la  femme 
reste  victorieuse,  aussi  bien  dans  l'intensité  de  la 
passion  que  sur  le  terrain  de  la  coquetterie  et  dans 
l'art  de  plaire. 

Si,   dans   une   heure   de   dépit    amoureux,    Fran- 


(i)  Bouillet  (Nobil.  d'Auvergne,  T.  I,  P.  325),  veut  que  ce 
soit  seulement  Morin  II  de  Bréon  qui  soit  devenu  seigneur  de 
Mardogne,  au  milieu  du  XIIIe,  par  son  mariage  avec  Françoise 
de  Rochefort.  M.  P.  de  Chazelles  assure,  au  contraire  (Dict.  stat. 
du  Cantal,  T.  III,  P.  190),  que  les  Bréon  possédaient  Mardogne 
dès  le  XIe  siècle  et  que  Françoise,  unique  héritière  de  la  branche 
aînée,  dame  de  Mardogne,  épousa  son  cousin  Morin,  chef  du 
rameau  puîné.  La  maison  de  Bréon  s'éteignit  à  la  fin  du  XIVe  en 
Dauphine  de  Bréon  qui  porta  la  terre  de  Mardogne  à  son  mari 
Pierre  de  Tinières.  L'aïeul  de  notre  Armand,  Armand  Ier  de 
Bréon,  s'était  croisé  en  1102  et  avait  assisté  l'année  suivante  au 
siège  de  Tripoli. 


41"  LES  TROUBADOURS  CAKTALIENS 


«;i lis  Irr  grava,  aux  vitres  de  Chambord,  la  boutade 
fameuse   : 

Souvent  femme  varie 
Bien  fol  est  qui  s'y  fie 

d'autres  psychologues,  tout  aussi  experts  du  cœur 
féminin,  assurent  que  L'homme  sera  toujours  infé- 
rieur à  la  femme  dans  l'art  d'aimer.  En  vain,  selon 
eux.  mettra-t-il  dans  sa  passion  tout  l'emportement 
de  ses  énergies  masculines,  toute  la  fougue  d'une 
sensualité  exacerbée;  il  se  lassera,  à  la  longue,  de 
l'inutilité  de  son  effort.  Bien  rares  sont  les  tenaces 
qui  ont  vraiment  aimé  sans  espoir,  persisté  jusqu'à 
la  mort  dans  une  immuable  fidélité  qui  ne  fut  pas, 
au  moins,  faite  d'émotivants  souvenirs.  A  la  femme 
seule,  assurent-ils,  appartient  le  privilège  exclusif 
de  cette  persistance  inlassable  que  rien  ne  rebute  et 
ne  décourage  Epuré  dans  son  essence,  ennobli  dans 
son  objectivité,  cet  indéfectible  amour  s'enveloppe 
de  mystère  et  de  silence,  ne  s'alimente  que  de  sacri- 
fices; il  produit,  alors,  les  grandes  mystiques,  les 
héroïnes  du  dévouement  qu'aucun  péril  n'effraie, 
que    l'ingratitude    la    plus    noire    laisse    toujours 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS  411 

compatissantes  parce  qu'il  se  vivifie  sans  cesse  à 
une  source  inépuisable  d'énergie. 

Il  n'avait  rien  d'aussi  éthéré,  semble- t-il,  l'amour 
de  l'unique  poétesse  qu'ait  produit  la  Haute- 
Auvergne,  au  Moyen  Age,  et  c'est  en  amante  pas- 
sionnée, désireuse  d'être  payée  de  retour  qu'elle 
«  dépeint  sa  flamme  »  au  trop  insensible  Armand 
de  Bréon!  Elle  est,  certes,  une  grande  amoureuse, 
et  les  trois  chansons  que  nous  possédons  d'elle  ont 
un  caractère  passionnel  des  plus  caractérisés;  mais 
pour  ardente  qu'elle  soit,  sa  tendresse  garde  une 
forme  plutôt  soumise  et  implorante  que  dominatrice 
et  hardie  qui  fait  dire  très  justement  à  l'historien 
des  femmes  Troubadours  :  «  Les  Troubadouresses 
«  font  montre  de  sincérité,  d'affection  qui  confine 
«  parfois  à  la  passion  ardente  et  à  la  hardiesse; 
((  seule,  la  dame  de  Casteldoze  nous  donne  comme 
«  un  écho  de  la  condition  soumise  de  la  femme  dans 
«  l'ancienne  constitution  Allemande.  Elle  supplie 
«  toujours  son  amant  d'une  façon  humble  et  res- 
«  pectueuse  »  (1). 

Cette  tonalité  différencie,   en   effet,   la   poétesse 


(i)  Schultz    :    «    Die    Provenzalischen    Dichterinnen    »    —   Les 
Poétesses  Provençales.  Leipzig,  1888. 


412  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Cantalienne  de  ses  vingt  émules  du  douzième  et 
du  treizième  siècles  :  Azalaïs  de  Porcairagues  reste 
dans  la  pénombre,  Beatrïx,  Comtesse  de  Die,  la 
Sapho  Proi  ençale,  fille  du  Dauphin  de  Vienne,  tient 
la  tête  de  toutes  1rs  poétesses  médiévales  avec  ses 
quatre  chansons  si  tendrement  amoureuses  pour  son 
ami  le  «'mule  Raimbaud  d'Orange.  Alamanda  à 
peine  connue.  La  Comtesse  Garsende  de  Forcalquier 
dont  l'ardent  besoin  d'aimer  lui  lit  épouser  à  la 
mort  de  son  mari  :  le  Comte  Alphonse  II  <le  Pro- 
vence, deux  Troubadours  :  Elias  de  Barjol,  puis  le 
Comte  Guy  <le  Cavaillon.  Marie,  Comtesse  de  Ven- 
tadour,  l'amie  de  Pierre  de  Vie  et  de  Guy  d'Ussel, 
souveraine  des  Cours  d'Amour,  aussi  sage  que  belle 
et  savante.  Doua  Lombarda,  l'amie  de  Bernard 
d'Armagnac.  Isabelle  «le  Palaviccini  célébrée  par 
Elias  Caire]  et  qui  alla  se  marier  en  Roumanie. 
Almuc  «le  Casteldon  ou  plutôt  Almodie  de  Châ- 
teauneuf-Randou  el  Yseult  de  Capion  à  peine 
connues.  Tibors  de  Séranon  ((  aimée  de  grand 
amour,  fort  honorée  par  tous  les  hommes  de  bien, 
vénérée  par  toutes  les  femmes  d'élite  ».  Agnès  ou 
Alaïs  de  Vedallana.  Gormonde  de  Montpellier,  dont 
la   longue   réponse   au    «    surventes    »   de  Guilhein 


La  Dame  de  Casteldoze 


Miniature  extraite  du  manuscrit  fr.    12474 
de  la  Bibliothèque  Nationale 


LES   IBOUBADOUBS   CASTALIEKS  413 


Figueira  est  un  poème  de  belle  envolée.  Clara  d'An- 
duze,  aimée  d'Hugues  de  Saint-Cire,  le  biographe 
des  Troubadours.  Jalouse  de  sa  voisine  Ponsa,  elle 
aima  et  haït  Hugues  tour  à  tour  et.  finalement, 
cou i] ne  elle  le  dit  elle-même  : 

—  «  Longues  furent  leurs  amours;  ils  eurent: 
«  beaucoup  de  querelles  et  se  réconcilièrent  sou- 
((  vent  ».  Guillelma  de  Rosers,  la  Languedocienne 
aimée  du  poète  Génois  Lanfranc  de  Cigala  avec  qui 
elle  échangeait  des  chansons.  Biéris  de  Romans. 
Gaudairence  de  Blancliemain  dont  les  noms  seuls 
ont  survécu  sans  qu'on  sache1  rien  de  leur  vie.  Les 
vingt-deux  «  causons,  câblas  et  toisons  »  qui  nous 
restent  des  poétesses  médiévales,  insuffisantes  pour 
permettre  d'apprécier  pleinement  la  valeur  litté- 
raire qui  les  différencie,  suffisent,  au  moins,  à  prou- 
ver t|ue  les  Troubadours  trouvèrent  souvent  dans  la 
clame  à  laquelle  ils  adressaient  leurs  vers  de  dignes 
partenaires  et  que  les  réponses  étaient  parfois  supé- 
rieures aux  déclarations  des  poètes  énamourés. 

Tant  par  le  nombre  de  leurs  œuvres  qui  sont 
venues  jusqu'à  nous  que  par  la  valeur  de  ces 
poèmes,  auxquels  des  critiques  autorisés  ont  été 
jusqu'à  accoler  l'épithète  de  chefs-d'œuvre,  la  Pro 


414  LES   TROURADOURS   CANTALIEXS 


vençale  Comtesse  de  Die  et  la  Oantalienne  dame 
de  Casteldoze  restent  privilégiées.  On  s'accorde  à 
considérer  leurs  œuvres  comme  ce  que  la  Poésie 
féminine  ;i  produil  de  plus  parfait  au  Moyen  Age. 
Nous  avons  dit  le  charme  preneur,  la  sincérité 
séduisante  qui  se  dégagent  des  poèmes  de  Béatrix 
de  Die  (1)  ;  ceux  de  l'épouse  de  Turc  de  Meyronue 
ne  leur  sont  vraiment  pas  inférieurs.  Les  trois  chan- 
sons de  notre  amoureuse  Oantalienne,  ou,  plutôt, 
les  trois  odes  erotiques  qui  nous  restent  d'elle, 
dépeignent  tontes  trois  le  même  sentiment.  Elle 
prie,  elle  sollicite  son  amant  et  se  demande,  sans 
cesse,  à  elle-même,  quel  nouveau  sacrifice  elle  pour- 
rait lui  faire  pour  le  mieux  captiver.  Reconnaissons 
avec  les  auteurs  de  l'Histoire  Littéraire  que  ces 
chansons  sont  :  «  toutes  les  trois  pleines  de  poésie 
«  parce  que  le  cœur  qui  les  a  dictées  était  apparem- 
«    ment  plein  d'amour  »  (2). 

Le    biographe    du    treizième    siècle,    Hugues    de 


(i)  Biographie  de  Pierre  de  Rogiers. 

(2)  Hist.  Littér.,  T.  XVIII.  —  «  On  placera  incontestablement, 
ajoute  l'auteur,  la  dame  de  Casteldoze  à  côté  de  la  célèbre  Com- 
tesse de  Die.  Leurs  poésies  sont,  sans  contredit,  les  chefs-d'œuvre 
des  dames  Troubadours.  » 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  415 

Saint-Cire,  trace  de  notre  héroïne  ce  très  succinct 
portrait  : 

—  «  Na  Castellosa  si  fo  d'Alvergne,  gentils 
«  donma,  moiller  del  Turc  de  Mairona;  et  amet 
((  N'Arman  de  Bréon,  e  fetz  de  lui  sas  cansos.  Et 
«  era  una  domna  moût  gaia  e  moût'  euseignada  e 
«   moût  bêla.  » 

—  «  La  dame  de  Castellose  fut  d'Auvergne,  noble 
«  dame,  femme  de  Turc  de  Mairone.  Elle  aima  le 
<(  seigneur  Armand  de  Bréon  et  composa  ses  chan- 
ce sous  à  son  sujet.  C'était  une  dame  fort  gaie,  fort 
((  savante  et  fort  belle.  » 

Tenons  pour  acquis  que  notre  poétesse  avait  un 
agréable  caractère,  qu'elle  était  d'esprit  enclin  à  la 
gaieté  et  d'humeur  joviale  ;  ne  chicanons  pas  davan- 
tage  sur  sa  science  et  admettons  qu'elle  était 
savante  pour  son  temps.  Mais  précisons  ce  qu'on 
appelait  une  femme  instruite,  «  moût  enseignada  », 
au  début  du  treizième  siècle.  Cette4  instruction  n'a 
rien  de  commun  avec  celle  <les  «  Femmes 
Savantes  »  ou  des  «  Précieuses  ridicules  »  de 
Molière;    la    dame   de   Casteldoze    ne    risquait   pas 


41  6  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

d'être  embrassée  par  amour  du  Grec  (1)  !  La  culture 
intellectuelle,  même  chez  la  femme,  était,  à  cette 
époque,  des  plus  rudimentaires ;  l'enseignement  le 
plus  raffiné  donné  aux  plus  grandes  dames  ne  con- 
sista il  guère  que  :  «  dans  la  lecture  de  quelques 
a  romans,  dans  l'art  des  vers  et  de  la  musique  et 
u  surtout  dans  le  talent  de  la  conversation  et  le 
«  ton  de  la  bonne  compagnie  (2).  Nous  sommes 
mieux  documentés  sur  sa  beauté  grâce  à  deux 
miniatures  conservées  à  la  Bibilothèque  Natio- 
nale (3).  L'une  et  l'autre  représentent  la  dame  de 
Casteldoze  debout,  déclamant,  sans  doute,  une.de 
ses  poésies,  le  bras  gauche  étendu,  la  main  ouverte 
dans  un  geste  familier  aux  orateurs,  tandis  que 
le  droit  est  reployé,  la  main  à  demi  engagée  dans 
une  ouverture  du  vêtement,  au-dessous  de  la  taille. 
Somptueusement  vêtue  d'une  robe  rouge  à  traîne, 
au  corsage  ajusté,  enrichi  de  broderies,  elle  se  drape 
dans  un  manteau  d'étoffe  bleue  bordé  de  vair,  cette 
fourrure  si  appréciée  au  Moyen  Age,  dont  les  grandes 


(i)  «  Pour  l'amour  du  Grec,  souffrez  qu'on  vous  embrasse  »  — 
Molière. 

(2)  Hist  Littér.,  T.  XVIII. 

(3)  Manuscrits  Français,  854,  folio  125,  et  12.473,  folio  no. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  419 


coup  de  son  rang-  de  grande  amoureuse  pour  se 
perdre  dans  la  foule  vulgaire  des  passionnelles! 
Heureusement  pour  elle,  sa  défense  est  facile  et  la 
simple  juxtaposition  des  dates  suffit  à  démontrer 
l'impossibilité  matérielle  de  l'accusation  et  à  la  laver 
de  cette  calomnie. 

Il  y  a  bien  eu  une  Corn-  d'Amour  tenue  à  Pierre- 
feu,  mais  un  .siècle  après  la  mort  de  Dona  Castel- 
doza  et  les  noms  qu'indique  le  grand  mystificateur 
Nostradamus  ou  Jean  de  Nostre-Dame,  sont  de 
pure  fantaisie  tant  pour  la  Cour  d'amour  de  Roma- 
ni n  que  pour  celle  de  Pierrefeu.  Un  séjour  de  notre 
poétesse  Ointalienne  à  la  Cour  de  Béatrix  de  Pro- 
vence n'est  pas  moins  controuvé.  Il  faudrait  l'y 
conduire  quasi-centenaire  ! 

Raymond-Bérenger  V,  Comte  de  Provence,  der- 
nier héritier  mâle  de  Douce  de  Carlat-Provence, 
Tomtesse  de  Barcelone,  mourut  sans  laisser  d'autre 
héritier  que  ses  quatre  filles  :  Marguerite,  femme  de 
Saint  Louis,  roi  de  France,  Eléonore,  reine  d'Angle- 
terre, Saneie,  femme  de  Richard,  empereur  d'Alle- 
magne, et  Béatrix,  héritière  désignée  par  son  père 
des  Comtés  de  Provence  et  de  Forcalquier  dont  le 
roi    d'Aragon,    le    Comte   de   Toulouse    et    Charles 


420  LES   TROUBADOURS   CANTAL1EXS 


d'Anjou,  frère  cadet  de  Saint  Louis,  briguaient  la 
main.  Blanche  de  Caatille,  bien  qu'elle  rendit  par- 
faitement malheureuse  sa  belle-fille,  sœur  «le  l'héri- 
tière de  Provence  (1),  réussit,  par  promesses,  me? 


(i)  Saint  Louis  qu'on  verra  (Biographie  d'Astorg  d'Aurillac) 
très  ferme,  entêté  même,  dans  ses  projets,  resta  toujours  «  très 
petit  garçon  »  devant  sa  mère  dont  l'esprit  autoritaire  le  dominait 
entièrement.  Or,  Blanche  de  Castille  était,  dans  toute  la  force  du 
ttrme.  «<  une  belle-mère  »  pour  Marguerite  de  Provence.  Il  faut 
lire  dans  Joinville  les  détails  de  la  vie  intime  du  saint  roi  terro- 
risé par  ^a  mère  ! 

—  «  Les  duretés  que  la  reine  Blanche  fit  à  la  reine  Marguerite 
«  furent  telles  que  la  reine  Blanche  ne  voulait  pas  souffrir,  autant 
"  qu'elle  le  pouvait,  que  son  fils  fût  en  compagnie  de  sa  femme, 
"  si  ce  n'est  le  soir  quand  il  allait  coucher  avec  elle.  A  Pontoise, 
"  les  appartements  du  Roi  et  de  la  Reine,  placés  au-dessus  l'un 
"  de  l'autre,  communiquaient  par  un  escalier  tournant.  Ils  se 
"  donnaient  rendez-vous  dans  cet  escalier!  Et  ils  avaient  ainsi 
«  accordé  leurs  besognes  (avaient  pris  telles  dispositions)  que, 
"  quand  les  huissiers  voyaient  venir  la  reine  Blanche  dans  la 
«  chambre  de  son  fils,  ils  battaient  les  huis  (portes)  de  leurs 
«  verges  et  le  roi  s'en  venait  courant  dans  sa  chambre  pour  que 
«  sa  mère  l'y  trouvât.  Et  ainsi  faisaient  à  leur  tour  les  huissiers 
«  de  la  chambre  de  la  reine  Marguerite  quand  la  reine  Blanche 
«  y  venait  pour  qu'elle  y  trouvât  la  reine  Marguerite.  Une  fois, 
«  le  roi  était  auprès  de  la  reine  sa  femme,  et  elle  étaît  en  très 
«  grand  péril  de  mort  parce  qu'elle  était  blessée  d'un  enfant  qu'elle 
"  avait  eu.  La  reine  Blanche  vint  là  et  prit  son  fils  par  la  main 
«  et  lui  dit  :  «  Venez-vous-en;  vou:  ne  faites  rien  ici  ».  Quand  la 
«  reine  Marguerite  vit  que  sa  belle-mère  emmenait  le  roi,  elle 
«  s'écria  :  «  Hélas  vous  ne  me  laisserez  voir  mon  seigneur  'ii 
«  morte  ni  vive  !  »  Et  alors  elle  se  pâma.  On  crut  qu'elle  était 
«  morte,  et  le  roi  qui  crut  qu'elle  se  mourait,  retourna  et,  à 
«  grand'peine  on  la  remit  en  point.  »  —  Joinville,  cité  par  Charles 
Roux   :  «  Aiguës-Mortes  »,  P.  183. 


LES   TROUBADOl  KS    (   \NTALIENS  421 

naces  et  corruption,  à  séduire  les  Provençaux  et  à 
créer  un  courant  d'opinion  en  faveur  de  Charles 
d'Anjou.  Sous  prétexte  d'assurer  la  liberté  de  la 
jeune  héritière,  le  frère  du  roi  de  France  passa  en 
Provence  à  la  tête  d'une  armée  et  finalement, 
épousa  à  Aix,  en  1245,  la  jeune  Comtesse  Béatrix. 
Ce  ne  peut  donc  être  que  postérieurement  à  cette 
date  que  la  dame  <lo  Casteldoze  serait  vomie  à  la 
Cour  d'Aix.  La  matérialité  du  voyage  n'est  pas 
impossible;  mais  ce  qui  parait  absolument  impro- 
bable, c'est  que  la  poétesse  <  Jantalienne,  qui  frisait 
alors  la  cinquantaine  si  elle  ne  l'avait  même  déjà 
franchie,  ait  pu  enflammer  Pons  de  Mérindol,  qu'elle 
ait  conservé  elle-même,  mieux  que  «  la  femme  de 
quarante  ans  »  de  Balzac,  une  incandescence  vrai- 
ment... exagérée.  Il  nous  plaît  de  croire,  plutôt, 
que  la  peu  enthousiaste  mais  très  fidèle  épouse  du 
Turc  de  Meyronne  donna  chastement  à  Armand 
de  Bréon  tout  son  amour,  mais  qu'à  son  lit  de  mort, 
elle  put  faire  à  son  mari  la  très  francité  confession 
qu'une  grande  dame  de  la  cour  de  Louis  XV  avouait 
au  sien  :  «  Monsieur,  je  ne  vous  aimai  jamais, 
vous  ai  toujours  tenu  pour  un  butor  et  un  franc 
imbécile.  J'ai  été  fort  courtisée,  mais  vous  m'aviez 


432 


LES   TROUBADOURS   i  ANTALIENS 


dégoûtée  de  l'amour.  Je  ne  vous  trompai  jamais  par 
l'unique  crainte  de  voir  s'évanouir  derechef  mou 
beau  rêve  ». 


Pierre  de  Cère  de  Cols 

(Peire  de  Cols) 


XIII 


Lorsqu'on  venant  d'Aurillac,  la  capitale  Carla- 
dézienne  apparaît,  au  détour  du  chemin,  étagée  sur 
la  pente  au  pied  du  roc  sur  lequel  se  dressai)  le 
Castel-Viel,  une  avenue  de  noyers  séculaires  arrête 
l'œil  à  mi-côte,  chemin  ombreux  conduisant  de  la 
ville  à  une  riante  maison  de  campagne  dont  la  façade 
tournée  au  .Midi  contemple  de  toutes  ses  fenêtres 
le  grandiose  panorama  de  la  luxuriante  vallée  de 
Vie  il»  La  moderne  villa  de  Cols  occupe  l'emplace- 


(i)  Qu'on  me  pardonne  un  cher  souvenir  d'enfance.  Cols 
appartenait,  vers  1868,  à  M.  D...,  juge  de  paix  à  Vie.  Lorsqu'une 
crise  de  goutte  clouait  sur  son  fauteuil  ce  patriarcal  magistrat, 
les  plaideurs  montaient  à  Cols  où  le  digne  homme  rendait  !a 
justice  dans  son  salon  transformé  en  prétoire.  Appelée  à  témoi- 
gner en  faveur  d'un  de  ses  fermier-,  justiciable  de  Vie,  ma 
grand'mère,  la  Baronne  de  Pollalion  de.  Glavenas,  née  de  Sales 
du  Doux,  voulut  attendre  sur  la  terrasse  son  tour  d'être  entendue. 
Adorant  sa  vallée  natale,  elle  sut  trouver,  pour  m'en  préciser  une 
à  une  les  beautés  si  diverses,  des  expressions  faisant  si  bien  image 
qu'elles  se  gravèrent  profondément  dans  mon  esprit  d'enfant. 
Pour  la  première  fois,  j'eus,  ce  jour-là,  la  notion  confuse  des 
sensations  artistiques  que  peut  faire  naître  la  vue  d'un  beau 
paysage,  d'un  site  aimé.  —  Nature  artiste,  mon  premier  «  cicé- 
rone »  avait  été  à  bonne  école.  Son  mari,  élève  de  David,  camarade 
d'atelier  de  Gros,  Gérard,  Ingres,  Delaroche,  Girodet,  était  peintre 
de  valeur  réelle,  plusieurs  fois  médaillé  au  Salon.  La  manière  du 
baron  de  Pollalion  de  Glavenas  était  celle  de  l'Ecole  de  David 
Girodet,   un   peu   «   pompier   »    peut-être,   mais    si   consciencieuse, 


426  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

menl  d'un  jK'tii  château  qui  dressait,  dès  le  dou- 
zième siècle,  sa  fine  tourelle  au-dessus  de  la  prairie 
<|iii  ondule  à  ses  pieds  jusqu'à  la  Cère.  Discrète 
demeure  édifiée  par  un  des  seigneurs  de  Vie,  a  pré- 
tendu la  légende,  sorte  de  pavillon  où  le  preux  che- 
valier allait,  peut-êt  re,  méditer  sur  ses  tins  dernières, 
faut-il  charitablement  supposer.  Respectons  la 
légende  sans  la  suivre  et  constatons  que  ce  petit  fief 
de  ('ois  avait  été  fort  anciennement  démembré  de  la 
tern-  de  Vie,  par  les  seigneurs  de  ('ère,  pour  servir 
d'apanage  a  leurs  cadets  (pli  en  prenaient  le  nom. 

(Mi  a  vu  (pie  les  deux  familles  de  Vie  et  de  Cère, 
sorties  fort  probablement  de  commune  souche,  se 
partageaient  le  domaine  féodal  de  Aric,  résidaient 
l'une  <-i  l'autre  au  Castel-Vicl  qu'elles  entretenaient 
à  frais  communs. 

On  ne  connaît  (pie  confusément  quelques  membres 
isoles  de  cette  famille  de  Cère  avant  Guillaume 
de  ('ère.  Chanoine  de  Clermont,  Jean  son  frère 
•  t  Guillaume  son  neveu  qui  firent  hommage  en  1279 


travaillant  le  moindre  détail.  Ses  portraits,  ses  scènes  militaires, 
ses  paysages  surtout,  très  serrés  de  dessin,  ont  une  valeur  réelle 
et  un  très  chaud  coloris. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  427 

à  leur  suzerain,  Henri  II,  Comte  de  Rodez  et 
Vicomte  de  Cariât,  à  cause  de  leur  maison  de  Gère 
située  à  Vie,  de  la  coseigneurie  de  Vie  et  de 
diverses  possessions  féodales  situées  au  même  lieu. 
Le  fief  et  le  château  de  Cols  étaient  indubitablement 
compris  dans  cet  aveu  ainsi  que  dans  les  homma- 
ges rendus,  pour  les  mêmes  terres,  par  Renaud  1er 
de  Gère,  fils  de  feu  Hugues  en  1333  et  1335,  par 
Pierre  de  Cère  tils  de  Géraud  en  1341,  puisqu'ils 
figurent  dans  l'aveu  que  Renaud  II  de  Gère  fit  en 
1353  au  même  Vicomte  de  Cariai  pour  la  cosei- 
gneurie de  Vie,  la  maison  forte  de  la  Portarelle, 
les  domaines,  cens,  rentes,  dîmes,  partie  de  la 
Viguerie  de  Vie,  le  fort  de  Valconeyre,  le  mas  de 
Brugbatj  les  cens  et  rentes  de  Condamine,  Vialard, 
Cols,  Trémolet  (1),  etc.,  et  que  Cols  est  également 
mentionné  dans  un  acte  de  1355  comme  apparte- 
nant à  la  famille  de  Cère  (2).  En  réalité,  le  petit  fiel' 


(  i  )  Trémolet.  petit  château,  commune  de  Thiézac,  bât}:  sur 
un  roc,  dominant  le  fameux  «  Pas  de  Cère  ».  La  rivière  coule  à 
ses  pieds,  au  fond  d'un  gouffre,  à  travers  un  entassement 
cahotique   de   rochers. 

(2)  Bouillet  :  Xobil.  d'Auvergne,  T.  II,  P.  56.  —  Dict.  stat.  du 
Cantal,    T.   V,    P.    550   et    563.   —    Dans    ce    dernier    ouvrage,    le 


LES  TROUBADOURS   CABTAUBNS 


de  Cols  a  fait  partie,  des  l'origine  des  domaines  de 
la  maison  d<-  Cère  et  n'en  sortit  qu'à  l'extinction 
de  cette  famille  quand  son  héritière,  au  moins  du  ra- 
meau principal,  X.  de  Cère,  épousa,  vers  1355,  le 
seigneur  de  la  Vaissière  dont  la  postérité  résidera 
à  (  lois  jusqu'à  la  lin  du  XVI'  siècle  (1). 

Pierre  de  Cère  de  Cols,  connu  exclusivement  sous 
ce  dernier  nom  comme  Troubadour  (2),  pouvait  être 
le  frère  ou  l'oncle  du  Chanoine  de  Clermont  précité 
el  de  Jean  de  Cère,  coseigneur  de  Vie.  Aucune  par- 
ticularité de  sa  vie  ne  nous  est  connue;  était-il 
Damoiseau,  vaillant  Chevalier,  ou  d'Eglise,  Moine 
ou  Dignitaire  Séculier?  Bien  ne  permei  une  sérieuse 
conjecture.   En   d'autres   temps,  la  tonalité  amou- 


Comte  de  Sartiges  attribue  le  même  hommage  à  deux  Renaud 
qu'il  appelle  tantôt  de  Cère,  tantôt  de  Vie.  Il  s'agit,  en  réalité  du 
seul  Renaud  II  de  Cère,  coseigneur  de  Vie.  —  Arch.  de  la  Cour 
des  Comptes,  Reg.  472  et  473. 

(1)  Cette  famille  de  la  Vaissière,  d'origine  chevaleresque,  était 
possessionnée  dès  le  XIP  dans  la  par.  de  Raulhae,  d"où  elle  a 
essaimé  en  Rouergue  et  à  Vie.  Un  de  ses  membres  épousa  l'héri- 
tière des  de  Cère.  Leur  fils  se  fixa  à  Cols.  Sa  descendance  s'y 
perpétua  jusqu'au  XVIe.  Depuis  lors,  Cols  a  passé  en  diverses 
mains. 

(2)  Chabaneau.  P.  164  :  Peyre  de  Cols  d'Aorlhac  (Cols,  com- 
mune de  Vic-sur-Cère.  arr.  d'Aurillac).  —  Seulement  dans 
C.-Gr..  n°  337  —  Hist.  Litt.,  T.  19,  P.  612.)  » 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  429 

î-euse  do  la  seule  de  ses  poésies  venue  jusqu'à  nous 
porterait  plutôt  à  voir  en  son  auteur  quelque 
galant  damoiseau  tout  occupé  de  plaire  aux  dames. 
Mais  l'ère  dos  Troubadours  a  été  trop  fertile  en 
hommes  d'Eglise  des  plus  libres  pour  en  tirer  aucu- 
ne documentation.  Son  parent  Pierre  de  Vie,  le  Cha- 
noine de  Kogiers,  cent  autres,  nous  ont  prouvé  que 
froc,  çamail  et  mitre  n'étaient  pas  incompatibles 
avec  une  très  grande  liberté  de  langage  et  le  souci 
de  la  galanterie. 

«  Pierre  de  Cols,  observe  l'Histoire  Littéraire. 
«  peut  être  cité  avec  Pierre  Espagnol  et  Guillaume- 
«  Hugues  d'Allii  à  cause  de  leur  amour  de  la  compa- 
ct raison  qu'ils  poussent  à  l'exagération. 

((  Pierre  de  Cols  d'Aorlac.  dans  une  pièce  éro- 
«  tique  do  19  vers,  seul  ouvrage  de  lui  qui  nous  soit 
u  resté,  emploie  trois  fois  cette  figure.  Il  compare 
((  l'amour  au  soleil;  il  compare  sa  dame  au  gerfaut; 
((  il  se  compare  enfin  à  la  salamandre,  qui  jouit 
((  dans  le  feu  comme  dans  un  bain,  et  recherche 
«  d'autant  plus  la  chaleur,  son  aliment,  qu'elle  en 
((  est  plus  vivement  pénétrée  (1). 


(i)  Hist.  L/ittér.  T.  XIX. 


430  LES   TROUBADOl  RS    I   VNTALIEXS 

Si  nous  oe  pouvons  rien  dire  de  plus  de  ce  Trou- 
badour de  la  maison  de  Cère,  nous  ne  résisterons 
pas  au  désir  de  relater  un  fait  d'armes  d'un  mem- 
bre de  ici  te  famille,  arrière-neveu  de  notre  poète. 
Au  déclin  de  la  Chevalerie,  aux  dernières  années 
du  XIVe  siècle,  où  Chevaliers  et  Troubadours  se 
faisaient  de  plus  eu  plus  rares,  le  dernier  Chevalier 
connu  de  cette  vieille  race  Cantalienne  accomplit 
un  beau  t'ait  d'armes  qui  a  auréolé  son  nom.  De  ces 
deux  maisons  quasi  jumelles  dvs  de  Vie  et  des  de 
Cère,  La  première  doil  à  an  poète  la  gloire  de  voir 
son  souvenir  encore  évoqué  grâce  au  Prieur  de  Mon- 
laudon,  l'autre  s'estompe  dans  le  recul  des  temps 
en  laissant  surtout  l'impression  d'une  de  ces  races 
qui  n'avaient  d'autre  vocation  «pie  de  brandir  l'épée. 
Il  semble  que  du  jour  où  la  valeur  individuelle  ne 
décide  plus  uniquement  du  sort  des  batailles,  que  les 
gens  de  pied  prennent  à  Poitiers,  a  Crécy,  à  Azin- 
court  leur  place  de  combat,  qu'apparaissent  les  pre- 
miers canons,  ces  familles,  pépinières  de  rudes  ma- 
nieurs de  haches  et  de  glaives,  se  sentent  dépaysées, 
désormais  inutiles,  et.  disparaissent. 

Renaud  VI,  sire  de  Pons  en  Saintonge,  Vicomte 
de  Cariât,  du  chef  de  son   aïeule  Isabelle  de  Car- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  431 


làt-Rodez,  héritière  de  la  Vicomte,  avait  suivi  la 
bannière  d'Angleterre.  Il  rentra  en  1370  au  service 
de  la  France  dont  il  devient,  dès  lors,  un  des  meil- 
leurs Capitaines,  secondant  puissamment  le  Conné- 
table Du  Guesclin,  méritant  les  titres  glorieux  de 
«  Père,  Protecteur  et  Conservateur  des  deux  Aquî 
taines  »  Mais  à  servir  le  roi  de  France  en  Poitou 
Périgord,  Angoumois  et  Saintonge,  Renaud  VI 
n'avait  pu  défendre  la  forteresse  Carladézienne  qui 
était  tombée  avant  1379  au  pouvoir  des  Anglais.  La 
bannière  au  léopard  flottait  sur  la  Tour  Noire  de 
Cariât  et  le  Capitaine  de  Routiers,  Gausserait  de 
Caupènes  y  commandait  au  nom  du  roi  d'Angle- 
terre. Son  lieutenant,  Jacques  Breton,  «  de  l'obéis- 
sance du  roi  d'Angleterre  »,  précise  la  chronique, 
laissant  à  son  chef  la  garde  de  la  place,  tentait 
de  fréquents  coups  de  mains  sur  les  châteaux  du 
Carladez.  C'est  ainsi  qu'il  était  venu  mettre,  en  1388 
le  siège  devant  le  château  de  Cronimières  (1)  à  quel- 
ques kilomètres  de  Cariât. 


(i)  Commune  de  Raulhac,  limitrophe  de  celle  de  Cariât,  toutes 
deux  du  cant.  de  Vic-sur-Cère  et  de  l'arr.  d'Aurillac.  Le  château 
de  Crommières,  dont  eu  a  peine  à  retrouver  quelques  traces, 
était  bâti  entre  Raulhac  et  le  château  de  Puech-Mourier.  Il  fut 
plus  tard  confisqué  sur  Pierre  de  la  Guiole  et  rasé.  —  (Dict.  stat. 
du  Cantal.  T.  V,  P.  87.) 


482  LES  TRODBADOUKS  CANTALIEN8 


Vézian  Rolland  de  Crommières,  seigneur  du  châ- 
teau, ehef  de  cette  antique  race  féodale,  connue  dès 
le  X'   siècle,  occupé  sans  doute  dans  quelqu'autre 

le  ses  places,  avait  confié  le  soin  de  défendre  Croni- 
mières  à  Louis  el  Hugues  de  Cère  qui  en  avaient 
accepté  la  charge  moyennant  une  solde  de  trois 
.•ciits  «Vus  d'or.  Le  château  était  spacieux  et  pro- 
tégé par  une  triple  enceinte  de  remparts,  nous  ap- 
prend un  de  nos  anciens  historiens  (1).  Jacques 
Breton  organisa-t-il  an  siège  en  règle  ou  risqua-t-il 
un  de  ces  hardis  coups  de  main,  tactique  préférée 
des  Roui  iers? 

Oe  qui  esl  certain  c'esl  que  Orommières  tomba  en 
son  pouvoir  et  qu'il  y  lit  prisonnier  Louis  de  Cère, 
•   de  l'obéissance  du  roi  de  France  »,  qu'il  emmena 

ptif  à  Cariât.  Jacques  Breton  estimait,  en  bon 
[Soutier,  qu'il  vaut  mieux  profit  que  gloire  et  l'hon- 
neur d'avoir  capturé  le  défenseur  de  Crommières 
.'intéressait  beaucoup  moins  que  la  rançon  qu'il 
espérait  obtenir  de  son  prisonnier.  A  la  demande 
du  Routier  Anglais,  Louis  de  Cère  opposa  un 
énergique  refus,  affirmant  que,  lors  de  la  reddition 


(i)   Manuscrit    Murat-Sistrières. 


LES   TR01  BADOl  RS   I  ASTALIENS  4:!:! 


de  Crommières,  il  n'avait  pas  donné  sa  foi  aux  An- 
glais, n'avait  t'a ii  aucune  promesse  et  n'étail  tenu, 
par  conséquent,  à  aucune  rançon.  Pour  solutionner 
le  différend,  <>n  eut  recoins  au  procédé  en  honneur  a 
l'époque,  cuire  Chevaliers  :  le  combat  en  champ- 
clos. 

Le  30  décembre  1  :iss,  au  dire  des  uns,  ou  le  2  jan- 
vier 1389,  selon  d'autres,  les  deux  adversaires  en- 
trèrent dans  la  lice,  à  Rodez,  avec  tout  le  cérémonial 
d'usage,  en  présence  du  Comte  d'Armagnac  qui  pré- 
sidait à  cette  rencontre,  entouré  «l'une  toute  de  Che- 
valiers et  d'Ecuyers  friands  de  ce  sanglant  spec- 
tacle. Tassons  sur  les  préparatifs  et  les  péripéties 
du  combat,  donnons  seulement  le  résultat  final: 
<(  Et  les  partis  se  joignirent  et  l'Anglais  tomba  tost 
«  après  et  se  rendit  et  fut  désarmé  au  champ,  gis- 
«  saut  à  terre  et  jette  hors  de  la  lice  » 

C'est  sur  ce  beau  geste  d'apothéose  que  le  nom  de 
Cère  disparaît  de  nos  annales  Cantaliennes.  il  est  a 
croire  que  s'il  avait  pu  être  témoin  de  cette  prouesse 
d'un  Chevalier  de  sa  race,  Pierre  de  Cols  y  eut 
trouvé  matière  à  un  «  sirventés  »  enflammé,  à  quel- 
que claironnante  chanson. 


Faydit  du  Bellestat 


XIII 


Les  horizons  cou  miniers  à  nos  yeux  d'en  tant,  le 
paysage  qui  encadre  la  maison  natale  exereent, 
affirment  les  psychologues,  nue  influence  réelle  sur 
notre  sensibilité.  Ils  impriment  a  nôtre  nature  une 
orientation  vers  La  joie  ou  la  tristesse,  nous  prédis- 
posent à  une  émotivité  plus  ou  m  uns  intense,  ont, 
sur  la  formation  de  notre  caractère,  une  pari  impor- 
tante, que  l'éducation  atténue  nu  développe.  Prédis- 
position a  la  rêverie  que  h-  Breton  puise  dans  La 
monotone  contemplation  de  ses  landes  arides,  pro- 
pension au  rire,  a  la  rie  heureuse  et  facile  du 
Tourangeau  né  dans  le  .«  Jardin  de  la  France  », 
expansivité  et  exubérance  du  Méridional  surchauffé 
par  le  soleil,  énergie  et  âpreté  à  la  lutte  du  monta- 
gnard habitué  à  combattre  les  obstacles  que  lui 
oppose  la  nature,  calme  placidité  du  Beauceron 
habitant  la  plaine,  fatalisme  résigné  des  riverains 
de  la  mer  mauvaise  A  tenir  cette  théorie  pour 
exacte,  Faydit  du  Bellestat  devait  être  un  mélanco- 
lique et  un  concentré. 

D'Aurillac  à  Mauriac,  les  plateaux  granitiques 
avec    leurs   parties    élevées    couvertes    de   céréales, 


438  S    IR01  BAD01  i:s   «  an  rALIENS 

leurs  vallonnements  herbeux,  s'étendent  jusqu'à 
Ayrens  où  l'aspect  change  brusquement.  Ce  n'est 
plus,  au  delà,  dominant  les  gorges  sinueuses  de  la 
Maronne,  aux  escarpements  abrupts,  qu'une  succes- 
sion «le  collines  fortement  ondulées  où  se  creusent 
•  les  plis  profonds  que  dominent  «mi  promontoire  des 
plateaux  comme  celui  de  Saint-Illide  et  d'Albars  (1). 
Aujourd'hui,  le  labeur  opiniâtre  «lu  laboureur  a 
réussi,  a  force  de  ténacité,  a  conquérir,  ça  ci  la,  <lcs 
terres  arables  sur  les  hauteurs,  a  défricher  les  forêts 
qui  recouvraient  les  pentes  ci.  utilisant  parcimo- 
nieusement l.i  plus  modeste  source,  à  créer  des  prai- 
ries dans  le  moindre  vallonnement  où  les  pluies  oui 
recouvert  d'une  mince  couche  de  terre  dévallée  des 
sommets,  le  schiste  et   le  sable  primitifs.   La  lande 


(i)  Albars  (turris  alba)  appartenait,  ilè-  le  haut  moyen  âge, 
à  une  des  races  les  plu-  anciennes  d'Auvergne  dont  les  immenses 
il-miaines  ne  firent  que  s'accroître  de  siècle  en  siècle.  Au  Xe,  le 
sire  d'Albar-  obtint  de  son  beau-frère  Aldroalde  de  Saint- 
Christophe,  Abbé  d'Aurillac.  inféodation  de  la  grande  terre  abba- 
tiale de  Clavières-Ayrens  où  il  fixa  sa  résidence,  laissant  à  Albars 
un  de  ses  puînés  dont  la  descendance  s'y  est  perpétuée  jusqu'à 
1760,  sous  le  nom  d'Albars-Barriac.  Les  sires  d'Albars,  Barons 
d  Clavières-Ayrens  s'éteignirent  au  XVIe  en  une  fille  dont  la 
ndance  leur  fut  substituée.  La  terre  de  Clavières-Ayrens 
offre  cette  particularité  d'avoir  été  transmise  par  alliances  aux 
douze  familles  qui  s'y  sont  succédées,  sans  avoir  jamais  été  alié- 
née, du  Xe   au  XX''   siècle. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  439 

apparaîl  encore  infertile  sur  de  castes  étendues, 
piquée  de  maigres  bouleaux,  donnant  au  site  cette 
mélancolique  uniformité  qu'égaienl  seules  In  mauve 
floraison  des  nappes  de  bruyères  et  les  vertes  touffes 
des  genévriers  épineux.  Plus  sauvage  encore  el 
autrement  désolée  «levai!  être  jadis  cette  région 
Cantalienne  Lorsqu'elle  se  présentait  entièrement 
couverte  de  bois  a  la  seule  exception  des  sommets  si 
rocailleux  que  le  bouleau  lui-même  n'avait  pu  y 
accrocher  ses  racines. 

A  mi-côte,  face  à  Saint-Illide,  à  quelques  centaines 
de  mètres  du  bas-fond  où  s'élèvera,  un  peu  plus 
tard,  le  château  de  La    IJontat    (1),   une  dépression 


(i)  Dès  le  XIIe,  peut-être  même  à  une  époque  antérieure,  une 
race,  probablement  surgie  du  sol,  laborieuse  et  têtue,  sans  doute, 
s'était  constitué  un  domaine  aux  confins  des  paroisses  d'Ayrens  et 
de  Saint-Illide,  dans  ces  forêts  dont  elle  avait  adopté  le  nom. 
Cette  famille  de  Selve  (Silva,  >ilvas,  forêt)  avait  édifié  son 
repaire,  aujourd'hui  détruit,  sur  le  plateau  où  subsiste  le  village 
de  Selve.  Elle  n'en  disparut  qu'au  XVIe.  lorsque  son  château  fut 
ruiné  par  les  Huguenots,  maîtres  de  Claviêres-Ayrens.  Fort  ancien- 
nement, quelque  puîné  de  cette  race  s'enfonça  plus  avant  dans 
la  brousse,  du  côté  de  Saint-Illide,  pour  s'y  tailler  un  domaine. 
Il  estima  si  heureux  le  défrichement  réalisé,  tout  voisin  du  Bel- 
lestat,  qu'il  l'appela  «  La  Boutât  ».  Sa  descendance  s'éteignit  en 
1374  en  Jeanne  de  Selve.  dame  de  La  Bontat,  mariée  à  Armand 
de  Prallat.  originaire  du  lieu  de  ce  nom,  commune  de  Saint- 
Projet  de  Salers.  La  maison  de  Prallat  résida  à  La  Bontat  jusqu'à 


Il"  LKS   TBOUBADOUKS    i  .WT.U.l  BSS 

de  terrain  se  creuse  en  vallonnement,  verte  clairière 
ceinturée  de  bois  qm-  les  hauteurs  voisines  pro- 
tègent des  rafales.  La  lande  esl  toul  proche,  inculte, 
désolée;  le  contraste  esl  si  forl  entre  Le  gai  tapis 
vert  du  bas-fond  et  la  bruyère  voisine,  grise  et  pelée, 
qu'il  justifie  le  nom  du  <<  Bcllestat  >>  donné  au  châ- 
teau caché  dans  ce  repli  1 1  (. 

Sou  fondateur^  l'aïeul,  peut-être  même,  le  père  tic 
cotre  Troubadour,  était-il  venu  chercher  asile  en  ce 
lieu  désert,  chasse  de  s<m  foyer  méridional  par  la 
Croisade  Albigeoise.  Echappé,  peu  être,  aux  mas- 
sacres de  Béziers,  de  Lavaur  ou  de  Muret,  avait-il 
fui  jusque  dans  cette  solitude  pour  y  cacher  sa  foi 
Cathare,  y  pleurer  la  ruine  de  la  patrie  Romane? 

C'esl  la  pure  supposition,  risquée  par  les  Roinan- 
tiques,   mais  qu'il  faut    bien  se  garder  de  prendre 


son  extinction  en  1616  où  son  héritière  épousa  Mercure  de  Jugeai 
de  Veilhan  dont  la  postérité  a  conservé  cette  terre  jusqu'au 
XIX1  siècle.  —  (Dict.  stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  240,  T.  III,  P.  470. 
Bouille»    :  Nobll.  d'Auv.,  T.  V,  P.  180.) 

(  1  1  Ah  XVe,  le  château  du  Bcllestat  se  composait  de  deux 
vastes  corps  de  logis  défendus  par  deux  grosses  tours.  —  (Dict. 
stat.,  '1'.  III.  P.  470).  —  C'est  aujourd'hui  un  hameau  de  la  com- 
mune de  Saint-Illide,  cant.  de  Saint-Cernin,  arr.  d'Aurillac.  Une 
confortable  maison  bourgeoise,  entourée  d'un  important  domaine, 
a   remplacé  l'ancien   château. 


LES  TROUBADOURS  CANTAMENS  441 

pour  de  l'Histoire.  Le  thème  se  prête  bien  à  la 
légende  puisque,  d'après  elle,  le  premier  possesseur 
connu  du  Bellestat  était  dénommé  «  lo  Fat/dit 
Crozat  »  —  «  le  proscrit  marqué  d'une  croix  ». 

On  sait  que  l'appellatif  méprisant  de  «  Fui/dit  » 
servait  aux  Croisés  vainqueurs  à  désigner  les 
malheureux  Albigeois  expulsés  de  leurs  demeures, 
traqués  comme  bêtes  fauves,  rejetés  à  la  vie  sau- 
vage, animaux  malfaisants,  tout  empuantis  d'héré- 
sie, disaient  les  soldats  de  Montfort!  Lorsque,  grâce 
aux  prédications  de  Saint  Dominique  on  aux  terro- 
risantes menaces  des  envahisseurs,  les  Languedo- 
ciens affolés,  consentaient  à  rentrer  dans  le  giron 
de  l'Eglise  Romaine,  à  abjurer  en  masse  l'hérésie 
Albigeoise,  les  Inquisiteurs,  se  déliant  de  la  sincé- 
rité de  ces  nouveaux  convertis,  leur  imposaient  3e 
port  continuel,  sur  le  dos  ou  la  poitrine,  d'une 
grande  croix  de  drap  jaune,  d'où  le  nom  de 
«  crouzat  »  qu'on  donnait  à  ces  brebis  récalcitrantes 
revenues  au  bercail  Catholique.  Ce  signe  distinctif 
très  apparent,  permettait  de  veiller  sur  ces  néo- 
phytes, de  contrôler  leur  ponctualité  à  s'acquitter 
de  la  pénitence  expiatrice  qu'on  leur  avait  imposée 
au  baptême.  Cette  croix,  loin  d'être,  comme  celle  des 


442  LES    TROUBADOURS   CAXTALIENS 


pieux  compagnons  de  Godefroy  de  ^Bouillon  ou  de 
saint  Louis,  l'emblêane  glorieux  des  méritoires  expé- 
ditions outre-mer,  devient  un  signe  de  défiance  et 
d'opprobe,  lorsqu'elle  est  appliquée  de  la  main  des 
Inquisiteurs  à  la  poitrine  des  malheureux  Albigeois 
vaincus.  Elle  est  presque  la  sœur  en  ignominie  de 
la  roue  qu'on  obligera  les  .Juifs  à  coudre  sur  leurs 
vêtements  pour  les  mieux  désigner,  en  temps  de 
troubles  ou  d'épidémie,  aux  fureurs  populaires. 

Au  temps  où  vivait  notre  Troubadour,  le  redou- 
table tribunal  de  la  Sainte  Inquisition  promenait 
encore  ses  fureurs  dans  tout  le  Midi  Français, 
envoyant  ses  victimes  au  bûcher  on  les  condamnant 
au  perpétue]  silence  de  l'emimurement.  Le  Moine 
libérateur  Bernard  Deliciosos  n'avait  pas  encore 
paru;  aussi  notre  poète  garde-t-il  encore  intact,  fait- 
on  remarquer,  son  surnom  aneestral  de  proscrit 
«  le  Faydit  du  Bellestal  »  il).  Tour  vraisemblable 
que  puisse  être  la  supposition,  il  faut  constater, 
litres  en  mains,  nue  le  souvenir  de  l'humiliant  signe 


(  i  i  Le  prénom  ou  surnom  de  Faydit  se  rencontre  au  XIIIe  ci 
parmi  les  confrères  contemporains  de  Faydit  du  Bellestat,  on  peut 
citer,  presque  dans  son  voisinage,  Gaucelm  Faydit,  originaire  de 
la  ville  d'Uzerche  (Corrèze),  auteur  de  soixante-dix  pièces 
lyriques  qui  nous   sont  parvenues. 


LES   TROUBADOURS   CANTAI.I  l)\S  443 

distinctif  imposé  se  serait  oblitéré,  peu  à  peu,  à 
la  longue;  «  Crozat  »  se  serait  francisé  en  a  Cro- 
zet  ».  Il  est  certain  que,  dès  le  XIVe  siècle,  cette 
famille  portait  le  nom  de  «  du  Orozet  de  Bellestat  ». 
La  personne  même  de  notre  Troubadour  reste 
aussi  nébuleuse  que  ses  origines;  on  ne  sait  rien  de 
sa  vie  et  il  n'est  pas  jusqu'à  son  berceau  qui  ne  soit 
enveloppé  d'obscurité.  Chalumeau  l'appelle  Paidit 
de  Bélestar  et  signale  un  lieu  de  Belestat  en 
Ariège,  niais  sans  en  inférer  que  notre  Troubadour 
en  soit  originaire  (1).  Un  de  nos  compatriotes  de 
Basse- Auvergne,  serrant  de  plus  près  la  vérité  (2), 
constate  qu'il  est  bien  d'origine  Auvergnate;  mais. 
découvrant,  aux  environs  de  Vodables  (3),  un 
hameau  de  Bellestat,  il  se  demande  s'il  faut  l'assi- 
gner pour  berceau  à  notre  Troubadour.  L'un  et 
l'autre  ne  font  que  formuler  une  simple  supposition 
qu'aucun  document  n'est  venu  confirmer. 


(i)  Chabaneau,  P.  141  :  «  Faydit  de  Bélestar  (Belesta,  Ariège, 
arr.  de  Foix,  cant.  de  Lavelanet).  Deux  manus.  lui  attribuent  une 
chanson  de  Richard  de  Barbezieux  et  la  table  d'un  autre,  une 
chanson  d'Arnaut  de  Mareuil.  »  —  Gr.  n°  146.  Hist.  Litt.,  T.  XX. 
•P.  592- 

(2)  Mége  :  Les  Troubadours  poètes  et  écrivains  de  la  langue 
d'Auvergne  ».  —  Revue  d'Auvergne,  1887. 

(3)  Vodables,  comm.  des  cant.  et  arr.  d'Issoirc  (  Puy-de-Dôme V 


Ht  LES  TROUBADOURS  OANTALIENS 


Des  trois  lieux  de  Bellestat  connus,  eu  Ariège, 
Puy-de-Dôme  ef  Cantal,  ce  dernier  seul  possède  des 
seigneurs  de  son  nom,  apparaît,  au  XIIIe  siècle, 
aux  mai  us  d'une  race  féodale  qui  y  est  fortement 
implantée  ei  s'y  perpétuera  jusqu'à  son  extinction. 
La  >iui]»le  Logique  oblige,  à  défaut  de  documents 
contradictoires  formels,  à  croire  noire  poète  issu 
de  la  seule  et  unique  race  qui  porte  de  son  tempe 
le  nom  de  Bellestat,  d'autant  plus  qu'aucune  autre 
ne  s'est  même  révélée  postérieurement  à  lui.  Ces 
considérations,  en  présence,  surtout,  de  l'absolue 
inanité  de  toute  preuve  el  même  du  plus  léger 
indice,  nous  font  partager  l'opinion  de  MM.  le 
Baron  do  Sartiges  d'Angles,  <le  Ribier  du  Chatelet, 
Bouillet,  etc.,  qui  ont  toujours  considéré  Favdit  de 
Bellestat  comme  Cantalien,  né  au  château  de  Bel- 
lestat en  Haute-Auvergne,  de  la  famille  de  ce  nom 
dont  la  généalogie  est  établie  par  titres  du  XIIIe  jus- 
qu'à son  extinction  au  milieu  du  XVIe  siècle  (1). 

Le  consciencieux  auteur  du  dictionnaire  statis- 
tique du  Cantal  semblerait  confirmer  singulièrement 


(i)  Baron  de  Sartiges  :  Les  Troubadours  Cantaliens,  Annuaire 
du  Cantal,  année  1830.  —  Dict.  stat.  du  Cantal,  T.  III,  P.  470 
et  suiv.  —  Bouillet,  T.   I,  P.   194  et  T.  II,  P.  309. 


LES   TROUBADOURS   CAÏS'TALIEXS  445 


l'origine  Méridionale  des  du  Crozet  du  Bellestat 
en  affirmant  qu'ils  étaient  puînés  des  Veyrac,  sei- 
gneurs de  Paulhan,  en  Languedoc  (1)  ;  nous  ignorons 
les  bases  de  cette  assertion.  Mais,  on  connaît  par 
titres,  certain  Damien  du  Crozet,  seigneur  du 
Bellestat  qui  vivait  en  1249  et  pouvait  être  frère 
ou  neveu  du  poète.  Les  généalogistes  donnent  toute 
une  série  de  membres  de  cette  famille  jusqu'à  Jeanne 
du  Crouzet  de  Bellestat,  héritière  de  sa  maison, 
mariée  avant  le  6  mars  1551  à  Jean  de  Plaignes 
qui  devint  ainsi  seigneur  du  Bellestat  (2). 


Ci)  Dict.  stat.  du  Cantal,  T.  III,  P.  470.  —  Xobil.  d'Auvergne, 
T.  VII,  P.  90. 

(2)  Esmerarde  du  Crozet  de  Bellestat,  tille  de  Guérin  et 
femme  de  Pierre  de  Roquenatou,  fait  un  hommage  en  1337,  Jean 
du  Bellestat  transige  en  1390,  Naudin  de  Bellestat  le  11  janvier 
1404,  Jean  de  Bellestat  est  inscrit  à  l'armoriai  de  1450  (Ecartelé 
au  1  et  4  de  gueules  au  gonfanon  d'or,  aux  2  et  3  d"argent  à  la 
tour  de  sable).  Antoine,  fils  de  Naudin,  épouse  en  1415  Louise  de 
Montdar-Montbrun.  Rigal  du  Crozet  du  Bellestat  épouse  avant 
1448  Leone  de  Ribier,  fille  d'Aymeric  et  de  Guyotte  d'Albars- 
Clavières.  Ces  époux  n'eurent  qu'une  fille,  en  qui  s'éteignit  la 
famille  de  notre  Troubadour  :  Jeanne  de  Crouzet  du  Bellestat, 
mariée  avant  le  6  mars  1551  à  Jean  de  Plaignes,  seigneur  de 
Plaignes,  paroisse  de  Sainte-Eulalie,  non  loin  du  Bellestat  que 
Bouillet  croit  appartenir  à  la  maison  de  Ribier  (Nobil.  d'Auv., 
T.  V,  P.  126).  Leur  descendant,  Jean  de  Plaignes-Bellestat,  étant 
sans  postérité  directe,  donna,  en  1619,  le  Bellestat  à  son  voisin 
Jean  de  Prallat  de  la  Bontat.  Marie  de  Prallat  apporta  cette  terre 


446 


LES  TROUBADOURS  CANTAL1KNS 


Le  temps  ne  s'est  pas  montré  moins  dnr  aux 
œuvres  poétiques  de  notre  Troubadour  dont  nous 
H»'  possédons  qu'un  fragment  de  chanson;  encore 
lui  est-il  disputé  par  Richard  de  Barbezieux  auquel 
certaine  catalogues  l'attribuent.  Résignons-nous  à 
im*  ]>;is  mieux  connaître  ce  Cantalien  qui  fut  peut- 
être  le  chantre  «  «les  bruyères  roses  et  des  ravins 
gré  ». 


aux  Leautoing  qui  en  ont  joui  jusqu'à  la  Révolution.  Le  dernier 
descendant  authentique  de  notre  Troubadour,  par  son  aïeule 
Jeanne  du  Crouzet  de  Bellestat  :  Jacques  de  Plaignes,  employé 
pendant  de  longues  années  comme  ouvrier  terrassier,  par  le  Duc 
de  la  Salle,  au  château  du  Doux,  grand  ami  de  la  «  dive  »  bouteille, 
homme  d'esprit,  presque  poète,  est  mort  sans  postérité  vers  1905, 
à  l'abri  du  besoin,  grâce  à  son  mariage  avec  une  femme  de  trente 
ans  plus  âgée  que  lui  ! 


150  LES   TROUBADOURS   OANTALIENS 

Bien  que  sou  Eglise  Abbatiale  eut  été  consacrée 
en  1095  pair  le  Pape  Urbain  II  en  personne,  elle 
était  encore  une  cité  des  plus  modestes  quand  Ber- 
nard Amouroux  (1),  que  les  chroniques  médiévales 
appellent    Bernai    Amoros  y   naquit  dans  les  pré- 


dit  le   Mal-Hiverné,  à   ratifier  la  donation   du  mont   lndiciac  au 

tère  de  Quny,  en  rémission  de  leurs  crimes.  Ainsi  se  fonde 

ère    qui    abandonne   le   nom    d'Indiciac   pour   celui   de 

Saint-Flour.   Peu  à  peu,  la  bourgade  grossit  autour   de   l'Abbaye 

et  du  château  de  Brezons. 

La  véridique  et  complète  histoire  de  Saint-Flour  n'a  été  écrite 
que  par  M.  iller   Boudet  dont  on  ne  saurait  trop  admirer 

l'ouvrage  qui  a  débrouillé  et  mis  au  point  tout  c<  intain  : 

«  Cartulaire  du  Prieuré  de  Saint-Flour  »,  publié  en  1910.  La 
légende  de  l'Evêque  Florus  et  les  origines  San  FJoraines  y  sont 
lumineusement  exposées. 

ouvrage,  véritable  monument  d'érudition,  montre  avec  une 
ante  clarté  comment  la  région  San  Floraine,  tout  entière 
aux  mains  laïques  au  Xe,  a  passé  lentement  par  donations  aux 
mains  du  Clergé,  le  Monastère  de  Saint-Flour  en  ayant  la  plus 
large  part,  mais  les  Abbayes  rivales  de  Conques,  Bonneval, 
Sauxilanges,  La  Chaise-Dieu,  Brioude,  s'efforcent  d'obtenir  aussi 
une  part  !  Finalement,  les  descendants  des  propriétaires  primitifs 
disparaissent  ou  ne  sont  plus  que  des  vassaux  des  Moines.  Le 
tableau  est  des  plus  intéressants. 

(m  Le  nom  d'Amouroux,  Lamouroux  est  assez  fréquent  à 
Saint-Flour  et  dans  le  Cantal.  Il  était  celui  de  deux  récents 
Evêques  de  Saint-Flour,  tous  deux  natifs  de  la  cité  Sanfloraine  : 
Mgr  Lamouroux  de  Pompignac,  dont  le  frère  était  Président  du 
Tribunal,  et  Mgr  Jean  Lamouroux.  Lm  Amouroux,  peut-être 
originaire  de  Saint-Flour,  professeur  de  dessin  ou  photographe, 
résidait  récemment  à  Aurillac. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  451 

mières  années  du  XIIIe  siècle.  Il  vit  peut-être,  de 
ses  yeux  d'enfant,  le  Comte  de  Toulouse  et  Amaury 
de  Montfort,  tenir  un  conciliabule  dans  le  monastère 
San  Florain  en  1214,  entendit  publier,  l'année  sui- 
vante, sur  le  parvis  abbatial,  les  Lettres  Patentes 
par  lesquelles  le  roi  de  France  Philippe-Auguste 
accordait  des  privilèges  à  la  ville,  put  contempler 
le  fils  de  ce  monarque,  Louis  VIII,  pendant  l'étape 
qu'il  fit  à  Saint-Flour,  en  1226,  revenant  de  sa 
croisade  contre  les  Albigeois  pour  aller  mourir  un 
plus  loin,  à  Montpensier,  au  delà  de  Clermont. 

Bernard  Amouroux  appartenait-il  à  une  famille 
de  la  plèbe  ou  de  la  bourgeoisie  San  Floraine?  Il  est 
impossible  de  le  préciser.  Saint-Flour  n'était  pas, 
à  cette  époque,  la  cité  épiscopale  qu'elle  deviendra  un 
siècle  plus  tard  (1),  daus  son  monastère  se  con- 
centrait toute  l'activité  intellectuelle  et  ce  fut  sans 
doute  à  son  école,  sous  la  direction  du  Prieur  Foul- 


(i)  C'est  en  1317  que  Jean  XXII  (originaire  de  Cahors) 
démembra  l'immense  Evêché  d'Auvergne  ou  de  Clermont  pour 
créer  celui  du  Haut-Pays.  Les  Abbés  d'Aurillac  et  de  Brioude 
ayant  refusé  cette  dignité  pour  ne  pas  perdre  leurs  privilèges,  le 
nouveau  siège  fut  établi  à  Saint-Flour. 


Affl  USi    i  MHJBASOO  Kfi  i  AMAlli  ns 

ques  (1)  qu<-  Bernard  apprit  le  rudiment  et  les  con- 
ta issances  élémentaires  exigées  de  ceux  qui  voulaient 
embrasser  L'étal  ecclésiastique.  Endossa-t-il  le  froc 
1><th-«i ici i h  ou  fut-il  enrôlé  dans  les  cadres  du  clergé 
aider?  Cette  dernière  hypothèse  est  la  plus  pro- 
bable puisqu'il  se  qualifie  lui-même  de  Clerc.  Il  ne 
parait,  en  toui  cas,  avoir  jamais  rempli  aucune 
charge,  ni  j<»ui  d'aucun  bénéfice  Ecclésiastique. 
Moine  gyrovague  ou  plutôt  Clerc  sans  fonctions,  il 
fni  pris  de  bonne  heure  du  désir  de  quitter  son 
froid  bercean  pour  s'en  aller  courir  le  monde. 

Si  Troubadours  el  Jongleurs  escaladaient  rare? 
ment,  sans  doute,  le  sentier  taillé  dans  le  roc  vif 
qui  menail  du  bas  faubourg  a  La  <<  ville  noire»,  ils 
devaient  suivre  nécessairemenl  la  route  très  fré- 
quentée allant  vers  Clermonl  et  Lyon  qui  traver- 
sai! Le  faubourg  où  un  pou!  muni  de  portes  barrait, 
dès  le  XI'  siècle,  la  petite  rivière  de  l'Ander  (2). 
Notre  jeune  Clerc  allait,  peut-être,  y  guetter  leur 
passage,  profiter  de  l'étape  qu'ils  y  faisaient  pour 


(i)  Le  chef  du  Monastère  de  Saint-Flour  portait  le  titre  de 
Prieur.  Foulques  est  déjà  Prieur  en  1180  et  son  successeur,  Del- 
mas  de  Nepcher,  n'apparaît  qu'en  1252. 

(2)  Ce  pont  fortifié  aurait  établi  par  Saint  Odilon,  Abbé  de 
Cluny. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  453 

s'initier  aux  mœurs  de  ces  nomades  dont  l'aventu- 
reuse existence  le  séduisit.  Lui-même  nous  apprend 
qu'il  partit  avec  eux  pour  les  contrées  plus  enso- 
leillées ée  Proveiu :e  où  il  fit  un  long  séjour.  Le 
soin  qu'il  met  à  uous  dire  qu'il  y  fréquentait  les 
meilleurs  Troubadours,  sa  naïve  fierté  à  ne  pas  lais- 
ser ignorer  qu'il  vivait  dans  leur  intimité  et  qu'il 
y  entendit  nombre  de  fort  bonnes  chansons,  ren- 
dent presque  certaine  l'hypothèse  qu'il  se  fit  em- 
baucher dans  quelque  troupe  de  Jongleurs  et, 
comnie  tant  d'autres  de  ses  pareils,  à  déclamer  et 
chanter  les  poésies  d'un  maître  en  l'art  de  «  trou- 
Ter  )>,  paracheva  sa  propre  formation    littéraire. 

<(  Bernarz  Amoros,  Clergues,  seriptors  d'aquest 
«  libre,  si  fui  d'Alvergna,  don  son  estât  maint  bon 
«  trobador,  e  fui  d'una  villa  que  a  nom  Saint-Flor 
((  de  Planeza,  e  fui  uzatz  luenc  temps  per  Proenza, 
((  per  las  encontradas  on  son  moût  de  bonz  troba- 
«  dors  e  ai  vistas  et  auzidas  maintas  bonas 
«  chanzos  )>. 

Moi,  Bernard  Amoros,  Clerc,  rédacteur  de  ce 
livre,  suis  originaire  d'Auvergne  d'où  sont  issus 
maints  bons  Troubadours.  Je  naquis  dans  une  ville 
qui  a  nom   Saint-Flour  de  Planèze.   Je  séjournai 


454  LES  TROUBADOURS  OANTALIENS 

longtemps  eu  Provence,  dans  les  contrées  fréquen- 
tées par  les  meilleurs  Troubadours  ;  j'y  ai  vu  et 
entendu  maintes  bonnes  chansons  (1). 

1/ habitude  de  paraître  constamment  en  scène 
devant  les  plus  grands  personnages  dépouillait 
vite  le  Jongleur  de  sa  timidité  native;  avec  elle,  il 
faut  croire,  s'enfuyait  aussi  la  modestie!  Content 
de  Lui-même,  fier  des  progrès  qu'il  a  réalisés,  Ber- 

nard  noue  déclare  sans  vergogne  qu'il  est  devenu 
un  talentueux  poète. 

«  E  ai  après  tant  en  l'art  de  Irobar  qu'en  sai 
«  cognoisser  e  devezir  en  rimas  et  en  vulgar  e  en 
«  latij  per  cas  e  per  verbe,  lo  dreiz  trobar  del  fais  ». 

J'ai  fait  de  tels  progrès  dans  l'art  de  composer 
que  je  sais  reconnaître  et  distinguer  dans  leurs 
rimes  (2),  soit  en  langue  vulgaire,  soit  en  latin, 
selon  les  cas  et  selon  les  verbes,  les  vers  justes  des 
vers  faux. 

Tl  est  ;\  croire  qu'ayant  si  bonne  opinion  de  lui- 
même,  le  Clerc  San  Florain,  passé  de  l'humble  office 


(i)  Traduction  de  M.  Lavaud. 

(2)  C'est-à-dire  dans  le  système  de  rimes  dont  ils  font  partie. 
La  correction  de  ces  rimes  est  appréciée  d'un  coup  d'oeil,  en  même 
temps  que  la  correction  grammaticale,  déclinaison  et  conjugai- 
sons. —  (Note  de  M.  Lavaud.) 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  \'ù> 


de  Jongleur  à  la  noble  maîtrise  de  Troubadour,  dut 
essayer  ses  talents  poétiques  en  quelques  produc- 
tions, déclamer  enfin  ses  propres  œuvres.  Aucune 
ne  nous  est  parvenue  et  nous  ne  connaissons  Ber- 
nard Amouroux  qu'à  titre  de  compilateur,  comme 
auteur  d'un  a  Chansonnier  »  où  il  avait  recueilli 
les  poèmes  de  ses  contemporains  qui  lui  avaient 
paru  les  meilleurs.  Qu'on  ne  l'assimile  pas,  pourtant 
à  un  vulgaire  copiste;  notre  Bernard  ne  compile  pas 
en  aveugle,  s'essaie  à  la  critique  littéraire.  Les  six 
cent  cinquante-trois  à  six  cent  quatre-vingt-deux 
pièces,  auxquelles  il  avait  fait  l'honneur  de  les 
admettre  dans  son  recueil,  aujourd'hui  perdu, 
avaient  été  soigneusement  choisies  et  revisées  par 
lui.  Il  nous  contera  lui-même  sa  manière  de  procé- 
der, le  soin  respectueux  qu'il  prend  de  ne  pas  défor- 
mer les  œuvres  des  Troubadours. 

«  Per  qu'en  die  que  en  bona  fe  en  ai  escrig  en 
«  aqest  libre  drechamen  lo  miels  q'ieu  ai  sauput 
((  e  pogut.  E  si  ai  moût  emendat  d'aqo  qu'ieu  trobei 
«  en  l'issemple.  Don  ieu  o  tiein  e  bon  e  dreg  segon 
«  lo  dreig  lengatge  ». 

C'est  pourquoi,  je  déclare  de  bonne  foi  avoir  écrit 
ce  livre  du  mieux  que  j'ai  su  et  pu.  Et,  vraiment, 


456  LLS    TROL'BAOul'lïS   (  ANTAUENS 

j'ai  beaucoup  corrigé  de  ce  que  j'ai  trouvé  dans  le 
modèle,  Par  qu<»i.  je  tieafi  ce  « j u i  suit  pour  bon  et 
légitime  selon  le  Langage  correct. 

Bu  grande  préoccupation  parait  «"'tre  qu'un  autre 
vienne  après    lui    qui    sous  prétexte,  de  parfaire 
i\t.'.  l.i  corrige  encore  et  la  défigure. 

"   Per  qien   prec  chascun  que  non  s'enfcrameton 
de  emendar  «•  granmen  ;  que,  si  ben  i  trobes  cors  de 

I  peana  en  alcuna  letra,  chascuns  lionis  si  truep 
o  pauc  ii"  saubes,  qo  progra  leumen  aver  drecha 
■<   l'entencio;  el  autres  fa  il  non  cuig  que  i  sia  bona- 

jiien 

Aussi  je  prie  chacun  de  ne  pas  se  mêler  de  corri- 
ger el  je  l'en  prie  instamment.  Car  bien  qu'il  y 
trouvai  rapidité  fautive  de  plume  en  quelque  lettre, 
chaque  lecteur,  s'il  «mi  savait  trop  peu,  ne  pourrait 
aisément  avoir  l'exacte  Intelligence  du  passage.  Et, 
d'autre  faute,  je  ne  crois  pas  qu'il  y  en  ait  véritable- 
ment. 

Notre  critique  entend  ne  pas  nous  laisser  ignorer 
combien  son  art  de  correcteur  est  ardu  et  délicat, 

II  y  faut,  selon  lui,  perspicacité  déliée  et  subtile 
intelligence;  il  va  même  jusqu'à  justifier  son  opi- 
nion d'un  exemple  probant. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  457 

«  Que  granz  faillir  es  d'orne  que  si  fai  euiendadur 
«  sitôt  ades  nom  a  Fentencion  que  niaintas  vetz  per 
<<  frackura  d'entindimen  veuon  afollat  maint  bon 
»(  mot  obrat  primamen  e  d'avinen  razo,  si  com  dis 
«  uns  saves 

Blasmada  ven  per  frachura 
Déntendimen  obra  pura 
Maintas  vetz  de  razon  prima 
Per  maintes  fols  que  tenon  lima. 

Car  c'est  une  grave  erreur,  celle  d'un  homme  qui 
se  fait  correcteur  bien  qu'il  n'ait  pas  toujours  l'in- 
telligence. Car,  maintes  fois,  par  manque  d'enten- 
dement se  trouvent  gâtés  beaucoup  de  textes  tra- 
vaillés délicatement  et  de  sujet  gracieux,  comme  l'a 
dit  un  connaisseur  : 

Maintes  fois  vient  blâmée  par  manque 
D'intelligence  une  œuvre  pure  de  forme 

Et  de  sujet  fin 
Par  force  fous  qui  tiennent  la  lime. 

Il  proteste  de  son  scrupule  méticuleux  à  respec- 


Cavaire 


XIII 


Cachée  dans  sa  vallée  herbeuse,  derrière  Le  rein- 
part  de  la  chaîne  du  Cantal,  éloignée  de  toute 
grande  voie  de  communication,  la  petite  cité  abba- 
tiale d'Aurillac  se  tassait  autour  de  sou  Monastère, 
enserrée  daus  sa  ceinture  de  murailles  dont  les  eaux 
dérivées  de  la  Jordanne  baignaienl  le  pied.  Pendanl 
les  quatre  mois  du  gros  hiver,  elle  était  à  peu  près 
séparée  du  monde,  tout  chemin  rendu  impraticable 
par  les  amas  de  neige,  au  col  du  Lioran,  frayés,  à 
grand'peine,  vers  Argentat  et  le  Limousin  ou  à  tra- 
vers les  âpres  solitudes  de  Montsalvy,  les  landes  de 
Saint-Mamet  qui  la  séparaient  du  Rouergue  et  du 
Quercy.  Elle  devait  se  suffire  à  elle-même  pendant 
la  période  hivernale,  devenait  forcément  un  centre 
minuscule  d'industries  rudimentaires  et  d'activité 
intellectuelle. 

Son  Abbaye,  fameuse  depuis  trois  siècles,  dont 
les    calligraphes    et    les    enlumineurs   avaient    une 


464  LES  TROUBADOURS  OANTALIENS 

lutafion    Européenne    (1),    ne    connaissait    pas 
encore,  au  XIII    siècle,  les  déchéances  de  la  sécu- 
larisation  qu'elle  subit  au   XVe.   Ses   .Moines  par- 
laient   intael    le    patrimoine    de    science   que    lui 
déni  l'a'u  les  Geraud  de  Saint-Céré,  les  Raymond 
de   Lavaur,  les  Aldroalde  de  Saint-Christophe,  les 
■m*  de  Boquenatou,  ses  plus  savants  Abbés.  La 
tradition    s'étail    conservée,    depuis    Gerbert,    an 
Secrétariat  »  <lu   Monastère  d'y  recueillir  tout. 
enfant   dont    l'intelligence   précoce  semblait  offrir 
[uelque  promesse  et  l'Ecolâtre  y  veillait  au  déve- 
loppement «le  cette  jeune  pépinière  d'où  l'Abbaye 
irait    ses    meilleure*    recrues.    Parmi    ces   enfants, 
«nus  la  pluparl  «1.'  L'infime  peuple  d'Aurillac  et  des 
•ii\  iruiis.  tons  n'entendaient  pas,  à  l'aurore  de  l'ado 
ence,  le  mystérieux  appel  qui  les  riverait  désor- 
mais à  la  vie  religieuse,  ne  subissaient  pas  tous  la 


<j)  Dès  le  X'  siècle,  les  Moines  J"Aurillac  avaient  la  réputation 
plus  parfaits  calligraphes  conus.  Les  commandes  de 
manuscrits  affluaient  à  l'Abbaye  des  régions  les  plus  lointaines. 
Calston,  Abbé  de  Figeac,  y  fit  exécuter  un  Hymnaire,  d'après  le 
rite  Romain,  qui  passait  pour  une  pure  merveille.  (Mabillon,  Ann. 
III,  Lib.  XLVI,  n°  84-86.  —  Act.  V,  74I-VI,  32).  Au  XIIe  siècle 
encore,  le  plus  bel  éloge  à  faire  d'un  Monastère  était  de  le  compa- 
rer à  celui  d'Aurillac  pour  l'érudition  et  la  calligraphie. 


LE3  TROUBADOUKS  CANTALIENS  465 

mystique  attirance  du  ctoître.  Plusieurs  rentraient 
dans  le  inonde,  aptes  aux  travaux  intellectuels, 
allant  chercher  dans  la  basoeae  l'utilisation  des 
connaissances  acquises  au  Secrétariat  de  l'Abbaye. 
A  feuilleter  les  minutes  des  notaires  Aurillacois  du 
moyen  âge,  an  devine  leur  formation  monastique,  à 
la  particulière  surabondance  de  réminiscences  des 
textes  sacrés,  de  pieuses  invocations,  d'exemples 
tirés  de  la  Bible,  d'imprécations  comminatoires 
dont  ils  émaillent  leurs  actes. 

Il  n'est  pas  téméraire  de  supposer  que  le  Trouba- 
dour Cavaire  emt  tels  commencements,  au  début  du 
XIIIe  siècle.  (.  —  La  façon  dont  il  parle  d'Aurillac 
(.(  et  de  ses  habitants,  dans  sa  <<  tentson  »  avec  P>on- 
«  nafos,  observe  Chabaneau,  donne  lieu  de  sup- 
«  poser  qu'il  était  né  dans  cette  ville  »  il).  Il 
semble  bien,  en  effet,  un  «  gavroche  »  de  la  cité 
abbatiale,  surgi  de  quelque  taudis  de  la  rue  Saint- 
Jacques,  de  la  Porte  du  Buis  ou  du  faubourg-  des 
Tanneurs,  cet  enfant  du  peuple  dont  le  nom  révèle 


(i)  Chabaneau  :  Biographie  des  Troubadours,  P.  136.  — 
«  Cavaire  :  Jongleur  peut-être  Auvergnat  qui  parait  avoir  séjourné 
en  Lombardie  dans  le  second  quart  du  treizième  siècle.  Une  tenson 
avec  Bonafos,  une  autre  avec  Folco.  —  Gr.,  n°  ni.  —  Hist.  Littér., 
T.  XIX,  P.  5.96.  —  Cavedoni,  P.  300. 


S    TROI  BADOl    Un    (  AN  TAI.IKNS 

le  métier  ancestral.  Son  père  ou  son  aïeul  avait  dû 
se  faire  une  réputation  d'habileté  dans  le  forage  des 
galeries  souterraines  qui  jouaient,  au  moyen  âge, 
un  rôle  si  important  dans  la  défense  des  forteresses. 
l>«-  sa  spécialité  professionnelle,  il  avait  gardé  le 
nom  de  o  Gobaïre  »,  dirions-nous  aujourd'hui,  en 
dialecte  d'Aurillac,  d'an  a  Cavaïre  »  renommé, 
devait-on  dire  en  Roman  <\u  XIIIe  (1). 

Il  parait  avoir  nuis.-,  des  l'enfance,  à  travers  nos 
nies  et  nos  carrefours,  le  poète  infirme  qui  met  en 
scène,  dans  l'unique  (<  tervson  »  entière  qui  nous 
peste  de  lui,  les  bourgeois  d'Aurillac  et  rappelle  si 
apreineiii  a  son  confrère  la  haine  que  ceux-ci  lui  ont 
rouée.  Cavaire  s'en  allant,  boitillant,  par  les  rues 
de  la  ville,  nourrissait,  sans  doute,  une  haine  féroce 
contre  le  cavalier  de  bonne  mine  qu'était  Bonnafos, 
envieux  des  bonnes  fort  unes  de  ce  dernier  auprès  des 
nobles  dames  et  des  jolies  filles  du  pays. 


(i)  Ayant  à  faire  exécuter  récemment  des  travaux  d'adduction 
d'eaux  en  tranchées  profondes,  un  ouvrier  d'Aurillac  observait  : 
«  C'est  l'affaire  d'un  «  cobaïre  »,  tandis  que  son  camarade 
Rouergat  ou  Limousin  disait  :  Chai  un  cavaïre  ».  —  Il  faut  un 
homme  habitué  à  creuser  les  souterrains.  On  dit  aujourd'hui  à 
Aurillac,  «  uno  cabo  »  —  une  cave.  On  écrivait  au  XIIIe,  d'une 
vallée  Cantalienne.  «  E  ribiera  caraa'a  ».  —  C'est  une  vallée 
creuse.  —  Titres  de  la  maison  d'Apchon. 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS  467 


Le  Troubadour  Bonnafos,  dout  le  hasard  d'une 
poésie  a  uni  indissolublement  le  nom  à  celui  de 
Cavaire,  à  travers  les  siècles,  nous  apparaît,  en 
effet,  comme  la  vivante  antithèse  de  son  partenaire, 
au  physique  aussi  bien  qu'au  moral.  Si  Cavaire 
venait  du  bas  peuple,  Bonnafos  appartenait  à  une 
noble  maison  féodale  de  la  province  voisine.  Qu'on 
ne  s'étonne  pas  de  la  liberté  d'allure  et  de  langage 
du  plébéien  Cavaire,  fils  d'un  terrassier,  avec  le  gen- 
tilhomme, le  Chevalier  Croisé,  peut-être,  qu'étail 
Bonnafos.  L'observation  stricte  d'une  égalité  par- 
faite entre  poètes  était  précisément  une  des  plus 
nobles  prérogatives  des  Troubadours.  En  champ 
clos  des  Cours  d'amour,  les  Princes  les  plus  quali- 
fiés :  les  Comtes  de  Poitiers,  de  Rodez,  d'Orange,  le 
Dauphin  d'Auvergne,  les  rois  eux-mêmes  :  Richard 
Cœur  de  Lion,  Alphonse  II  d'Aragon,  avons-nous 
dit,  affectaient  de  n'être  que  les  égaux  du  poète, 
issu  de  souche  bourgeoise  ou  plébéienne,  avec  lequel 
ils  avaient  voulu  rimer  une  «  toison  »  ou  un  «  jeu- 
parti  ». 

On  disait  cette  race  chevaleresque  des  Bonnafos 
venue  d'Italie,  originaire  de  Florence  où  l'on  trouve 
une  famille  de  Bonnafossas  (bon  fossé,  bonne  for- 


LES    IK"I  BAD01  «S   i  ANTALIEW3 

teresse)  (1),  Kll<-  s'était  en  tous  cas,  implantée  dès 
le  XII  siècle,  en  La  Vicomte  de  Torenne,  aux 
limites  Auvergnates,  près  de  la  ville  de  Saint-Céré 
<iui  a  loiij'Hirs  été  fa  rapporte  si  <-<>nst;iuis  de  voi- 
sinage avec  Aurillae.  Des  11S0,  an  moins,  elle  pos- 
sédait La  seigneurie  de  Presque»,  paroisse  de  Saint- 
Médard,  chatellenie  «le  Saini-Céré  et  en  1230,  Ray- 
mond I\'  de  Turenne  donnait  on  fief  noble  la  terre 
•  le  Teysnes  a  Pierre  ot  Bertrand  de  Bonnafos, 
Chevaliers,  qui  t'acoonipagnère&4  à  la  Croisade.  A. 
la  même  ëpoqwe,  Bugnes  de  Bonnafos  ainsi  que 
Deodal  étalon!  ou  Palestine.  En  1309  et  131* 
Etienne  et  Pierre  do  Bonnafos  étaient  Chevaliers 
du  Temple  (2).  La  concordance  des  dates  voudrait 


(i)  De  Bergues-la-Garde  :  Nobil.  du  Bas-Limousin,  P.  22  et 
striv.  Le  nom  s'écrit  indifféremment  Bonafos  ou  Bonnafos. 

(2)  Une  branche  de  la  maison  de  Bonnafos,  titrée  barons  dé 
l'huteam  icux,  subsista  en  Bas-Limousin  et  Berry.  Au  XVIe,  uu 
rameau  passa  en  Haute-Auvergne  où  il  posséda  les  terres  de 
BeJïnay  près  Saint-Flour,  Lamothe-Calvinet.  Il  est  encore  repré- 
senté aux  châteaux  de  Lamothe  et  de  Viescamp  (Cantal),  de 
Marège-  (Corrèze).  Le  baron  de  Bonnafos,  écrivain  apprécié,  a 
donné  récemment  une  excellente  monographie  du  château  de 
Lamothe,  des  mieux  documentées.  —  Bouillet,  T.  I,  P.  252.  — 
Auriac  et  Acquier  :  Nobil.  de  France.  —  Pièces  originales  de  la 
Bibliothèque  Nationale  et  du  chartier  La  Panousse.  —  Dict.  Stat. 
du  Cantal,  T.  I,  P.  308.  —  Monographie  de  Lamothe,  P.  15  à  30. 


LES   rjROTBÀDOURB   (  ANTALII.NS  469 

assez  plausible  l'identification  du  Troubadour  Bon- 
nafos a  quelqu'un  des  membres  précités  de  cette 
famille,  notamment  à  l'un  des  bénéficiaires  de  la 

donation  du  Vicomte  de  Turenne.  On  sait  que  le 
château  de  Turenne  était  un  des  centres  littéraires 
de  l'époque  ;  le  puissant  Vicomte  y  groupait  les 
poètes  en  assez  grand  nombre  pour  que  l'Ecole  des 
Troubadours  de  Turenne  fut  parmi  les  plus  répu- 
tés. Il  est  infiniment  probable  que  c'est  auprès  de 
son  suzerain  que  notre  Bonnafos  s'initia  à  la 
science  du  Gay  Savoir  et  rima  ses  premiers  vers. 
Si  la  Haute-Auvergne  ne  peut  le  revendiquer 
comme  sien,  il  était  né,  tout  au  moins,  à  ses  fron- 
tières et  il  semble  bien  que  ce  soit  à  Aurillac  que 
cet  aventureux  cadet  de  famille,  sans  doute,  ait 
récolté  de  vrais  succès  poétiques  et  autres  (1). 

Apprécié  des  femmes,  honni  des  maris,  Bonnafos 
paraît  avoir  connu  tous  les  bonheurs  dont  Cavaire 
était  sevré.  Celui-ci  éprouve  une  joie  maligne  à 
rappeler    quelque    formidable    guet-apens    que    dix 


(i)  On  ne  possède  absolument  rien  du  Troubadour  Bonnafos, 
en  dehors  de  la  «  tenson  »  avec  Cavaire.  Chabaneau  dit  de  lui, 
P.  135  :  «  Bonafos,  une  tenson  avec  Cavaire.  On  y  voit  que 
«  Bonafos  n'aimait  point  les  habitants  d'Aurillac  et  que  ceux-ci 
«  lui  rendaient  la  pareille.  Etait-il  Auvergnat?  »  —  Gr.  n°  99. 


-17'»  ROI  BADODRS   OANTALIENS 


bourgeois  d'Aurillac,  trompés  el  pas  eoutents 
auraient  tendu  au  trop  entreprenant  Troubadour! 
Notre  don  Juan  grand  seigneur  le  prend  de  haut, 
promet  aux  pauvres  maris  une  maîtresse  correction 
à  les  pendre  aussi  boiteux  que  Cavaire  el  nous 
apprend  dans  sa  colère  que  !«■  poète  claudicani 
était  accusé  «1rs  pires  méfaits,  suspecté  d'assassi- 
nat et  <lr  vols! 

«  Les  pèlerins  racontenl  même,  dit-on,  lui  jette 
■  Bonnafos  au  visage,  qu'en  vos  courses  vous 
«  étrangliez  les  passants.  <>i-,  qui  marche  avec  les 
o   voleurs  mérite  qu'on  le  traite  comme  eux!   » 

Il  va  plus  loin  encore  et  paraît  insinuer,  que  la 
claudication  de  Cavaire  n'était  pas  infirmité  le 
naissance,  mais  la  marque  <1<>  la  peine  infamante 
des  fers  aux  pieds  qu'il  avait  subie  pour  quelque 
crime. 

Ben  aja  selh  queus  ferit 
Cavaire,   del   ferramen. 

Béni  soit  celui  qui  vous  frappa, 
Cavaire,  du  ferrement. 

Beaucoup  de  romanistes  estiment  que  Bonnafos 


LES  TROUBADOURS   OANTALIENS  471 

n'aurait  pas  employé  le  mot  de  «  ferra  moi  »  s'il 
n'avait  entendu  parler  que  de  la  claudication  de 
Cavaire,  qu'il  fait  allusion  aux  entraves  de  fer 
portées  par  le  Troubadour  Aurillacois  pendant  son 
emprisonnement.  Quoiqu'il  en  soit  et  en  dépit  des 
compliments  qu'il  prodigue  à  ses  compatriotes  : 

Del  onrat  poblc  prezan 

D'à  Orlac 


Le    peuple    honoré    et    respecté 
D'Aurillac 

Cavaire  ne  paraît  pas  y  avoir  fait  fortune  et  alla 
la  chercher  ailleurs,  jusqu'en  Vénétie  à  la  Cour  du 
Marquis  d'Esté. 

Azzo  VII,  le  Jeune,  Marquis  d'Esté  (1205-1264), 
avait  succédé  à  peine  adolescent  à  son  frère 
Azzo  VI  mort  empoisonné  (1).   Toute  la  première 


(i)  La  Maison  d'Esté  avait  pour  fondateur  au  VIIIe  siècle 
Adalbert,  Marquis  de  Toscane.  Son  descendant  Guy  possédait 
déjà  des  biens  immenses  au  IXe  et  son  fils  Oberto  Ier,  Marquis 
d'Esté,  fut  créé  Comte  du  Palais  par  l'Empereur  Othon-le- 
Grand.  Sa  descendance  a  régné  sur  Este  jusqu'en  1803  où  le  der- 
nier Duc,  Hercule  III,  ne  laissa  qu'une  fille  qui  porta  ses  Etats 
aux  Habsbourg-Autriche.  Le  petit-fils  de  l'héritière  d'Esté,  Fran- 
çois V  d'Autriche-Este-Modène  régnait  encore  à  Este  lors  de 
l'unification  de  l'Italie. 


-i.l'  LES   rSOUBADOUBS  CAKTALEENS 

partie  de  son  règue  de  1212  à  1254  fut  une  longue 
lutte  contre  Ferrare  et  Ancône,  tantôt  en  guerre, 
tantôt  réconcilié  avec  l'Empereur  Frédéric  TI. 
Gnelfe  déterminé,  il  se  vit  enlever  la  presque  tota- 
lité de  ses  Etats  par  les  Gibelins;  les  récupéra  a 
force  de  luttes  h  put  enfin  régner  paisiblement  à 
partir  de  Î259«  Malgré  sa  vie  agitée,  dès  qu'il  était 
parvenu  à  l'âge  d'homme,  il  avait  témoigné  un  goût 
vit  pour  la  poésie,  cherché  a  attirer  à  sa  cour 
les  Troubadours  Provençaux.  Sa  première  femme 
.Jeanne  et,  plus  tard,  leur  tille  Constance  parta- 
gèrent pleinement  ce  goût;  aussi  sont-elles  l'objet 
continuel  des  louanges  les  plus  hyperboliques  de 
la  part  des  nombreux  Troubadours  attirés  à  Este 
par  les  libéralités  du   Marquis. 

Par  quel  concours  de  circonstances  le  Trouba- 
dour Aurillacois  quitta-t-il  les  montagnes  natales 
pour  aller  s'implanter  au  pied  des  monts  Euga- 
néens?  (1)  Il  ne  faut  pas  plus  demander  au  Trou- 
badour médiéval  quelles  raisons  le  poussèrent  de 
Cour  en  Cour  qu'au  papillon  d'où  vient  la  brise 
qui   l'emporte  de   fleur   en   fleur  !    Cavaire   poussa 


(i)  La  ville  d'Esté,  située  au  pied  de  cette  chaîne,  est  en  Véné- 
tie,  à  26  kilom.  de  Padoue. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  4'73 

d'abord,  sans  doute,  par  Rodez,  Lodève  et  Mont- 
pellier, belles  et  sûres  étapes  pour  le  Guy  Savoir, 
jusqu'en  Provence  assister  à  quelque  Cour  d'Amour. 

Les  recruteurs  du  Marquis  d'Esté  y  venaient, 
savons-nous,  proposer  aux  poètes  large  existence, 
bon  accueil  et  grand  honneurs  (1)  auprès  de  leur 
maître;  notre  Cavaire  s'en  fut,  toujours  claudicant. 
vers  l'Adriatique,  chercher  meilleur  appréciateur 
de  son  talent  que  ce  damné  Bonnafos.  Si  vraiment 
il  avait  eu  maille  à  partir  avec  la  justice  de  Mon- 
seigneur l'Abbé  d'Aurillac  ou  celle  du  Bailly  Royal 
des  Montagnes,  peut-être  ne  fut-il  pas  fâché  d'aller 
faire  peau  neuve  en  pays  étranger. 

Le  Marquis  d'Esté  semble  avoir  affectionné  tout 
particulièrement  un  des  poètes  qui  vivaient  à  sa 
cour,  connu  sous  le  nom  du  «  Jongleur  du  Marquis 
d'Esté  »  et  du  «  Messongct  Giiillare  »  (1)  ((  Le 
gai  menteur  )).  Ce  personnage  qui  s'appelait  en 
réalité  «  Folco  ))    ((  Foulques  »,  était  un  ancien 


(i)  Cavedoni  :  «  Accueil  et  honneurs  réservés  aux  Troubadours 
Provençaux  à  la  Cour  du  Marquis  d'Esté,  au  XIIIe  siècle  ».  — 
Memorie  délie  R.  Acad.  di  Modena,  T.  II.   1858. 

(2)  Ibid. 


474  l.i  s   TROUBADOURS   eA.NTALIENS 

.Moine  chassé  de  son  couvent  (1),  mauvaise  langue 
fieffée,  qui  B'étail  t'ait  Troubadour.  On  possède  de 
lui  une  "  TensoD  »  composée  en  collaboration  avec 
Guy  de  Cavaillon.  Cavaire  qui  apparaît  fort  ((  mau- 
vais  coucheur  »,  facilement  jaloux  de  qui  lui  porte 
ombrage,  avait  tenté,  sans  doute,  de  .supplanter 
Folco  dans  Les  bonnes  grâces  <lu  Marquis,  et  le 
jongleur,  renseigné  sur  Le  passé  Louche  <lu  poète, 
Oantalien,  lui  avait  décoclié  quelque  sanglant  épi- 
gramme  sous  forme  «le  «  cobîas  »  —  couplet.  —  La 
réponse  de  Cavaire  à  Folco  nous  est  seule  parvenue; 
bout  au  moins  son  premier  couplet,  car  il  est  à 
croire  que  la  verve  plutôt  méchante. de  l'enfant 
d'Aurillac  ae  s'en  était  pas  tenue  aux  reproches 
assez  anodins  «les  six  vers  que  nous  connaissons. 

On  ae  sait  rien  de  plus  de  aotre  caustique  Trou- 
badour perdu  pour  nous,  dans  les  lointains  Véni- 
tiens où  il  termina,  peut-être,  paisiblement  une 
existence  non  dépourvue  d'incidents  dont  plusieurs 
n'apparaissent  pas  à  son  honneur  et  feraient  hésiter 
il  lui  délivrer  un  certificat  de  bonnes  vie  et  mœurs! 


(i)  Raynouard,  T.  V,  P.  146,  i;_\  —  Millot  avait  cru  (T.  III, 
P.  37)  que  ce  Folco  était  Bertrand-Folcon,  Vicomte  d'Avignon, 
dont  on  a  un  «  sirventés  »  en  réponse  à  un  autre  de  Guy  de 
Cavaillon  pendant  la  guerre  avec  la  France  en  1239.  Raynouard 
avait  d'abord  adopté  cette  opinion  :  T.  IV,  P.  207-210.  Cavedoni, 
loc.  cit..  l'a  nettement  identifié. 


Astorg  d'Aurillac 

Baron    de  Conros 

IAUSTAU    D'AORLHAC 

XIII 


Louis   IX,  Roi  de  France,  à  Damiette, 
entouré  de   ses  chevaliers 

Miniature  extraite  du  manuscrit  fr.  10148  de  la  Bibliothèque  Nationale 


Le  saint  Comte  Géraud,  fondateur,  en  898,  de 
l'Abbaye  et  de  la  Tille  d'Aurillac,  avait  une  sœur, 
Avigerne,  épouse  d'Hervé,  Comte  de  Nantes  et 
d'Herbauges.  Le  fils  de  celle-ci,  Reynaud,  Comte 
d'Herbauges,  aurait  été,  au  dire  des  généalo- 
gistes (1),  père  de  Géraud  d'Aurillac,  seigneur  de 
Conros  (2),  qui  vivait  en  1040  et  aurait  eu  pour 
fils  Astorg  Ier,  baron  de  Conros  et  Saint  Robert, 
fondateur,  en  1043,  de  l'Abbaye  de  La  Chaise-Dieu 
en  Velay.  Le  nom  d' Astorg  devient,  désormais, 
patronymique  chez  sa  descendance;  elle  y  joint 
celui  d'Aurillac,  non  comme  seigneurs  de  la  ville 
Abbatiale,  mais  à  titre  de  Viguiers  du  Monastère. 
Le  château  de  Conros,  au  voisinage  immédiat  d'Au- 
rillac, qu'elle  tient  en  fief  de  l'Abbaye,  est  sa 
résidence.  Sans  rechercher  jusqu'à  quel  point  la 
légende  se  mêle  à  l'Histoire  dans  les  origines  des 


(i)  Baluze,  du  Bouchet,  de  Luguet,  Baron  Delzons  :  Dict.  Stat. 
du  Cantal,  T.  I,  P.  96  et  suiv.  —  Bouillet  :  Nobil.  d'Auv.,  T.  I, 
P.  101  et  su;v. 

(2)  Conros,  château  de  la  commune  d'Arpajon,  à  5  kilomètres 
d'Aurillac. 


-17V  LES   TROUBADOURS   OANTÀLIENS 

Astorgs  d'Aurillac-Gonros,  il  est  incontestable  que 
cette  antique  race,  issue  ou  non  de  la  sœur  de 
Saint  Géraud,  Comte  d'Aurillac,  était  une  des  plus 
illustres  et  des  plus  puissantes  du  Haut-Pays. 
Astorg  II  et  Astorg  III  avaient  accru  leurs 
domaines  par  leurs  alliances,  Astorg  IV  avait 
assisté,  en  1204,  il  titre  de  parent,  au  mariage  de 
Pierre  II,  roi  d'Aragon  avec  Marie,  héritière  du 
Comté  de  -Montpellier.  Astorg  V,  avait  pris  pour 
femme,  Marie  de  Carlat-Kodez  et  s'était  ainsi  appa- 
renté aux  plus  illustres  maisons  féodales,  au  temps 
où  son  frère  Guillaume  était  Evêque  de  Paris  (1). 

(e  Guillaume  d'Aurillac-Gonros,  ou  Guillaume 
d'Auvergne,  comme  on  l'appelle  communément,  est 
un  de  nos  premiers  écrivains  Cantaliens  qui  mérite 
d'arrêter  l'attention  au  passage. 


(i)  Saint  Robert,  fondateur  de  La  Chaise-Dieu,  était  en  réalité 
Robert  de  Turlande,  fils  de  Géraud,  seigneur  de  ce  château  de 
Turlande,  commune  de  Paulhenc,  canton  de  Pierrefort,  arr.  de 
Saint-Flour,  au  bord  de  la  Truyère,  sur  les  confins  du  Carladez 
et  du  Rouergue.  M.  le  Conseiller  Boudet  a  établi  péremptoire- 
ment la  filiation  du  fondateur  de  La  Chaise-Dieu,  «  Saint  Robert 
de  Turlande,  ses  origines  et  sa  famille»,  Bulletin  de  l'Académie 
de  Clermont  1906,  P.  47-72  et  82-113.  Cartulaire  de  Saint-Flour, 
P.  XXXV  et  passim. 


LE3  TROUBADOURS  CANTALIENS  479 

«  Guillaume,  soixante-quinzième  évêque  de 
«  Paris,  dit  un  vieil  historien  Cantalien,  qu'on 
«  appelle  ordinairement  «  Cfuillelmus  cVAlvembi- 
«  ou  Alvernen&is  »,  non  pas  pour  en  avoir  esté 
«  Evesque,  mais  pour  estre  né  de  la  maison  des 
«  barons  d'Aurillac,  comme  lui-mesme  Ta  laissé 
«  par  écrit  dans  un  tiltre  par  lequel  il  a  fondé 
«  un  hospital  dédié  à  la  Sainte-Trinité  aux  faux 
«  bourgs  d'Aurillac  »  (1). 

Elevé  au  Monastère  d'Aurillac,  nous  dit  le  Comte 
de  Eésie  (2),  Guillaume  fut  l'ami,  le  confident  et 
le  conseil  de  Saint  Louis.  Très  instruit  dans  les 
Lettres  sacrées  et  profanes,  il  surpassait  les  doc- 
teurs de  son  temps  par  sa  science,  son  éloquence, 
sa  piété  et  la  variété  de  ses  connaissances.  Il  avait, 
reconnaissent  ses  contemporains,  sur  toutes  les 
matières  qu'il  touchait,  une  sagacité  et  une  péné* 
tration  qui  l'ont  distingué  entre  les  plus  grands 
maîtres.    Son    ouvrage    le    plus    connu    est  «  La 


(i)  Le  P.  Dominique  de  Jésus,  Géraud  Vigier,  Carme  Dé- 
chaussé, né  à  Aurillac  à  la  fin  du  XVIe,  mort  en  1638  :  «  Hist. 
parœnetique  de^  trois  saints  protecteurs  du  Haut-Auvergne  », 
Paris  1635,  P.  781. 

(2)  Comte  de  Résie,  Hist.  de  l'Eglise  d'Auvergne,  T.  III,  Cler- 
mont  1855. 


480  LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Rhétoriqm  divine  des  causes  de  l'Incarnation  et 
de  l'univers  >>  (1),  mais  il  a  laissé,  nous  dit  son 
savant  biographe  moderne  (2),  des  Sommes,  Com- 
mentaires et  Serinons  qui  forment  douze  ouvrages 
distincts  imprimes,  sans  parler  de  onze  encore 
inédits  e1  de  plusieurs  antres  qu'on  lui  attribue 
sans  preuves  certaines.  Nommé  à  l'Evêché  de  Paris 
en  L228  il  a  occupé  vingt  ans  ce  siège  jusqu'au 
•'!ii  mars  1 1_* 4 î » ,  date  (le  sa  mort   (3). 

Ses  Mémoires  et  Commentaires  sur  les  événe- 
ments de  son  temps,  sans  avoir  l'ampleur  et  le 
piquant  des  Chroniques  du  sire  de  Joinville,  sont 
•  1rs  plus  précieux  pour  l'Histoire.  Nous  empruntons 
a  l'un  de  nos  éininents  collègues  en  Majoralat  (4) 
I.-  récit  très  typique  d'un  épisode  de  la  vie  de  Saint 
Louis    * 1 1 1 ï    met     bien    en    relief    le    caractère    de 


i  ï  )   Edité  à   Venise  par  le   P.  J.-D.  Trajane. 

(2)  Noël  Valois  :  «  Guil.  d'Auvergne,  Evêque  de  Paris  (122S- 
1249),  sa  vie,  ses  ouvrages  »,  Paris  1880. 

(3)  Fondateur  de  la  Maison  des  Filles-Dieu  à  Paris  pour  les 
repenties,  il  fut  inhumé  dans  la  chapelle  Saint-Denis  de  l'Abbaye 
de  Saint-Victor. 

('4)  M.  J.  Charles-Roux,  ancien  Député  de  Marseille,  Président 
des  Messageries  Maritimes,  etc.,  auteur  de  nombreux  ouvrages 
de  haute  érudition  sur  la  Provence. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIEXS  481 

Louis  IX  en  même  temps  qu'il  montre  les  rapports 
de  Guillaume  d'Aurillae  avec  le  saint  roi. 

«  C'est  uniquement  par  piété  que  Saint  Louis 

«  voulut  entreprendre  une  nouvelle  croisade.  Il  ne 

«  savait  rien   de   l'Islam  et  espérait   sincèrement 

«  pouvoir  convertir  les  Infidèles.  Pour  accomplir 

«  ce  dessein,  il  dut  résister  à  tous  les  avis  de  sa 

«  mère  et  de  ses  Conseillers.  Lui,  très  doux,  très 

«  humble  devant  Blanche  de  Castille,  cette  régente 

«  dans  l'âme,  lui  que  nous  voyons,  dans  Joinville, 

«  réunir  à  tout  moment  son  Conseil  pour  exami- 

((  ner,  peser  le  moindre  mot,  montra,  au  sujet  de 

«  la  Croisade  un  véritable  entêtement.   Il  prit  la 

((  croix,  véritablement  par  surprise  ainsi  que  nous 

«  le    raconte    Guillaume    d'Auvergne,    Evèque    de 

«  Paris,  et  la  garda,   comme  un  enfant  dans  un 

«  caprice.  En  1244,  étant  gravement  malade,  il  fit 

((  vœu  de  prendre  la  croix;  on  la  lui  donna  espé- 

«  rant  bien  que,  la  fièvre  tombée,  il  voudrait  se 

«  souvenir  des  tristes  expériences  accumulées  dans 

«  les    précédentes    expéditions.    Sa    mère    et    les 

<(  Grands  du  royaume  ne  les  oubliaient  pas.  Dès 

«  son  rétablissement,  tous  se  concertèrent  pour  lui 

((  faire  abandonner  son  projet;  le  Pape,  lui-même 


482  LES   TROUBADOURS  OANTALIENS 

«  lui  écrit  dans  le  même  sens.  Eu  1247,  au  milieu 
«  du  Carême,  devant  une  grande  assemblée  de 
(.  seigneurs  et  de  prélats,  L'Evêque  de  Paris  (Guil- 
«  Laume  d'Aurillac)  lui  dit  :  u  Sire,  déposez  la 
«  croix  pour  ne  pas  bouleverser  la  France;  vous 
«  étiez  dans  le  délire,  vous  n'aviez  point  l'usage 
o  de  vos  sens.  h.  Louis  IX  parut  ébranlé,  u  Que 
<.  votre  volonté  se  tasse  >>  dit-il,  en  remettant  sa 
<■  croix  entre  les  mains  de  Guillaume;  mais  L'on 
«  fut  bien  vite  détrompé.  «  Suis- je  en  délire,  à 
«  présent?  »  s'écria-t-il.  «  —  Eh  bien!  rendez-moi 
<<  la  croix  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ,  Celui 
..  qui  sait  tout  m'est  témoin  que  je  n'accepterai 
«  pas  de  nourriture  tant  que  je  ne  l'aurai  pas 
(«  reprise  »  (1).  Devant  l'obstination  royale,  Guil- 
laume d'Aurillac  dut  s'incliner  et,  tout  attristé, 
rendit  la  croix  au  roi.  Sa  perspicacité  et  sa  recti- 
tude de  jugement  lui  faisaient  prévoir  tout  ce 
qu'avait  d'impolitique  le  départ  du  roi  de  France, 
a  luis  que  le  Midi,  encore  tout  pantelant  de  la 
Croisade,  n'était  soumis  qu'en  apparence. 


(i)  Charles-Roux,  «  Aiguës-Mortes  »,  1910,  P.   160  et  suiv.  — 
Sur  Guil.  d'Auvergne,  Cf.  Noël  Valois,  loc.  cit. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  483 

Le  frère  aîné  de  l'Evêque  de  Paris,  Astorg  VI 
d'Aurillac  porta  à  sou  apogée  la  puissance  et  la 
richesse  de  sa  maison  et  paraît  être,  de  tous  ses 
prédécesseurs  et  successeurs,  celui  qui  a  joui  des 
domaines  les  plus  étendus.  Viguier  de  l'Abbaye 
<i'Aurillac,  mais  non  pas,  comme  d'aucuns  l'ont 
prétendu,  Vicomte  de  cette  ville  dont  l'Abbé  était 
seul  et  unique  seigneur,  Baron  de  Conros,  dont  la 
juridiction  englobait  les  paroisses  d'Arpajon,  Au- 
rillac,  Vézac,  Vie,  Boanne,  Prunet,  etc.,  il  était 
également  seigneur  de  la  Bastide  (1),  La  Roque- 
vieille,  chatellenie  considérable  dont  mouvaient  les 
paroisses  de  Laroquevieille,  Saint-Cernin,  Saint- 
Martin  et  Girgols  (2),  de  Carbonnières,  vaste  terre 
Limousine  qui  lui  venait  de  son  aïeule  Dia  de  Car- 
bonnières (3)  et  possesseur,  en  outre,  d'une  énorme 
quantité  de  fiefs  englobant  tout  ou  partie  des  parois- 
ses de  Thiézac,   St-Cirgues-de-Jordanne,   Lascelles, 


(i)  Le  château  de  La  Bastide,  par.  d'Arpajon,  était  situé  entre 
les  villages  de  Maussac  et  de  Carbonnat.  On  en  voit  encore 
quelques  restes  dans  un  taillis,  assure  le  Dict.  Stat.  du  Cantal, 
T.   i,   P.   102. 

(2)  Cant.  et  arr.  d'Aurillac. 

(3)  Carbonnières,  aux  limites  du  Cantal  et  de  la  Corrèze,  cant. 
d'Argentat,  arr.  de  Tulle. 


484  LE3  TROUBADOURS  CANTALIEXS 

Saint-Rémy-de-Jordanne,  Viescamp,  Saint-Etienne, 
Saint-Gérons,  Ayrens,  Crandelles,  Ytrac,  Omps,  etc., 
le  tout  situé  eu  Haute  Auvergne  (1).  Il  possédait 
également,  du  chef  maternel,  la  grande  baronnie 
de  Ténières  en  Rouergue,  l'une  des  plus  considé- 
rables de  cette  province  qui  comptait  plus  de  trente 
seigneurs  importants  au  nombre  de  ses  vassaux  et 
qui  jouissait  des  plus  insignes  privilèges  depuis  que 
le  vaillant  baron  de  Ténières  avait  sauvé,  en  1210, 
la  ville  de  Rodez  des  Albigeois  (2).  Son  mariage  avec 
.Marguerite  de  Malmort  avait  ajouté  encore  à  ces 
immenses  domaines. 

Lorsqu'en  1247,  son  frère,  l'Evêque  de  Paris,  dut 
rendre  la  croix  à  Saint  Louis,  Astorg  VI  suivit 
l'exemple  royal  et  fut  de  ceux  qui  s'embarquèrent 
avec  Louis  IX  à  Aiguës-Mortes,  le  28  août  1248.  On 
sait  le  long  séjour  des  Croisés  dans  l'île  de  Chypre 


(i)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  96-97.  —  Nobil.  d'Auv., 
T.  I,  P.  105. 

(2)  De  Barrau  :  Docum.  hist.  sur  le  Roiuergue,  T.  I,  P.  719 
et  suiv.,  donne  une  étude  très  ample  de  la  baronnie  de  Ténières 
et  de  ses  seigneurs.  Ténières,  aux  limites  de  l'Aveyron  et  du 
Cantal,  fait  partie  du  cant.  de  Saint-Amans,  arr.  d'Espalion,  avec 
des  parties  dans  les  cantons  de  Sainte-Geneviève  (Aveyron)  et  du 
Mur-de-Barrez  (Cantal). 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  485 

où  les  barons  Français  arrivaient  un  à  un,  lente- 
ment, sans  enthousiasme,  l'embarquement  le  13  mai 
1249,  l'arrivée  en  terre  Egyptienne,  la  prise  de 
Damiette,  l'ignorance  si  complète  des  Croisés  qu'ils 
prenaient  Le  Caire  pour  Babylone,  enfin  le  désastre 
de  la  Mansourah,  le  11  février  1250,  et  la  captivité 
du  roi  fait  prisonnier  avec  ses  frères  et  tous  ses 
barons  le  6  avril,  rendu  à  la  liberté  le  3  mai  moyen- 
nant une  énorme  rançon.  Louis  IX  ne  rentra  à 
Paris  qu'en  septembre  1254. 

Aucun  détail  n'est  venu  jusqu'à  nous  du  rôle 
d'Astorg  VI  durant  cette  malheureuse  expédition. 
Il  semblerait  qu'il  dut  en  revenir  puisqu'un  acte 
postérieur  d'un  an  à  sa  mort  nous  apprend  laconi- 
quement qu'il  confirma  par  acte  authentique  et  fit 
ratifier  par  son  fils  en  1258,  les  libéralités  que  son 
père  et  son  aïeule,  Dia  de  Carbonnière,  avaient  faites 
à  l'Abbaye  de  Bonneval,  en  Eouergue.  On  sait 
encore  qu'il  testa  en  1259.  —  «  Il  partit  ensuite 
«  pour  la  Croisade,  dit  le  baron  Delzons,  et  mourut 
((  en  Afrique  en  1260  »  (1).  Si  cette  assertion  est 

(i)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  96.  —  Cf.  sur  Astorg  VI  : 
Bouillet  T.  I,  P.  105;  Barau,  T.  I,  P.  722. 


4m;  les  troubadours  cantaliens 

rigoureusement  exacte,  il  faudrait  supposer  qu'il 
aurait  tente  une  seconde  expédition  à  un  âge  déjà 
mûr.  Nous  verrons  que  c'est  à  lui  qu'on  attribue 
aujourd'hui  la  poésie  dont  son  fils  passait  jusqu'ici 
pour  être  l'auteur.  Il  est,  au  moins,  surprenant  que 
l'homme  désabusé  et  aigri,  si  violemment  courroucé 
contre  le  Clergé  et  le  Pape,  que  décèle  le  «  sirven- 
tés  >>,  se  soit  embarqué  une  seconde  fois  pour  une 
nouvelle  Croisade,  sans  caractère  général  aucun,  a 
cette  date.  Nous  laissons  aux  généalogistes  la  solu- 
tion de  ce  problème  que  la  totale  absence  de  docu- 
ments paraît  rendre  bien  difficile  à  élucider. 

Il  est  en  revanche  absolument  certain  qu'As- 
torg  VI  était  bien  mort  en  1200  et  que  le  24  juin  1261 
ses  deux  enfants  mineurs,  Astorg  VII  et  Aymeric, 
sous  la  tutelle  de  leur  mère,  abandonnèrent  aux 
exécuteurs  testamentaires  de  leur  père  la  moitié  de 
leurs  revenus  pendant  trois  ans  pour  payer  les  frais, 
dettes  et  aumônes  de  la  succession  paternelle.  La 
veuve  d'Astorg  VI,  Marguerite  de  Malmort,  élevait 
avec  sollicitude  ses  deux  fils  au  château  de  Conros. 
C'était  une  austère  demeure  et  le  site  qui  l'entoure 
ajoutait  encore  à  la  tristesse  du  manoir.  Construit 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  487 

sur  un  escarpement  dominant  à  une  grande  hau- 
teur la  Cère  qui  coule  encaisse  au  sortir  de  la 
plaine  d'Arpajon,  la  vue  est  bornée  par  la  forêt  qui 
couvre  le  ravin  opposé  et  fait  au  château  une  mélan- 
colique ceinture.  De  l'extrémité  de  l'esplanade,  seu- 
lement, une  échancrure  de  la  montagne  permet  à 
l'œil  de  se  reposer  sur  la  riante  vallée  d'Arpajon, 
d'admirer  la  vaste  et  riche  plaine  où  se  réunissent 
à  la  Cère  la  Jordanne  et  le  ruisseau  de  Mamou,  de 
suivre  l'ondulation  de  ces  coteaux  parsemés  d'élé- 
gantes villas,  de  riches  villages  coquettement  jetés 
dans  les  positions  les  plus  délicieusement  choisies. 

Tout  occupé  à  devenir  un  féal  Chevalier,  le  jeune 
Astorg  s'aguerrissait,  à  Conros,  aux  exercices  phy- 
siques, sous  la  direction  du  Capitaine  du  château, 
énergique  combattant  des  luttes  Africaines  contre 
le  Maure,  en  même  temps  que  les  plus  savants 
Moines  de  cette  Abbaye  d'Aurillac,  dont  il  était  le 
Viguier  et  le  défenseur  héréditaire,  l'initiaient  aux 
Belles-Lettres,  lui  apprenaient  à  rimer  «  sirventés  » 
et  «  tensons  ».  Sept  années  furent  employées  à  cette 
double  formation  si  peu  commune  alors,  même  pour 
les  plus  grands  seigneurs.   Quand   Marguerite  de 


4SS  LES  TROUBADOURS  CAXTALIEXS 


Malmort  estima  achevée  son  œuvre  maternelle,  elle 
envoya  son  tils  aîné  à  Taris,  solliciter  du  roi  Loya- 
le-Saint, sous  les  yeux  duquel  Astorg  VI  avait 
combattu  à  la  Mansourah,  l'honneur  pour  le  jeune 
baron  de  Conros,  qui  avait  accompli  ponctuellement 
son  stage  d'Ecuyer  il),  de  recevoir  de  sa  bouche 
l'accolade  et  d'être  armé  Chevalier  de  sa  royale 
main. 

—  «  La  Chevalerie  est  pour  les  modernes  ce  que 
1rs  temps  héroïques  étaient  pour  les  anciens  »,  a  dit 
.Mme  de  Staël.  11  faut  reconnaître  avec  Chéruel 
qu'elle  a  exalté  le  sentiment  de  l'honneur  à  un  degré 
inconnu  des  héros  de  l'antiquité,  et  prendre  à  Am- 
père cette  ingénieuse  définition  :  «  Elle  est  le  roman 
((  de  la  féodalité,  mais  son  roman  vécu  ».  Son 
objectif,  a-t-on  dit  encore,  était  l'exaltation  dans  la 
générosité,  exaltation  qui  poussait  les  Chevaliers  à 
réaliser  des  prouesses  invraisemblables  si  l'Histoire 


(A)  A  l'âge  de  sept  ans,  le  fils  d'un  noble  entrait  comme  page 
au  service  d'un  Roi,  Prince  ou  grand  Baron,  y  accomplissait  son 
service  au  moins  pendant  sept  années.  Il  pouvait  être  admis  alors 
aux  fonctions  d'Ecuyer,  entretenait  les  armes  de  son  seigneur, 
surveillait  les  chevaux,  ayant  le  privilège  de  porter  l'épée  au  côté. 
11  devait  faire  comme  Ecuyer  un  stage  de  sept  années  au  moins, 
nul  ne  pouvant  être  armé  Chevalier  avant  vingt  et  un  ans. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  489 

ne  les  attestait  indéniablement,  exaltation  dans 
le  sentiment  de  l'amour,  mobile  de  tontes  les  actions 
d'un  vrai  Chevalier.  Une  institution  qui  exacerbait 
et  faisait  dévier  à  ce  point  les  sentiments  les  meil- 
leurs devait  fatalement  glisser  à  l'exagération,  à  la 
corruption  et  au  ridicule.  Mais,  au  XIIIe  siècle,  elle 
était  encore  en  pleine  efflorescence,  exclusivement 
guerrière,  imprégnée  d'un  culte  tout  mystique  pour 
la  femme  à  laquelle  elle  vouait  un  amour  plus  idéa- 
liste que  sensuel. 

Selon  l'usage  qui  faisait  coïncider  toujours  la 
solennelle  investiture  des  nouveaux  Chevaliers  avec 
une  des  grandes  fêtes  religieuses,  ce  fut  le  jour  de 
la  Pentecôte  12G7  que  le  jeune  Baron  de  Conros  fut 
fait  Chevalier.  La  veille  au  soir,  il  dut  s'enfermer, 
en  compagnie  de  ses  parrains,  deux  Chevaliers  choi- 
sis parmi  les  plus  réputés,  et  d'un  Prêtre,  dans  la 
chapelle  du  château  i'03'al  de  Vincennes,  y  passer 
la  nuit  en  prières,  préparation  sacramentelle  appe- 
lée «  la  veille  des  armes  ».  Au  matin,  Astorg  se 
confessa  et  communia,  vêtu  d'une  sorte  de  robe 
brune,  sans  aucun  autre  ornement.  Puis,  selon  le 
rite,  il  alla  au  bain,  abandonna,  après  ses  ablutions, 


490  LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 

la  robe  brune  pour  revêtir  des  habits  blancs,  de 
forme  particulière,  taillés  dans  l'étoffe  la  plus  riche. 
En  cet  accoutrement,  il  dut  s'étendre  sur  son  lit 
pour  y  recevoir  les  visites  de  cérémonie  de  ses  amis, 
des  compagnons  d'armes  de  son  père,  de  tous  ceux 
qui  désirèrent  lui  marquer  leur  sympathie.  Cette 
formalité  accomplie,  deux  ou  trois  seigneurs,  des 
plus  qualifiés  parmi  ses  intimes,  vinrent  l'aider  à 
revêtir  le  costume  de  Chevalier.  Ce  fut  d'abord  une 
chemise  brodée  d'or  au  cou  et  aux  poignets;  par- 
dessus cette  chemise  une  «  jacque  »  de  mailles, 
sorte  de  camisole  faite  de  petits  anneaux  de  fer 
entrelacés  qu'on  appelait  aussi  «  haubert  ».  Elle 
était  recouverte  par  un  pourpoint  de  buffle  sur 
lequel  on  passait  une  cotte  d'armes  et  sur  le  tout 
on  jetait  un  grand  manteau  semblable  au  manteau 
des  Pairs. 

En  cet  équipage,  Astorg  se  mit  à  genoux  et  fit 
serment  de  n'épargner  ni  sa  vie  ni  ses  biens  pour 
la  défense  de  la  Religion,  de  faire  la  guerre  aux  infi- 
dèles, de  protéger  les  veuves,  les  orphelins  et  les 
opprimés.  Après  ce  serment,  les  seigneurs  les  plus 
qualifiés  lui  chaussèrent  les  éperons  dorés;  d'autres 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  491 

lui  présentèrent  le  ceinturon  où  pendait  une  longue 
épée  dans  un  fourreau  couvert  de  toile  et  semé  de 
croisettes  d'or.  Il  passa  cette  épée  à  son  cou  et  se 
rendit  en  cortège  à  l'Eglise  où  il  se  présenta  après 
la  Messe  chantée.  L'Evêque  officiant  prit  l'épée  que 
lui  remit  Astorg,  la  bénit  et  la  porta  procession- 
nellement  au  roi.  Louis  IX  n'était  plus,  à  cette 
époque,  «  long  et  grêle,  avec  un  air  angélique,  un 
«  visage  plein  de  grâce,  des  yeux  pleins  d'âme,  de 
«  douceur  et  de  rêve,  des  yeux  de  colombe  »  (1).  Il 
avait  perdu  cette  taille  fine  et  élancée,  cet  aspect 
plus  élégant  que  vigoureux,  son  abondante  cheve- 
lure blonde;  <(  à  la  suite  des  austérités  et  des  macé- 
((  rations  auxquelles  il  se  soumit  avec  une  rigueur 
((  toujours  plus  étroite,  il  était  devenu  chauve  et 
«  un  peu  voûté  »  (2).  Ce  n'était  plus  l'imposant 
Chevalier  de  la  journée  de  la  Mansourah  dont  Join- 
ville  dit  :  «  Jamais  si  bel  homme  armé  ne  vis,  car  il 
((  dépassait  ses  chevaliers  de  toute  la  tête,  un 
«  heaume  doré  sur  son  chef,  une  épée  d'Allemagne 
«  en  sa  main.  » 


(i)  «  Subtilis  et  gracilis,  convenienter  et  longus  »,  dit  le  Fran- 
ciscain Salimbene  qui  avait  vu  le  roi  à  Aiguës-Mortes  en  1248. 
(2)  Ch.  Roux  :  «  Aiguës-Mortes  ».  P.  180. 


! '■'-  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Assis  sur  son  trône,  méditant,  sans  doute,  les  pré- 
paratifs  de  la  nouvelle  Croisade  qu'il  avait  officiel- 
lement annoncée  depuis  deux  mois  et  dont  il  portait 
déjà  les  insignes,  le  saint  roi  vit  le  jeune  baron  de 
Conros  s'avancer  vers  lui,  a  pas  comptés,  les  mains 
jointes,  et,  parvenu  au  pied  du  trône,  s'y  mettre  à 
genoux.  Le  r<»i  lui  demanda  alors  ce  qu'il  voulait, 
s'il  souhaitait  la  Chevalerie  par  amour  des  richesses 
pour  se  reposer  ou  pour  se  faire  honneur  à  lui-même. 
—  «  C'est  dans  l'unique  désir  d'honorer  la  Cheva- 
lerie >».  répondit  Astorg,  et  il  renouvela  entre  les 
mains  du  monarque  le  serment  déjà  prêté  à  ses  par- 
rains. Alors,  Louis  IX,  debout,  le  frappant  par  trois 
fois  sur  L'épaule  du  plat  de  l'épée:  «  Au  nom  de 
Dieu,  de  saint  Michel  et  de  saint  Georges,  je  te  fais 
Chevalier  ».  Et  tandis  que  trompettes  et  hautbois 
jouaient  leurs  plus  éclatantes  fanfares,  le  pieux 
monarque  attacha  Fépée  à  la  ceinture  du  nouveau 
Chevalier  et  lui  donna  l'accolade. 

Désormais,  le  nouveau  Chevalier  était  «  adoubé  » 
(adopté)  ;  on  lui  remit  immédiatement  un  casque,  un 
écu,  une  lance;  un  cheval  attendait  sur  lequel  il 
s'élança  pour  parcourir  les  rues  de  Paris,  montrer  à 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  493 

tous  sa  nouvelle  qualité.  Au  retour  de  cette  chevau- 
chée, il  s'assit  au  banquet  royal  que  Louis  IX  donna 
en  son  honneur  au  Donjon  de  Vincennes. 

«  Messire  »  Astorg,  ainsi  qu'il  avait  le  droit  de 
se  qualifier  désormais,  rentra  à  Conros  où  on  le 
voit  tout  occupé  pendant  trois  ans  de  l'administra- 
tion de  ses  domaines.  Le  20  juillet  1269,  il  fournit 
à  l'Abbé  d'Aurillac  l'aveu  et  dénombrement  de  tout 
ce  qu'il  tenait  de  lui  et  le  27  du  même  mois  il  recon- 
naît tenir  d'Alphonse,  Comte  de  Poitiers,  de  Tou- 
louse et  d'Auvergne,  frère  de  Saint  Louis,  quantité 
d'atïars  situés  dans  les  paroisses  de  Saint-Cirgues 
et  Saint-Kéiny  de  Jordanne,  Lascelles  et  Thiézac. 
Le  3  août  de  la  même  année,  il  rend  hommage  à 
Guillaume,  abbé  de  Saint-Géraud,  et  remet  entre 
ses  mains  son  château  de  Conros.  La  bannière  Abba- 
tiale est  hissée  au  sommet  du  donjon  et  par  trois 
fois  le  héraut  d'armes  du  Monastère  jette  aux  échos 
l'appel  guerrier  de  l'Abbé  d'Aurillac:  «  Ourlhat, 
Ourlhac,  per  Sent  Guiral  é  per  l'Obbat  »  —  «  Auril- 
lac,  Aurillac,  pour  Saint  Géraud  et  pour  l'Abbé  ». 
Le  12  septembre  suivant,  il  obtient  d'Alphonse  de 
Poitiers  et  d'Auvergne  des  lettres  au  Sénéchal  de 


494  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Rouergue  pour  se  faire  restituer  la  terre  de  Tinières 
et  le  28  octobre  il  reconnaît  tenir  de  l'Evêque  de 
Clermont  son  château  de  La  Bastide  et  ses  dépen- 
dances. Par  ces  actes  multipliés  d'administration, 
il  incitait  ordre  à  toutes  les  affaires  que  la  mort 
soudaine  de  son  père  avait  laissées  pendantes  pour 
se  préparer  à  suivre  lui-même  son  vaillant  exemple 
ci  aller  guerroyer,  à  son  tour,  sur  la  terre  Africaine. 
La  cruelle  expérience  qu'il  avait  pu  acquérir  en 
Egypte,  les  désastreux  résultats  de  sa  première 
expédition  n'avaient  pu  faire  abandonner  à  Louis 
IX  le  chimérique  espoir  de  convertir  les  Sarrazins. 
Son  illusion  esl  si  enracinée  qu'il  fera,  deux  ans 
plus  tard,  aux  envoyés  d'El  Mostanssir,  Sultan  de 
Tunis,  cette  explicite  déclaration:  «  Dites  à  votre 
«  maître  que  je  souhaite  si  vivement  le  salut  de 
<<  son  âme  que  je  consentirais  volontiers  à  être  dans 
<(  les  prisons  des  Sarrazins  tous  les  jours  de  ma 
«  vie,  sans  jamais  voir  la  clarté  du  ciel,  pourvu 
«  qu'il  se  convertisse  »  (1).  Les  barons  Français 
étaient  fort  éloignés  de  partager  ce  pieux  enthou- 
siasme, le  «  Dieu  le  veut  »  clamé  par  le  roi  restait 


(i)  «  Dummodo  rex  rester  et  gens  sua  fièrent  Christiani  ». 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  495 

sans  écho  et  les  plus  braves  Chevaliers,  ceux-là 
même  qui  approchaient  de  plus  près  le  saint  mo- 
narque, se  montraient  navrés  de  cette  obstination 
à  vouloir  tenter  une  nouvelle  expédition.  Rien  ne 
saurait  donner  une  idée  plus  exacte  de  l'état  des 
esprits  qu'un  pasage  de  Join ville;  on  y  voit  pris  sur 
le  vif  le  dégoût  général,  la  répugnance  de  tous  à  se 
lancer  dans  une  nouvelle  aventure  sans  résultat 
profitable  possible.  Cet  état  d'âme  de  la  Chevalerie 
Française  que  le  jeune  Astorg  d'Aurillac  devait  par- 
tager expliquera  que,  parti  sans  enthousiasme, 
aiguillonné  seulement  par  le  point  d'honneur,  sa 
poétique  indignation  se  soit  traduite  en  termes 
d'une  violence  qui  étonne  moins  lorsqu'on  connaît 
l'ambiance  dans  laquelle  vivait  nécessairement  notre 
Troubadour. 

C'était  en  fin  mars  1267,  donc  quelques  semaines 
avant  la  Pentecôte  où  Astorg  fut  armé  Chevalier. 
«  Il  advint,  dit  Joinville  que  le  roi  manda  tous  ses 
<(  barons  à  Paris  pendant  un  carême.  Je  m'excu- 
<(  sai  près  de  lui  pour  une  fièvre  quarte  que  j'avais 
«  alors  et  le  priai  qu'il  me  voulût  bien  dispenser  et 
«  il   me   manda   qu'il  voulait   absolument   que   j'y 


496  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

<(  allasse,  car  il  avait  de  bons  médecins  qui  savaient 

((  bien  guérir  de  la  fièvre  quarte. 

«  Je  m'en  allai  à  Paris.  Quand  je  vins  le  soir  de 

((  la  Vigile  de  Notre-Dame,  en  Mars,  je  ne  trouvai 

«  personne,  ni  la  Keine  ni  autre,  qui  me  sut  dire 

«  pourquoi  le  roi  m'avait  mandé.  Or,  il  advint,  ainsi 

«  que  Dieu  le  voulut,  que  je  m'endormis  à  Matines 

«  et  il  me  fut  avis  en  dormant  que  je  voyais  le  roi 

«  devant  un  autel,  à  genoux,  et  il  m'était  avis  que 

«  plusieurs  Prélats,  en  habits  d'Eglise,  le  revêtaient 

«  d'une  chasuble  vermeille  en  serge  de  Keiins. 

«  J'appelai,  après  cette  vision,  Mgr  Guillaume, 

«  mon  Prêtre,  qui  était  très  savant  et  lui  contai 

«  la  vision.  Et  il  me  dit  ainsi:  «  Sire,  vous  verrez 

«  qne  le  roi  se  croisera  demain  ».  Je  lui  demandai 

((  pourquoi  il  le  pensait  et  il  me  dit  qu'il  le  pensait 

((  à  cause  du  songe  que  j'avais  songé,  car  la  cha- 

«  subie    de    serge    vermeille    signifiait    la    croix, 

((  laquelle  fut  vermeille  du  sang  que  Dieu  y  répan- 

((  dit  de  son  côté  et  de  ses  mains  et  de  ses  pieds. 

<(  Quant   à  ce  que  la   chasuble   était  en   serge  de 

«  Reims,  cela  signifie  que  la  Croisade  sera  de  petit 

«  profit,  ainsi  que  vous  verrez,  si  Dieu  nous  donne 

«  vie. 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  497 

((  Quand  j'eus  ouï  la  inesse  à  la  Magdeleine,  à 
«  Paris,  j'allai  à  la  Chapelle  du  Roi  et  je  trouvai  le 
«  roi  qui  était  monté  sur  l'échafaud  des  reliques  et 
((  faisait  apporter  la  Vraie  Croix  en  bas.  Pendant 
<(  que  le  roi  venait  en  bas,  deux  Chevaliers  qui 
((  étaient  de  son  Conseil  commencèrent  à  parler  l'un 
«  à  l'autre  et  l'un  dit  :  a  Ne  me  croyez  jamais  si  le 
«  roi  ne  se  croise  ici  ».  Et  l'autre  répondit  :  «  Si 
«  le  roi  se  croise,  ce  sera  une  des  douloureuses  jour- 
ce  nées  qui  jamais  fut  en  France.  Car,  si  nous  ne 
«  nous  croisons,  nous  perdrons  l'amour  du  roi  et  si 
«  nous  nous  croisons  nous  perdrons  celui  de  Dieu 
<(  parce  que  nous  ne  nous  croiserons  pas  pour  lui, 
«  mais  par  peur  du  roi.  » 

«  Or,  il  advint  ainsi  que  le  roi  se  croisa  le  lende- 
«  main  et  ses  trois  fils  avec  lui  et  puis  il  est  advenu 
«  que  la  Croisade  fut  de  petit  profit,  selon  la  pro- 
((  phétie  de  mon  Prêtre. 

((  Je  pensai  que  tous  ceux-là  firent  un  péché  mor- 
((  tel  qui  lui  conseillèrent  le  voyage,  parce  que,  au 
«  point  où  il  était  en  France,  tout  le  royaume  était 
((  en  bonne  paix  au  dedans  et  avec  tous  ses  voisins 
«  et  depuis  qu'il  partit,  l'état  du  royaume  ne  ut 
«  jamais  qu'empirer.   » 


498  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


La  dernière  Croisade  de  Saint  Louis  fut,  on  le 
voit,  moins  que  populaire.  L'enthousiasme  du  Baron 
de  Conros  paraît  avoir  été  fort  modéré,  lui  qui 
s'attarda  si  bien  à  ses  préparatifs  qu'il  ne  put  s'em- 
barquer  avec  le  roi.  11  estima,  sans  doute,  cette 
expédition  obligatoire  pour  lui,  crut  ne  pouvoir 
mieux  témoigner  sa  gratitude  au  saint  roi,  pour 
l'honneur  insigne  reçu  de  lui,  qu'en  tirant  sous  ses 
ordres,  contre  les  Infidèles  qu'il  s'était  engagé  à 
combattre  par  son  serment  de  chevalerie,  cette  épée 
que  le  monarque  Français  avait  attachée  à  sa  cein- 
ture. .Mais,  un  grand  seigneur  comme  le  baron  de 
Conros  ne  partait  en  expédition  d'outre-mer  qu'en 
entraînant  à  sa  suite  nombre  de  ses  vassaux,  et  les 
frais  d'une  telle  entreprise  étaient  des  plus  dispen- 
dieux. Les  barons  féodaux  étaient  plus  riches  de 
terres  que  d'espèces  sonnantes;  pour  se  procurer  le 
viatique  indispensable,  il  leur  fallait  nécessairement 
engager  ou  aliéner  quelque  domaine.  C'est  ainsi  que 
le  22  août  1270,  Astorg  VII  vend,  au  prix  de  treize 
mille  soixante  sous  de  Clermont,  à  son  oncle  Durand 
de   Montai    (1),   tout   ce   qu'il   possédait   dans   les 


(i)   Durand,  fils  cadet  d'Astorg  V  et  de  Marie  de  Carlat-Rodez, 
auteur  des  Aurillac-Montal,  plus  tard  barons  de  Laroquebrou.  Il 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  499 

paroisses  de  Viescamp,  Saint-Etienne,  Saint-Girons, 
Ayrens,  Crandelles,  Ytrac  et  Omps.  Ainsi  lesté,  il 
quitta  Conros  dès  les  premiers  jours  de  septembre. 

On  sait  rembarquement  de  Louis  IX  à  Aigues- 
Mortes,  en  juillet,  son  arrivée  à  Tunis  dont  il  espé- 
rait convertir  le  Sultan,  la  dyssenterie  et  la  peste 
qui  décimèrent  l'armée  campée  dans  les  ruines  de 
(1artkage,  la  mort  du  saint  roi  le  25  août.  Quand  le 
baron  de  Conros  débarqua  sur  la  côte  Africaine,  il 
trouva  Farinée  des  Croisés  dans  la  plus  inexprimable 
confusion,  ses  chefs  en  proie  au  plus  complet  décou- 
ragement. Deux  mois  s'écoulèrent  en  incessantes 
escarmouches  avec  le  Sultan  de  Tunis.  Charles  d'An- 
jou, roi  de  Sicile,  frère  de  Saint  Louis,  réussit  à 
signer  avec  ce  chef  Musulman  un  traité  de  paix  et 
les  Croisés  purent  enfin  se  rembarquer,  emportant 
comme  unique  et  funèbre  trophée  de  cette  lamen- 
table expédition,  les  ossements  du  saint  roi. 

Il  s'en  revint,  tout  dolent,  à  Conros,  retrouver  sa 


avait  épousé  l'héritière  du  château  de  Montai,  par.  d'Arpajon, 
au  voisinage  de  Conros.  La  descendance  de  ces  Astorg-Montal- 
Laroquebrou  ne  s'est  éteinte,  au  moins  dans  un  rameau  légitimé, 
que  sous  Napoléon  III,  en  M.  de  Montai  de  Salvanhac,  Maire 
d'Ayrens. 


500  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

jeune  femme,  Alix  de  Calmoiit  d'Olt,  et  semble  avoir 
tourné  désormais  contre  Henri  II,  Comte  de  Eodez 
et  Vicomte  de  Cariât  (1),  suzerain  d'une  partie  de 
ses  domaines,  le  besoin  d'action  qu'il  n'avait  pu 
dépenser  contre  les  Maures  d'Afrique.  Meurtres, 
déprédations,  injures,  violences  et  dommages  furent 
commis,  de  part  et  d'autre,  avec  la  plus  déplorable 
abondance.  Aymeric  d'Aurillac,  sire  de  Montai, 
frère  puîné  du  baron,  Bertrand  de  Viescamp,  Pierre 
de  la  Broha,  Raymond  de  Séverac,  Adhémar  de  h 
Vaissière,  Amblard  Vascon  (le  Gascon),  llaymonc 
Périès,  dit  Terrisse,  ces  deux  derniers  chefs  d( 
bandes  à  la  solde  d'Astorg,  avaient  chaudement 
épousé  sa  querelle  contre  le  Comte  de  Kodez  que 
soutenaient:  Henri  de  Bénévent,  Géraud  de  Sco- 
railles,  Guibert  de  Boni  et  nombre  d'autres  sei- 
gneurs. Ce  déplorable  état  de  choses,  dont  pâtis- 
saient surtout  les  tenanciers  de  Cariât  et  de  Conros, 
se  prolongea  jusqu'en  1281  où,  le  jeudi  après  la  fête 
des  apôtres   Saint  Philippe  et  Saint  Jacques,   les 


(i)  Henri  II,  Comte  de  Rodez  et  Vicomte  de  Cariât  (1274- 
1302)  fut  lui-même  poète.  On  a  de  lui  deux  «  tensons  »  avec 
Giraut  Riquier.  Troubadours  et  Jongleurs  affluaient  à  la  Cour 
de  Rodez.  Cf.  Chabaneau,  P.  140.  —  De  Barrau  :  Doc.  hist.  du 
Rouergue,  etc.. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  501 


belligérants  se  réunirent  à  Aurillac,  dans  Lé  Couvent 
des  Frères  Mineurs.  Hugues  de  Collas,  Chevalier  du 
roi  de  France,  Pierre  Bosc,  Sénéchal  du  Rouergue, 
Jacques  Laumosnier,  Baillv  royal  des  Montagnes 
d'Auvergne,  avaient  été  choisis  comme  arbitres.  Ces 
trois  juges  reçurent,  avant  tout,  serment  du  Comte 
de  Rodez  et  du  Baron  de  Conros  qu'ils  se  soumet- 
traient pleinement  à  la  sentence  arbitrale  qui  inter- 
viendrait. Durand  de  Montai,  Pierre  de  Brezons, 
Guillaume  d'Estaing,  Henri  de  Bénévent,  Guil- 
laume, Vicomte,  de  Murât,  Pierre  de  Mascon, 
Hugues  de  la  Roche,  Guillaume  de  Cardaillac,  qui 
étaient  parmi  les  seigneurs  les  plus  qualifiés  de 
Haute-Auvergne  et  de  Rouergue,  se  portèrent 
garants  de  la  promesse  des  deux  adversaires  de  tenir 
pour  définitif  le  jugement  qui  serait  rendu. 

Notre  Troubadour  ne  devait  pas  voir  la  pacifique 
issue  de  cette  querelle  à  laquelle  mit  fin  la  sentence 
du  3  mars  1290.  Il  se  trouvait  à  Toulouse  en  1285, 
lorsque,  probablement  malade  et  considérant  qu'il 
était  sans  héritier  direct,  n'ayant  pas  d'enfants 
d'Alix  de  Calmont  d'Olt,  il  dicta  son  testament  en 
faveur  de  son  frère  cadet  Aymeric,  qu'il  instituait 
son  héritier  universel.  Mourut-il  dès  cette  époque 


502  LES   TROCBADOUKS  CANTALIENS 

ou  survécut-il  à  cet  acte?  On  ne  saurait  le  dire.  îl 
esl  ccita in  qu'il  avait  trépassé  avant  le  1er  septembre 
L292,  date  à  laquelle  sa  veuve  se  remariait  à  Ray- 
mond Pelet,  seigneur  d'Alais. 

Jusqu'aux  premières  années  du  XXe  siècle,  il 
avait  été  unanimement  admis  qu'Astorg  VII  était 
l'auteur  incontesté  d'une  élégie,  d'un  «  planh  »,  sur 

la  mort  de  Saint  Louis.  Le  manuscrit  de  la  Biblio- 
thèque  Nationale  qui,  seul,  nous  a  conservé  cette 
poésie,  n'a  gardé  que  les  quatre  dernières  lettres 
<(  rlac  »  du  nom  de  l'auteur;  mais  les  deux  tables 
en  tête  du  volume  le  donnent  tout  entier:  «  d'Aor- 
lhae  ».  Pour  qui  a  lu  nombre  de  nos  chartes  Canta- 
liennes  on  le  nom  des  «  Austau  d'Aorlhac  »  — 
Astorg  d'Aurillac  —  revient  si  fréquemment,  aucun 
doute  n'effleure  même  l'esprit.  Le  souvenir  du 
«  Troubadour  de  Conros  »  est  resté  aussi  vivace 
que  celui  de  Pierre  de  Vie  chez  les  vieilles  races  du 
Haut -Pays  et  il  y  a  moins  d'un  siècle  que  les  vieux 
Chevaliers  de  Saint  Louis,  échappés  à  la  Révolution, 
îtstés  Voltairiens  impénitents,  citaient  par  tradi- 
tion le  poème  du  «  Troubadour  de  Conros  »  comme 
preuve  des  critiques  que  le  moyen  âge  formulait 
déjà  contre  le  Clergé  et  son  esprit  dominateur.  T(vs 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  503 

les  historiens  Auvergnats  du  XVIIIe  siècle  et  au 
XIXe  Pérudit  Baron  Delzons,  M.  Bouillet  affir- 
maient catégoriquement  les  talents  poétiques  d'As- 
torg  VII.  Le  premier,  croyons-nous,  le  savant  Cha- 
baneau,  qui  n'a  pas  plus  songé,  probablement,  à 
consulter  nos  chartes  ou  nos  nobiliaires  pour 
Astorg  d'Aurillac  que  pour  Pierre  de  Rogiers, 
Astorg  de  Segret  ou  Faydit  du  Bellestat,  propose, 
sans  justification  aucune,  de  faire  d'Astorg  d'Au- 
rillac le  haut  baron  Cantalien  si  connu,  un  Astorg 
d'Ornac,  Consul  de  Montpellier  (1)  !  En  1906,  Féru- 
dit  romaniste  Fabre,  écrivant  dans  la  Revue  de 
la  Société  Littéraire  de  la  Haute-Loire  (2),  a 
démontré  Terreur  de  Chabaneau,  mais  veut  faire 
de  notre  poète  un  Troubadour  du  Velay,  origi- 
naire   d'Orlac,    près    Pébrac.    Il    a    été    amené    à 


(i)  «  Peut-être  le  même  ou  tout  au  moins  de  la  même  famille 
qu'Austorgus  de  Orllaco  (Ornac,  commune  de  Mons,  canton 
d'Olargues,  arr.  de  Saint-Pons,  Hérault)  qui  fut  Consul  de  Mont- 
pellier en  1251.  »  Teulet,  T.  II,  P.  205,  b.  —  Gr.  n°  40.  Hist.  Litt. 
T.  XIX,  P.  605.  Chabaneau,  P.  127. 

(2)  C.  Fabre  :  «  Austorc  d'Orlac,  Troubadour  du  Velay  au 
XIII*  siècle.  Etude  sur  sa  vie  et  son  œuvre  ».  Le  Puy,  1906.  Ex- 
trait des  Mémoires  de  la  Société  Agricole  et  Scientifique  de  !a 
Haute-Loire.  T.  XVIII. 


501  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

dénier  à  Astorg  VII  d'Aurillac-Conros  la  pater- 
nité  du  «  sirventés  »  connu,  parce  que,  suivant  lui, 
ce  poème  ne  se  réfère  pas,  comme  on  l'a  cru  jusqu'ici, 
à  la  croisade  de  Tunis  en  1270,  mais  à  celle  d'Egypte 
de  1248  à  1254,  et  qu' Astorg  VII  était  trop  jeune 
pour  avoir  pu  y  prendre  part.  En  1007,  le  distingué 
Professeur  de  Sorbonne  Jeanroy  a  victorieusement 
démontré  que  l'attribution  à  Orlac  en  Velay  était 
aussi  arbitraire  que  celle  d'Ornac,  près  Saint-Pons, 
«Hic  la  graphie  seule,  sans  parler  des  autres  argu- 
ments, établissait  péremptoirement  qu'il  ne  s'agi 
sait  que  d'Aurillac  et  des  Astorgs  qui  portaient  1 
nom  de  la  ville  Abbatiale  (1).  Ces  discussions,  trop 
arides  pour  les  reproduire  ici  «  in  extenso  »,  ces 
analyses  méticuleuses  ont  eu,  au  moins,  l'excellent 
résultat  de  démontrer  surabondamment  que  l'auteur 
du  «  sirventés  »  en  question  était  bien  un  Aurillac- 
(  'onros. 

Jeanroy  penche  à  croire  comme  Fabre  que  cette 
poésie  date  de  1250  et  non  de  1270,  se  réfère  au 
désastre  de  la  Mansourah  et  non  à  la  mort  de  Louis 


l 


(i)  Jeanroy  :  Mélanges  Chabaneau  parus  en  1907,  P.  86  et  suiv. 


LES    TROUBADOURS    CAJSTALIENS  505 

IX  il  Tunis  (1).  Ce  n'est  donc  pas,  selon  ce  critique, 
Astorg  VII  qui  en  est  l'auteur,  mais  son  père 
Astorg  VI  que  nous  avons  vu  participer  à  la  Croi- 
sade d'Egypte  et  y  mourir  en  12G0 

Pabre  veut  encore  attribuer  à  Astorg  un  «  sir- 
ventés  »  connu  jusqu'ici  sous  le  nom  de  «  Sirventvs 
du  Chevalier  du  Temple  »  et  cherche  à  démontrer, 
par  d'ingénieux  rapprochements  de  textes,  qu'il 
offre  de  frappantes  analogies  avec  le  «  planh  » 
d'Astorg.  L'érudit  Professeur  Vellave  n'est  pas  plus 
heureux  dans  cette  supposition  que  dans  celle  qui 
lui  faisait  vouloir  faire  un  Astorg  d'Orlac  en  Velay, 
de  notre  Astorg  d'Aurillac-Conros  ! 

Le  Professeur  Italien  Giulio  Bertoni  vient  de 
démontrer,  avec  un  luxe  de  preuves  qui  ne  laisse 
plus  aucune  place  à  la  critique,  que  le  «  surventes  » 
de  1265,  relatif  à  la  prise  de  Césarée  par  les  Turcsr 
est  authentiquement  l'œuvre  de  Ricaut  Bonomel, 
Chevalier  du  Temple,  à  qui  elle  ne  peut  être  dis- 
cutée et  qu' Astorg  d'Aurillac  y  est  parfaitement 
étranger  (2). 


(i)  Ibid. 

(2)  Giulio  Bertoni:  Il  serventese  di  Ricaut  Bonomel  (1265).  — 


506  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

Si  l'attribution  d'Astorg  d'Aurillac  au  Velay  et 
celle  du  ce  Sirventés  du  Chevalier  du  Temple  »  au 
Troubadour  Oantalien  doivent  être  entièrement  reje- 
tées, la  question  de  la  date  du  a  planh  »  d'Astorg 
reste  plus  indécise. 

Le  débat  est  d'ordre  trop  technique  pour  être 
exposé  en  détail;  disons  seulement  que,  d'après 
MM.  Fabre  et  Jeanrov,  il  n'y  avait  pas,  en  1270, 
d'Empereur,  ce  monarque  étant  mort  en  1250;  or,  le 
quatrième  couplet  du  «  sirventés  »  semble  en  parler 
comme  d'un  être  vivant  et  souhaiter  que  son  fils 
lui  succède  à  l'Empire.  La  ville  d'Alexandrie  men- 
tionnée à  la  deuxième  strophe  ne  peut  que  désigner 
l'Egypte  et  non  pas  Tunis.  Lorsque  l'auteur  maudit 
«  les  Turcs  qui  nous  ont  retenus  »,  il  fait  une  allu- 
sion manifeste  à  la  captivité  du  roi  et  de  ses  barons 
faits  prisonniers  à  la  Mansourah.  Si  Fauteur  se 
montre  si  irrité  contre  le  Clergé  et  le  Pape  lui- 
même,  c'est  qu'Innocent  IV,  après  avoir  excommu- 
nié l'Empereur  Frédéric  II  au  Concile  de  Lyon,  en 


Sonderabdruck  aus  der  Zeitschrift  fur  Romanische  Philologie 
Herousgegeben  von  Dr  Grôber  Professor  der  Universitât  Strass- 
burg,  I.  R.  Halle.  —  1910. 


LES    TROUBADOURS    CASTALIENS  507 

1246,  et  l'avoir  traité  d'Anté-Christ,  prêchait  contre 
lui  la  guerre  sainte,  et,  «  insensible  aux  malheurs 
de  la  Terre-Sainte  et  du  roi  de  France  »,  «  envoyait 
«  ses  Légats  jusque  en  Palestine,  au  milieu  de  l'ar- 
«  mée  des  Lieux-Saints,  débaucher  les  soldats  et 
«  dégager  de  leur  serment  les  Chevaliers  qui 
<(  s'étaient  voués  au  rachat  du  tombeau  du  Christ  » 
pour  les  faire  marcher  contre  l'Empereur  Frédé- 
ric II  (1). 

Que  le  «  sirventés  »  d'Astorg  d'Aurillae-Conros 
ait  été  composé  en  1250  ou  en  1270,  par  Astorg  VI 
ou  Astorg  VII,  «  il  est,  dirons-nous  avec  M.  Fabre, 
«  d'une  très  forte  inspiration,  apprécie  la  politique 
«  mondiale  du  temps  et  prend  une  belle  place  dans 
«  la  superbe  collection  de  satires  ou  de  chansons 
«  émues  que,  vers  la  même  époque,  les  Cardinal,  les 
«  Guilhem  Figuieire,  les  Aymeric  de  Péguilhon,  les 
<(  Sordel,  etc.,  composaient  contre  le  Clergé  ou  en 
«  l'honneur  de  Frédéric  II  et  de  Saint  Louis  »  (2). 
Il  offre  encore,  en  dehors  de  sa  valeur  littéraire,  l'in- 
térêt spécial  de  nous  révéler  la  mentalité  de  l'aristo- 


(i)  Fabre,  loc.  cit. 
(2)  Ibid. 


508  LES  TROUBADOURS  CAMTALIENS 

cratie  du  XIIIe  siècle  sous  uu  jour  tout  autre  que 
certains  historiens  n'ont  voulu  la  dépeindre.  A 
croire  certains  d'entre  eux,  on  imaginerait  volon- 
tiers le  moyen  âge  comme  une  ère  de  piété  où  le  sei- 
gneur ne  songeait  qu'à  courir  à  la  conquête  du 
Saint  Sépulcre,  à  élever  des  églises  ou  à  enrichir 
les  monastères,  tandis  que  la  dévote  châtelaine, 
retirée  dans  son  oratoire,  lisait  son  livre  d'heures 
ou  récitait  ses  patenôtres. 

Nous  avons  dit  que  les  Troubadours  se  faisaient 
de  la  vie  un  concept  plus  païen  que  chrétien.  Dans 
le  monde  où  ils  vivaient,  chez  les  princes  et  les 
grands  seigneurs,  les  préoccupations  religieuses 
tenaient  une  place  très  secondaire.  Les  femmes  elles* 
mêmes  avaient  souvent  une  liberté  d'esprit  qui 
étonne,  telle  la  Vicomtesse  Hermengardti  de  Nar- 
bonne. 

—   «   La  religion  tenait  peu  de  place  dans  la 

((  société,  observe  Anglade Il  semble  bien  que  les 

((  sentiments  religieux  furent  assez  tièdes  et  que 
«  la  religion  y  fut  une  affaire  privée,  la  vie  exté- 
((  rieure   étant  tournée  vers  des  sujets   plus   pro- 

u  fanes Les  doctrines  de  l'amour  courtois  parais- 

«  sent  avoir  tenu  plus  de  place  dans  ses  occupations 


LES  TROUBADOUR      CANTALIENS  509 

«  que  l'étude  de  l'Evangile  et  celle  plus  austère  de 

«  la  Théologie Les  divorces  sont  innombrables  et 

«  scandaleux.  On  trouvait  facilement  des  prétextes, 
((  mais  le  vrai  motif  était  à  peu  près  toujours  le 
((  même  :  se  débarrasser  d'un  premier  lien  pour  une 

«  union  nouvelle  plus  profitable  et  plus  utile  (1) 

«  Les  chefs  de  l'Eglise  étaient,  eux-mêmes,  d'une 
«  remarquable  tolérance  et  aussi  indulgents  que  îa 
«  société  laïque  (2) Le  sentiment  religieux  n'était 


(i)  Louis  VII  n'hésite  pas  à  répudier  Eléonore  de  Guyenne 
malgré  les  calamités  effroyables  que  ce  divorce  devait  attirer  à 
son  royaume. 

(2)  La  nécessité  s'imposait  à  de  grands  Papes  comme  Inno- 
cent III  de  réagir,  de  faire  rechercher  par  des  «  Inquisiteurs  » 
les  Clercs  indignes.  L'institution  dévia,  alla  aux  atrocités  que  l'on 
sait.  «  Abyssus  abyssum  invocat  !  »  On  ne  saurait  trop  dégager 
la  grande  mémoire  d'Innocent  III,  comme  l'a  fait  si  lumineuse- 
ment Luchaire,  Professeur  de  Sorbonne,  peu  suspect  de  «  roma- 
nisvie  »  exagéré.  Ce  Pape  ne  voulut  ni  les  horreurs  de  la  Croisade 
Albigeoise,  ni  les  exécrations  de  l'Inquisition,  ne  Tes  sanctionna 
jamais.  Il  faut  rappeler  en  quels  termes  virulents  Innocent  III 
incrimine  Montfort,  lui  reproche  ses  atrocités  :  «  ...  Non  content 
«  de  vous  être  élevé  contre  les  hérétiques,  vous  avez  tourné  les 
«  armes  des  Croisés  contre  les  peuples  catholiques,  vous  avez 
«  répandu  le  sang  des  innocents  et  envahi  à  leur  préjudice  les 
«  terres  des  Comtes  de  Foix  et  de  Comminges,  de  Gaston  de 
«  Béarn...  Vous  exigez  le  serment  de  fidélité  des  peuples,  fai- 
«  sant  donc  aveu  tacite  qu'ils  sont  catholiques,  puis  vous  les 
«  attaquez!...  Nous  vous  ordonnons  de  restituer  ».  Innocent  III, 
I,  15,  Epist.  213,  Potthast  n°  4653.  La  lettre  est  du  17  janvier  1213, 


510  LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS 

((  pas  tout  à  fait  mort  dans  cette  société;  il  soni- 
«  meillait  dans  l'âme  de  plus  d'un  Troubadour  et  s'y 
«  éveillait  sous  l'influence  de  circonstances  spéciales 
«  ou  par  suite  des  leçons  de  la  vie  »  (1). 

Les  Chevaliers  partaient  pour  Jérusalem.  L'objec- 
tif du  voyage  était  bien  la  délivrance  de  la  Cité 
Sainte,  mais  les  Croisés  entendaient  aussi  s'amuser 
en  route!  Chacun,  comme  le  Comte  Guillaume  de 
Poitiers:  «  y  fait  vaillamment  son  devoir,  mais  s'y 
«  amuse  encore  davantage  et  surtout  amuse  ses 
«  compagnons  de  route  et  de  bataille  par  des  facé- 
((  ties  de  tout  genre,  par  des  paris  ou  des  proposi- 
((  tions  fantastiques  où  l'esprit  religieux  n'a  aucune 
«  part  »  (2).  Ce  Croisé  de  marque,  observe  très 
justement  le  même  historien  (3),  a,  par  plus  d'un 
a  côté>  l'âme  d'un  païen.  Sa  muse  est  aussi  païenne 
«  que  celle  d'un  Grec  ou  d'un  Latin.  S'il  invoque 
«  Dieu  ou  quelque  saint,  c'est  pour  les  mettre  en 
«  assez  mauvaise  compagnie  et  il  leur  rend,  en  les 


Innocent  III  ordonna  formellement  de  suspendre  la  Croisade. 
D.  Vaissette,  Hist.  du  Lang.  T.  Vi,  4,  XXII,  XXXVI,  P.  400. 
Lettre  à  Arnaud,  Arch.  de  Xarbonne.  Cf.  L.  Palauqui  :  Esclar- 
monde  de  Foix,   191 1. 

(1)  Anglade  :  Les  Troubadours,  P.  196-201. 

(2)  Ibid. 

(3)  Ibid. 


LES   TROUBADOURS    CAKTALIENS  511 


((  nommant,  à  peu  près  le  même  hommage  qu'il  leur 
«  rendrait  par  un  juron  !  »  (1) 

Guillaume  de  Poitiers  est  loin  d'être  une  excep- 
tion; pour  un  Godefroy  de  Bouillon,  un  Adliemar 
de  Monteil  (2),  un  Saint  Louis  vraiment  imbu 
d'esprit  mystique,  de  mœurs  pures  et  de  convictions 
indiscutables,  il  y  avait  des  milliers  de  preux  «  fort 
honnêtes  gens  )),  certes,  mais  voyant  surtout  dans 
les  expéditions  d'outre-mer  un  beau  et  gai  voyage 
d'aventures  (3). 

Les  Troubadours  satiriques,  et  c'est  le  plus  grand 
nombre,  exercent  surtout  leur  verve  contre  le 
Clergé,  ne  reculant  souvent  même  pas  à  s'attaquer 
aux  sommets  de  la  hiérarchie  sacrée.  Même  pieuse- 


(i)  Ibid. 

(2)  Evêque   du   Puy  ;    le   grand   Aumônier   de   la   Croisade. 

(3)  La  Critique  moderne  exercée  sans  aucun  esprit  anticatho- 
lique par  de  vrais  érudits  comme  le  Comte  Riant  (Invent.,  crit. 
des  lettres  hist.  des  Croisades,  Arch.  de  l'Orient  Latin,  T.  1,  881), 
ou  très  respectueux  du  Catholicisme  comme  J.  Harthung  (Les 
Préliminaires  de  la  première  Croisade,  1877)  ont  montré  que  les 
historiens  des  Croisades  ont  eu  une  ignorance  à  peu  près  com- 
plète de  ce  qui  touche  à  l'histoire  de  la  Terre  Sainte  et  qu'à  part 
les  grands  faits  comme  la  prise  de  Jérusalem,  l'historien  Michaud 
par  exemple  présente  un  vrai  roman  dont  le  Comte  Riant  montre 
les  erreurs.  Leur  humeur  naturellement  batailleuse,  le  désir  de 
voir  du  pays,  l'espoir  de  fructueux  établissements,  furent,  pour 
beaucoup  de  Croisés  des  facteurs  plus  puissants  que  le  mystique 
«  Dieu  le  veut  ». 


512  I.KS   IKOUBADOUBS   CANTALIKXS 

ment  élevés  dans  une  école  canoniale  et  destinés 
à  porter  le  camail,  comme  Pierre  Cardinal;,  ils  sont 
violemment  anticléricaux.  Le  Troubadonr  Vellave 
est  un  croyant  sincère;  sa  profession  de  foi  ne  per- 
met pas  d'en  douter  : 

—  «  Je  crois  que  Dieu  naquit  d'une  mère  sainte 
«  par  qui  le  monde  fut  sauvé.  Il  est  Père,  Fils  et 
«  Sainte  Trinité,  il  est  un  en  trois  personnes.  Je 
((  crois  qu'il  entr'ouvrit  le  ciel  et  qu'il  en  fit  choir 
«  les  anges...  je  crois  à  Rome  et  à  Saint  Pierre  à 
«  qui  il  fut  ordonné  d'être  juge  de  pénitence  »  (1). 

Quel  anticatholique  mettrait  plus  de  violente 
passion  que  ce  croyant  dans  ses  attaques  contre  les 
Moines  de  son  temps!  Leur  relâchement,  en  ces 
siècles  si  tristes,  donnaient  sans  doute  matière  à 
critique,  mais  la  satire  est  certainement  exagérée; 
le  Tribunal  de  l'Inquisition  qui  fonctionne,  les 
domaines  que  se  sont  taillés  les  Moines  dans  le 
Midi  hérétique  et  vaincu  allument  certainement  la 
colère  de  Pierre  Cardinal. 

—  «  Rois,  Empereurs,  Ducs,  Comtes  et  Cheva- 


(i)  Nous  avons  utilisé  pour  les  citations  de  Pierre  Cardinal  la 
traduction  du  Professeur  Anglade. 


LKS  TKÛUBADoUKS  L'ANTALIEXS  513 

«  liers  gouvernent  d'ordinaire  le  moude  ;  niainte- 
<(  nant  ce  sont  les  Clercs  qui  ont  le  pouvoir.  Ils 
«  l'ont    gagné   en    volant    ou    en    trahissant,    par 

«  l'hypocrisie,  les  sermons  et  la  force Je  parle 

«  des  faux  Prêtres  qui  ont  toujours  été  les  plus 
«  grands  ennemis  de  Dieu. 

«...  Si  Dieu  veut  que  les  Moines  noirs  (1)  se 
((  sauvent  par  la  bonne  chère,  les  Moines  blancs 
«  par  leur  refus  de  payer,  les  Chevaliers  du 
«  Temple  et  de  l'Hôpital  par  leur  orgueil  et  les 
«  Chanoines  par  leurs  prêts  à  usure,  je  tiens  pour 
«  fous  Saint  Pierre  et  Saint  Adrien  qui  souffrirent 
«  pour  Dieu  grand  tourment  si  ces  gens-là  par- 
ce viennent  à  leur  salut.  » 

«  Je  vois  les  Clercs,  dit-il  ailleurs,  essayer  de 
«  toutes  leurs  forces  de  mettre  le  monde  en  leur 

«  puissance et  ils  y  arrivent  en  prenant  ou  en 

((  donnant,  par  hypocrisie  ou  pardon,  par  le  boire 
((  ou  le  manger,  avec  l'aide  de  Dieu  ou  avec  l'aide 
«  du  Diable.   » 

Un  des  Ordres  nouveaux  imposés  au  Midi  par 
la  Croisade,  les  Jacobins,  lui  est  en  spéciale  hor- 




(i)  Les  B, 


i)  Les  Bénédictins. 


516  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

Astorg  d'Aurillac-Conros  est  contemporain  de 
Pierre  Cardénal,  son  quasi-compatriote,  dont  il  a  dû 
certainement  connaître  les  œuvres.  L'anticlérica- 
lisme qu'on  peut  reprocher  au  baron  de  Conros  est 
bien  pâle  à  côté  des  diatribes  de  son  devancier  !  Il 
était  nécessaire  de  montrer  que  l'état  d'esprit  du 
Troubadour  Aurillacois  n'est  pas  anormal  pour  son 
temps  et  qu'il  pourrait  presque  être  classé  parmi  les 
modérés.  Les  auteurs  de  l'Histoire  Littéraire  font 
remarquer,  néanmoins,  le  caractère  vivement  sati- 
rique du  «  planh  »  d' Astorg: 

—  ((  Ce  poète  paraît  un  homme  très  religieux  et 
«  cependant  peu  de  Troubadours  se  sont  permis 
«  des  satires  aussi  violentes  que  la  sienne  contre 

((  le  Pape  et  le  Clergé Dans  sa  douleur  il  s'en 

((  prend  à  Dieu  lui-même!  »  (1) 

L'Abbé  Millot  cherche,  avec  sa  douce  philoso- 
phie, à  analyser  l'état  d'âme  qui  a  rendu  notre 
Troubadour  aussi  violent: 

—  «  Cette  poésie,  dit-il,  annonce  un  homme 
«  furieux  des  calamités  produites  par  les  Croi- 
«  sades.  Il  pleure  la  mort  du  roi  Saint  Louis  si 


(i)     Hist.  Liltér.  T.  XIX. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  517 


((  ardent  à  servir  Dieu,  il  maudit  les  Croisades  et 
«  le  Clergé  promoteur  de  la  guerre  sainte,  il  mau- 
«  dit  Dieu  lui-même,  qui  pouvait  la  rendre  lieu- 
«  reuse.  Il  voudrait  que  les  Chrétiens  se  fissent 
«  Mahométans  puisque  Dieu  est  pour  les  Infidèles! 
((  Il  oppose  la  voie  droite  que  tenait  Saint  Pierre 
«  aux  mauvaises  ruses  que  pratique  le  Pape.  Il 
((  invective  contre  le  Pape  et  les  Prêtres  qui  font 
«  tout  pour  de  l'argent;  enfin  il  voudrait  que 
«  l'Empereur  se  croisât  avec  les  Français  pour 
«  combattre  le  Clergé  qui  a  fait  périr  la  Chevale- 
«  rie  et  ne  songe  qu'à  dormir  ! 

«  Une  pareille  invective  mêlée  d'impiétés  gros- 
ce  sières  prouve  jusqu'à  l'évidence  combien  les  abus 
((  en  fait  de  religion  sont  funestes  à  la  Eeligion 
«  même.  Si  Austau  était  tombé  avec  sa  pièce  dans 
((  les  mains  de  l'Inquisition,  il  ne  pouvait  échapper 
((  au  feu!  Les  Inquisiteurs  auraient  cru  glorifier 
«  et  affermir  la  Foi  par  son  supplice!  »  (1) 

Ricaut  Bonomel,  Chevalier  du  Temple,  est,  dans 
ce  «  sirventés  »  qu'on  a  voulu  attribuer  à  Astorg 
d'Aurillac,  tout  aussi  violent  que  notre  Troubadour. 


(i)  Millot  :  Hist.  Littér.  des  Troubadours.  T.  II. 


518  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

«  C'est  dans  le  Chevalier  du  Temple  et  Astorg 
«  d'Aurillac,  dit  l'Histoire  Littéraire,  qu'il  faut 
«  chercher  l'expression  de  la  douleur  et  de  l'indi- 
ce gnation  »  (1).  —  «  Des  calamités  de  toute  espèce, 
«  continue  le  même  écrivain,  fondent  sur  les  Chré- 
«  tiens  dans  la  Syrie  et  la  Palestine.  La  ville  de 
«  Césarée  était  tombée  au  pouvoir  des  Mameluks, 
«  la  forteresse  d'Assur  venait  d'être  prise  (1265)  )). 
Dans  son  navrement,  le  Chevalier  du  Temple  dépasse 
de  beaucoup  les  hardiesses  du  Troubadour  Canta- 
lien.  On  croirait  presque  entendre  Luther  se  scanda- 
liser du  trafic  des  indulgences  ! 

Nos   Légats;   ceux-ci  je   vous  l'affirme   hautement 
Vendent  Dieu  et  les  indugences  pour  de  l'or. 

Rendons  à  l'auteur  cette  justice,  qu'après  avoïjj 
exprimé  son  doute,  quasi  blasphématoire,  sur  le 
Christ  qui  semble  se  désintéresser  de  voir  son  tom- 
beau retomber  aux  mains  des  Turcs: 

Et  puisque  le  Fils  de  Marie  qui  devrait  en  être  affligé 
(i)  Ibid. 


LE3  TROUBADOURS  CANTALIENS  519 

Veut  cela  et  que  cela  lui  plaît,  nous  devons  en  éprouver 

[de  la  joie  à  son  exemple. 

Le  poète  est  aussi  cinglant  pour  ses  compagnons 
et  pour  lui-même  que  pour  le  Pape  : 

Ce  Pape  prodigue  les  indulgences  avec  grande  largesse 
Contre  les  Allemands,  parmi  les  Arlésiens  et  les  Fran- 
çais 
Et  ici,  entre  nous,  nous  montrons  une  grande  convoitise 
Car,  nos  croix  se  transforment  en  croix  de  livres  tour- 

[nois 
Et  vont  vers  ceux  qui  veulent  sacrifier  la  Terre  Sainte. 

C'était  donc  bien  l'opinion  accréditée  parmi  les 
Croisés  que  traduisait  Astorg  d'Aurillac,  père  ou 
fils,  en  1250  ou  en  1270. 

En  dehors  même  de  leur  verve  poétique,  ces  deux 
barons  de  Conros,  Viguiers  de  l'Abbaye  de  Saint- 
Géraud  d'Aurillac,  Chevaliers  croisés,  contempo- 
rains et  amis,  peut-on  dire,  de  Saint  Louis,  roi  de 
France,  frère  et  neveu  du  pieux  et  savant  Evêque 
de  Paris,  arrière-neveux,  dit-on,  de  Saint  Géraud, 


520 


LES   TROUBADOURS    CANTALIEXS 


fondateur  de  l'Abbaye  et  de  la  Tille  d'Aurillac, 
grands  seigneurs  terriens  de  Haute- Auvergne, 
constituent  par  leur  mentalité,  très  pieuse  mais 
fort  libre  d'appréciations,  un  intéressant  échantil- 
lon de  cet  esprit  public  du  XIIIe  siècle  si  finement 
représenté  par  leur  contemporain,  le  sire  de  Join- 
ville. 


Astorg  de  Segret 

XIII« 


La  vallée  du  Vaulmier,  qu'on  appelait,  au  temps 
d'Astorg  de  Segret,  «  la  rïbeyra  cavada  del  Val- 
mietg  »,  «  la  vallée  caverneuse  du  Vaulmier  »  (1), 
est  une  des  plus  pittoresques  et  des  plus  impres- 
sionnantes du  Haut  Pays.  Elle  tirait  son  nom  du 
château  situé  au  milieu  du  val  (Val-mietg,  Val- 
miès),  chef-lieu  d'une  grande  baronnie  dont  la  juri- 
diction s'étendait  sur  plusieurs  paroisses  et  qui 
était,  de  temps  immémorial,  aux  mains  de  la  puis- 
sante maison  d'Apchon.  On  l'appelait  aussi  parfois 
«  vallée  de  Saint  Vincent  »,  du  nom  de  l'unique 
église  paroissiale  qu'elle  contint  au  XIIIe  siècle  (2). 
Cet  édifice,  de  style  roman  primitif,  est  certaine- 
ment le  même,  au  moins  dans  ses  parties  essen- 
tielles, qu'au  temps  où  notre  Troubadour  y  fut 
baptisé.  On  peut  juger  de  la  profondeur  de  la  vallée 
et  de  son  inclinaison  par  la  différence  d'altitude 


(i)  Anciens  titres  rapportés  par  le  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  V, 
P.  600.  Dans  le  dialecte  actuel,  l'habitant  de  la  vallée  l'appelle 
«  lou  Bamiès  »  «  le  Bas-milieu  ». 

(2)  La  création  de  la  commune  du  Vaulmier,  démembrée  de 
Saint-Vincent,  est  de  1837. 


524  LES  TROUBADOURS   CANTALIENS 

entre  ses  deux  points  extrêmes,  le  «  Suc-Rond  » 
qui  a  1.581  mètres  et  Longevergne  551,  soit  une 
différence  de  plus  de  mille  mètres  sur  un  parcours 
de  peu  d'étendue.  Aussi,  la  rivière  de  Mar  qui 
l'arrose,  grossie  du  ruisseau  du  Marlhiou,  n'est-elle 
autre  chose  qu'un  impétueux  torrent  qui  descend 
du  Puy-Mary. 

On  tenterait  vainement  de  chercher  à  reconsti- 
tuer le  site  qu'Astorg  de  Segret  contempla  dans 
sou  enfance,  tant  les  changements  ont  été,  ici, 
brusques,  rapides  et  nombreux. 

—  «  Au  lieu  de  ces  pentes  nues,  déchirées  par  les 
«  ravins,  dit  E.  Delalo,  étaient,  il  y  a  moins  de 
«  deux  siècles,  des  champs  fertiles.  Ce  rocher  a 
((  occupé  la  place  de  l'ancien  presbytère  de  Saint- 
ce  Vincent  qu'il  a  écrasé  sous  son  poids,  un  autre  a 
«  remplacé  une  grange;  d'autres  parties  du  haut 
«  de  la  montagne  se  sont  arrêtées  sur  ses  flancs  et 
((  menacent  d'achever  leur  course.  Les  ruisseaux 
«  ne  coulent  pas,  ils  se  précipitent  en  cascades, 
«  bondissent  de  rochers  en  rochers  jusqu'à  ce  qu'ils 
«  viennent  confondre  leurs  eaux  avec  celles  de  la 
«  rivière  de  Mar  qui  n'est  elle-même  qu'un  torrent 
«  faisant  retentir  au   loin   le  bruit  de  ses  ondes 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  525 

«  tumultueuses.  Tout  est  contraste  dans  cette  val- 
((  lée.  Le  ravin,  comme  un  ver  rongeur,  déchire  la 
((  prairie;  la  plus  magnifique  végétation  est  à  côté 
(c  d'un  rocher  ou  d'une  côte  stérile.  On  conçoit, 
«  mieux  qu'on  ne  saurait  le  décrire,  tout  ce  qu'il 
«  y  a  de  pittoresque,  d'imprévu,  dans  ce  paysage 
((  bordé  sur  toute  sa  longueur  par  de  hautes  mu- 
a  railles  de  basalte  et  qui  a  pour  lointain  le  Pur- 
ce  Mary. 

((  Le  fond  de  la  vallée  est  d'une  grande  fertilité; 
«  des  eaux  de  source  très  abondantes  arrosent  ses 
«  prairies,  les  pentes  à  l'aspect  du  Nord  sont  cou- 
((  vertes  par  des  bois  qui  protègent  les  terres  culti- 
«  vées  contre  les  ravages  des  eaux  pluviales,  celles 
a  au  Midi  sont  nues  et  décharnées.  Les  ravins  qui 
((  se  sont  formés  ont  pris  les  proportions  d'im- 
((  menses  précipices  et  servent  de  lit  momentané  à 
u  des  torrents  destructeurs  qui  rongent  l'escarpe- 
((  ment  et  entraînent  des  avalanches  de  débris  de 
«  toute  sorte.  Cependant  si  la  nature  est  infati- 
«  gable,  l'homme  ne  l'est  pas  moins;  à  peine  un 
((  éboulement  s'est-il  opéré  que  bientôt  ces  débris 
«  divisés,  triés,  pulvérisés,  se  transforment  en 
((  terre  végétale,  deviennent  un  sol  fertile...  C'est 


526  LES   TROUBADOURS   CAKTALIENS 

((  le  travail  de  Sisyphe!...  Seulement  quelque 
((  rocher  qui,  par  sa  masse,  a  bravé  tous  les  efforts, 
«  demeure  là  comme  un  impérissable  témoin  des 
«  révolutions  que  le  sol  a  subies  »  (1). 

Quantité  de  villages  et  de  hameaux  de  la  vaste 
paroisse  de  Saint- Vincent  ont  disparu  depuis  le 
moyen  âge  (2),  détruits  par  les  avalanches,  aban- 
donnés par  les  habitants,  après  les  maladies  conta- 
gieuses qui  décimèrent  la  population  au  XIVe  siècle 
ou  ruinés,  à  la  même  époque,  par  les  dévastations 
des  Anglais  et  des  Routiers.  Du  nombre  est  le  châ- 
teau de  Segret  qui  s'élevait  sur  la  crête  de  la  côte, 
dominant,  au  Midi,  le  gros  bourg  de  Saint- Vincent 
et  dont  il  ne  reste  que  de  faibles  vestiges  (3).  C'est 
dans  ce  manoir  que  naquit,  vers  1240,  Astorg  de 
Segret  dont  les  parents  possédaient  ce  fief  de  toute 
ancienneté.  Aucun  acte  les  concernant  ne  nous  est 


(i)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  V.,  P.  6oi. 

(2)  Une  liéve  du  Prieuré  de  Saint- Vincent  de  1332  donne  les 
noms  d'une  vingtaine  de  villages  aujourd'hui  disparus.  Du  nombre 
est  la  fameuse  et  très  problématique  ville  de  Cotteuge,  objet  de 
tant  de  légendes,  dont  les  ruines  récèlent  des  trésors,  notamment 
une  table  en  or  massif  !  Il  est  certain  que  Cotteuge,  si  elle  fut 
jamais  une  ville,  n'était  au  temps  de  notre  Troubadour  qu'un 
pauvre  village  ainsi  que  le  prouve  une  charte  de  1268. 

(3)  Bouillet  :  Nobil.  d'Auv.,  T.  VI,  P.  212. 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  527 

parvenu,  mais  on  connaît,  en  revanche,  Raymond 
de  Segret,  fort  probablement  frère  de  notre  Trou- 
badour, qui  s'intitule  seigneur  de  Segret  dans  un 
acte  de  vente  qu'il  consentit  en  1277  à  Eustache 
de  Beaumarchais,  Bailly  royal  des  Montagnes,  ainsi 
que  dans  un  contrat  qu'il  passa  en  1298  avec 
Hugues,  Doyen  du  Monastère  de  Mauriac,  et  Alasie 
de  Segret,  qu'on  croit  sœur  des  précédents,  appa- 
raît dans  un  acte  de  1301  (1).  Le  fief  de  Segret 
devait  être  tenu  par  eux  en  mouvance  des  sires 
d'Apchon,  barons  du  Yaulmier,  suzerains  de  toute 
cette  région  (2). 

Astorg  II  de  Segret,  petit-fils  ou  neveu  de  notre 
Troubadour,  semble  avoir  hérité  de  ses  qualités 
intellectuelles.  Il  est,  en  1317,  Secrétaire  du  roi  de 
France.  Son  fils,  Etienne  de  Segret,  abandonna,  en 
1357,  son  château  qui  menaçait  ruine,  vendit  le 
fief  au  baron  de  Salers  et  se  retira  dans  une  de  ses 


(i)  Bouillet  :    Nobil.   d'Auv.,   T.    VI,    P.   212. 

(2)  On  a  vu  (biographie  d'Ebles  de  Saignes)  que  les  sire? 
d'Apchon  se  prétendaient  modestement  issus  d'un  Lieutenant  de 
César  !  Il  est  certain  que  dès  le  Xe  siècle  cette  race  était  une  des 
plus  puissantes  du  Haut  Pays  et  que  toute  la  dominance  de  la 
contrée  montagneuse  lui  appartenait  dans  un  vaste  rayon  autour 
de  leur  forteresse  d'Apchon. 


528  IIS   TBODBADOUBS   <  ANTALIENS 

terrée  du  voisinage,  a  Navaste,  paroisse  de  Saint- 
Bonnet  <!<•  Salera  (1).  La  famille  de  Segret  s'éteint 
bientôt  après  <lans  les  barons  de  Salers,  déjà  pos- 
sesseurs du  château  de  Segret  et  qui  lf  deviennent 
aussi  de  Navaste  par  cette  alliance  (2). 

Le  savant  auteur  des  biographies  des  Trouba- 
dours, Ch&baneau,  n'a  pas  songé  à  venir  chercher 
en  Bante-Auvergne  le  berceau  d'Astorg  de  Segret 
ni  a  consulter,  <>u  les  chartes  originales  ou  le  nobi- 
liaire  d'Auvergne  qui  l'eût  mis  sur  leur  trace. 
Découvrant  en  Velay  un  Monastère  dont  le  nom 
francisé  a  quelque  analogie  avec  celui  de  notre 
Troubadour,  constatant  que  le  titulaire  de  cette 
Abbaye,  <!<■  L266  à  L298,  porte  le  prénom  d'Astorg: 
«  Astorgius,  Abbas  Secureti  »,  qu'il  traduit  par 
Astorg  «le  Seguret,  il  se  demande,  avec  la  plus  pru- 


(i)  Bouillet,  loc.  cit.  —  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  277. 

(2)  Navaste,  village  de  la  commune  de  Saint-Bonnet,  canton 
de  Salers,  arr.  de  .Mauriac.  11  passa  des  Salers  aux  Fontanges, 
puis  aux  Dienne,  aux  Valens-Nozières  et  aux  Jarrige  d'où  il 
advint  aux  Ty5sandier  d'Escous  qui  le  possédaient  encore  en  1850. 
Mon  oncle  Ernest  Tyssamlier  d'Escous,  le  grand  agronome 
Cantalkn,  mort  en  1S90,  dont  le  buste  a  été  érigé  par  souscription 
sur  la  place  de  Salers,  pouvait  fort  probablement  se  réclamer, 
par  ses  aïeules,  d'une  lointaine  parenté  avec  Astorg  de  Segret, 
le  Troubadour. 


LES  TROUBADOURS   OANTALIENS  529 

dente  circonspection,  il  faut  le  reconnaître,  si  cet 
ecclésiastique  ne  serait  pas  le  poète  Auvergnat,  au- 
teur du  «  Sirventés  »  contre  Philippe-le-Hardi  (1). 
Si  Chabaneau  avait  feuilleté  les  nobiliaires  du 
Eouergue,  il  y  eut  trouvé  aussi  une  famille  de 
Seguret  (2),  aussi  étrangère  que  l'abbé  Vellave  à 
notre  Troubadour  Cantalien. 

Partant  de  cette  donnée  Chabaneau,  un  Eoniani- 
sant  érudit  auquel  nous  avons  déjà  rendu  hommage 
à  propos  d'Astorg  d'Aurillac,  C.  Fabre,  a  fait  sur 
Astorg  de  Segret  et  son  œuvre  l'étude  la  plus  fouil- 
lée, dont  la  partie  analysant  le  «  sirventés  »  de 
notre  poète  est  vraiment  digne  de  toute  admiration. 
Ecrivant  au  Puy-en-Velay,  auquel  il  souhaite  ratta- 
cher Astorg  de  Segret,  M.  Fabre  se  livre  aux  recher- 
ches les  plus  ardues  sur  Astorg,  Abbé  de  Seguret, 


(i)  «  Austorg  de  Segret.  —  Peut-être  le  même  que  «  Astor- 
gius  Abbas  Secureti  (Seguret,  au  Puy-en-Velay)  de  1266  à 
1298.  (Titres  de  la  Maison  de  Bourbon  n°  1503).  Un  sirventés 
contre  Philippe-le-Hardi  et  Charles  d'Anjou,  composé  peu  après 
la  mort  de  saint  Louis. 

Gr.,  n°  41,  Hist.  Littér.,  T.  XIX,  P.  606.  Ce  surventes  est  adressé 
à  «  Monsenher  N'Oth  de  Lomagna  »,  c'est-à-dire  Arnaud-Othon  II 
qui  ne  vivait  plus  en  1274  ».  Chabaneau,  P.  127. 

(2)  Notamment  les  «  Documents  hist.  et  gcnéal.  sur  les  familles 
du  Rouergue  »  par  M.  de  Barrau,  1860.  T.  IV,  P.   156. 


580  LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS 

qu'il  croit  être  son  personnage,  arrive  à  découvrir 
qu'il  s'appelle,  en  réalité,  Astorg  de  Montaigu,  origi- 
naire de  Montaigu-le-Blanc-sur-Champeix,  arrondis- 
sement d'Issoire,  qu'il  a  pris  part  à  la  réunion  de  la 
Bigorre  à  la  France,  sous  la  suzeraineté  de  l'Eglise 
du  Puy.  Mais  il  se  heurte  à  des  contradictions; 
l'attitude,  les  sympathies  politiques  d'Astorg  de 
Montaigu,  Abbé  de  Séguret,  sont  diamétralement 
opposées  aux  sentiments  d'hostilité  exprimés  dans 
le  «  sirventés  »  d'Astorg  «le  Segret.  Fabre  le  recon- 
ii;iit  loyalement,  s'efforce  de  chercher  explications 
plausibles  et  doit,  finalement,  conclure  que  l'identi- 
fication de  l'auteur  du  «  sirventés  »  à  Astorg  de 
Montaigu,  Alibi-  de  Séguret,  est  loin  d'être  satisfai- 
sante.  Reconnaissons  qu'on  ne  saurait  mettre  érudi- 
tion plus  scrupuleuse  au  service  d'une  thèse  dont 
le  point  de  départ  était  erroné.  Il  était  bien  inutile 
de  torturer  le  nom  de  ((  Séguret  »  pour  lui  faire 
donner  inutilement  la  contraction  injustifiée  de 
«  Segret  »,  alors  que  la  famille  de  Segret,  d'origine 
chevaleresque,  était  possessionnée  de  toute  ancien- 
neté dans  les  monts  Cantaliens  où  elle  n'a  pas  donné 
que  notre  Troubadour  comme  personnage  qui  ait 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  531 

laissé  trace.  Bien  qu'elle  se  soit  éteinte  dès  le 
XVe  siècle,  les  documents  sur  elle  sont  assez  nom- 
breux, son  nom  parfaitement  invariable,  pour  ne 
laisser  subsister  aucun  doute  (1). 

Astorg  de  Segret  avait  pour  suzerain  Guillaume 
IV,  le  puissant  Comtour  d'Apchon,  baron  du 
Vaulmiers,  Saint- Vincent,  Le  Falgoux,  Allanche, 
Vicomte  de  Combronde,  dont  les  immenses  domaines 
englobaient  toute  une  partie  de  la  région  monta- 
gneuse des  arrondissements  actuels  de  Mauriac  et 
de  Murât,  s'étendaient  sur  la  Planèze  et  vers  les 
Monts  Dore.  Sa  femme,  Flandrine  d'Escole,  qu'il 
avait  épousée  avant  1263,  accueillait  avec  empres- 
sement les  Troubadours  au  château  d'Apchon  où 
elle  tenait  cour  ouverte,  généreuse  et  bienveillante, 
aux  Jongleurs.  Il  est  fort  à  croire  que  ce  fut  aux 
pieds  de  sa  suzeraine  qu'Astorg  de  Segret  rima  ses 
premiers  vers,  dans  les  salles  du  château  d'Apchon 


(  i  )  C.  Fabre  :  Annales  du  Midi,  oct.  iqio,  publie  le  texte 
amélioré  de  l'unique  sirventés  connu  de  Segret  qu'il  fait  suivre 
d'une  remarquable  critique.  Nous  avons  suivi  la  chronologie 
tracée  par  ce  savant  Romaniste  dont  la  sûreté  de  documentation 
est  de  tous  points  d'une  rigoureuse  exactitude. 

(3)  M.  Fabre  a  publié  sa  belle  étude  sur  Astorg  de  Segret 
dans  «  Les  Annales  du  Midi  »,  nos  d'octobre  1910  et  janvier  191 1. 


532  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

qu'il  fréquenta  les  maîtres  eu  Fart  de  bien  dire, 
toute  cette  pléiade  de  poètes  Auvergnats  encore 
brillante  au  commencement  de  la  seconde  moitié 
du  XIIIe  siècle,  mais  déjà  sur  son  déclin.  Tandis 
que  la  châtelaine  d'Apclion  et  sa  fille  Isabeau  se 
délectaient  aux  chansons  et  aux  «  sirventés  »,  le 
Comtour  menait  rude  guerre  contre  un  Capétien, 
le  frère  puîné  de  Louis  IX  :  Alphonse,  Comte  de 
Poitiers  et  d'Auvergne.  Ce  Prince  avait  reçu  en 
apanage  toute  la  «  Terre  »  ou  Comté  d'Auvergne, 
enlevée  jadis  par  Philippe- Auguste  aux  Comtes; 
plusieurs  de  ces  possessions  confinaient  à  la.  Com- 
toirie  d'Apclion.  Guillaume  IV,  à  la  tête  de  ses 
montagnards,  dont  ses  vassaux  du  Falgoux  et  du 
Vaulmier  sformaient  l'avant-garde  (1),  commandés 
peut-être  par  quelque  Chevalier  de  la  maison  de 
Segret,  envahit  les  terres  du  Capétien,  saccage, 
pille,  brûle  villes  et  villages.  Il  fallut  qu'Eustache 
de  Beaumarchais,  baron  de  Calvinet,  Sénéchal  du 
Prince  et  Bailly  royal  des  Montagnes,  livrât  de 
vraies  batailles  pour  arrêter  le  Comtour  d'Apchon 
qui  fut  finalement  condamné  à  une  amende  de  trois 


(i)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  I,  P.  78.  Nobil.  d'Auv.,  T.  I,  P.  43- 


LES    TROUBADOURS    I  ANTALIENS  533 


mille  livres  répartie  entre  les  populations  les  plus 
éprouvées  par  les  déprédations  du  terrible  Comtour. 

Les  sentiments  peu  tendres  que  Guillaume  IV 
devait  nourrir  pour  les  Capétiens  le  tirent-ils  se 
refuser  à  participer  à  la  dernière  Croisade,  au  lieu 
de  suivre  l'exemple  de  son  aïeul  le  Comtour 
Armand,  qui  assistait  en  1103  au  siège  de  Tripoli, 
ou,  au  contraire,  Saint  Louis,  en  quête  d'adhérents 
pour  son  expédition  qui  soulevait  si  peu  d'enthou- 
siasme, lui  lit-il  une  obligation,  en  expiation  de  ses 
méfaits,  de  l'accompagner  en  Afrique?  Astorg  de 
Segret  fit-il,  sous  la  bannière  de  son  suzerain, 
comme  il  est  logique  de  le  supposer,  la  courte  cam- 
pagne Tunisienne,  mardia-t-il  à  la  suite  du  baron 
de  Conros  ou  de  quelqu'autre  seigneur  Auvergnat? 
A  la  manière  dont  il  critique  le  traité  de  Tunis, 
parle  des  principaux  Croisés,  il  semble  bien  qu'il 
ait  été  témoin  des  événements  antérieurs  à  cette 
paix  qui  mit  fin  à  la  dernière  Croisade.  Peut-être 
avait-il  quitté  déjà  son  nid  Cantalien  pour  les  pays 
Méridionaux,  plus  propices  aux  Troubadours,  et 
s'embarqua-t-il  avec  ce  Vicomte  de  Lomagne  auquel 
il  semble  profondément   attaché  par  l'affection  et 


534  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

la  gratitude.  Kien  ne  vient  jeter  le  moindre  jour 
sur  cette  partie  de  sa  vie. 

On  sait  qu'une  lourde  part  de  responsabilité 
Incombait  au  i'rère  cadet  de  Saint  Louis,  Charles 
d'Anjou,  dans  la  détermination  de  la  dernière  Croi- 
sade. Tandis  que  le  pieux  roi  ne  nourrissait  que  le 
mystique  espoir  d'  «  induire  »  le  sultan  de  Tunis  à 
se  <(  chrétienner  »,  son  ambitieux  puîné  avait  des 
vues  pins  politiques  que  religieuses.  Vaillant 
homme  de  guerre,  fort  pieux,  mais  ambitieux. 
avide,  dur,  implacable,  c'est  une  figure  peu  sympa  - 
thi  [ue  que  ce  huitième  fils  de  Louis  VIII,  marié  en 
\-'.\\  ;i  l'héritière  de  Provence,  créé  roi  de  Naples 
en  1265  par  le  Pape  Urbain  IV.  On  s'explique  l'anti- 
pathie d'Astorg  de  Segret  pour  ce  Prince  Français, 
devenu  roi  Italien,  qu'il  devait  accuser,  non  sais 
raison,  de  tontes  les  calamités  contre  lesquelles  la 
vaillance  française  avait  été  impuissante.  Après 
avoir  écrasé  son  compétiteur  Manfred,  à  la  bataille 
de  Bénévent,  et  envoyé  au  supplice  le  jeune  Conra- 
din,  malheureux  rejeton  de  la  Maison  de  Souabe, 
Charles  d'Anjou,  maître  du  royaume  de  Naples  et 
de  la  Provence,  convoitait  l'Empire  d'Orient.  Le 
Pape  Martin  IV,  bien  qu'il  dût,  dit-on,  la  tiare  à 


LES  TROUBADOURS   OANTALIENS  535 

l'Empereur  Paléologue,  avait  excommunié  ce  mo- 
narque, sur  les  instances  du  roi  de  Naples.  Son 
frère  mort,  l'ambitieux  souverain  de  la  Napolitaine 
et  de  la  Provence  se  préoccupait  beaucoup  moins 
de  réaliser  les  pieux  desseins  de  Saint  Louis  ou 
d'assurer  une  retraite  honorable  aux  Croisés  que  de 
décider  le  sultan  Tunisien  à  se  reconnaître  son  vas- 
sal et  se  frayer  ainsi  le  chemin  de  l'Empire.  Son 
neveu,  le  nouveau  roi  de  France,  Philippe-le-Hardi, 
était  un  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans,  nature 
médiocre,  écrasé,  du  reste,  par  la  douleur,  ne  son- 
geant qu'à  ramener  en  France  les  ossements  de  son 
père  et  les  quatre  cercueils  de  ses  plus  proches, 
morts  devant  Tunis.  Si  notre  Troubadour  s'insurge 
contre  ce  traité  qui  terminait  par  une  paix  hon- 
teuse, aux  yeux  des  barons  venus  pourfendre  le 
Sarrazin,  une  expédition  désastreuse,  s'il  accable, 
dans  son  indignation,  Philippe  et  Charles  des  pires 
invectives,  le  brave  Cantalien  ne  devait  faire, 
somme  toute,  que  traduire  la  réprobation  générale 
des  survivants  de  la  Croisade.  Personne  n'ignorait, 
sans  doute,  les  vues  secrètes  du  roi  de  Naples  qui 
le  poussaient  à  devenir,  lui,  monarque  chrétien  : 
((  un  chef  et  un  guide  pour  les  Sarrazins,  les  Turcs 


536  LES   TBOURADOURS   CANTALIENS 

u  et  les  Arabes   »,  le  tout:   «  outrager  la  loi  que 

a  Dieu  nous  a  donnée  par  son  Fils conduire  les 

«   affaires  a  rebours,  ainsi  que  le  roi  Français et 

u   l'aire  que   l'Eglise  soil    honnie  »   (1). 

Ce  fameux  traité  signé  a  Tunis,  le  30  avril  1270, 
ne  stipulait  quelques  minées  avantages  qu'au  profit 
du  roi  de  Naples  auquel  le  sultan  de  Tunis  s'enga- 
geait a  payer  tribut.  Charles  avait  en  Sicile  et  dans 
les  Pouilles  des  sujets  Musulmans  auxquels  il  lais- 
sait \>>\\{<-  liberté  de  pratiquer  leur  religion;  en 
retour,  le  sultan  promettait  la  tohVance  du  culte 
chrétien  dans  ses  Etats.  La  France  ne  recevait,  en 
revanche,  aucune  compensation,  si  minime  fût-elle, 
aux  énormes  sacrifices  d'hommes  et  d'argent  que 
lui  avait  coûtés  cette  dernière  expédition  de 
Louis  IX.  Il  est  vrai  que  la  peste  s'était  chargée  de 
faire  au  nouveau  roi  de  France  un  splendide  héri- 
tage des  dépouilles  des  Princes  atteints  du  fléau. 
Le  Poitou,  le  Comté  de  Toulouse,  l'Auvergne,  la 
Touraine,  le  Kouergue,  l'Albigeois,  l'Agenais,  le 
Comtat  Venaissin  (2)  entraient  définitivement  dans 
le  domaine  direct  de  la  Couronne  de  France  par 


(i)  A.  de  Segret:  Sirventés,  Strophes  II,  IV,  VI. 

(2)  Philippe-le-Hardi  le  céda  en  1273  au  Pape  Grégoire  X. 


LES  TROUBADOURS  CAXTALIENS  537 

décès  de  leurs  possesseurs;  Philippe-le-Hardi  deve- 
nait le  premier  Capétien  vraiment  roi  du  Midi  de  la 
Gaule. 

Astorg  de  Segret,  imbu  des  traditions  des  Trou- 
badours, évoquant  le  souvenir  des  temps  antérieurs 
à  la  Croisade  Albigeoise  où  la  poésie  régnait  eu 
souveraine,  de  Limoges  à  Marseille,  de  Bordeaux  à 
Nice,  voyait  probablement  d'assez  mauvais  œil  la 
mainmise  du  roi  de  Paris  sur  ces  contrées  Méridio- 
nales, patrie  de  ses  prédécesseurs,  terre  classique 
du  «  surventes  »  et  de  la  chanson.  Peut-être  ce  sen- 
timent entrait-il  pour  une  bonne  part  dans  sa 
méchante  humeur  et  son  jugement  si  sévère  sur  le 
monarque  Français  à  qui  il  ne  saurait  pardonner 
((  de  guider  à  rebours  »  et  que  par  lui  et  son  oncle, 
«  si  grande  armée  soit  morte  et  disparue,  que  le 
«  roi  Louis  ait,  par  eux,  perdu  la  vie,  ce  qui  est 
«  grande  tristesse  »  (1). 

La  Noblesse  Auvergnate  n'avait  pas  au  trei- 
zième siècle  cette  horreur  qu'elle  éprouvera  après 
la  Guerre  de  Cent  ans  pour  les  rois  d'Angleterre, 
Ducs  de  cette  Aquitaine,  dont  elle  avait,  elle-même, 


(i)  Sirventés  d'A.  de  Segret,  strophe  II. 


538 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 


fait  partie  jadis.  Le  monarque  Anglais,  que  notre 
Troubadour  convie  à  se  substituer  à  Pkilippe-le- 
Ilardi,  à  la  tête  des  expéditions  d'outre-mer,  était 
bien  fait  pour  inspirer  la  Muse  des  poètes  que  sa 
nature  chevaleresque,  son  amour  de  la  justice,  son 
beau  caractère  devaient  séduire.  Fils  d'Henri  III 
Plantagenel  et  d'Eléonore  de  Provence  (1),  il  avait 
d'abord  gouverné  la  Guyenne.  Fait  prisonnier  avec 
son  père  par  les  barons  Anglais  révoltés,  il  avait 
réussi  à  s'échapper,  avait  vaincu  les  rebelles,  en 
lui;.")  et  rendu  la  liberté  et  le  trône  à  son  père.  La 
soif  «les  aventures,  l'amour  du  danger  lui  avaient 
fail  prendre  la  croix  et  arriver  à  Tunis,  au  môme 
moment  que  le  baron  de  Conros,  au  lendemain  de 
la    mort    de    Saint    Louis.    C'est    là,    sans    doute, 


(i)  Les  quatre  filles  de  Raymond-Bérenger,  dernier  Comte  de 
Provence  de  la  Maison  de  Barcelone-Provence-Carlat  avaient 
épousé,  Tune  Saint  Louis,  roi  de  France,  l'autre  Henri  III  Plan- 
tagenet,  roi  d'Angleterre,  la  troisième  Richard  de  Cornouailles, 
frère  d'Henri  III,  élu  Empereur  d'Allemagne  et  enfin  la  qua- 
trième, héritière  de  la  Provence,  Charles  -d'Anjou,  roi  de  Naples. 

On  sait  que  la  dynastie  des  Plantagenet,  rois  d'Angleterre  était 
d'origine  Française.  Geoffroy,  Comte  d'Anjou,  dit  Plante-à-genêt 
parce  qu'il  portait  toujours  à  sa  toque  une  fleur  de  genêt,  avait 
épousé  Mathilde,  unique  héritière  du  roi  Henri  Ier,  troisième  fils 
de  Guillaume  le  Conquérant.  Henri  II,  fils  de  Geoffroy  et  de 
Mathilde  fut  le  premier  roi  Anglais  de  cette  dynastie. 


LES  TROUBADOURS    CANTALIENS  539 

qu'Astorg  de  Segret  avait  pu  l'approcher  et  avait 
été  séduit  par  sa  belle  vaillance,  son  haut  carac- 
tère. Le  fameux  traité  si  maudit  par  notre  poète, 
ne  permettant  pas  à  l'héritier  de  la  couronne 
Anglaise  l'espoir  de  s'illustrer  sur  la  terre  Afri- 
caine, il  était  passé  en  Orient  d'où  il  ne  revint  que 
pour  recueillir  en  1272  la  succession  paternelle. 
Lorsqu'Astorg  de  Segret  écrivait  san  «  sirventés  y> 
en  1273  (1),  Edouard  Ier  tenait  à  ses  barons  ce  beau 
langage  :  «  J'observerai  la  Grande  Charte  et  vous 
«  l'observerez  comme  moi;  je  serai  juste  envers 
((  vous  et  vous  le  serez  envers  vos  vassaux  ».  Sa 
modération,  sa  justice  et  sa  vigilance  lui  méri- 
tèrent, à  bon  droit,  le  surnom  de  ((  Justinien 
Anglais  »  (2). 


(i)  Fabre,  loc.  cit.,  expose  très  clairement  les  raisons  péremp- 
toires  qui  permettent  d'assigner  la  date  de  1273  au  «  sirventés  » 
d'Astorg  de  Segret.  Remarquons  simplement  qu'il  est  sûrement 
postérieur  au  traité  de  Tunis  (octobre  1270)  et  à  l'avènement 
d'Edouard  Ier  (1272),  antérieur  à  la  mort  d'Arnaud-Othon  II, 
Vicomte   de   Limagne    (1274),   donc,   nécessairement,   de    1273. 

(2)  C'est  Edouard  Ier  qui  donna  à  la  Chambre  des  Lords  le 
droit  de  voter  l'impôt,  institua  la  Chambre  des  Communes  et  les 
Juges  de  Paix.  Au  prix  d'une  sanglante  campagne,  il  conquit  le 
pays  de  Galles  resté  libre  jusque  là,  donna  à  son  fils  le  titre  de 
Prince  de  Galles  que  l'héritier  présomptif  Anglais  a  toujours 
porté  depuis. 


540  LES    TROUBADOURS    CANTALIENS 

Il  était  un  autre  Prince  Anglais,  aussi  sage  que 
brave,  que  noire  Astorg  avait  dû  connaître  aussi 
sous  les  murs  de  Tunis,  dont  il  déplore  la  mort 
violente  et  somme  le  roi  d'Angleterre  de  venger  le 
meurtre;  c'est  Henri  de  Cornouailles,  appelé  aussi 
Henri  d'Allemagne,  à  cause  de  l'élection  de  son 
père  à  l'Empire  (1). 

Fils  cadet  de  Jean-Sans-Terre  et  frère  puîné 
d'Henri  111,  Richard  de  Cornouailles  avait  épousé 
une  Princesse  de  Provence,  sœur  de  la  femme  de 
son  frère  aîné,  Chargé  par  celui-ci  du  gouverne- 
ment de  la  Hiivi iine,  Richard  agrandit  quelque  peu 
la  province  Anglaise,  malgré  les  victoires  de  Saint 
Louis.  Croisé  en  1240,  il  s'était  vaillamment  com- 
porté en  Palestine.  En  1257,  ayant  acheté  les  voix 
d'un  certain  nombre  d'Electeurs,  il  avait  réussi  à 
se  faire  élire  Empereur  d'Allemagne.  Bien  qu'il 
n'ait  pas  été  couronné,  n'ait  presque  jamais  résidé 
en  Germanie,  il  exerça,  quinze  ans  durant,  tous  les 
droits   impériaux.    Son    fils    aîné,    Henri,    était   ce 


(i)  Fabre  examine  minutieusement  s'il  peut  s'agir  de  quel- 
qu'autre  Prince  et  démontre  que  c'est  bien  d'Henri  d'Allemagne, 
seul,  qu'a  pu  vouloir  parler  Astorg  de  Segret. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  541 

Prince  accompli  dont  Astorg  de  Segret  déplore  si 
amèrement  la  mort. 

On  sait  que  Simon  de  Montfort,  iils  cadet  du 
chef  fameux  de  la  Croisade  Albigeoise,  était  passé 
en  Angleterre  où  il  avait  épousé  la  sœur  du  roi 
Henri  III  et  reçu  de  son  royal  beau-frère  le  Comté 
de  Leicester.  Bien  qu'il  eut  gouverné  avec  autant 
de  cruauté  que  de  rapacité  la  Guyenne  qui  lui  avait 
été  confiée,  Montfort-Leicester  avait  réussi  à  se 
mettre  à  la  tête  des  Barons  Anglais  en  révolte.  On 
a  vu  la  défaite  du  roi  fait  prisonnier  avec  son  fils 
Edouard,  l'évasion  de  celui-ci  et  sa  victoire  sur  les 
révoltés  à  Evesham,  en  1265.  Son  cousin  ger- 
main (1)  Henri  l'avait  puissamment  secondé  et  ce 
fut  le  jeune  Prince  qui,  le  soir  de  la  bataille,  fit 
décider  la  mort  nécessaire  de  Simon  de  Montfort- 
Leicester,  chef  des  révoltés,  fait  prisonnier,  qui  fut 
en  effet  écartelé,  séance  tenante.  Henri  avait, 
ensuite,  accompagné  son  cousin  Edouard  à  Tunis; 
puis,  taudis  que  ce  dernier  allait  en  Orient,  il  s'était 


(i)  Henri  de  Cornouailles-Allemagne  et  le  roi  Edouard  Ier 
étaient  doublement  cousins  germains.  Leurs  pères  étaient  frères, 
leurs  mères  étaient  sœurs. 


542  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 

rendu  en  Italie.  Il  avait  épousé  la  plus  belle  Prin- 
cesse d'Europe,  au  dire  des  chroniqueurs,  Cons- 
tance, fille  de  Gaston  de  Béarn,  la  jeune  veuve 
d'Alphonse,  fils  du  roi  d'Aragon.  Henri  d'Alle- 
magne  se  rendait  à  Rome  pour  obtenir  du  Pape  la 
reconnaissance  el  le  couronnement  de  son  père, 
connue  Empereur  d'Allemagne,  et  se  trouvait  à 
Viterbe  en  mars  L271,  où  il  entendait,  un  jour,  devo- 

te ni    la    messe   dans   l'église   Saint-Laurent.    Au 

moment  précis,  nous  apprend  Dante  Alighieri,  où 
le  Prêtre  élevait  l'hostie  consacrée,  la  présentant  à 
la  vénération  des  fidèles,  Guy  de  Montfort-Leicester, 
tils  du  Comte  Simon  dont  Henri  avait  fait  décider 
la  mort  le  soir  de  la  bataille  d'Evesham,  se  jeta  sur 
lui  et  le  tua  à  coups  d'épée. 

<  "est  contre  ce  meurtre  resté  impuni  que  le  poète 
Cantalien  crie  vengeance,  sommant  le  roi  Edouard 
d'en  obtenir  réparation.  La  chose  était  plus  aisée  à 
conseiller  qu'à  réaliser!  Devenu  roi,  trois  ans  après 
ce  forfait,  Edouard  demanda  au  Pape  Grégoire  X 
de  punir  le  meurtrier  qui  avait  perpétré  son  crime 
dans  les  Etats  Pontificaux.  Le  Pape  lança  l'excom- 
munication sur  Guy  de  Montfort-Leicester;  mais 
celui-ci,    soutenu    en     sous-main     par    Philippe-le- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  543 

Hardi,   passa    dans   les    Etats   du   roi   de    Naples. 

Charles  d'Anjou,  qui  avait  réussi  alors  à  être  l'ar- 
bitre de  la  Péninsule  et  à  imposer  ses  volontés  au 
Pape  lui-même,  déclara  se  charger  de  la  garde  du 
prisonnier  et  de  son  châtiment. 

Au  lieu  de  livrer  le  meurtrier  à  son  justicier 
naturel,  le  roi  d'Angleterre,  Charles  d'Anjou 
biaisa,  tergiversa,  et,  finalement,  Edouard  Ier  ndu- 
tint  qu'une  satisfaction  toute  platonique  (1). 

Les  acteurs  du  drame  ainsi  mis  en  pleine  lumière, 
les  ressorts  cachés  de  la  politique  Napolitaine  dévoi- 
lés, le  «  sirventés  »  du  Troubadour  Cantalien,  véri- 
table pamphlet  politique,  prend  toute  son  ampleur. 
Son  auteur  y  apparaît  Chevalier  féal,  tout  féru  de 
justice,  énergiquement  fidèle  à  ses  amitiés,  consa- 
crant ses  courageuses  strophes  à  poursuivre  la  ven- 
geance du  crime,  y  inciter  le  monarque  Anglais, 
stigmatiser  la  duplicité  tortueuse,  l'égoïste  ambi- 
tion de  Charles  d'Anjou,  la  médiocrité  et  la  fai- 
blesse de  Philippe-le-Hardi.  On  ne  saurait  regretter 
que  le  temps  des  amoureuses  chansons  du  XIIe  soit 
passé    et    l'unique    poésie    que    nous    connaissions 


(i)  Fabre,  loc.  cit. 


544  l.r.s    TROUBADOURS    CANTALIENS 


d'Astorg  de  Segrel  nous  documente  mieux  sur  l'his- 
toire de  son  temps,  nous  apprend  davantage  sur  les 
personnages  et  La  politique  du  XIIIe  siècle  que 
maints  «  coblas  »  de  Pierre  de  Rogiers  ou  du  Prieur 
de  Montaudon. 

Puisque  le  roi  de  France  et  son  oncle  le  roi  de 
Naples  se  constituent  les  protecteurs  du  meurtrier, 
Astorg  presse  Le  monarque  Anglais  de  reprendre 
l'offensive  en  Guyenne.  Lui  que  «  jamais  nous  ne 
«  vîmes  subir  une  perte,  mais,  au  contraire,  gagnei 
«    par  les  armes  tout  ce  qu'il  voulut  jusqu'ici  possé- 

«  der  ou  conquérir sans  crainte pourchassera 

o   les    méchants Guy    de    Montfort   et    Charles 

«  d'Anjou,  connaîtront,  enfin,  leur  égal....  forts  châ- 
«  teaux  bien  bâtis  tomberont  au  pouvoir  d'Edouard 
((  et  devant  ses  troupes,  les  soldats  de  Philippe 
«  crieront:  «  Sauve  qui  peut!  »  (1).  Notre  poète 
n'avait  guère,  on  le  voit,  le  sentiment  des  nationa- 
lités et  l'unification  Française  était  problème  in- 
soupçonné pour  lui.  On  ne  saurait  lui  faire  grief  de 
m  a  m  |  ucr  de  patriotisme,  dans  le  sens  que  nous  atta- 
chons   aujourd'hui    à   ce   mot,    l'idée   n'en    existait 


(i)  A.  Ce  Segret    :  Sirventès,   Strophes  IV  et  V. 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  545 


même  pas  eu  germe  de  son  temps;  elle  n'apparaîtra 
que  deux  siècles  plus  tard  avec  la  grande  héroïne 
Française,  Jeanne  d'Arc,  et  fort  imprécise  encore. 
Il  semble  peu  probable  qu'Astorg  de  Segret  ait 
composé  son  «  surventes  »  dans  la  solitude  de  son 
manoir  héréditaire  et  l'on  serait  plus  porté  à  croire 
que  menant,  à  son  retour  d'Afrique,  la  vie  errante 
des  Troubadours,  il  séjournait  peut-être  en  Guyenne, 
en  terre  Anglaise,  à  l'abri  de  la  colère  de  Philippe- 
le-Hardi  et  de  son  oncle  qu'il  malmenait  si  rude- 
ment. Il  charge  son  confrère  Cotellet  (1)  de  pré- 
senter sa  poésie  au  Vicomte  de  Lomagne  auquel  il 
paraît  profondément  attaché  et  dont  il  escompte 
même  la  générosité  en  faveur  de  son  messager.  «  Il 
((  te  donnera  un  cheval  à  ton  départ  »,  écrit-il  à 
son  confrère. 

Située  en  Bas-Armagnac,  au  cœur  de  la  Gascogne, 
cette  Vicomte  de  Lomagne  dont  Lectoure  était  la 
capitale  appartenait,  au  moins  depuis  le  Xe,  à  une 
famille  dont  le  Vicomte  Odoart  vivant  en  960  est  ie 


(i)  Cotellet,  le  Troubadour,  à  qui  Astorg  de  Segret  envoie  son 
sirventés,  est  peut-être  le  même  que  le  Troubadour  Codelet,  Codo- 
let  ou  Codolens  (Chabaneau,  P.  137).  Il  y  avait  également  à  la 
même  époque,  à  Narbonne,  dit  Anglade,  un  Raymond  de  Codolet. 


546  LES  TROUBADOURS  CANTALIENS 


premier  auteur  couuu.  Il  portait  le  titre  de  Vicomte 
de  Gascogne  avant  d'adopter  celui  de  Lomague, 
tiré,  croit-on,  de  quelque  château  aujourd'hui  dis- 
paru. Son  descendant,  Arnaud-Othon  Tl  avait  suc- 
cédé <'ii  1238  îl  son  père,  dans  les  Vicomtes  de 
Lomagne  <-t  d'Auvillars  qui  englobaient  une  partie 
des  départements  actuels  du  Gers,  de  la  Haute- 
Garonne  »'i  du  Tarn-et-Garonne.  D'un  premier  ma- 
riage avec  la  tille  du  Comte  Géraud  IV  d'Armagnac 
il  n'avait  en  qu'une  tille  qui  mourul  sans  alliance. 
Il  se  remaria  à  Marie  Bermond  de  Sauve,  tille  de 
Pierre-Bernard  Bermond,  seigneur  de  Sauves  et 
d'Anduse  (1),  Vicomte  de  Gévaudan  et  de  Millau, 
<|iii   le  rendit  père  de  Vezian  et  de  Philippine  de 

I. agne    qui    héritèrent     successivement     de     la 

Vicomte  (2).  Peut-être  n'est-il  pas  téméraire  de 
supposer  que  c'est  par  sa  seconde  femme  qu'Aster,^ 
de  Segret  fut  introduit  auprès  du  Vicomte  de 
Lomagne.   Le   Gévaudan   et   le   Rouergue,   peuplés 


(i)  Terres  voisines,  l'une  d'Alais,  l'autre  du  Vigan,  dans  le 
Gard. 

(2)  Vezian,  Vicomte  de  Lomagne,  fut  le  dernier  mâle  de  cette 
lignée.  Sa  sœur  et  unique  héritière,  Philippie,  porta  la  Vicomte  à 
son  mari  Elie  de  Talleyrand,  Vicomte  de  Périgord.  Celui-ci  la 
vendit  en  1305  au  roi  Philippe-le-Bel. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  547 

de  Troubadours,  étaient  des  centres  d'attraction 
assez  voisins  de  la  Haute-Auvergne  pour  que  notre 
poète  y  ait  fréquenté  et  rencontré  à  Millau  !e 
Vicomte  de  ces  deux  régions;  Sauve  et  Anduse 
étaient  assez  sur  le  chemin  d'Aigues-Mortes,  où  il 
dut  s'embarquer  pour  Tunis,  et  il  put  y  connaître, 
avant  son  mariage,  la  seconde  femme  du  Vicomte 
de  Lomagne  dont  il  célébrait  avec  tant  de  conviction 
la  vaillance  et  la  générosité. 

Espérons  que  Maître  Cotellet  eut  son  cheval  en 
quittant  Lectoure,  mais  désespérons  d'en  savoir 
davantage  sur  le  poète  Cantalien  dont  l'existence 
semble  avoir  été  aussi  bouleversée  que  les  ravins  de 
sa  vallée  natale. 


PÈLERIN      D  AURILLAC 

à  SAINT  JACQUES   DE  COMPOSTELLE 


(Musée  d'Aurillac.  —  Tableau  de  Chapsal) 


Anonyme 


Chant  des  Pèlerins  de  St-Jacques  de  Compostelle 
XIII 


<  l'était  un  Troubadour,  lui  aussi,  ce  pèlerin  ano- 
nyme parti  d'Aurillac  pour  Saint-Jacques  de 
Compostelle,  en  Galice,  trompant  l'ennui  de  l'inter- 
minable voyage,  cherchant  à  faire  oublier  à  ses 
compagnons  les  fatigues  du  chemin  par  ses  pieuses 
chansons.  Il  disait,  au  retour,  à  ses  compatriotes, 
avec  un  naïf  et  saint  orgueil,  les  péripéties  et  les 
joies  de  sa  méritoire  pérégrination  pour  les  exciter 
à  l'entreprendre  à  leur  tour. 

Plus  idéalistes  que  nous,  nos  pères  affrontaient 
gaiement  les  fatigues  et  les  périls  des  plus  lointains 
voyages  pour  satisfaire  à  ce  sentiment,  hérité  peut- 
être  de  nos  aïeux  les  Celtes.  Dès  les  temps  les  plus 
reculés,  bien  avant  que  la  Péninsule  Ibérique  eût 
secoué  le  joug  Arabe,  les  gens  de  Haute-Auvergne 
étaient  attirés  vers  cette  Espagne  mystérieuse  et 
troublante.  Une  dévote  curiosité,  l'espoir  de  la 
rémission  de  leurs  péchés,  voire  même  de  leurs 
crimes,  que  le  Clergé  leur  affirmait  certaine,  décida, 
tout  porte  à  le  croire,  les  premiers  pèlerins;  mais 
à  cet  objectif  très  surnaturel,  au  début,  l'Auvergnat 
pratique  et  avisé  mêla,  à  la  longue,  l'alliage  d'atti- 
rances toutes  terrestres,  séduit  bientôt  par  l'appât 


552  LKS  TROUBADOURS  CANTALIENS 


du  lucre  et  les  tentations  d'un  déplacement  rémuné- 
rateur. C'est  fort  probablement  à  cette  pieuse  ori- 
gine qu'il  faut  attribuer  le  courant  continu  et  sans 
cesse  grandissant,  à  travers  1rs  siècles,  de  l'émigra- 
tion Cantalienne  en  Espagne. 

Elle  était  bien  faite  pour  enthousiasmer  les 
pieuses  Imaginations  médiévales,  la  légende  de 
((  Monseigneur  le  Baron  Saint  Jacques  »  qui  prit 
naissance  an  IX"  et  atteignit,  an  X  II",  sa  pleine 
efflorescence.  L'Histoire  nous  apprend  que  Jacques, 
fils  du  pêcheur  Galiléen  Zébédée  et  de  Marie 
Salomé,  quitta,  un  jour,  sa  barque  et  ses  filets,  à 
la  voix  «le  .Jésus  de  Nazareth,  et  suivit  le  Maître 
dont  il  devint  l'un  des  douze  apôtres,  sous  le  nom 
de  Jacques-le-Majeur  ou  l'Ancien  (1).  Après  la 
résurrection,  il  revint  prêcher  à  Jérusalem,  fut 
dénoncé  par  le  Sanhédrin  au  Tétrarque  Hérode- 
Agrippa  qui  le  fit  mettre  à  mort  vers  Fan  44.  La 
Légende  espagnole  se  refuse  tout  net  à  suivre. l'His- 
toire, et  prétend,  malgré  ce  que  cette  assertion  a 


(i)  Il  avait  dans  le  Collège  apostolique  un  homonyme,  Jacques, 
cousin  de  Jésus  par  sa  mère  Marie  Cleophas  et  frère  des  apôtres 
Simon  et  Jude,  dit  Jacques  le  Mineur,  le  Jeune  ou  le  Sage,  qui 
fut  le  premier  Evêque  de  Jérusalem  et  mourut  martyr. 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS  553 

de  peu  conforme  aux  Actes  des  Apôtres  (XII,  2), 
que  Jacques-le-Majeur  serait  venu  évangéliser  l'Es- 
pagne et  y  sciait  mort  en  Galice.  Cette  version 
aurait  pris  naissance  au  IVe  siècle,  d'après  certains 
historiens,  et  se  serait  accréditée  surtout  au  VIIe. 
En  tous  cas,  chacun  reconnaît  que  le  souvenir  de 
l'Apôtre  s'était  entièrement  aboli  et  que  le  lieu  de 
sa  sépulture  était  parfaitement  ignoré  jusqu'au 
IXe  siècle. 

En  835,  un  soir  d'été,  Théodomir,  Evêque  d'Iria- 
en-Galice  (1),  contemplait  le  ciel  tout  scintillant 
d'astres,  lorsqu'il  vit  une  étoile  particulièrement 
lumineuse  dominer  une  colline  inhabitée.  Guidé  par 
cette  clarté  étincelante,  le  Pontife  se  rend  sur  la 
montagne  que  l'étoile  irradiait,  en  fait  creuser  le 
sol  et  découvre  en  cet  endroit  le  corps  de  l'Apôtre 
Saint  Jacques.  Alphonse  II,  le  Chaste,  roi  des  Astu- 
ries,  grand  bâtisseur  d'Eglises  et  de  Monastères, 
qui  devait  mourir  quelques  mois  plus  tard,  accourut 
d'Oviedo,  sa  résidence,  à  l'annonce  du  miracle,  et 
fit  ériger  une  chapelle  sur  le  «  Champ  de  l'Etoile  » 


(i)    Iria,    aujourd'hui    El    Padron,    ville    des    Asturies,    l'Iria- 
Flavia  antique. 


55  1  I  ES   1  ROI  BADOl   RS    I   ITALIENS 


. —  Campus  Stellœ  —  Compostelle.  Les  maisons  qui 
s'élevèrent  autour  du  sanctuaire  de  Siiinl  .Jacques 
(Santiago)  donnèrent  vite  naissance  à  la  ville  de 
(«  Santiago  </<  ComposteUa  »  et,  cinq  ans  plus  tard, 
la  ciie  nouvelle  était  déjà  si  importante  que  le  Tape 
Léon  III  autorisai!  l'Evèque  d'Iria  à  y  transférer  le 
Siège  Episcopal.  Le  roi  Alphonse  [II,  le  <  Jrand  (86fr 
910),  avait  converti  la  chapelle  primitive  en  un 
somptueux  édifice  de  marbre  1 1 1  mais,  en  î)î>7,  appa- 
raît en  Galice  Al-Manzour,  le  laineux  conquérant 
Maure,  qui  détruit  Santiago,  l'ait  raser  la  basilique, 
mais  aurait  laissé  inviolé  le  tombeaii  de  l'Apôtre, 
alors  i|ii*il  en  emportait  le  trésor  et  les  cloches  à 
Cordoue.  Santiago  et  sou  sanctuaire  restent  déserts 
jusque  vers  L030  où  Le  dernier  descendant  de 
Pelage,  Bermude  II  i.  roi  de  Léon,  releva  les  ruines, 
lii  tracer  des  routes  à  travers  les  Asturies  et  la  Cas* 
lille  pour  faciliter  le  pèlerinage  déjà  fréquenté  (2), 


(i)  Alp]  I  ir  el   d'une   h  aile  immense, 

i  de  la  nou- 
velle  Eglise.    I.'  de  Galice  y  tinrent  un 
pour  élire  I                            .que  de  Tarragone,  élection  que  l'Arche- 
vêque de  Narbonne,  alon   Métri  ie,  se  refusa 
à  admettre. 

(2)  Cresconius,   Evêque  d'Iria  et  Compostelle,  présida  en  1056, 


LES   TROUBADOURS   CANTALIENS  555 

Enfin,  en  1078,  à  la  prière  de  l'Evèqne  Diego  Ier 
Pelaez,  le  roi  Alphonse  VI  (1065-1109)  fait  élever 
sur  le  sanctuaire  primitif,  qui  lui  sert  de  crypte, 
l'immense  cathédrale  actuelle,  remarquable  édifice 
en  granit,  du  pur  Roman  primaire,  mesurant  quatre- 
vingt-quatorze  mètres  de  long,  rappelant  à  ce  point, 
dans  l'ensemble  et  les  détails,  Saint-Cernin  de  Tou- 
louse, qu'aucun  doute  ne  subsiste  qu'il  soit  l'œuvre 
d'architectes  Français.  Sa  construction  prit  tout  le 
XIIe  siècle  et  sa  consécration  eut  lieu  en  1211. 

A  cette  époque  prit  corps  une  autre  légende,  aussi 
peu  historique  que  la  précédente  et  moins  merveil- 
leuse, mais  qui  heurte  moins  de  front,  en  revanche, 
les  «  Actes  des  Apôtres  »,  l'un  des  Livres  Saints  de 
l'Eglise  Catholique.  Saint  Jacques  le  Majeur  n'esl 
pas  venu  en  Espagne  et  n'y  est  pas  mort,  puisqu'il 
a  été  martyrisé  à  Jérusalem,  l'an  44;  mais  ses 
reliques  y  ont  été  apportées,  avec  celles  de  deux  de 
ses  disciples,  à  une  date  inconnue.  La  ville  où  repo- 
sent ses  ossements  ne  tire  pas  son  vocable  du  pré- 
tendu  «    Champ  de  l'Etoile  »,  mais  bien  du  nom 


dans  la  nouvelle  basilique,  un  Concile  où  il  rit  décider  que  les 
Prêtres  seraient  tenus  de  dire  chaque  jour  la  Messe  et  les  Clercs 
de  porter  un  cilice  chaque  jour  de  jeûne,  en  expiation  des  péchés. 


556  LES   TROUBADOULS    CANTALIENS 

contracté  de  son  protecteur  «  San  Jacome  Apos- 
tol  ».  Sous  l'une  el  l'autre  de  ses  formes,  la  légende 
jacobinienne,  flatteuse  à  l'amour-propre  Galicien, 
s'v  accrédita  an  point  de  devenir,  suivant  l'expres- 
sion d'un  écrivain,  «  un  dogme  national  ».  En  vain 
]<s  autres  Eglises  Espagnoles  et,  notamment,  celle 
(U-  Tolède,  protestèrent-elles  contre  cette  croyance; 
1rs  armées  chrétiennes  de  la  Péninsule  crurent  voir 
Saint  Jacques,  armé  de  pied  en  cap,  combattre 
coi i(rc  1rs  .M aines.  Le  fameux  Ordre  militaire  de 
Saint  Jacques  se  développa  rapidement,  arrivant  a 
posséder  jusqu'à  quatre-vingt:sept  Commanderies  et 
des  biens  immenses  (1).  «  Santiago,  Santiago  » 
devint  le  cri  de  guerre  de  l'Espagne  chrétienne, 
comme  <<  Montjoye  Sadnt-Derm  »  celui  de  la  France; 
«1rs  le  commencement  du  XIIIe  siècle,  d'innom- 
brables théories  de  pèlerins  affluent  par  milliers  à 
la  basilique  reconstruite  de  l'Apôtre  protecteur  offi- 
ciel de   l'Espagne   (2).   De   toutes  les   nations,   la 


(i)  Les  Chevaliers  de  Santiago  portaient  pour  armoiries  :  d'or 
à  l'épée  de  gueules,  avec  cette  devise  :  «  Rubet  ensis  sanguine 
Arabttm  »  —  «  Notre  glaive  est  rouge  du  sang  .Arabe  ».  Cet 
Ordre  militaire,  devenu  trop  riche,  fut  supprimé  en  1504  par 
Ferdinand  et  Isabelle-la-Catholique. 

(2)  L'affluence  des  pèlerins  fut  véritablement  immense  à  San- 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS  557 

France,  en  raison,  sans  doute,  de  sa  proximité,  tient 
la  tête  par  le  nombre  de  ses  pieuses  cohortes  et,  soit 
que  les  Arvernes  connussent  déjà  les  chemins  d'Es- 
pagne, avant  l'ère  chrétienne,  comme  le  veulent 
certains,  soit  que  les  Abbés  d'Aurillac  poussent 
leurs  sujets  à  cette  pérégrination  rédemptrice,  les 
bandes  de  pèlerins  quittent  nombreuses  et  fré- 
quentes la  Haute-Auvergne,  se  dirigeant  vers  Com- 
postelle.  Ils  adoptent  pour  le  voyage  un  manteau 


tiago  pendant  le  moyen  âge  et  principalement  au  XIIIe  siècle.  Il 
alla  s'affaiblissant  peu  à  peu,  déjà  fort  restreint  au  XVIIIe,  alors 
même  que  le  sanctuaire  s'enrichissait  de  si  précieux  ornements. 
Il  n'aurait  fait  que  décroître  depuis.  Nous  laissons  à  M.  E.  Guillon 
la  responsabilité  de  l'aveu  que  lui  aurait  fait,  en  1906,  un  Cha- 
noine de  Compostelle  (Guillon,  «  Sur  les  Routes  »,  P.  65). 

—  «  Les  Pèlerins,  dit  le  vieux  Chanoine,  deviennent  de  plus 
«  en  plus  rare.;.  Des  paysans  Portugais,  parce  que  Notre  Saint- 
«  Père  a  décidé  que  le  pèlerinage  à  Santiago  équivaudrait  pour  eux 
«  au  voyage  de  Rome,  ce  qui  est  plus  court  et  plus  économique, 
«  des  paysans  de  Galice  parce  que  les  fêtes  religieuses  du  25  juillet 
«  coïncident  avec  une  foire  de  bestiaux  qui  dure  trois  jours,  de 
«  telle  sorte  que  nous  ne  savons  pas  si  ces  pauvres  gens  viennent 
«  ici  pour  l'Apôtre  ou  pour  leurs  vaches,  quelques-uns  de  nos 
«  frères  d'Espagne  parce  que  notre  bienheureux  Apôtre  reste  le 
«  patron  de  notre  pays  si  éprouvé,  quelques  Irlandais,  nobles  reje- 
«  tons  de  la  terre  où  brilla  Saint  Patrice,  quelques  Français. 
«  dignes  enfants  de  la  grande  nation  dont  les  rois  furent  géné- 
«  reux  pour  notre  sanctuaire.  Et  voilà  tout!...  Les  récentes  splen- 
«  deurs  de  Lourdes  ont  éteint  la  vieille  gloire  de  Compostelle.  » 


553  LES   TROUBADOURS   CANTAI.IENS 

court,  dit  «  pèlerine  »,  qu'ils  ornent  là-bas,  ainsi 
que  leur  chapeau,  de  ces  coquillages  si  communs 
sur  les  côtes  de  Galice  qui  out  gardé  le  uom  de 
«  coquilles  de  Saint-Jacques  »,  arborent  aiusi  avec 
une  pieuse  fierté,  sur  le  chemin  du  retour,  cette 
preuve  manifeste  du  long  et  périlleux  voyage 
accompli. 

Mieux  «pic  aotre  poète  Oantalien,  un  prêtre  Poi- 
tevin du  -\  1 1  siècle,  Aimeric  Picaud,  nous  a  laissé 
mi  itinéraire  fort  détaillé  du  pèlerinage  de  Compos- 
telle  avec  une  intéressante  description  de  la  ville 
de  Santiago,  ainsi  que  des  pays  traversés.  Le  che- 
min suivi  par  les  pèlerins  d'Aurillac  concorde  de 
tons  points  avec  celui  qu'indiquait,  un  siècle  aupa- 
ravant, le  Prêtre  de  Poitiers.  Il  fallait  se  rendre  à 
Bayonne  ou  plus  exactement  a  Ostabat,  point  où 
l'on  traversait  la  frontière  et  où  l'on  devait,  nous 
apprend  noire  Aurillacois,  <<  échanger  bel  argent 
pour  de  la  monnaie  fort  mauvaise  ».  Les  rois  d'An- 
gleterre, alors  Ducs  d'Aquitaine,  se  montraient  fort 
bienveillants  aux  Ordres  .Monastiques  et  aux  pèle- 
i  ins  qui  foisonnaieni  en  Guyenne.  L'embarquement 
aux  environs  de  Bordeaux,  Blaye  ou  quelqu'autre 
port,  et  le  trajet   maritime  jusqu'à  Bayonne  faisait 


LES   TR0UBAD01  RS    <    INTÀLIKNS  559 


éviter  à  la  pieuse  cohorte,  Rouergue,  Albigeois, 
Toulousain,  en  proie  à  l'hérésie  et  ensanglantés  par 
les  guerres  religieuses.  Au  delà  des  Pyrénées,  la 
concordance  d'itinéraire  est  absolue  entre  Ainn  rie 
Picaud  et  l'auteur  de  notre  complainte. 

Le  chemin  suivait  Le  col  de  Roncevaûx,  au  débou- 
ché duquel  se  trouvai!  une  Abbaye,  et,  par  le  Pays 
Basque  et  la  Navarre,  atteignait  Vittoria,  encadrée 
de  verdure,  nous  dit  noire  poète,  toute  parfumée  de 

lavande  et  de  thym.  On  descendait  la  vallée  le 
l'Arga  jusqu'à  Logrono  où  l'Ebre  opposait  une  ter- 
rible barrière.  Notre  homme  nous  dit  bien  qu'il 
franchit  le  fleuve  sur  un  petit  pont  qui  tremblait 
sous  ses  pas  et  qu'il  crut  mourir  là:  mais  il  se  garde 
bien,  en  Auvergnat  madré,  de  nous  avouer  la  véri- 
table cause  de  ses  alarmes!  Le  lecteur  du  vingtième 
siècle  l'attribue  bonnement  au  mauvais  état  du  pont, 
à  la  vétusté  de  ses  matériaux.  Point  du  tout,  con- 
fesse le  Prêtre  Poitevin  plus  franchement  expansif. 
Le  passage  de  l'Ebre  était  une  première  épreuve 
ménagée  par  Monseigneur  Saint  Jacques  aux  pèle- 
rins qui  se  rendaient  à  son  sanctuaire.  Etaient-ils 
en  état  de  grâce,  la  conscience  pure;  ils  franchis- 
saient   allègrement    le    fleuve  .  Si    quelque    faute 


560  3   TROUBADOURS   CANTALIEKS 

rénielle,  quelque  mauvais  désir  troublait  leur  cœur, 
le  ponl  tremblait  sous  eux  et  comme  notre  Auril- 
lacois  ils  criaient:  «  Paix!  Paix!  »  en  invoquant 
l'Apôtre.  .M;iis  a  tous  ceux  dont  les  âmes  étaient 
chargées  de  méfaits  <-i  de  souillures,  le  pont  refu- 
sai! Bes  services.  Il  tremblait  si  fort  sous  eux  qu'ils 
perdaient  l'équilibre  el  tombaient  dans  le  fleuve. 
Ob  s'explique  maintenant  que  notre  Cantalien,  ravi 
d'en  avoir  été  quitte  pour  la  peur  que  lui  avaient 
valu  ses  fautes  vénielles,  consacre  une  strophe 
entière  de  sa  complainte  an  fameux  pont  de  l'Ebre. 

De  Logrono,  déjà  bien  au-dessous  de  la  ligne 
droite  de  Navarre  en  <  !astille,  nos  pèlerins  gagnaient 
Najera  (Navarette),  <>u  le  Prince  Noir  devait  battre 
notre  Connétable  l>u  Guesclin,  et  par  Santo  Do- 
mingo de  la  Calzada,  atteignaient  Burgos,  capitale 
de  la  Vieille-Castille,  à  la  cathédrale  fameuse.  S'ils 
avaient  été  rançonnés  dans  les  haltes  précédentes 
par  des  hôteliers  peu  délicats,  nombreux,  en  Espa- 
gne, paraît-il,  au  XIIe  siècle,  nos  pèlerins  trou- 
vaient à  Burgos  gîte  confortable  et  bon  accueil,  à 
l'hospice  édifié  à  leur  intention  et  desservi  par  une 
Confrérie  sous  le  vocable  de  Saint  Jacques,  insti- 
tué*' dans  ce  but  spécial.  Aux  douceurs  et  aux  soins 


LES  TROUBArOURS  CANTALIENS  561 


qu'ils  leur  prodiguaient  aux  pèlerins,  les  pieux 
Confrères  ajoutaient  encore  la  joie  religieuse  de  les 
pendre  témoins  d'un  miracle!  Le  Christ  de  la  cha- 
pelle de  la  Confrérie  «  suait  sa  sueur  »,  nous  dit  le 
poète  d'Aurillac.  Il  a  seulement  négligé  de  nous 
apprendre  si  cet  étrange  miracle  était  permanent 
ou  ne  se  produisait  qu'à  des  dates  fixes,  annoncia- 
teur de  calamités  publiques. 

Au  départ  de  «  Bourges  »  ou  «  Purges  »,  comme 
les  Français  appelaient  Burgos,  ils  n'avaient  que 
l'étape  des  «  Quatre-Souris  »,  nom  défiguré  par  eux 
de  la  Tille  de  Castro-Jeriz  avant  d'atteindre  Saha- 
gun.  Son  célèbre  Monastère  Bénédictin,  dont  ils 
dénaturaient  le  nom  en  «  Saint  Sagon  »,  entrete- 
nait un  hospice  célèbre  où  les  vassaux  de  l'Abbaye 
d'Aurillac  étaient  particulièrement  bien  reçus. 
Encore  une  halte  à  Mansilla,  qu'ils  dénommaient 
«  La  Mycelle  »,  et  nos  pieux  voyageurs  faisaient 
leur  entrée  dans  la  ville  de  Léon,  la  capitale  du 
royaume  Asturien  qu'ils  étaient  presqu'excusables 
de  transformer  en  «  Lyon  d'Espaigne  »  pour  la 
distinguer  de  la  cité  Rodanienne.  L'hospice  fameux 
de  San  Marcos,  bâti  aux  portes  de  la  ville,  leur 
ouvrait  ses  portes,  leur  procurant,  non  seulement  le 


vivre  el  l«-  couvert,  mais  encore  d'agréables  distrac- 
tions. Les  belles  dames  de  Léon,  aous  apprend  notre 
complainte,  vinrent  eu  masse  fêter  les  pèlerins 
d'Aurillac,  les  écouter  chanter  les  chansons  de 
France,  peut-être  même  <  l<  chansonnier  né  l«'  dit 
.  les  \<>ii-  danser  lu  bourrée  d'Auvergne  au  son 
de  la  <•  '*//; 

La    tra  des   monts   Asturiens   n'allait    pas 

sans  encombre  et,  si  habitués  que  fussent  nos  unis 

a    <  !antaliennes,    ils   eurenl    grand    froid 

•  Lins   cette    contrée    montagneuse.    Pontferrada    et 

Astorga,  baptisés  par  eux  «   Pont  ferrai   »  el   <<   As- 

ils  eurent  la  consolât  Ion  <le 
vénérer,  jour  et  nuit,  a  Salvador,  un  clou  de  la 
vraie  croix  dont,  Bans  notre  complainte,  on  ignore- 
.  peut  être,  l'existence  en  Espagne.  Cet  acte  de 
piété  les  prépara  sans  doute  à  l'épreuve  <pii  les 
attendait  un  peu  pins  loin,  a  Rivedière  (1).  Traités 
de  vagabonds,  de  voleurs,  et  bandits  de  grands  che- 
mins, ils  furent  tous  traînés  devant  le  juge  auprès 
de  qui  il  leur  fut  aisé  de  se  justifier.   Le  magistrat, 


■s    n'avons   pu   identifier   ce   nom   évidemment    francisé, 
ablement    Ribadiera.    M.    Delzangles    traduit    par    Ribadavia 
(«liants  populaires,  P.  50). 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS  563 

vite  convaincu  qu'aussi  saintes  gens  n'étaient  capa- 
bles d'aucun  crime,  les  congédia  en  leur  souhaitant 
bon  voyage.  Ils  purent  enfin  atteindre,  sans  autre 
encombre,  Villafranca  del  Bierzo,  ville  frontière  du 
royaume  de  Léon  et  de  la  Galice. 

C'est  par  cette  cité  que  passait  la  rouie  de 
Compostelle  qu'on  appelait  «  h  chemin  Français  •■, 
tant  les  pèlerins  de  cette  nation  étaient  les  pins 
nombreux  qui  suivaient  cette  voie  assez  peu  hospi- 
talière, pourtant,  à  en  croire  un  vieux  proverbe 
Galicien  qui  l'appelle:  <<  Le  chemin  tramais  où  le 
chat  se  vend  pour  de  la  viande  ».  Ainsi,  loin  des 
grands  centres,  à  proximité  de  Santiago  et  sans 
craindre  le  courroux  de  Monseigneur  Saint  Jacques, 
les  hôteliers  peu  scrupuleux  du  XIIIe  siècle  con- 
naissaient déjà  les  secrets  de  la  gibelotte  de  lapin 
de  gouttières  !  (1) 

Aimeric  Picau  1,  dont  la  verve,  plus  vieille  d'un 
siècle,  supplée  si  heureusement  au  laconisme  poé- 
tique  de  l'anonyme  Cantalien,  nous  dit  de  la  Galice: 


(i)  Nous  n'avons  pas  voulu  nous  associer  à  la  rancœur  de 
E.  Guillon  qui,  dans  son  volume  «  Sur  les  rouies  »,  fait  suivre 
le  proverbe  Galicien  de  cette  réflexion  :  «  Ce  îrest  donc  pas  d'hier 
que  date  la  mauvaise  réputation  des  aubergistes  d'Espagne.  » 


-    TBOl  BADOI  BS   I  an  i  AI.ILNS 

C'est  une  région  boisée  avec  <les  fleuves,  <lcs  prai- 
ries ei  d'excellents  vergers,  riche  en  fruits  et  en 
laires  fontaines,  avec  peu  de  villes  et  <le  \il- 
o  lage8.  Peu  «  1  < -  moissons,  un  peu  de  froment  et  de 
p  \in.  beaucoup  de  seigle  et  «le  bière,  beaucoup  <le 
«  bétail  «m  de  chevaux;  «lu  lait,  du  miel,  du  poisson 
«  de  mer  i  n  abondance  ».  Cette  description  <lu  dou- 
zième Biècle  est  encore  exacte  aujourd'hui. 

Après  avoir  traversé  Lugo  et  Apeua,  nos  pèlerins 
d'Aurillac  se  sentaient  chez  eux  et  retrouvaient 
l'ambiance  uatale  dans  cette  hôtellerie-hospice  du 
mont  Ebroarius  en  Galice  que  la  paternelle  charité 
de  l'Abbé  d'Aurillac  avait  créé  à  l'usage  des  habi- 
tants du  territoire  Abbatial  de  passage  à  Compos- 
telle.  Cette  philanthropique  fondation  <1< >iH  l'au- 
teur de  la  complainte  loue  <<  Monseigneur  l'Abbé, 
lequel  nous  a  tous  rassasiés  dans  sm  maison  sur  la 
montagne  ».  prouve,  à  elle  seule,  que  le  nombre 
•  1rs  voyageurs  Cantaliens  était  continuellement 
assez  considérable  pour  la  justifier.  Cette  dernière 
étape  franchie,  les  pèlerins  apercevaient  enfin,  sur 
la  colline  où  elle  es;  assise,  l;i  cité  suinte  avec  ses 
murailles  et    1rs  clochers  de  ses  églises.  Le  cœur 


LES   TROUBADOURS   (   INTALIENS  565 


plein  d'émotion,  ils  y  entraient  par  la  «  Porte  de 

France  »  et  allaient  droit  à  la  basilique. 

Le  bel  édifice  Roman  se  dressait  alors  dans  toute 
sa  pureté  originelle,  sans  les  exubérantes  et  baro- 
ques adjonctions  donl  L'a  disgracieusement  alourdi 
le  XYIII0  siècle.  Les  portes  surchargées  de  «  L'Assa- 
bacheria  »  et  a  Puerto.  Santa  >>  ne  détruisaient  pas, 
au  XIII0,  la  belle  simplicité  du  transept  et 
«  UObradoiro  »,  avec  son  immense  escalier  a  quatre 
rampes,  son  formidable  pignon,  ses  lourdes  tours 
de  soixante-dix  mètres,  ne  masquait  pas  l'admirable 
portique  de  «  La  Qloria  »,  seule  entrée  de  l'Eglise, 
alors,  avec  sa  jumelle  en  beauté,  «  La  Puerta  de 
Platerias  »,  œuvre  d'une  incroyable  hardiesse  ter- 
minée en  1116,  soutenue  tout  entière  par  cette  sur- 
prenante console  sculptée  en  forme  de  coquillage, 
«  La  Coucha  »,  véritable  tour  de  force  architec- 
tural. 

Le  poète  Aurillacois,  dont  la  verve  avait  su  tirer 
quinze  couplets  des  incidents  du  voyage,  aurait 
trouvé  ample  matière  à  exercer  son  talent  descrip- 
tif au  récit  de  son  séjour  à  Compostelle.  Il  est  per- 
mis de  se  demander  si  son  œuvre  nous  est  parvenue 
complète   et  si   ce   que   nous   possédons  est   autre 


-    i  ROI  km  r.u.ir.xs 

chose  que  la  première  partie  d'une  trilogie  dont  le 
Béjour  ;i  Santiago  <-\  1<-  retour  en  Auvergne  for- 
oiaienl  la  Buite.  Complétons,  au  moins,  grâce  aux 
documents  contemporains,  une  esquisse  <!«•  la  Corn- 
postelle  du  XIII  siècle  que  notre  compatriote  avait 
écrite,  peut-êt  re. 

Avant  de  franchir  le  seuil  de  la  basilique,  les 
pèlerins,  eeux-là  Burtout  «pii  menaient  implorer  le 
pardon  de  quelque  lourde  faute,  allaient  se  laver 
a  mu'  fontaine  don!  Aymeric  Picaud  nous  donne  la 
description.  Ils  suspendaient  a  nu  pilier,  érigé  dans 
ce  bul  auprès  de  la  vasque,  leurs  vêtements  pou 
dreux  <•!  fatigués  par  !<•  voyage,  endossaient  une 
robe  neuve,  emblème  de  la  rénovation  <!•'  leur  âme 
<t  de  leurs  dispositions  Intérieures  uouvelles.  Aux 
indigents,  le  <  ' 1 1 m  j  ►  i  1 1-« •  fournissait  cet  habit.  Quel- 
que Prêtre  1 1  i  leur  expliquait  alors  le  sens  mythique 


in    On    peut    se    faire   une   idée   de   la   multitude   de    Prêtn 
il  résider  à  Santiago  au  temps  de  la  splendeur  du  pèlerinage 
par  le  nombre  énorme  qui  s'y  maintient,  malgré  la  pénurie 

de  pèlerins.  <  m  ne  saurait  vraiment  accuser  ces  ecclésiastique    di 

r  une  vie  trop  large  !   1  and 

noml  m,    P.   66,   aux   soutanes   râpées, 

sont   en  familles   pour   deux  reaux   (cinquante 

centimes)   par  jour!   Pour  cette  somme  quotidienne,  on   les  loge, 
on   les  Manchit   et   raccommode,  on  leur   fait  la  cuisine,  mais  ils 


LES   TR01  BADOl  RS   I   ITALIENS  567 

du  portique  fameux  de  «  Iji  Gloria  »  dont  le  soleil 
de  Galice  mettail  en  valeur,  en  ce  temps,  le  moindre 
détail.  Pendant  vingt  années,  le  Maître  tailleur 
d'images,  Mateo,  avait  surchargé  de  sculptures  ce 
porche  divisé  en  trois  corps  correspondant  aux 
trois  nefs  de  l'Eglise. 

Jusqu'en  1188,  il  avait  travaillé  à  traduire  la  des- 
cription du  ciel  que  donne  le  chapitre  IV  de  l'Apo- 
calypse, dans  le  splendide  portail  double,  dont  le 
trumeau  portait  La  statue  assise  de  l'Apôtre  en  cos- 
tume de  pèlerin,  et  aux  portes  latérales,  d'égale 
richesse.  Le  Sauveur  assis  an  tympan  de  l'arcade 
centrale  est  entouré  d'anges,  de  vingt-quatre  vieil- 
lards, des  patriarches,  des  prophètes,  des  apôtres 
et  des  saints.  Quarante-deux  élus  eu  prière  y 
figurent  l'Eglise  triomphante,  tandis  que  le  Purga- 
toire et  l'Enfer,  représentés  par  des  monstres  per- 
sonnifiant les  passions  et  les  péchés,  se  détachent 
au-dessus  des  deux  portes  secondaires.  Il  y  a  là  uue 
profusion  de  figures  d'une  richesse  et  d'une  vigueur 
d'expression  extraordinaires  qui  fout  de  l'œuvre  de 


doivent  rpporter  leur  poisson  (jnerlusa)  et  leurs  pois  chiches 
(garbanzos)  dont,  à  de  très  rares  exceptions  près,  ils  se  nour- 
rissent exclusivement  ! 


kLlEXS 


Mateo  •    un  des  plus  beaux  fleurons  de  l'art  chré- 

i  îen 

L'âme  mystique  il«-  uotre  poète  Cautalien,  s;i  t'«»i 
plus  :'    et    plus  naïve,   le  souvenir  même  des 

traverse*!  essuyées  des  rives  de  !;i  Jordanne  à  cri  les 
•  lu  Sar  ili  devaient  lui  faire  éprouver  une  émotion 
plus  intense  encore  qu'au  croyant  du  XX  siècle, 
en  pénétrant  dans  l'immense  nef  séparée  de  ses 
deux  sœurs  latérales  par  de  lourds  piliers  suppor- 
tant les  tribunes  aux  si  curieux  triforiums.  Dévote 
ment,  il  dut  faire  les  Btations  obligat  tires  ;i  chacune 
des  vingt  trois  chapelles,  en  B'attardant  spéciale- 
ment à  celle  du  Saint-Sauveur,  «lit»-  des  r<»is  de 
France,  <  j  i  h  *  nos  Souverains  avaienl  comblée  <!•'  la:-- 
l'uis  il  alla  8e  prosterner  devant  la  «  Oapilla 
mai  érigée  exactement   au-dessus  «lu   tombeau 

de  l'Apôtr<  .  gravit  la  première  des  plate-formes  qui 
permettait,  en  ces  temps  <l<-  foi,  aux  foules  d'appro- 
cher la  statue  <lu  saint,  modeste  effigie  de  l»<»is  peint, 
que  les  fidèleSj  ouvrant  les  bras,  tenaient  un  instant 
«  abrazada  ■<       embrassée  —  et  baisaient  dévotieu- 


(i)  Santiago  est  bâti  sur  le  versant  du  Mont  Pedroso,  au  con- 
fluent du  Sar  et  du  Sarela. 


LES  TROUBADOURS  OANTALIENS  569 

Bernent  (1).  lu  escalier  latéral  conduisant  les  pèle- 
rins à  la  crypte,  seul  vestige  «lu  sanctuaire  détruit 
par  Al  Manzour,  située  exactement  au-dessous  du 
maître-autel  où  reposent  aujourd'hui,  comme  alors, 
le  corps  de  Sainl  Jacques  et  relui  de  ses  deux  dis- 
ciples. 

Auprès  de  la  porte  «lu  Sud,  nos  pèlerins  allaient 
faire  une  dernière  prière  à  l'Apôtre  devant  l'an- 
tique bas-relief  qui  le  représente  a  cheval,  l'épée 
d'une  main,  l'étendard  de  l'autre,  foulant  aux 
pieds  des  Sarrazins.  c'est  aujourd'hui  la  seule  effi- 
gie du  Saint,  existant  à  Compostelle,  dont  on 
puisse  dire  qu'elle  a  reçu  les  pieux  hommages  de 
l'auteur  de  notre  complainte. 

Nos  dévots  compatriotes  se  gardaient  de  quitter 
la  basilique  sans  avoir  vénéré,  une  a  une,  les 
insignes  reliques  dont  leur  foi  profonde  ne  discutait 
pas  l'authenticité.  C'était  le  bras  d'un  géant  qu'on 

(i)  La  vieille  statue  médiévale  a  été  remplacée  au  XVIIIe  par 
celle  actuellement  offerte  encore  à  la  vénération  des  fidèles.  Cette 
statue,  d'une  richesse  inouïe,  représente  le  saint  assis,  habillé  en 
pèlerin.  Le  manteau  court  est  en  argent,  les  autres  parties  en  or, 
le  tout  couvert  de  pierres  précieuses  d'un  prix  inestimable.  L'autel, 
sur  lequel  est  placée  la  statue,  pèse,  à  lui  seul,  cinq  cents  kilo- 
grammes d'argent.  Lampes  et  candélabres  sont  de  même  métal. 
Le  retable,  immense  échafaudage  de  jaspe,  d'albâtre  et  d'argent, 
est  du  style  «  churrigueresque  >>  le  plus  extravagant,  déconcertant 
toutes  données  esthétiques  ! 


."•7"  rs  <  \\r\i  il  \s 


assurait  être  s;i int  Christophe,  le  chef  de  Saint 
Victor,  des  ossements  <lr  la  chaste  Suzanne  el  de 
Sainte  Ursule,  une  épine  de  La  couronne  du  Christ 
qui  se  couvrait  de  sang  chaque  Vendredi-Saint,  et, 
enfin,  In  relique  insigne  entre  toutes  :  une  fiole 
contenant  du  lait  de  La  Vierge  demeuré  blanc  et 
pur  a  travers  Les  siècles,  i«-l  qu'au  jour  ou  Jésus 
enfant  s'en  abreuvait  au  Bein  maternel. 

Au  XIII  siècle  comme  aujourd'hui,  nombre 
d'autres  sanctuaires  sollicitaient  a  Santiago  la 
piété  des  |'  èlerins.  Ils  allaient  vénérer  Saint  Fran- 
çois dans  Le  grand  couvent  bâti  en  son  honneur  au 
\li  siècle,  invoquer  dans  Bon  église,  érigée  a  la 
même  époque,  Sainte  .Marie  Salomé,  unie  de  Saint 
Jacques,  prier  Sainte  Suzanne  dont  Le  sanctuaice 
était  depuis  îinr»  en  particulière  vénération.  Ils 
ii  même  de  la  ville  pour  visiter  Saint  Lau- 
renl  dans  son  église  «lu  Faubourg  San  Lorenzo, 
construite  «ai  L216,  vénérer  La  .Madone  de  grand 
renom  <1<-  Santa  Maria  de  Sar  qu'un  miracle  opéré 
dans  Le  XII  siècle  avait  rendue  célèbre.  Réconfortés 
par  ces  pieux  exercices,  nos  pèlerins  Aurillacois 
revenaient  saluer  une  dernière  lois  Monseigneur 
Saint    Jacques,    faisaient    bénir    a    son    autel    les 


Ils  TR01  HADOURS  OANTALIENS  571 


coquilles  dont  ils  se  paraient  comme  de  pieux 
insignes  et  refaisaient,  étape  par  étape,  la  longue 
route  qui  les  ramenait  à  la  cité  natale  a  la  ville 
qu'on  nomme  Anrillac  près  Jordannc  ». 

L'auteur  de  notre  complainte  est  mort  depuis  des 
siècles  et  l'on  ne  saurait  rien  deviner  de  sa  vie.  Tout 
est  perdu  de  lui,  son  nom  même.  Sa  mémoire  est 
toml>ée  en  poussière  dans  la  poussière  universelle. 
Seule  survit  la  poésie  naïve  qu'il  imagina,  et  qui 
s'est  perpétuée  d'âge  en  âge,  de  récit  en  récit  pour 
l'édification  d'arrière-neveux  auxquels  il  ne  son- 
geait pas.  Tout  ce  que  nous  pouvons  espérer,  au 
sujet  de  ce  poète  que  l'oubli  recouvre,  c'est  que  son 
pieux  lyrisme,  les  mérites  de  son  lointain  pèleri- 
nage lui  ont  valu  le  Paradis  où  Monseigneur  Saint 
Jacques  Fa  introduit. 

M.  l'Abbé  Four  a  publié  dans  la  Croix  <ln  Gantai 
du  9  octobre  1910,  le  texte  de  cette  complainte  que 
nous  avions  inséré  dans  un  volume  de  notes  de 
voyage  sur  l'Espagne  paru  en  1905.  Nous  lui  em- 
pruntons son  excellente  traduction  qu'il  fait  précé- 
der de  ces  réflexions  : 

Au  temps  où  le  monastère  d'Aurillac  était  dans  toute 


B01  BADOI  RS   <   WTM  II  KS 


splendeur,  possédait  routes  et  domaines  jusque  dans 
la    I  nombreux    étaient    les    Auvergnats   qui,    par 

dévotion,  se  rendaient  à  Saint- Jacques  de  Compostclle. 
La  route  était  longue,  et  les  pèlerins  n'avaient  guère, 
r  rompre  la  monotonie  du  voyage,  d'autre  ressource 
que  celle  de  chanter. 

La  complainte  qu'on  va  lire,  pour  être  l'œuvre  <lc 
l'un  d'entre  eux,  poète  anonyme,  qni  n'eut  ni  la  culture, 
ni    les   haut.  ntions    des   troubadours,    n'en    reste 

pas  moins  l'un  de  nos  plus  curieux  monuments  vieux- 
lang  ns;   elle    vaut,   à   ce   titre,    d'être   précieuse- 

ment conservée  dans  les  archives  de  notre  passé  litté- 
raire. 

Nous  en  empruntons  le  texte  aux  Impressions  d'Es- 
pagne  et  ,/<•  Portugal,  de  M.  le  duc  de  la  Salle  (p.  106), 
en  lui  faisant  subir  de  sérieuses  retouches,  car  le  texte 
a  été  manifestement  interpolé  par  endroits. 


Guillaume   Borzatz 

Guilhen  Borzatz 


XIV 


—  ((  Que  la  Croisade  contre  les  Albigeois,  dit  un 
«  historien,  ait  détruit  la  civilisation  du  Midi  et 
«  changé  la  face  des  belles  contrées  où  elle  porta 
«  le  ravage,  c'est  un  fait  reconnu  de  tout  le  monde 
«  et  sur  lequel  il  n'y  a  pas,  je  crois,  à  revenir.  — 
«  Les  barons  de  Montfort  remplacèrent  les  sei- 
«  gneurs  du  pays,  apportant  de  nouvelles  mœurs 
«  et  une  nouvelle  langue,  tandis  que  le  Clergé 
«  catholique  proscrivait,  de  son  côté,  les  éléments 
«  de  cette  civilisation  hostiles  à  son  pouvoir  »  (1). 

Il  est,  en  effet,  incontestable  que  le  mouvemeat 
littéraire,  dont  les  poésies  du  Comte  Guillaume  de 
Poitiers  restent  le  plus  ancien  monument,  est  frappé 
de  mort  par  la  Croisade  qui  lui  enlève  ses  protec- 
teurs, ses  foules  admiratrices,  sa  liberté  et  jusqu'à 
son  sol  natal.  A  mesure  que  la  redoutable  institu- 
tion de  l'Inquisition  s'étend,  de  proche  en  proche, 
sur  le  Midi  tout  entier,  le  chant  des  Troubadours 
s'assourdit  et  peu  à  peu  leur  voix  devient  muette. 


(i)  Cambouliu  :  «  Renaissance  de  la  poésie  provençale  à  Tou- 
louse au  XIVe  siècle.  »  T.  III.  (Jalirbûcle  fur  Romanische  und 
Englische  Literatur.  Berlin  1861). 


57C  LKS  TROUBADOURS  CASTALIENS 


De  Nice  il  Bordeaux,  de  Limoges  à  Marseille, 
T  «  amour  courtois  »  est  mort;  si  quelque  rare 
poète  ose  se  risquer  encore  a  chanter,  c'est  unique- 
ment en  l'honneur  <le  «  Madame  .Marie,  la  henoite 
Vierge  >>  à  laquelle  il  adresse,  en  les  démarquant, 
Les  expressions  enflammées  donl  ses  prédécesseurs 
étaienl  contnmiers  pour  traduire  leur  amour  à  leur 
dame. 

Bientôt  même,  la  dernière  corde  élimée  de  la  der- 
nière lyre  eusse  aux  doigts  du  poète  malhabile  qui 
n'y  risque  plus  qu'une  main  apeurée  et  le  silence 
se  fait  lugubre  des  collines  Limousines  aux  Pyré- 
nées, «les  Cévennes  aux  Alpes. 

Bannie  des  contrées  où  elle  avait  régné  en  souve- 
raine, la  Poésie  Romane  (1)  trouva  un  refuge  en 
Catalogne.  Encore  était-il  précaire;  si  Pedro 
Nolnsco    (Saini    Pierre   Nolasque)    (2),    parent   de 


(i)  Nous  continuons  à  employer,  suivant  l'usage,  l'expression 
«  Langue  Romane  »  ;  mais  nous  rappelons  qu'elle  est  rejetée  par 
la  Critique  moderne.  Il  n'y  a  pas  eu  spécialement  une  «  Langue 
Romane  »  ;  l'idiome  des  Troubadours  était  la  langue  Limousine. - 
Auvergnate-Provençale.  Comme  toutes  les  langues  d'Oc,  elle  était 
dérivée  du  Latin,  ni  plus  ni  moins  que  le  Français,  l'Espagnol, 
l'Italien,  etc.. 

(2)  Pedro  Nolasco  né  à  Saint-Papoul  en  Languedoc  vers  1189, 
mort  à  Barcelone  en  1256.  Il  fut  précepteur  du  roi  Jacques  d'Ara- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  577 


((  faydits  »  Albigeois,  apportait,  dans  l'exercice  de 
sa  charge  de  Ministre  du  roi  d'Aragon,  une  stricte 
orthodoxie,  elle  était  tempérée  vis-à-vis  des  héré- 
tiques, par  cette  tendre  pitié  pour  la  misère 
humaine,  sous  toutes  ses  formes,  qui  lui  fit  fonder 
l'Ordre  de  la  Merci  pour  le  rachat  des  captifs.  Son 
confesseur,  en  revanche,  Saint  Kayniond  de  Pena- 
fort  (1),  Général  des  Dominicains  en  1238,  établit 
l'Inquisition  en  Catalogne  et  y  réduisit  au  silence 
les  derniers  Troubadours. 

Ce  serait,  au  dire  d'un  écrivain  Espagnol,  un 
poète  Catalan,  qu'on  a  longtemps  cru  Cantalien. 
Raymond  Vidal  de  Bézalu  (2)  qui  aurait  sonné  le 


gon.  Sa  sœur,  Na  Bernarda  Nolasco  de  l'Olio,  avait  épousé 
Berenger  de  Lavelanet.  Ce  seigneur  intrépide  défenseur  de  la  foi 
Calhare  fut  pris  à  Montségur  avec  sa  femme,  son  fils  et  ses  deux 
filles  dont  l'aînée  avait  épousé  Imbert  de  Sales  Donzol  de  Cordes 
en  Albigeois.  Tous  comparurent  en  1244  à  Carcassonne  devant  les 
Inquisiteurs  et  furent  condamnés  au  bûcher,  sauf  Imbert  de  Sales 
sauvé  par  son  oncle  Bertrand  de  Sales,  alors  évêque  de  Béziers. 

(1)  Né  en  1175  au  château  de  Penafort  en  Catalogne  mort 
centenaire  à  Barcelone  en  1275.  Parent  des  rois  d'Aragon,  grand 
Pénitencier  de  Grégoire  IX  puis  Général  des  Dominicains  établit 
l'Inquisition  en  Catalogne  et  dans  le  Midi  de  la  France. 

(2)  Raymond  Vidal  de  Bézalu  qu'on  avait  cru  originaire  du 
château  de  Bezaudun,  commune  de  Tournemire,  canton  de  Saint- 
Cernin,  arr.  d'Aurillac  ou  de  la  localité  de  Bezaudun,  arr.  de 
Grasse   (Alpes-Maritimes).  Nous  dirons  en  tentant   sa  biographie 


578  LES   TROIHU"   i   BS    >  ANTALIENS 

réveil  du  «  Gay  Savoir  ».  —  «  La  réunion  de  la 
«  Gaie  Science,  «lit  le  Marquis  de  Santillane,  prit 
<<  oaissance  en  France,  en  la  cité  de  Toulouse,  sur 
«<  l'initiative  de  Raymond  Vidal  de  Besalu  »  (1). 
Ce  Berait  un  peu  avanl  L323  que  le  Troubadour 
Catalan  anrail  suscité  cette  résurrection. 

En  novembre  loJ3  (2),  en  effet,  sept  Uourgeois 
Toulousains  (3)  se  réuniasenl  dans  an  jardin  de  la 
rue  des  Augustins,  à  Toulouse,  pour  tenter  de  sau- 
ver d'une  morl  complète  la  Poésie  Méridionale.  — 
Ils  prennent  le  titre  de  «  Très  gaie  compagnie  des 
Troubadours  de  Toulouse   ■>.  invitent  tous  les  fidèles 


comment  nous  sommes  portés  à  croire,  avec  le  savant  Ulysse 
Chevalier,  qu'il  y  a  eu  bien  antérieurement  à  Raymond-Vidal  de 
Bezalu,  un  Raymond-Vidal  de  Bczaudun  qui  pourrait  bien  être 
vraiment  Cantalicn. 

(i)  «  El  Consistoria  de  la  Gaya  Sciencia...  ».  La  réunion  de 
la  Gaie  Science....  Lettre  du  Marquis  de  Santillane  dans  :  Sanchez 
«  Poètes  antérieurs  au  XVe  siècle  ». 

(2)  Dam  Va;ssette  :  Hist.  Gén.  du  Languedoc,  T.  VII.  Liv. 
XXX:  Origine  et  établissement  de  l'Académie  des  Jeux  Floraux 
de  Touloue. 

^'3)  Bernard  de  Panzac,  Damoiseau.  Guillaume  de  Lobra,  Bour- 
geois. Bérenger  de  Saint-Plancat.  Pierre  de  Méjanasserre,  Chan- 
geur. Guillaume  de  Gontaut.  Pierre  Camo,  Marchand.  Maître 
Bernard  Oth,  Notaire  du  Viguiqr.  C'étaient  tous  personnages 
importants  et  riches.  Leur  situation  garantissait  les  pouvoirs 
publics  que  l'institution  littéraire  qu'ils  fondaient  ne  serait  ni 
«  frondeuse  »,  ni  «  bohème  ». 


LES  TROUBAEOURS  CANTALIENS  579 

de  la  Poésie,  tous  les  adeptes  de  la  Gaie  Science  à 
venir  à  Toulouse  disputer,  le  premier  dimanche  de 
mai  de  l'année  1324,  une  violette  d'or  fin  qu'ils  pro- 
mettent de  décerner  à  l'auteur  du  meilleur  chant. 

A  l'échéance,  nos  sept  Troubadours  Toulousains 
passent  la  journée  du  premier  mai  à  écouter  la  lec- 
ture des  poésies  présentées,  le  lendemain  à  les  clas- 
ser et  à  en  discuter  les  mérites  et  enfin  le  trois  mai, 
ils  décernent  la  a  Joyu  de  lu  rioletta  a  à  Arnaud 
Vidal,  de  Castelnaudary,  pour  son  poème  en  l'hon- 
neur de  la  Vierge.  —  L'institution  prend  corps,  va 
s'accroissant.  les  années  suivantes;  un  Chancelier 
et  un  Secrétaire  choisis  parmi  les  sept  fondateurs 
édictent  des  statuts  et  bientôt  l'Académie  des  Jeux 
Floraux  de  Toulouse,  simple  institution  privée,  à 
l'origine,  prend  un  caractère  officiel.  Les  Magis- 
trats de  la  cité  assistent  aux  réunions,  prennent  à 
la  charge  de  la  ville  la  violette  d'or  offerte  au  lau- 
réat. Les  érudits  Toulousains  ont  fouillé  les  ori- 
gines de  cette  fondation  littéraire  et  longuement 
discuté  sur  la  réalité  de  Clémence  Isaure,  protec- 
trice effective  de  ces  joutes  littéraires,  au  dire  de 
certains,  tandis  que  d'autres  historiens  ne  veulent 


ÏSO  LKS    TBOl  BADOI  US    <  AM'M.ll.NS 


voir  en  elle  qu'une  personnification  emblématique 
de  la  Vierge  .Marie  (1). 

En  L356,  les  troupes  Anglaises  liraient  les  fau- 
bourgs «!<•  Toulouse;  le  merveilleux  jardin  de  la  rue 
des  Augustins  saccagé  ae  peul  plus  offrir  l'abri  de 
ses  ombrages  aux  poètes  qui  se  réfugient  au  Capi- 
tale "ii  se  tiendront  désormais  Leurs  séances;  mais 
cette  même  année,  L'Académie  ajoute  à  la  violette 
d'or  une  églantine  el  un  souci  d'argent  dont  l'heu- 
peux  titulaire  sera  un  Cantalien,  Guillaume  Borzat. 

a  Guillems  Borzatz  d'Aorlayach  fets  aquesta 
«  canso  e  fo  coronada. 

Guillem  de   Borzach  da  Orlach  quazaynet  la 


(i)  «  L'éloge  continue  de  la  Vierge  amena  une  étrange  con- 
«  fusion  et  créa  une  légende  qui,  encore  aujourd'hui  a  la  vie 
•<  tenace.  ...La  mère  du  Christ  était  la  Vierge  Clémente...  elle 
evint  la  Clémence  personnifiée-.  Au  XV0  siècle,  on  supposa 
a  qu'il  avait  existé  une  illustre  famille  Toulousaine  du  nom 
«  d'Isaure;  on  fit  remonter  à  un  membre  de  cette  famille  l'hon- 
«  neur  d'avoir  fondé  les  Jeux  Floraux  et  le  mythe  de  Clémence 
«  Isaure,  qui  ressemble  étrangement  à  une  mystification,  fut 
«  créé.  »  Anglade,  p.  300.  Cf.  Noulet  «  De  dame  Clémence  Isaure 
substituée  à  la  Vierge  Marie  comme  patronne  des  Jeux  Floraux 
de  Toulouse  ».  Membre  de  l'Acad.  de  Toulouse  1852.  Chabaneau  : 
Origine  et  établ.  des  Jeux  Floraux,  p.  1. 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS  581 

((  flor  de  l'englentina  per  aquest  sirventés  à  Tolo- 
«  za  »  (1). 

Guillaume  Borzatz  d'Aurillac  composa  cette 
chanson  qui  fut  couronnée. 

Guillaume  de  Borzach  d'Aurillac  gagna  à  Tou- 
louse la  fleur  de  l'églantine  pour  ce  sirventés. 

A  quel  milieu  social  appartenait  notre  poète  du 
XIVe  siècle?  Il  est  bien  difficile  de  le  déterminer 
avec  quelque  exactitude.  Probablement  à  la  bour- 
geoisie Aurillacoise.  Peut-être  était-il  de  souche 
judiciaire  et  avait-il  été,  comme  tant  d'autres  de  ses 
compatriotes,  étudier  le  droit  à  Toulouse.  Toutes  les 
recherches  que  nous  avons  tentées,  soit  dans  les 
archives  Cantaliennes,  soit  dans  les  grands  dépôts 
nationaux,  sur  le  nom  de  Borzatz  sont  restées 
infructueuses.  Les  pièces  originales  nous  ont  seu- 
lement révélé  l'existence  en  Dauphiné  d'une  famille 
de  chevalerie  du  nom  de  Borzac  à  laquelle  appar- 
tenait Pierre  de  Borzac  en  faveur  duquel  le  Dau- 


(i)  Mila  y  Fontanals  :  note  sur  trois  manuscrits:  Revue  des 
Langues  Romanes  1876.  Un  Chansonnier  Provençal.  Chabaneau  : 
«  origine  et  établissement  des  Jeux  Floraux  ».  Toulouse  1885. 
p.  29. 


■'•M.'  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

phin  Viennois  écrit  en  L343  une  lettre  au  sujet  des 
châteaux  de  Bioreste]  et  de  Castellamain  apparte- 
nant au  dit  Dauphin,  où  le  dit  Borzac  commandait 
m  remplacement  de  Barthélémy  de  Korzac  proba- 
blement  son  père  (1).  Il  est  manifeste  que  notre 
Troubadour  ne  parait  Be  rattacher  par  aucun  lieu  à 
Borzac  du  Viennois. 

Nous  ayons  été  amenés  à- remarquer  que  le  nom 
de  Borzatz  nous  est  révélé  par  an  unique  manuscrit 
rédigé  par  an  Bcribe  entièrement  étranger  à  l'Au- 
vergne qui  inscrivait  avec  plus  ou  moins  d'exacti- 
tude les  Doms  «1rs  lauréats.  Il  a  l'air  si  peu  sûr  de 
l'orthographe  du  nom  de  notre  poète  qu'il  l'écrit 
tantôt  ci  Borzatz  >>  et  tantôt  «  de  Borzach  ».  Est-il 
absolument  téméraire  de  supposer  que  l'ignorance 
ou  la  distraction  du  copiste  a  pu  transposer  une 
lettre  dans  un  nom  parfaitement  inconnu  de  lui  et 
•  pi'il  n'a  eu  à  inscrire  qu'une  fois,  mettre  en  troi- 
sième la  lettre  R,  après  FO  qu'elle  précédait  peut- 
être,  écrire  <<  Borzatz  »  pour  «  Brozatz  ».  Si  cette 
supposition  paraissait  admissible,  nous  nous  trou- 
verions en  présence  d'une  vieille  famille  d'Aurillac, 


(i)  Biblioth.  Nat.   Pièces  origin.  421. 


LES  TROUBADOURS   CANTALIENS  583 

les  «  Brosats  »  qui  appartenait  fort  anciennement 
déjà  à  la  bourgeoisie,  peut-être  môme  à  la  noblesse 
de  la  cité  Abbatiale,  émule  des  Fortet,  des  Cambo- 
fort,  des  Delzons,  des  Veyre,  des  Textoris  chez  les- 
quels se  recrutait  le  Consulat  d'Aurillac. 

Cette  famille  Aurillacoise  des  Brozat  paraît  tirer 
son  nom  d'un  village  de  la  commune  d'Arpajon 
dénommé  lias  Brozatz  en  1340  (1),  Brozat  en 
1465  (2),  Brouszact  en  1629  (3)  et  depuis  le  XVIIIe 
siècle  Brouzac  (4).  Des  recherches  à  l'état  civil 
d'Aurillac  révéleraient  fort  probablement  de  nom- 
breux membres  de  cette  famille  Brozatz  ou  de  Bro- 
zatz à  laquelle  nous  sommes  fort  enclins  à  croire 
qu'appartenait  le  lauréat  des  Jeux  Floraux  de 
Toulouse  du  XIVe  siècle. 

La  chanson  et  le  sirventés  de  Guillaume  Borzat 
étaient,  évidemment,  parmi  les  meilleurs  puisque 
l'un  et  l'autre  obtiennent  les  suffrages  de  l'Aéropage 
Toulousain.  Il  faut  bien  se  garder  d'en  conclure, 


(i)  Arch.  de  l'Hôpital  d'Aurillac. 

(2)  Obit,  de  N.-D.  d'Aurillac. 

(3)  Etat-civil  d'Aurillac. 

(4)  E.  Amé  :  Dict.  topogr.  du  Cantal,  p.  79.  il  existait  dans  la 
commune  même  dAurillac  un  hameau  du  même  nom  et  dont  l'or- 
tographe  a  subi  les  mêmes  variantes. 


.')34  LES  TB0UBAD01  RS   «  w  1  ALIENE 

néanmoins,  que  cea  productions  pouvaient  rivaliser 
avec  celles  des  Troubadours  antérieurs.  La  belle 
initiative  des  sepl  poètes  Toulousains  avait  provo- 
qué une  Renaissance  mais  qui  ne  fui  qu'un  clair  de 
lune  pâle  reflet  de  la  période  antérieure.  Les  pro- 
ductions qu'elle  dous  a   Laissées  aux  archives  des 

Jeux    Floraux,   pour    les   années    i:{"J-i    a    i;î:>:»,    sont 

d'ordre  tout    fait  inférieur. 

«  Le  fond  de  ces  pièces,  dit  un  critique,  est  d'une 
<i  nullité  souvent  ni;iise  et  d'une  monotonie  insup- 
<<   portable.    La    même  recette   semble   avoir   servi 

I i   Les  composer  tontes  :  piller  les  vieux  Trou- 

<<  badours  et  appliquer  à  la  Vierge  leurs  formules 
((  laudativee  et  admiratives.  Aussi  la  langue  serait- 
«  elle  «l'une  pureté  irréprochable  s'il  y  avait  encore 
«  une  langue  là  <>ù  il  n'y  a  plus  d'idées  »  (1). 

«  I.<  -h  a  d'amour  »,  comme  s'intitulait,  a  l'ori- 
gine L'Académie  Toulousaine,  avant  de  prendre  le 
titre  de  «  Collège  de  Rhétorique  »  et  finalement 
d'  «  Académie  des  Jeux  Floraux  »  ne  saurait  être 
rendue  responsable  de  la  pénurie  et  de  la  médiocrité 


(i)  Cambouliu:    Renaissance   de   la   Poésie    Provençale   à   Tou- 
louse. T.  III. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  585 

des  poètes  qu'elle  a  suscités.  Ou  croit  que  le  recueil 
de  poèmes  couteuus  dans  le  chansonnier  apparte- 
nant à  M.  Pablo  Gyl  y  Gil  contient  des  pièces  (3e 
facture  supérieure  à  celles  des  registres  Toulou- 
sains. Le  soin  jaloux  que  met  son  possesseur  à  en 
interdire  la  lecture  n'a  même  pas  permis  de  s'assu- 
rer si  la  chanson  et  le  «  sirventés  »  de  Guillaume 
Borzat  y  sont  contenus  (1). 

Ces  deux  œuvres  sont,  en  tout  cas,  les  dernières 
productions  Cantaliennes  en  langue  romane  qu'on 
puisse  citer.  Désormais,  cette  langue,  exclusive  aux 
Troubadours,  limousine  ou  provençale,  comme  on 
l'a  successivement  appelée,  tombe  rapidement  en 
oubli.  Les  différences  vont  s'accentuant  davantage, 
chaque  jour,  entre  les  dialectes  Occitaniens  aux- 
quels manque  le  lien  puissant  du  bel  enthousiasme 
poétique  du  XIIe  siècle.  La  langue  des  Trouba- 
dours agonise  après  avoir  produit,  sinon  d'immor- 
tels chefs-d'œuvre,  au  moins  quantité  de  poèmes 
véhéments  ou  gracieux  et  assuré  la  suprématie 
intellectuelle  du  pays  où  elle  prit  naissance.  «  Cette 


(i)  Mila  y  Fontanals  :  Revue  des  Langues  Romanes  1826.  Don 
Pablo  Gil  était  en  1876  Professeur  à  la  Faculté  des  Lettres  de 
Saragosse. 


586 


KOL'BADOURS   CANTAL1ENS 


((  con « 1 1 1 «'•  i < •  «lu  monde  par  la  poésie,  observe  très 
«  justement  !<■  professeur  Anglade,  esl  un  des  plus 
«   beaux  titres  de  gloire  du  .Moyeu  Age  français.  » 


IV 

Troubadours 

Cantaliens 

d'origine  incertaine  ou  erronée 

Gavaudan-le-Vieux  —  Hugues  de  Brunet  —  Raymond 
Vidal  de  Bezaudun 


■ 


-    TH01  BADOUBS   CANTALIENS 

a  Guillem  A/.fiiiar  si  fo  de  Gavaudan  ». 

Garins  d'Apchier  si  fo  un  gentils  castellans  de 
Gavaudan  ».  g  Perdigos...  fo  de  l'Avescat  de  Ga- 
\ audan 

Guillaume  Azémar  étail  de  Gévaudan  ». 
(<  Garin  d'Apchier,    seigneur    «l'un    château    en 
Gévaudan   ».   <<   Perdigos  originaire  de  l'évêché  de 
(  ;  •  •  \  .1 1  n  1 .  1 1 1  ». 

Nous  avons  uiuli  iplié  ;i  dessein  les  extraits  de  la 
biographie  i\r*  Troubadours,  écrite  au  XIIIe  siècle, 
pour  montrer  que  «  Gavaudan  »  était  bien,  en 
langue  romane,  le  nom  de  la  province  de  Gévaudan, 
équivalant  aussi  à  la  dénomination  de  Gévaudanais, 
natif,  habitant  «lu  Gévaudan.  11  serait  donc  logique 
de  conclure  que  notre  Troubadour  dont  nous  igno- 
rons le  prénom  était  appelé  par  ses  contemporains  : 
Pierre  on  Paul  le  Gévaudanais,  précisément  parce 
qu'il  était   né  dans  cette  province. 

Il  faut  rappeler,  à  l'appui  de  la  thèse  de  Mes- 
sieurs Baré  et  Mège,  l'usage  constant,  encore  vivace 
de  nos  jours,  dans  le  peuple,  de  désigner  du  nom  de 
leur  province  natale  les  immigrés.  Les  surnoms  de 
<(  Poitevin,  Provençal,  Auvergnat,  Bordelais  »  sont 


LES   TROUBADOURS   CANÏALIENS  593 

fréquents;  ils  devenaient  facilement,  jadis,  le  déno- 
minatif  héréditaire  d'une  famille  fixée  par  le  tra- 
vail ou  le  hasard  des  guerres  loin  de  son  pays  origi- 
naire. La  région  Cantalienne  de  Saint-Flour  est 
limitrophe  du  Gévaudan;  rien  ne  s'oppose  à  ce  que 
notre  Troubadour  y  soit  né  de  parents  venus  des 
monts  Lozériens;  nous  n'en  avons  aucune  preuve. 
Bornons-nous  doue  à  souhaiter  que  quelque  heu- 
reux chercheur  découvre  l'origine  Cantalienne  cer- 
taine du  poète  qui  sut  troquer,  à  l'occasion,  sa  lyre 
contre  une  épée,  prendre  part  aux  grandes  batailles 
de  son  temps  tout  en  faisant  sentir  son  influence 
littéraire  jusque  sur  les  bords  du  Tage.  Puisque 
d'aucuns  lui  donnent  la  Haute-Auvergne  pour  ber- 
ceau, esquissons,  au  moins,  sa  curieuse  silhouette. 
Gavaudan-le- Vieux  portait  ce  qualificatif  pour 
le  distinguer  de  son  fils  ou  neveu,  Gavaudan-le- 
Jeune.  Mais,  tandis  qu'une  partie,  au  moins,  des 
œuvres  du  premier  et  quelques  particularités  de  sa 
vie  sont  venues  jusqu'à  nous,  le  souvenir  seul  du 
second  a  survécu  sans  que  le  moindre  fragment  de 
ses  poésies  uous  soit  parvenu. 

Lorsque  Saladin  eut  conquis  Jérusalem  et  avant 
que  l'Empereur  Frédéric  Ier  fut  parti  pour  la  Croi- 


LKS    TROl  UM  01  KS    (  ANTALIKNS 

Bade  organisée  pour  reconquérir  Le  Tombeau  du 
Christ,  c'est-à-dire  entre  L187  et  L189,  les  .Maures 
d'Espagne,  jugeant  L'occasion  propice,  Les  Princes 
chrétiens,  démoralisés  par  Les  victoires  de  Baladin, 
attaquèrent  Le  roi  de  Castille,  Alphonse  IX,  annon- 
çant leur  espoir  de  franchir  Les  Pyrénées  pour  réoc- 
cuper Narbonne  et  la  Provence.  Gavaudan  lance 
alors  un  appel  aux  armes  d'une  vigueur  remar- 
quable Sun  ((  airventés  o  débute  par  une  Lamenta- 
tion Bur  Jérusalem  gémissant  sous  Le  joug  des  Infi- 
dèles et  une  invective  aux  Barrazins  auxquels  il 
prodigue  Les  pires  injures.  Avec  une  crudité 
d'expressions  qu'excuse  Beule  la  grossièreté  des 
mœurs  d'alors,  il  traite  les  Maures  de  chiens  et  de 
charognes  faites  pour  servir  de  pâture  aux  milans, 
conjure  Les  rois  <  !hrét  iens  de  se  Liguer  contre  Alman- 
sor,  le  redoutable  Kalil'e  du  .Maroc.  Dans  cette 
pièce,  la  plus  importante  que  nous  possédions  de 
lui.  il  fait  appel  tour  à  tour  à  la  vaillance  de  l'Em- 
pereur  Frédéric  1er,  du  roi  de  France  Philippe- 
Auguste,  du  roi  d'Angleterre,  Comte  de  Poitou, 
Richard  Cour-de-Lion,  leur  enjoignant  d'envahir 
sans  délai  l'Espagne,  s'ils  ne  veulent  pas  encourir 
la  damnation  éternelle. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  595 

A  part  quelques  expressions  grossières  et  hardies 
<iui  devaient  choquer  beaucoup  moins  ses  contem- 
porains que  nous,  il  faut  reconnaître  à  ce  «  sir- 
r entés  »  une  vigueur  de  style,  une  puissance  de 
souffle  qui  n'a  guère  été  dépassée  par  ses  émules. 
Cette  brutale  franchise  n'était  pourtant  pas  le 
lïenre  exclusif  de  notre  poète,  ni  même  celui  où  il 
paraît  s'être  complu.  11  se  faisait  volontiers  gloire, 
au  contraire,  d'une  obscurité  voulue,  aimait  à  enve- 
lopper si  bien  sa  pensée  que  les  plus  habiles,  seuls, 
]  mssent  arriver  à  en  suivre  le  fil,  à  démêler  le  sens 
mythique  de  ses  poèmes.  Il  entend,  nous  dit-il, 
éprouver  par  une  chanson  <(  close  et  couverte  »  ceux 
qui  ont  l'esprit  a  ouvert  ou  bouché  ». 

—  «  Qu'on  ne  me  blâme  pas,  s'écrie-t-il  et  qu'on 
«  ne  se  moque  pas,  jusqu'à  ce  qu'on  ait  séparé  la 
«  fleur  de  la  farine.  Le  sot  se  presse  de  condamner, 
<(  l'ignorant  bâille  et  muse  dans  l'embarras  où  le 
«  jette  ce  qui  est  trop  savant  pour  lui  ».  Il  faut 
convenir  qu'il  réussit  pleinement  dans  ses  vues  et 
que  ses  déclamations  contre  la  décadence  de  la 
vertu,  la  diminution  de  la  saine  et  honnête  joie  sont 
du  style  le  plus  énigmatique  et  le  plus  amphigou- 
rique. Il  a  soin  de  nous  avertir  encore  que  telle  de 


9    TROlBADol  1!S    <  AMALIENS 

ses    chansons:   «    Vaut    d'autant    mieux,    qu'entre 
<<   mille  personnes,  il  n'.v  en  aura  pas  dix  qui  puis- 
sent en  comprendre  Le  sens;  mie  ce  sens  ne  sera 

«    clair  que   pour  ceux   qui   soin    habiles  en   amour, 

obscur  pour  qui  ignore  cette  science  ».  On  se 
prend  à  déplorer  que  G-ayaudan  n'ait  pas  suivi  a  la 
lettre  les  préceptes  qu'il  pose  e1  ae  soit  pas  cent 
fuis  plus  (.liseur :  Il  nous  eut  rendu  ainsi  plus  sup- 
portables les  histoires  scabreuses  el  grivoises  qu'il 
ne  raconte  qu'en  termes  trop  clairs  et  parfaitement 

..l.se. -II.  -  ' 

Il  prend  texte  d'un  crime  dont  sa  maîtresse  est 
accusée  pour  s.-  livrer  aux  pires  invectives  contre 
les  remines.  On  se  garantirait  plutôt  des  dangers 
de  l'eau,  assure-t-il,  de  ceux  du  feu  et  de  la  mer,  des 
voleurs  eux-mêmes,  que  des  artifices  féminins.  Le 
goût  de  la  femme  pour  la  débauche  et  le  liberti- 
nage esi  le  tond  même  de  son  caractère,  prétend-il 
effrontément. 

Hâtons-nous  de  lui  rendre  justice,  de  déclarer  ses 
vers  cent  fois  meilleurs,  vraiment  émot  ionnants  et 
gracieux,  lorsqu'il  déplore,  dans  une  complainte  qui 
est,  peut-être,  sa  production  la  meilleure,  la  mort 
de  sa  maîtresse.  Son  cri  de  douleur  est   vraiment 


LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS  597 


beau  et  sincère  quand  il  maudit  la  mort  de  ne  pas 
l'avoir  pris  lui-même  plutôt  que  de  le  livrer  à  des 
tourments,  à  une  incontestable  peine  qui  le  vieil- 
lissent à  la  fleur  de  l'âge  et  ont  blanchi  sa  blonde 
chevelure.  —  «  Insensible  désormais  à  toute  joie, 
«  clame-t-il  dans  un  sanglot,  indifférent  à  toute 
«  autre  impression  que  celle  du  désespoir,  je  passe- 
ce  rai  le  reste  de  mes  tristes  jours  comme  un  tour- 
«  tereau  qui  a  perdu  sa  tourterelle.  » 

On  est  ému  de  la  douleur  du  Troubadour,  on 
doute  qu'aucune  consolation  efficace  puisse  être 
apportée  à  pareil  déchirement.  On  se  plaît  à  suppo- 
ser qu'elles  sont  antérieures  à  la  mort  de  sa  mie,  les 
deux  jolies  chansons  où  il  conte  ses  faciles  triom- 
phes auprès  de  bergères  peu  farouches.  La  première 
qu'il  rencontre  lui  est  un  instant  cruelle,  mais  elle 
donne  de  si  bonnes  raisons  tirées  des  Ecritures! 
L'amour  a  des  inconvénients,  déclare-t-elle,  et  à 
l'appui  de  son  dire  elle  cite  le  voluptueux  roi  Salo- 
mon  !  Gavaudan  lui  démontra  aisément,  sans  doute, 
qu'elle  n'avait  pas  à  courir  les  mêmes  risques,  à 
redouter  les  mêmes  ennuis  que  le  royal  fils  de 
David;  la  reine  de  Sabba  eut  été  évoquée  plus  à 


:•'.<-  a   TBOUBÀDOUM   <   \ M  ai  ! 

propos,  Bemble-t-il.  La  bergère  est  vite  convaincue 
ci  h  linii  par  se  rendre  à  Bes  désirs  ». 

Une  autre,  moins  farouche  encore,  ae  tente  même 
pas  un  simulacre  de  résistance.  A  peine  aperçoit- 
elle  <  lavaudan  qu'elle  lui  prodigue  les  plus  chaudes 
marques    <l<-    sa    tend  Le    poète    veut-il    lui 

dépeindre  les  tristesses  <l»-  la  séparation j  elle  l'inter- 
rompt ingénument:  «  •!<•  connais  cet  état,  dit-elle; 
j'\  pense  toutes  les  auits,  en  ai  perdu  le  sommeil!  » 
Qu'on  n'essaie  pas  «!<•  La  séparer  de  son  bien-aimé, 
ootre  pastourelle  \;i  chercher  dans  la  Bible  de 
déconcertants  arguments:  «  Eve  a  bien  transgressé 
«  les  défenses  qui  lui  furent  faites;  c'est  donc 
i  perdn  Bon  temps  que  de  me  défendre  de  vous 
•    roir!   ») 

Convenons  avec  le  digne  Ecclésiastique  qui  a 
analysé,  un  <1cs  premiers,  l'œuvre  du  Troubadour 
Cantalien,  que  c'esl  étrange  abberration  de  la  pari 
de  la  bergère  de  s'autoriser  de  l'exemple  de  notre 
coquette  mère  Eve  qui  lui  n  attiré  un  si  effroyable 
châtiment  et  concluons  mélancoliquement  avec  lui 


LES    ritOUBADOUBS   CANTALIEKS  599 

que:  «  C'est  là  une  de  ces  folies  qu'on  voit  naître 
du  délire  des  amants!  »  (1) 

Compatriote  peut-être  et  sûrement  contemporain 
du  Prieur  de  Montaudon,  Gavaudan  n'est  pas  plus 
édifiant  que  Pierre  de  Vie  et  ses  «  cantons  »  effa- 
roucheraient, de  nos  jours,  les  oreilles  les  moins 
prudes.  Il  faut,  en  revanche,  rendre  pleinement 
hommage  à  la  sincérité  de  ses  convictions  et  recon- 
naître qu'il  prêche  d'exemple,  met  en  pratique  les 
conseils  qu'il  donne  et  sait,  à  l'occasion,  payer  bra- 
vement de  sa  personne.  11  a  adjuré  Empereurs  et 
Rois  de  voler  au  secours  du  monarque  Castillan 
écrasé  par  le  Maure.  Lui-même  passe  les  Pyrénées 
avec  les  soixante  mille  soldats  de  la  Gaule  Méridio- 
nale qui  se  rangent  sous  la  bannière  Castillane 
d'Alphonse  IX.  Il  fit  des  prodiges  de  valeur  et  se 
couvrit  de  gloire,  assure-t-on,  à  la  bataille  de  Las 
Navas  de  Toloza  gagnée  par  les  Chrétiens  en  juillet 
1212.  Joignant  ainsi  le  geste  à  la  parole,  «  Gavau- 
dan fut,  selon  l'expression  d'un  critique  moderne, 
un  des  héros  de  l'expédition  dont  il  avait  été  ie 
Tyrtée  »  (2)  et  prouve  que  le  «  marivaudage  ».  le 


(i)  Millot  :    Hist.   des   Troubadours,   T.   I.    Paris    1774. 
(2)  Fauriel  :  Hist.  de  la  Littér.  Provenç.,  T.  II. 


'■.""  .  R0UBAD01  RS    '    Wï  M  -IENS 


constant  sonci  passionnel  ae  faisaient  pas  tort  chez 
lui  ans  mâles  vertus  guerrières. 


6' 


Il  semble  bien  qu'à  la  suite  de  cette  mémorable 
victoire,  notre  Troubadour  ait  fait  un  assez  long 
séjour  dans  la  péninsule  Ibérique  et  ait  poussé 
jusqu'en  Portugal.  Il  ,\  était  attiré,  Bans  doute,  par 
sa  quasi  compatriote,  La  reine  Lusitanienne  Douce 
d'Aragon-Provence,  fille  de  Raymond-Bérenger  IV, 
Comte  de  Barcelone  el  de  Provence,  Vicomte  de 
Cariât  et  de  G-évaudan  et  roi  d'Aragon,  qui  avait 
«•p.. us.-.  .Mi  L178,  Sanche  II.  roi  de  Portugal.  La 
Princesse  Aragonaise,  qui  régnait  a  Lisbonne,  por- 
tait le  nom  «le  s.i  grand'mère  Douce  de  Carlat- 
Provence,  accueillant  avec  particulière  laveur  les 
Troubadours  protégés  <!<•  son  royal  frère,  alors  sur- 
tout qu'ils  pouvaient  se  réclamer  d'une  origine  Pro- 
vençale, Auvergnate  ou  Gévaudanaise. 

Nous  devons  de  mieux  connaître  Gavaudan  à  un 
éminent  professeur  Portugais  que  la  politique  vient 
de  prendre  tout  entier  <-t  qui  a  abandonné  la  Litté- 
rature  pour  détrôner  les  rois!  M.  Braga,  qui  a  pris 
un.'  part  si  prépondérante  a  lu  révolution  de  Por- 
tugal  et  est  actuellement  un  des  chefs  de  la  Repu- 


LES   TROUBADOUBS   CANTALIENS  (jOl 

blique  Portugaise,  dit  de  notre  Troubadour  daus  son 
Histoire  de  la  Littérature  Lusitanienne: 

—  ((  La  nécessité  de  se  défendre  contre  les  pré- 
ce  tentions  de  Castille  fit  que  le  monarque  Portu- 
«  gais  s'allia  avec  le  roi  d'Aragon;  aussi,  les  Trou- 
ée badours  qui  fréquentaient  cette  cour  ne  furent- 
«  ils  pas  étrangers  à  ce  rapprochement. 

«  Un  de  ces  Troubadours  qui  poussait  notre  mo- 
«  narque  à  la  Croisade  contre  les  Sarrazins  était 
«  Gavaudan.  Ce  chant  de  G-avaudan-le- Vieux  avait 
((  pour  but  d'inciter  les  nations  chrétiennes  à  com- 
«  battre  les  troupes  parties  d'Afrique  avec  Maho- 
«  med-el-Nassir  et  qui  arrivèrent  à  Séville  en  1210. 

((  Il  était  naturel  que  ces  trois  Troubadours  : 
«  Marcobrus,  Pierre  Vidal  et  Gavaudan-le- Vieux, 
«  qui  furent  imités  par  nos  Chevaliers,  nous  aient 
«  fait  connaître  les  poèmes  Bretons  et  Francs  qui, 
((  par  la  voie  de  la  Provence,  entrèrent  dans  la  tra- 
ce dition  universelle.  Pierre  Vidal  cite  la  romance 
«  d'Arthur  de  la  Table  Ronde,  Gavaudan-le- Vieux 
«  l'admirable  Chanson  de  Koland. 

«  La  poésie  Provençale  devait  se  répandre  en 
«  Portugal  à  cause  du  voisinage  de  la  Galice  où 


S    rBOl  BADOURS   <  AMTALI]  KS 

<<  accouraient  lea  Troubadours  étrangers.  L'alliance 
«  avec  l.i  Couronne  d'Aragon  à  laquelle  était  réuni 
(i   le  <  Jomté  de  Provence  était  une  cause  permanente 

■  pour  L'extension  de  cette  influence.  La  langue 
Portugaise  Be  confondait  avec  celle  de  la  Galice, 
car  entre  ces  deux  contrées  longtemps  unies,  il 

i    n'existait  pas  <!«•  barrière  naturelle  et  la  langue 

■  de  la  poésie  Locale  était  analogue  à  la  langue 
«  d'Oc 

«  C'est  la  première  fois,  observe  Braga,  à  propos 

■  de  la  bataille  <1«-  Las  Navas  «le  Toloza,  que  nous 
royons  Les  Troubadours  Provençaux  condamner 

«  les  rois  Portugais.  Gavaudan-le-Vieux  blâme 
Banche  V  .  montrant  son  peu  de  forces  contre 
«  L'attaque  de  Mahomet-el-Nassir  en  1210;  en  1212 
i  Guillaume  de  Tudelle  stigmatisa  l'avilissement 
«  d'Alphonse  II.  »  (1). 

11  serait  Intéressant,  si  cette  étude  ne  dépassait 
trop  les  limites  d'une  simple  biographie,  de  recher- 
cher l'influence  réelle  qu'exerça  le  Troubado-ir 
Cantalieu  sur  la  Langue  dont  devait  se  servir 
Camoens  et   sur  la   Littérature  Portugaise.  Braga 


Tu    Braga:    Hist.   de   la  Littér.   Portug.,  T.   H.   Pitto;   Hist.  de 
la  ville  d'Aîx,  Liv.  I,  chap.  IV.   Baret  :  Troubadours,  p.   192. 


LE3  TROUBADOURS   CANTALIENS  603 

reconnaît  que  si  l'influence  Galicienne  fut  surtout 
décisive  en  Portugal  et  se  révèle  presque  exclusive 
dans  les  concioneiros  »,  celle  antérieure  des  pre- 
miers Troubadours  vomis  de  France,  comme  Gavau- 
dan,  laissa  de  profondes  traces.  Les  «  fidalgos  »  qui 
émigrèrent  vers  la  France,  au  temps  des  luttes  de  la 
Noblesse  et  du  Clergé  contre  le  roi  Sanche  II,  les 
Valladarès,  Porto-Carrero,  Reymondos,  Estevaos, 
Aboins,  Troubadours  Portugais,  en  étaient  impré- 
gnés avant  d'aller  mûrir  leur  talent  à  la  cour  de 
Saint  Louis. 

Il  est  à  croire  que  notre  Gavaudan  n'avait  pas 
promené  sa  vie  errante  qu'en  Espagne  et  en  Por- 
tugal; tout  fait  supposer  qu'il  connaissait  aussi 
l'Italie,  au  moins  dans  sa  partie  septentrionale. 
C'est,  en  effet,  entouré  d'une  véritable  escorte  de 
poètes,  que  Rayrnond-Bérenger  d'Aragon  s'en  fut 
à  Turin  rendre  hommage  pour  la  Provence,  fief 
d'Empire,  à  Frédéric  Barberousse,  héritier  des  rois 
d'Arles.  Il  semble  bien  que  Gavaudan  faisait  partie 
de  la  poétique  pléiade  qui  entourait  le  royal  fils  de 
l'héritière  de  Provence  et  de  Cariât  {!). 

Si  tous  les  autres  détails  de  sa  vie  et  les  circons- 
tances de  sa  fin  nous  restent  inconnus,  le  temps  a 


LtS   TRûl'BADOl'KS    CAKTALIENS 


moins  maltraité  l'œuvre  poétique  de  ce  Troubadour 
que  celle  de  la  plupart  de  Bes  confrères.  Une  dizaine 
de  pièces  lyriques  nous  restent  de  lui  qui  mérite- 
raient,  mieux  que  bien  d'autres,  les  honneurs  de  la 
traduction.  Nous  regrettons  que  les  limites  de  cette 
étude,  strictement  circonscrite  aux  poètes  Canta- 
liens  d'origine  certaine,  dous  obligent  à  en  exclure 
les  poèmes  d'un  d»-s  pins  intéressants  Troubadours 
dont  la  région  Lozérienne  fut  sans  doute  le  ber- 
ceau 1 1 }. 


r 


=rj 


■  habaneau.  p.  144.  "  Gavaudan-le-Vieux  1195-1215.  Une 
dizaine  de  pièces  lyriques.  Gr.  n°  174.  Hist.  littér.  T.  XV,  p.  445. 
T.  XVII.  p.  419.  Fauriel  T.  II.  p.  154.  Mila 


Hugues  de  Brunet 

'UC    BRUNENC) 


xir-xnr 


—  ((  Uc  Brunenc  si  fo  de  la  ciutat  de  Rodés  qu'es 
«  de  la  seignoria  del  Comte  de  Tolosa  e  fo  Olergues. 
a  E  après  be  letras  e  saup  ben  trobar,  subtils  era 
«  mote  de  grau  sen  natural  ;  e  fetz  se  Joglars  e  fetz 
«  motas  de  bouas  cansos,  mas  non  fetz  sons.  E  anet 
((  ab  lo  rei  N'Anfos  d'Arago  e  ab  lo  Comte  de 
u  Tolosa  e  ab  lo  Comte  de  Rodés,  lou  sieu,  seignor 
«  e  ab  en  Berna rt  d'Anduza  e  ab  lo  Dalfi  d'Al- 
((  vernhe.  Et  entendet  en  una  borzeza  d'Orlkac,  que 
«  avia  nom  ma  doua  Galiana;  mas  ela  non  lo  vole 
«  amar  ni  retener,  ni  far  negun  plazer  en  dreg 
((  d'amor;  e  fetz  son  drut  del  Comte  de  Rodés,  e 
a  donet  conyat  à  N'Uc  Brunenc.  Et  adonc,  N'Uc, 
((  per  la  dolor  que  el  n'ae,  messe  en  l'Ordre  de  Car- 
ce  tosa  e  aqui  el  inori  »  (1). 

Hugues  de  Brunenc  était  originaire  de  la  cité  de 
Rodez  qui  relève  du  Comté  de  Toulouse.  Il  était 
Clerc.  Il  étudia  les  Belles-Lettres,  sut  composer  des 
poèmes,  avait  l'intelligence  vive  et  beaucoup  de  sens 


(i)  Biographies  des  Troubadours.  Chabaneau,  p.  35  et  177. 
Ugo  Brunenc  ou  Brunet  de  Rodez  (Aveyron).  Vers  1 190-1200. 
Biogr.  Gr.  ne  451.  Hist.  Littér.  T.  XVII,  p.  552. 


LES   TROUBADOUBS   CANTALIENS 

naturel.  11  se  fit  Jongleur,  rima  nombre  de  fort 
bonnes  chansons,  mais  sans  en  faire  la  musique.  Il 
résida  successivement  auprès  du  roi  Alphonse 
d'Aragon,  du  Comte  de  Toulouse,  du  Comte  de 
Rodes,  s.. h  seigneur,  «le  Bernard  d'Anduze  et  du 
Dauphin  d'Auvergne.  Il  prétendit  à  l'amour  d'une 
bourgeoise  d'Aurillac  qui  avait  nom  dame  Galliane. 
Mais  celle-ci  ne  voulut  pas  l'aimer,  refusa  ses  hom- 
mages, ae  lui  accorda  ni  faveurs  ni  droits  d'amour. 
Elle  lui  préféra  le  Comte  de  Rodez,  et  donna  congé 
a  Bogues  de  Brunenc.  Il  en  éprouva  si  grande  dou- 
leur qu'il  entra  dans  l'Ordre  de  la  Chartreuse  et 
y  mourut 

Eugues  «le  Brunenc  <»u  plus  exactement  de  Bru- 
net,  clerc  du  diocèse  de  Rodez,  était  un  cadet  d'une 
grande  maison  Rouergate,  richement  possessionnée. 
le  XII  siècle,  dans  la  mouvance  de  la  baronnie 
de  Séverac  on  elle  possédait  «le  nombreux  fiefs. 
Pierre  de  Brunet,  probablement  père  ou  frère  de 
notre  Troubadour,  rendait  hommage  le  30  juin  1165 
à  Raymond  Trencabel,  Vicomte  de  Béziers.  Guilh<-- 
pon  de  Brunel  prêtait  serment  de  fidélité  au  même 
Vicomte,  dans  le  château  de  Carcassonne,  en  mai 
1191.   A  la  même  époque,  un  autre  Brunet  contre- 


LES   TROUBADOURS   CANTALIEXS  609 


signait  une  donation  de  Bégon,  seigneur  de  Cal- 
niont,  aux  Religieux  d'Aubrac  (1). 

Ce  n'est  qu'au  XIVe  siècle  que  cette  famille  quitta 
le  Rouergue  pour  aller  s'établir  en  A  gênais  où 
Arnaud  de  Brunet,  époux  de  Béatrix  de  Nobilis 
est  seigneur  de  Montléal,  Beauville,  etc.,  en  1380  (2). 
Un  autre  rameau  s'était  détaché,  probablement  vers 
la  même  époque  ou  à  une  date  antérieure  selon 
MM.  de  Chazelles  et  de  Lalaubie,  de  la  souche 
Rouergate  pour  s'établir  en  Haute-Auvergne.  <  Je 
n'est,  en  tous  cas,  qu'en  1342  qu'une  alliance  avec 
les  Vixouse,  antique  race  Carladézienne  dont  un 
Brunet  épousa  l'héritière,  rendit  ce  seigneur  pos- 
sesseur du  château  de  Vixouse,  paroisse  de  Pol- 
minhac,  de  celui  d'Hauteval  près  La  Capelle-Barrez 
et  des  autres  domaines  de  cette  maison  (3).  C'est,  à 


(i)  H.  de  Barrau  :  Docum.  hist.  du  Rouergue.  T.  I,  p.  709  à  718. 

(2)  La  maison  de  Brunet  avait  encore  pour  chef  en  1850  Henri 
de  Brunet,  Marquis  de  Panât,  Vicomte  de  Cadars  et  de  Peyre- 
brune,  baron  de  Bournac,  etc.,  dont  le  père  avait  été  préfet  du 
Cantal  en  1828.  Un  autre  rameau  avait  pour  représentant  Armand 
de  Brunet  de  Pujols  de  Castelpers  de  Levis,  Marquis  de  Ville- 
neuve, etc.. 

(3)  Le  château  de  Vixouse,  commune  de  Polminhac,  cant.  de 
Vic-sur-Cère,  arr.  d'Aurillac  appartenait  dès  le  haut  moyen  âge 
à   une   famille   de   son  nom.   Cette   maison   de   Vixouse   comptait 


640  LKS   TKOUBAI*  >U<S    I    \NTALIENS 

n'en  pas  douter,  cette  alliance  du  XVe  siècle  qui  a 
fa ii  dire  aux  auteurs  du  Dictionnaire  statistique  du 
Cantal  que  Hugues  de  Bruneinc  était  «  un  Trouba- 
dour d'Auvergne  »  (1). 

si  la  Baute-Auvergne  ne  peut  le  revendiquer 
comme  sien,  c'esl  au  moins  sur  son  sol  et  dans  sa 
capitale  que  s'est  déroulé  l'épisode  amoureux  qui 
décida  de  sa  vie.  Comme  Pierre  de  Rogiers,  Pierre 
de  Vie  et  tain  d'au  lies  Troubadours,  hommes 
d'Eglise,  Hugues  de  Brunel  portait,  à  titre  tout 
honoriliqui'.  sa  Oléricature.  il  est  superflu  de  répé- 
ter, une  fois  de  plus,  que  les  Clercs  du  XIIIe  siècle 
même  revêtus  de  dignités  ecclésiastiques,  trouvaient 
chose  fort  naturelle  que  de  s'engager  dans  une 
intrigue  amoureuse.  Notre  Troubadour  avait  dû  en 
aouer  »-t  dénouer  plus  d'une  aux  Cours  d'Aragon, 


parmi  les  grands  vassaux  de  Carladez.  Plusieurs  de  ses  membres 
connus  au  XIIe  et  XIIIe  siècles.  La  branche  aînée  s'éteignit 
dans  les  Bruneinc,  un  rameau  cadet  fixé  à  Comblât  eut  même 
l'héritière  Antoinette  épousa  en  1541  Jean  de  Cabannes 

La  famille  de-  Bruneinc  garda  Vixouse  jusqu'en  1595  où  Ray- 
mond  de  Bruneinc  vendit  cette  terre  à  Marguerite  de  Chaumeil, 
dame  de   Caillac. 

(1)  MM.  de  Lalaubie  et  de  Chazelles  citent  la  biographie  en 
langue  Romane  d'Hugues  de  Bruneinc,  mais  le  classent  néanmoins 
parmi  les  Troubadours  Auvergnats.  Dict.  stat.  du  Cantal,  T.  V, 
P-  58. 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  611 

de  Toulouse  et  de  Rodez  où  il  avait  séjourné  tour 
à  tour.  Il  dut  accompagner,  sans  doute,  son  suze- 
rain à  Cariât  et  se  trouver  ainsi  en  séjour  momen- 
tané aux  environs  d'Aurillac. 

Hugues  II,  Comte  de  Rodez  et  Vicomte  de  Cariât, 
qui  régna  de  1156  à  1208  (1),  aurait  été  le  rival  heu- 
reux en  amour  d'Hugues  de  Brunet.  On  ne  sait  rien 
de  cette  belle  bourgeoise  d'Aurillac  qui  fut  si  cruelle 
au  Troubadour,  si  facile  au  Comte  de  Rodez,  sinon 
qu'elle  s'appelait  Galliane.  Hugues  II  était  un  don 
Juan  renommé  ayant  déjà  fait,  maintes  fois,  ses 
preuves,  aussi  heureux  en  amour  que  vaillant  à  la 
guerre  et  sage  au  Conseil.  Il  avait  pris  une  part 
active  aux  guerres  contre  les  Anglais,  réussi  à  pré- 
server ses  domaines  de  toute  déprédation.  De  con- 
cert  avec   son   frère,   l'Evêque   de   Rodez,   il   avait 


(i)  Nous  ignorons  pourquoi  Chabaneau  limite  le  règne  d'Hu- 
gues II  à  1195.  Barrau  (Doc.  hist.  du  Rouergue,  T.  I,  p.  224) 
donne  la  date  de  1208.  Il  fut  inhumé  à  cette  date  à  l'Abbaye  de 
Bonneval.  Il  associa  son  fils  Hugues  III  à  son  gouvernement  en 
1195.  C'est,  sans  doute,  ce  qui  aura  trompé  Chabaneau.  Ce  Prince 
étant  mort  l'année  suivante.  Hugues  II  associa  à  sa  place  à  son 
gouvernement  son  second  fils  Guillaume  qui  mourut,  lui  même 
sans  postérité  en  1208.  La  même  année,  Hugues  II  descendait  au 
tombeau  et  Henri  Ier,  son  fils,  de  Bertrande  d'Amalon,  lui  suc- 
cédait. 


612  ''.s  TROUBADOURS   OANTALIENS 

établi  sur  toutes  ses  terres  une  taxe  appelée  «  Com- 
mun de  paix  o  destinée  à  la  solde  d'une  troupe  spé- 
ciale, équivalent  de  aotre  Gendarmerie  moderne, 
dont  la  mission  exclusive  était  de  traquer  les  voleurs 
«•!  d'assurer  la  tranquillité  des  routes.  Veuf  d'Agnès 
d'Auvergne,  tille  du  Comte  Guillaume,  qui  lui  avait 
laissé  cinq  entants,  il  consola  son  veuvage  avec  la 
belle  Bertrande  d'Amalon,  une  «le  ses  vassales,  à 
laquelle  il  lit  don,  en  1171,  du  château  de  Trépa- 
don  sur  les  borda  du.Tara  et  de  vastes  terres  dans 
les  paroisses  d'Amalon  el  de  Saint-Symphorien. 
L'épousa-t-il  morganatiquement  ou  officiellement, 
comme  l'affirment  certains  historiens,  ou  fut-il  sim- 
plement heureux  sans  s'inquiéter  de  la  Légalité  de 
>i»u  union?  Cette  dernière  hypothèse  paraîtrait 
vraisemblable  à  voir  les  difficultés  qu'eut  son  fils 
Benri,  né  de  Bertrande  d'Amalon,  a  ceindre  la  cou- 
ronne comtale  après  le  décès  de  ses  deux  demi- 
frères,  Hugues  III  et  Guillaume,  tous  deux  fils 
d'Agnès  d'Auvergne.  Il  est  à  supposer  que  c'est 
après  son  veuvage  et  avant  de  devenir  <<  l'esclave  » 
de  sa  jolie  vassale  Bertrande,  qu'au  cours  d'une 
visite  dans  sa  Vicomte  de  Cariât,  il  se  fit  aimer 
de  la  belle  Galliane.  La  liaison  aristocratico-bour- 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  613 

geoise  d'Hugues  II  serait  donc  antérieure  à  1174. 
date  à  laquelle  il  était  déjà  «  enchaîné  »  aux  pieds 
de  la  séduisante  Rouergate.  Discrètement  l'Histoire 
a  tu  le  nom  du  brave  bourgeois  d'Aurillac,  époux 
malheureux  d'une  trop  jolie  femme,  dont  l'honneur 
conjugal  n'évita  recueil  Brunet-Carybe  que  pour 
tomber  dans  celui  Sylla-Bodez  où  il  paraît  bien  avoir 
totalement  sombré! 

Précurseur  du  Vert-Galant,  qui  devait  compter 
Ilodez  au  nombre  de  ses  fiefs  héréditaires,  avant  de 
devenir  roi  de  France,  Hugues  II  ne  se  douta  peut- 
être  pas  du  désespoir  mortel  qu'il  causait  à  son 
féal,  en  lui  enlevant  l'amour  de  dame  Galliane.  Elle 
se  fut  peut-être  contentée  du  Troubadour  si  le 
Comte  ne  s'était  mis  sur  les  rangs  !  Evincé,  rebuté, 
humilié,  notre  Troubadour  reporta  sur  Dieu  cet 
ardent  amour  que  la  belle  et  orgueilleuse  Aurilla- 
coise  avait  refusé.  Il  alla  droit  à  l'Ordre  le  plus 
sévère,  où  le  renoncement  est  le  plus  absolu,  la 
séparation  du  monde  la  plus  complète  et  se  fit 
Chartreux.  Rêva-t-il,  dans  le  grand  silence  de  sa 
cellule,  à  ses  randonnées  à  travers  les  Cours  Méri- 
dionales, le  cuisant  souvenir  de  sa  déconvenue  sur 
les  rives  de  Jordanne  vint-il  hanter  ses  nuits?  Le 


614 


LES   TROUBADOURS    CANTALIENS 


saint  Religieux  esl  mort  au  monde;  laissons  le 
noble  Troubadour  Bouergat  au  silence  de  sa  cellule 
anonyme  et  <!»-  sa  tombe  ignorée  il). 


(1)  Il   reste  d'Hugues  de  Brunet  huit  pièces  lyriques. 


Raymond  de  Vidal  de  Bézaudlltl 


XII'- XIII' 


Dominant  la  vallée  de  la  Doire,  au  voisinage  du 
château-fort  de  Tournemire,  dont  il  relevait,  Bezau- 
dun  (1)  existait,  peut-être,  dès  l'époque  Romaine,  a 

en  croire  le  résultat  des  touilles  opérées  aux  envi- 
rons (2).  Son  uom  apparaît,  tout  au  moins,  dans  un 
acte  de  foi  et  hommage  de  1284  et,  quelques  années 
plus  tard,  dans  le  traité  de  1298  (3).  C'était  alors 
un  «  affar  »  ou  «  mas  »  assez  important  où  exis- 
tait déjà,  probablement,  dès  cette  époque,  une  tour 
d  e  guet  (4).  C'est  en  ce  lieu,  disaient  unanime- 
ment les  historiens  d'Auvergne,  que  naquit,  dans 


(i)  Cne  de  Tournemire,  cant.  de  Saint-Cernin,  arr.  d'Aurillac. 

(2)  Communication    de    M.    Delzangles. 

(.3)  Dict.  Stat.  du  Cantal,  T.  V,  P.  463-64.  De  bonne  heure, 
Tournemire  se  composa  d'un  véritable  groupe  de  forteresses 
disséminées  autour  du  château  principal,  eut  de  nombreux  cosei- 
gneurs.  La  tour  de  Chaliers,  Le  Fortanier,  la  tour  de  Mazerolles, 
la  tour  Golbrand,  la  Jordaine,  la  Golhère,  Anjonny  ou  Larman- 
die,  seul  debout,  Bezaudun,  tous  édifices  isolés,  avaient  des  sei- 
gneurs particuliers  dont  l'acte  de  partage  du  traité  de  1298  régla 
les  droits  respectifs. 

(4)  Au  XVe  siècle,  Bezaudun  échut  de  nouveau  à  un  puîné  des 
Tournemire,  Louis,  qui  épousa,  le  3  juin  1485,  Catherine  de  la 
Tour  de  Juzis,  en  Laugarais,  de  cette  maison  qui  porte  actuelle- 
ment le  nom  de  La  Tour  d'Auvergne-Lauragais.  Le  château  qu'y 
firent  construire  ces  époux,  à  la  fin  du  XVe,  aurait  été  la  réédifi- 
cation agrandie  de  l'édifice  primitif,  simple  tour  de  guet.  On  sait 


ii|S  -    I  ROI  BADOUR  ;   '   WTM.n  N8 

le  dernier  tiers  <1  u  XII"  siècle,  l'exquis  et  savant 
poète  dont  l'abbé  .M  il  lot  dit  :  <<  Si  les  Troubadours 
i.  ri  les  Jongleurs  avaient  en  souvent  à  débiter  «les 
«  contes  semblables,  il  faudra  il  moins  s'étonner  de 
i<   leur  prodigieu  \  Buccès  »  (1). 

hiius  l'Annuaire  «lu  Cantal  de  1830,  l<-  Baron  de 
Sartiges  d'Angles  expose  longuement  les  raisons  qui 
lui  font  croire  le  Troubadour  Raymond  de  Vidal 
de  Bezaudnn  originaire  du  village  <  îantalien  voisin 
•  l<-  Tournemire. 

«  \iill«»i  ignore  le  lieu  de  naissance  de  ce  Trouba- 
dour el  il  suppose  qu'il  pouvait  être  îils  d'un 
«<  autre  fameux  Troubadour  nommé  Pierre  Vidal, 
<<  <l«'  Toulouse,  qui  avait  jadis  séjourné  ;i  Bézaudun 
«  eu  Provence;  mais  comme  il  a  existé  un  château 
((  <!<•  Bézaudun,  en  Auvergne,  près  «le  Tournemire, 
<<  et  que  li'  nom  de  Vidal  est  assez  commun  dans 
«  cette  partie  de  la  province,  il  y  a  lieu  de  croire 
(<   que  l<-  Troubadour  dont    il  s'agit   ici  était  de  ce 


positivement  qu'entre  le  château  de  Tournemire  et   Bézaudun,  il 
y  avait  un  poste  avancé  :  le  fort  de  la  Jordaine,  figurant  dans  le 
traité  '1«    i-''»s'    Son  nom  rappelait  certainement  quelque  souvenir 
roisades. 

(  1 1  Millot,  Hist.  des  Troubadours,  T   111 


LES   TItOl  BADOl  Lt3   I  .Wl  VLIËNS  (11!) 

«  dernier  lieu.  Cette  supposition  est  d'autant  mieux 
«  fondée  que,  dans  une  pièce  de  sa  composition,  il 
«  parle  d'aventures  arrivées  en  Limousin,  pays 
«  plus  à  portée  d'être  connu  d'un  Auvergnat  que 
«  d'un  Provençal.  D'ailleurs,  Nostradamus  ne  t'ai; 
«  nulle  mention  de  Raymond  Vidal  et,  certes,  on 
(<  ne  saurait  accuser  cet  historien  «les  Troubadours 
«  de  sa  province  d'avoir  négligé  un  de  ceux  qui  lui 
«  aurait  t'ait  le  plus  d'honneur  par  l'excellence  de 
«  ses  productions. 

((  Quoi  qu'il  en  soit,  Raymond  Vidal  est  connu 
<(  par  plusieurs  pièces  remarquables  et,  entre  autres, 
((  par  deux  nouvelles. 

u  Dans  la  première,  il  raconte  les  amours  d'un 
<(  Chevalier  et  d'une  dame  du  Limousin  qu'il  ne 
((  nomme  pas;  ceux-ci,  d'abord  heureux,  puis  brouil- 
«  lés  par  suite  des  intrigues  d'une  demoiselle, 
((  finissent  par  soumettre,  par  ambassade,  leur  dif- 
<(  férend  à  l'arbitrage  d'un  baron  catalan,  qui  les 
u   réconcilie. 

((  Raymond  Vidal  vivait  sous  le  règne  d'Aï- 
«  phonse  IX,  roi  de  Castille,  mort  en  1214,  à  la 
«    cour  duquel  il  avait  séjourné.  » 

Dans  le  Dictionnaire  statistique  du  Cantal,  pu- 


lisi  ROI  BAD01  RS   <   W  l.M.ll  NS 

blié  en  L857,  l'écrivaint  précité  constate  que,  depuis 
L830,  «  rien  D'est  venu  contredire  sou  opinion  »  1 1  ). 
Elle  était,  depuis,  généralemenl  admise  el  Raymond 
de  Vidal  de  Bezaudun  classé  parmi  les  Troubadours 
<  lantaliens. 

Dès  dos  premières  recherches  sur  les  poètes  de 
Haute-Auvergne,  nous  avons  été  amené  à  douter  de 
l'exactitude  de  l'attribution  au  Cantal  «le  l'auteur 
de  «  Las  razos  de  trobar  ».  Le  silence  de  Nostrada- 
iniis.  eei  historien  plus  que  fantaisiste,  dont  le 
baron  de  Sartiges  faisait  un  argument,  De  nous 
apparaissait  pas  plus  probant  que  celui  tiré  des 
anecdotes  Limousines  racontées  par  ce  Troubadour 
qui  avait  pu  fort  bien  les  connaître  sans  être  origi- 
aaire  d'une  province  limitrophe.  Il  existe  en  Basse- 
Provence,  dans  l'arrondissement  «le  Grasse  et  le 
canton  de  Toursegoules,  une  commune  de  Bezaudun 
dont  le  château  est  mentionné  déjà  au  XIIe  siècle. 
C'est  là,  qu'au  «lin-  de  nombreux  biographes,  sérail 
ne  Raymond  Vidal.  Son  nom  fort  répandu  dans  le 
Midi,  le  désir  <le  se  différencier  de  son  homonyme 
le  Troubadour  célèbre  Pierre  Vidal,  avec  lequel  on 


lict.  Stat.  du  Cantal.  T.  V,  p.  466. 


LES   TROUBADOUKS   OANTALIENS  (>21 

l'a,  néanmoins,  souvent  confondu,  expliqueraient 
sa  constante  habitude  d'ajouter  à  son  nom,  celui 
de  son  lieu  d'origine.  Lui-même,  observaient  les 
partisans  de  cette  thèse,  a  pris  soin  de  nous  parler 
de  son  berceau: 

Abril  inic,  Mays  intrava 
E   cascus  tlcls  auzels  chantava 
Save  in  que  fon   moti  adonex 
En  la  plassa  de  Bezaudun. 

Avril  était  à  son  déclin,  on  entrait  en  mai 
Et   tous   les   oiseaux   chantaient. 
C'était,  il  m'en  souvient,   un  matin 
En  la  place  de  Bezaudun   (i). 

Un  savant  critique  Allemand  avait  ajouté  encore 
aux  raisons  qui  militaient  en  faveur  de  l'origine 
Provençale  de  Raymond  Vidal:  «  L'Histoire  Lit- 
ci  téraire  et  Eaynouard,  dit-il,  attribuent  cette  pro- 


(i)  Même,  en  appliquant  ces  vers  à  Bezaudun-Tournemire, 
Raymond  a  pu  dire  la  «  place  »,  la  forteresse  de  Bezaudun.  Aux 
érudits  qualifiés  appartient  de  décider  si  ces  vers  sont  de  Vidal 
de  Bézalu  vivant  au  XIIIe  ou  XIVe,  ou  du  Vidal  Provençal  ou 
Cantalien. 


622  LES   TROUBADOl  ttS   <   INTALIENS 

«  duction  (li  au  célèbre  Pierre  Vidal;  mais,  outre 
«  que  le  manuscrit  2701  nomme  Raymond  Vidal 
<<  comme  sou  auteur,  il  y  a  double  coïncidence  eu 
«  faveur  de  l'identité  de  ce  dernier.  Bezauduu  était 
m  s;i  Fille  natale  et  le  poète  nous  l'indique  Comme  sa 
«  résidence.  Bu  second  lieu,  l'œuvre  en  son  entier 
«   révèle  la  manière  de  Ramon.  »  {'2) 

Les  auteurs  de  l'Histoire  Littéraire  avaient  été 
tout  aussi  affirmants:  <<  Ce  Troubadour  né  à  lîe- 
(i  eaudun,  petite  ville  de  Provence,  et  connu  sous 
«  la  dénomination  de  Raymond  Vidal  de  Bézau- 
«    d'un,  est   l'auteur  de  quatre  pièces  de  vers  ))  (3). 

I.  historien  des  Troubadours  Espagnols,  Mila  y 
Pontanals  est  venu  donner  eu  1861,  un  troisième 
berceau  à  Raymond  Vidal  dont  il  affirme  l'origine 

<  'atalane: 

u  La  patrie  de  ce  troubadour  est  Besalû:  Bezan 
«  dun,  Bezaudu  selon  la  (orme  provençale,  Bisuldo 
<<  Matin  Bisuldunum),  antique  capitale  du  comté. 
<<    La  place  de  cette  ville  a  conservé  quelques  arcs 


(i)  Un  poème  de  1850  vers  en  forme  de  récit. 

(2)  F.    Diez:    «    La   poésie  des   Troubadours    »,   traduction    du 
Baron  F.  de  Roisin,  1845,  p.  218. 

(3)  Hist.  Littér..  T.  XVIII,  p.  633. 


LE3   TROUBADOURS   CANTALIENS  <>23 

((  Byzantins  qui  furent,   sans  doute,   témoins  des 

«  promenades   solitaires  du  poète.   Que  le   Bezau- 

((  dun  des  manuscrits  ait  été  notre  Besalu  et  non 

((  l'une  des  agglomérations  insignifiantes  du  midi 

«  de  la  France  portant  le  même  nom,  c'est  ce  qui 

((  paraît  suffisamment  démontré  par  la  reeonnais- 

«  sa née   que    fit    ce   Troubadour   du    roi    D.    Pedro 

«  comme  de  son  souverain  et  le  grand  nombre  de 

«  notables  Catalans  qu'il  énumère.  » 

((  Dans  son  ouvrage  grammatical,  il  appelait 
«  Limousin  la  langue  d'Oc  et  il  fut,  sans  doute,  le 
«  premier  qui  ait  usé  de  ce  nom  qui  depuis  a  pré- 
ce  valu  en  Espagne.  £i  R.  Vidal  n'usa  pas  de  la 
((  langue  Catalane  à  la  manière  d'Albert  de  Siste- 
((  ron,  cela  provient  du  désir  naturel  chez  un 
«  rigoureux  grammairien  de  présenter  son  œuvre 
<(  exempte  de  toute  préférence  provinciale.  La 
((  vraie  manière  de  trouver,  qui  est  indubitablement 
((  son  ouvre,  forme  bien  plus  une  introduction 
((  grammaticale  à  l'art  de  trouver  qu'un  véritable 
«  art  poétique  et  acquit  une  telle  autorité  qu'H 
«  servit  de  modèle  à  nombre  de  traités  analogues 
<(  écrits  depuis,  sans  excepter  les  lois  d'amour  de 
((  Molinier. 


li-Ji  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

((  Raymond  Vidal  vivait  à  la  fin  du  XII8  et  au 
«  début  du  XIIIe  siècle.  Dana  sa  chanson  qui  com- 
««  mence  ainsi  :  Unas  novas,  il  suppose  avoir  assiste 
h  à  la  réception  d'un  jongleur  par  Alphonse  VIII 
«>  »M  sa  femme  Bléonore  d'Angleterre. 

«  11  visita  les  principales  cours  d'Espagne  et  du 
«<  midi  de  la  France;  mais  sou  principal  .Mécène 
a  devait  être  Hugo  de  IVfataplana,  donl  le  château 
«  ne  devail  pas  être  très  éloigné  de  la  patrie  de  ce 
<•   Troubadour  »  (1). 

On  ne  samait  être  plus  affirmatif.  On  remar- 
quera néanmoins  que  les  arguments  de  Mila  y  Fon- 
fcanals  ne  sont  pas  des  plus  décisifs  et  il  est  à  ob- 
server que  les  historiens  Espagnols  eux-mêmes  n'ar- 
rivent pas  ;i  se  mettre  d'accord.  Les  uns  font  vivre 
Raymond  Vidal  de  Bezaudun  à  la  tin  du  XIIe,  les 
autres  au  débul  du  XIVe!  Torrès-Amat  (2)  en  l'ait 
en  etict  le  fonda t cui'  du  Consistoire  de  la  Gaie 
Science  à  Toulouse  en  1323  et  apporte  à  l'appui  le 
témoignage  de  Don  Henrique,  Marquis  de  Villana, 


(il   Mila  y  Fontanals:  «  De  las  Trovadores  en  Espaîïa  ».  Bar- 
celone   1861. 

(2)  Torrès-Amat  :  «  Dict.  des  Ecrivains  Catalans.  1836. 


LES   TROUBADOURS   CAXTALIENS  625 

qui  vivait   à   la   même  époque,   dans  son   livre  de 
«  La  (Jaya  Scieur ia  ». 

Nous  avons  impartialement  rapporté  les  diverses 
opinions  qui  veulent  faire  de  Raymond  de  Vidal  de 
Bezaudun  un  Provençal  ou  un  Catalan.  Citons 
encore  celle  du  très  érudit  Abbé  Ulysse  Chevalier, 
dont  on  connaît  la  haute  autorité  dans  le  monde 
savant  : 

D'après  lui,  il  y  a  eu  trois  Troubadours  du  nom  de 
Vidal  :  Pierre,  le  Toulousain  et  le  plus  célèbre,  Ray- 
mond Vidal  de  Bezaudun,  né  dans  cette  ville  de 
Basse-Provence,  en  pleine  efflorescence  vers  1214, 
et  enfin  Raymond  Vidal  de  Bésalu  en  Catalogne, 
originaire  de  la  capitale  du  Comté  Pyrénéen  où  il 
vivait  en  1323  (1) 

Nous  nous  rangeons  absolument  à  la  manière  de 
voir  du  savant  Français  et  croyons  impossible  de 
ne  pas  admetre,  le  Toulousain  Pierre  Vidal  hors  de 
cause,  l'existence  de  deux  autres  Vidal,  tous  deux 
prénommés  Raymond,  l'un  Catalan,  vivant  au  qua- 
torzième ziècle,  l'autre  Français  et  de  cent  ans 
plus  ancien.  Ulysse  Chevalier,  donne  pour  patrie  à 


(i)  Ulysse  Chevalier  :   Bio-bibliographie. 


t'.lifi  LES  TR0UBAD01  BS   CAMTALIENS 

ce  dernier  le  village  de  Bézaudun  en  Basse-Pro- 
rence;  aucune  preuve,  pas  même  le  plus  léger 
indice,  ne  corrobore  cette  affirmation.  Ce  que  nous 
allons  exposer  la  ruinerait  entièrement,  dès  qu'on 
aura  pu  contrôler  les  preuves  authentiques  dont 
nous  révélons  l'existence  certaine  d'après  un  témoi- 
gnage qui  offre  toutes  les  garanties  de  véracité  et 
de  compétence  e1  qui  fixerait,  sans  contestation 
possible,  l'origine  Cantalienne  certaine  de  Raymond 
de  Vidal  de  Bézaudun. 

Kn  isss,  M.  l'Abbé  Delmas,  du  Clergé  de  Saint- 
Plour,  prêtre  d'une  instruction  solide,  d'esprit  très 
ouvert  et  fort  curieux  des  choses  du  passé,  était 
Curé  de  Tournemire  (1).  Son  Eglise  possédait  une 


(i)  L'Abbé  Delmas  est  mort  vers  1903,  à  Aurillac,  où  il  s'était 
retiré.  Il  a  rempli  pendant  les  dernières  années  de  sa  vie  les 
fonctions  hebdomadaires  de  Chapelain  de  Clavières-Ayrens.  Il 
nous  a  été  ainsi  donné  d'apprécier  son  érudition,  son  goût  d'in- 
vestigations au  profit  de  l'histoire  locale.  Certain  jardin  de  Tour- 
nemire, appelé  «  L'kort  de  la  salvatiou  »,  l'avait  intrigué.  Des 
fouilles  mirent  à  jour  l'entrée  d'un  souterrain  par  lequel  les 
assiégés  du  château,  réduits  à  l'extrémité,  pouvaient  trouver  leur 
«  salvation  »  en  déguerpissant  par  ce  chemin  de  taupe.  Deux 
souterrains  partaient  du  château  de  Tournemire;  l'un,  à  l'Est, 
communiquait  avec  le  château  de  Bézaudun,  avec  issue  sur  la 
maison  forte  de  La  Blatte  et  aboutissait  non  loin  du  village  de 
Tidarnac,  commune  de  Laroquevieille.  L'autre,  à  l'Ouest,  débou- 
chait dans  les  befls  voisins  du  château  de  Marzes  (Com.  Del- 
zangles). 


LES  TROUBADOURS  CANTALIENS  627 

épine  de  la  Couronne  du  Christ  qu'on  disait  avoir 
été  rapportée  de  Palestine  par  Kigal  de  Tourne- 
mire.  Le  Curé,  désireux  de  rendre  absolument  incon- 
testable l'authenticité  de  cette  relique  insigne, 
demanda  au  Marquis  de  Léautoing  d'Anjonny 
l'autorisation  de  faire  des  recherches  dans  ses 
archives.  Le  château  d'Anjonny-Tournemire,  tout 
voisin  de  l'Eglise,  a  recueilli  une  bonne  partie  des 
archives  de  la  maison  de  Tournemire,  depuis  que 
Michel   d'Anjonny   (1)    épousa,   le  15  février  1643, 


(i)  On  appelle  très  improprement  «  château  de  Tournemire  » 
le  seul  château  encore  debout,  non  loin  de  l'Eglise  de  Tourne- 
mire.  Il  n'a  rien  de  commun  avec  le  château  de  Tournemire, 
détruit,  aussi  bien  que  tous  les  autres  forts  avancés  énumérés 
plus  haut.  Ce  lieu  s'appelait  au  XIIIe  siècle  le  Puy-de-Larmandie 
et  appartenait  en  1298  à  Eustache  de  Beaumarchais,  Bailly  royal 
des  Montagnes.  Sa  fille  le  vendit  à  Pierre  de  Lavie  de  Villemur, 
lequel  le  revendit  en  1350  à  Pierre  d'Anjonny,  citoyen  de  la  ville 
d'Aurillac.  Louis  d'Anjonny,  Garde  des  Sceaux  au  Baillage  des 
Mdntagnes,  en  fit  hommage,  le  17  mars  1390,  à  Jean  de  Tour- 
nemire, son  suzerain.  Louis  II  d'Anjonny,  fils  du  précédent, 
Viguier  de  l'Abbaye  de  Figeac,  obtint  le  14  février  1439,  de  Jean, 
Duc  de  Bourbon  et  d'Auvergne,  l'autorisation  de  faire  construire 
sur  le  Puy-de-Larmandie  une  maison  forte  à  laquelle  il  donna 
son  nom  d'Anjonny,  qu'elle  a  conservé.  Le  château  actuel  d'An- 
jonny, improprement  dit  Tournemire,  date  donc  du  milieu  du 
XVe  siècle  et  n'avait  d'autre  lien  avec  celui  de  Tournemire  que 
d'en  relever  à  titre  de  fief.  La  maison  d'Anjonny  de  Léautoing 
s'est  éteinte,  au  XIXe  siècle,  dans  celle  de  Pélissier  de  Féligonde 
qui  en  a  relevé  le  nom. 


628  LES   TBOl  BADOURS   CANTALIEN8 

G-abrielle  de  Pestels,  héritière  par  sa  mère,  née 
Tournemire,  d'une  part  des  biens  de  cette  illustre 
maison.  L'Abbé  Delmas  a  publié  L'heureux  résultat 
de  ses  recherches  entièrement  favorables  à  la  relique 
Tournemirienne,  en  un  opuscule  intitulé  «  1m  Saintt 
Epine  de  Toumemin   »  (1). 

Au  cours  de  ses  investigations  dans  les  archives 
du  château  de  Tournemire,  l'Abbé  Delmas  aurait 
trouvé  deux  rouleaux  de  parchemin,  écrits  partie 
m  mauvais  latin  et  partie  en  Langue  vulgaire  du 
moyeu  âge,  qui  relateraient  Les  aventures  du  Trou- 
badour Raymond  «le  Vidal  de  Bézaudun.  Les  deux 
extrémités  des  rouleaux  étant  déchirées,  on  ne  pou- 
vait lire  ni  le  titre  ni  la  signature.  L'écriture  était 
de  forme  ancienne,  mais  bien  lisible,  avec  des  enlu- 
minures a  La  plume.  Bien  qu'étranger  à  ses  recher- 
ches, ces  écrits  intéressèrent  Le  Curé  par  le  ton 
piquant  «le  certaines  aventures.  On  ne  peut  que 
déplorer  qu'il  n'ait  pas  eu  la  bonne  pensée  de  solli- 
citer du  Marquis  de  Leautoing  l'autorisation  d'en 
prendre  copie,  ou,  tout  au  moins,  une  analyse  suc- 
cincte.   Au   cours   de   ses   travaux,   l'Abbé  Delmas 


(i)  Aurillac.   Gentet,    1889. 


LES  TROUIADOURS   OANTALIENS  029 

racontait  ses  intéressantes  découvertes  â  son  parois- 
sien et  voisin,  M.  P.  Delzangles,  Fauteur  des 
«  Chants  populaires  d'Auvergne  »,  auquel  nous 
avons  fait  maints  enprunts.  C'est  ainsi  que  cet 
écrivain  a  bien  voulu  nous  résumer  le  récit  que  lui 
avait  fait,  en  1888,  l'Abbé  Delmas,  du  contenu  des 
deux  rouleaux  de  parchemin  racontant  la  vie  et  les 
aventures  du  Troubadour  dont  le  château  de 
Bezaudun-Tournemire  serait  bien  le  berceau.  Nous 
ne  pouvons  que  reproduire  fidèlement  cette  analyse, 
telle  qu'a  bien  voulu  nous  l'adresser  M.  Delzangles  : 

Raymond  de  Vidal  de  Bézaudun  est  né,  dans  le 
dernier  tiers  du  XIIe  siècle,  au  château  de  Bézau- 
dun (Bezoudu,  en  dialecte  Cantalien),  paroisse  de 
Tournemire.  Ce  fief,  mouvant  du  château  de  Tour- 
nemire,  aurait  été  donné  en  apanage,  au  milieu  du 
XIIe  siècle  environ,  à  un  cadet  de  la  maison  de 
Tournemire  usuellement  dénommé,  dès  lors,  sui- 
vant la  coutume  du  temps,  du  nom  de  son  fief  :  le 
seigneur  de  Bézaudun.  Celui-ci  épousa  Ugualde  de 
Vidal  du  Cros,  dame  héritière  du  château  de  Cros 
qui  s'élevait  dans  le  vallon  entre  Saint-Cernin  et 
Tournemire  (1). 


(i)  Le  village  du  Cros,  commune  et  cant.  de  Saint-Cernin,  arr. 


630  LES   TROUBADOURS   CANTALIENS 

Violent  et  débauché,  le  «seigneur  de  Bezaudim 
maltraitait  sa  femme,  lui  imposant,  jusque  sous  le 
toit  conjugal,  l'humiliant  spectacle  de  ses  amours 
ancillaires.  A  bout  de  forces,  la  malheureuse 
Ugualde  quitta  Bezaudun  avec  son  jeune  fils  Ray- 
mond pour  se  refiler  chez  elle,  au  château  de  Vidal 
du  Cros,  où  elle  mourut  bientôt.  Elevé  par  ses 
grands-parents,  puis  il  l'Abbaye  d'Aurillac,  dit  le 
manuscrit,  l'enfant  fut  habituellement  désigné  du 
nom  de  la  terre  qu'il  habitait;  ainsi  s'expliquerait 
que,  sans  renier  le  nom  paternel  qu'il  porta  ton- 
jours,  il  l'ait  fait  précéder  de  celui  du  fief  maternel  : 
Raymond  de  Vidal  de  Bezaudun. 

Notre  jeune  homme,  dont  son  père  n'aurait  eu 
cure  mort,  peut-être,  ou  entraîné  à  de  nouvelles 
aventures  de  guerre  ou  d'amour,  se  joignit  à  un 
groupe  «le  seigneurs  de  Haute- Auvergne,  allant 
prendre  part  à  la  troisième  Croisade.  Le  manuscrit 
donnerait  menu»  les  noms  de  ees  seigneurs  Auver- 


d'Aurillac.  Son  château  se  composait  de  deux  tours  (Dict.  Stat. 
du  Cantal,  T.  III,  P.  76).  On  dit  encore  aujourd'hui  «  Lo  bouorio 
de  Vidaou  »  —  La  ferme  de  Vidal  -  -  pour  désigner  le  domaine 
qui  dépendait  jadis  du  château. 

Celui-ci  a  disparu,  remplacé  par  une  confortable  maison  bour- 
geoise construite  avec  les  matériaux  de  l'ancien  château,  actuelle- 
ment hahitée  par  M.  Bonhomme.  (Communication  F.  Delzangles.) 


LES   TKOUBADOURS   CANTALIENS  631 

gnats  dont  il  détaille  longuement  les  qualités  et  les 
défauts.  Kayniond,  d'humeur  peu  belliqueuse,  pré- 
férant les  plaisirs  et  les  femmes,  abandonna  en 
route  ses  compagnons  d'armes,  séduit  par  la  beauté 
du  ciel  de  Provence  et  le  bon  accueil  qu'il  recevait 
partout.  Il  parcourut  ainsi  Provence  et  Languedoc, 
Catalogne  et  Castille,  voyant  grandir  sans  cesse 
sa  réputation  d'habile  Troubadour. 

On  sent  tout  l'intérêt  qu'aurait  pour  l'histoire 
médiévale  du  Haut-Pays  d'Auvergne  la  publication 
des  manuscrits  du  château  d'Anjonny  dont  l'Abbé 
Delmas  donnait  cette  suggestive  analyse. 

Cette  intéressante  communication  nous  est  par- 
venue trop  tard,  à  la  fin  de  l'impression  de  cette 
Etude,  pour  que  nous  puissions  faire  autre  chose 
que  de  l'y  consigner.  Le  château  d'Anjonny  est 
actuellement  désert;  son  possesseur,  le  Marquis  de 
Léautoing  retenu  au  loin  par  les  exigences  de  sa 
carrière  militaire  (1).  Il  est  à  souhaiter  qu'il  veuille 


(i)  M.  le  marquis  de  Léautoing  a  eu  l'obligeance  d'écrire  à 
M.  le  Lieutenant  de  vaisseau  de  Tournemire,  actuellement  au 
Maroc.  Cet  Officier  de  Marine,  qui  consacre  ses  loisirs  à  de  méti- 
culeuses recherches  dans  les  Archives  Cantaliennes,  avait  étudié 
avec  un  soin  tout  spécial  celles  du  château  d'Anjoiny  en  raison  du 


632 


I.KS   TROUBADOURS   CANTALIENS 


bien  autoriser  les  recherches  dans  ses  archives  des 
curieux  documents  qu'aurait  entrevus  le  Curé  Del- 
m.is  et  leur  publication  qui  pourrait,  seule,  tran- 
cher le  débat  pendant  et  restituer  à  la  Hante- 
Auvergne  un  de  ses  plus  délicats  portes  médiévaux. 


haut  intérêt  qu'elles  offraient  pour  l'histoire  de  la  maison  de 
Tournemire.  Il  déclare  qu'il  n'a  pas  vu  au  château  d'Anjo.iny  les 
deux  rouleaux  de  parchemin  dont  parle  M.  le  Curé  Delmas,  que 
rien  ne  lui  permet  de  croire  à  leur  existence  (Lettre  du  Marquis 
de  Léautoing  du  3  mai  1911). 

L'identification    de    Raymond    Vidal    de    Bezaudun,    un    instant 
espérée,  apparaît,  maintenant,  de  plus  en   plus  incertaine! 


V 


Additions  aux  Biographies 


DES 


Troubadours  Cantaliens 


La  dame  de  Casteldoze  :  recherches  sur  sa  famille. 
Les  d'Escaffres.  —  Astorg  d'Aurïllac  :  Les  Auril- 
lac-Conros  et  Saint  Robert  de  Turlande.  —  Astorg 
de  Segret  .-Nouvelles  preuves  de  son  origine  Can- 
ialienne.  Critique  des  opinion*  de  Ch.  Fahre.  par 
Jeanroy.  —  Anonyme  :  La  complainte  de  Saint- 
Jacques  :  Erection  de  VEvêché  de  Gompostelle 
datée  de  l'Auvergne. 


La  Dame  de  Casteldoze 


Nous  avions  dû,  faute  de  documents,  laisser  à 
de  plus  heureux  chercheurs  le  soin  de  fixer  le  nom 
patronymique  des  possesseurs  du  Castel  d'Oze  au 
XIIe  siècle  dont  est  sûrement  issue  la  première  poé- 
tesse Cantalienne.  De  persévérantes  recherches, 
continuées  pendant  l'impression  de  cette  étude,  ont 
apporté  quelques  lumières  et  permettent  de  croire 
que  notre  «  troubadouresse  »  appartenait  à  une  de 
nos  plus  vieilles  races  Arverno-Rouergates,  s'appe- 
lait, en  réalité,  N.  d'Escaffres  du  Castel  d'Oze,  ou, 
plus  exactement,  N.,  fille  de  Pierre,  Bernard  ou 
Hugues  Escafred,  seigneur  du  Castel  d'Oze,  du 
Trioulou,  Eonesques,  Carègues,  Peyroux,  Crouzols, 
etc.,  etc.,  fiefs  de  la  même  région.  Elle  pouvait  être 
fille,  nièce  ou  sœur  de  Pierre,  Bernard,  Hugues, 
Aymeric  ou  Izarn  Escafred,  Chevaliers,  connus  tous 
par  actes  authentiques  entre  1125  et  1153  (1). 


(i)  Bouillet,  Nobil.  d'Auv.  T.  II.  P.  395. 


636  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 


('«•tic  lignée  des  Escafred  apparaît  déjà  puis- 
sante, au  Haut  Moyen  Age,  en  Languedoc.  Son  nom 
<1"  u  Escafred  »  n'est  autre,  sans  doute,  que  le  pré- 
nom de  son  premier  auteur.  Il  se  rencontre  fréquem- 
ment dans  les  chartes  Catalanes  du  XIe,  concurrem- 
ntciii  avec  ceux  d'Acfred,  Séniofred,  Wilfred,  etc. 
<  Je  n'est  qu'après  ]<•  \  |  Ve  qu'il  s'adoucira  et  se  trans- 
formera en  celui  d'Esca l'fres,  (pli  sera  encore  porté 
brillamment  dans  notre  province  au  XIXe  siècle. 

Dès  1010,  Hugues  Escafred,  Chevalier,  apparaît 
dans  une  charte,  est  encore  mentionné  dans  un  autre 
acte  de  L023.  Pierre  et  Hugues,  ses  fils,  figurent,  en 
1071.  dans  l'accord  intervenu  entre  Guillaume, 
Comte  de  Toulouse,  et  Raymond,  Comte  de  Barce- 
lone. Vicomte  de  Cariât  et,  à  ce  titre,  suzerain  du 
Castel  d'Oze.  Jourdain  Escafred,  Chevalier,  et 
Hugues,  son  frère,  souscrivent  en  1089,  la  donation 
faite  par  Ermengarde,  Vicomtesse  de  Béziers,  au 
Monastère  de  Sainte-Cécile  d'Albi  (1). 

I  )es  le  XIe  siècle,  nous  apprend  le  Conseiller  Bou- 
det  (2),  un  rameau  de  cette  famille  s'était  incontes- 


(i)    Bouillet.    Ibid. 

(2)   «  Saint  Robert  de   Turlan&c  »   par  M.   Boudet.  Bul.   Hist. 
de  l'Auvergne,  Mars-Avril  1906.  P.  103. 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  637 

tableuient  fixé  en  Rouergue  et  en  Auvergne.  Le 
Prêtre  Bernard,  Capiscol  de  l'Eglise  d'Angers,  écri- 
vant, entre  1015  et  1018,  «  Les  nouveaux  livres  des 
miracles  de  Sainte  Foy,  de  Conques  »,  nous  révèle 
quelques  particularités  de  la  vie  de  Hugues  Esca- 
fred,  Chevalier  Rouergat  (1). 

Raymond  de  Turlande,  cadet  de  cette  race  proba- 
blement puînée  des  Vicomtes  de  Cariât,  dont  le 
repaire  de  Turlande  dominait  le  cours  de  la  Truyère, 
aux  limites  de  l'Auvergne  et  du  Rouergat  ('-),  avait 
eu  l'existence  la  plus  accidentée  qui  lui  valut  le 
surnom  de  Raymond-le-Naufragé.  Abandonnant 
femme  et  enfants,  vers  Tan  1000,  l'aventureux  Cheva- 
lier avait  voulu  faire  le  pèlerinage  de  Jérusalem. 
Jeté  par  un  naufrage  sur  la  côte  Africaine,  capturé 
par  les  Sarrazins,  il  se  fit  forban  avec  eux.  Les  Ber- 


(  i  )  Ce  Prêtre  Angevin,  fort  dévot  à  Ste  Foy,  fit  par  trois  fois 
au  début  du  XIe  siècle  le  pèlerinage  de  Conques  en  Rouergue, 
malgré  la  distance  qui  séparait  l'Anjou  de  l'Abbaye  Rouergate. 
Son  manuscrit  «  Miracula  S.  Fidis  »  a  été  récemment  découvert 
dans  la  bibliothèque  de  Schelestadt.  Voir  :  M.  Boudet  :  La  légende 
de    Saint  Florus  »  P.  28.  Abbé  Servières  :  Vie  de  Sainte  Foy. 

(2)  Turlande  est  aujourd'hui  un  village  de  la  commune  de 
Paulhenc,  canton  de  Pierrefort,  arr.  de  Saint-Flour.  Il  reste 
encore  quelques  vestiges  de  son  formidable  château  construit 
sur  la  rive  droite  de  la  Truyère  qui  en  baigne  le  pied.  Cette 
rivière  a  toujours  servi  de  limite  à  l'Auvergne  et  au  Rouergue. 


(WX  LES    TKOUBADOI  RS    CANTÀLIENS 


bères,  dont  il  est  devenu  le  chef,  sont  vaincus  à  leur 
tour  par  les  Arabes  de  Cordoue  qui  font  notre  Che- 
valier prisonnier.  Celui-ci  s'accommode  vite  de  son 
Borl  el  prend  rang  dans  les  batailles,  aux  côtés  de 
ses  nouveaux  maîtres.  Capturé  une  troisième  fois. 
probablement  à  la  bataille  de  Djebal-Quinto  livrée, 
en  1009,  par  Sanche.  Comte  de  Castille,  au  Kalife 
de  <  lordoue,  son  vainqueur  <  Jastillan,  apprenant  qu'il 
est  <  'hrétien,  lui  rend  la  liberté.  Décidément  guéri 
de  son  goût  des  aventures,  Raymond  de  Turlande 
regagne  le  Rouergue.  Mais  sa  femme,  le  croyant 
mort,  s'est  remariée  et  se  refuse  tout  net  à  recon- 
naître son  premier  époux  qu'elle  veut  même  faire 
assassiner.  Sainte  Poy,  patronne  du  Rouergue, 
couvre  d'une  protection  spéciale  le  Chevalier  qui 
l'a  toujours  invoquée  aux  heures  de  péril.  C'est  elle, 
sans  nul  doute,  qui  a  inspiré  ses  généreuses  résolu- 
tions ;\  un  seigneur  du  voisinage  :  Hugues  Escafred, 
resté  l'ami  dévoué  de  Raymond  de  Turlande.  Quand 
cet  honnête  seigneur  a  vu  la  femme  de  son  ami 
prendre  un  nouvel  époux  et  spolier  ses  deux  filles  du 
premier  lit,  il  les  a  recueillies  chez  lui  et  mariées  à 
deux  de  ses  fils.  Au  retour  inopiné  de  Raymond,  le 
brave   Escafred   accueille   son    ami   avec   transport 


LE3   TROUBADOURS    CANTALIENS  039 

et,  devant  les  noirs  desseins  de  l'épouse  oublieuse 
du  passé,  «  il  assemble  ses  fils,  ses  gendres,  ses 
fidèles,  et  rétablit  son  ami  dans  son  château  les 
armes  à  la  main  »  (1). 

Pierre  Escafred,  fils  d'Hugues,  et  probablement 
gendre  de  Raymond  de  Turlande,  nous  apparaît  en 
grand  propriétaire  terrien  aux  limites  Arverno- 
Rouergates  au  temps  de  la  Comtesse  Richarde, 
veuve  de  Raymond  III,  Comte  de  Rouergue,  c'est- 
à-dire  vers  1060.  On  le  voit  juge,  avec  un  autre 
seigneur  Rouergat,  d'un  plaid  présidé  par  Oldorie, 
Archidiacre  de  Conques,  où  se  décide  l'attribution 
de  terres  du  voisinage  de  Conques  et  d'Espalion  (2). 
Un  autre  Escafred  (Hosfridus)  et  sa  femme  Ger- 
trude  apparaissent  dans  la  même  région  vers 
1090  (3). 

Fort  probablement,  dès  cette  époque,  mais  incon- 
testablement au  siècle  suivant,  les  Escafred  étaient 
possessionnés  en  Carladez  où  ils  détiennent  la  terre 


(i)  Boudet:  «  Saint  Robert  de  Turlande  »,  P.  08  à  105.  Appen- 
dix  miraculorum  S.  Fidis,  cap.  2  :  «  De  quodam  Raimundo 
naufragium  passo  et  S.  Fidis  auxilio  liberato,  etc.  ».  Acta 
S.  S.  III,  Oct.  P.  327-329. 

(2)    Cartul.  de  Conques:  Chartes  15  et  566. 

(y)    Boudet:   loc.   cit. 


6  fO  LES    TROUBADOURS   CANTALIENS 

de  la  Vinzelle,  près  Calvinet,  le  Castel  d'Oze,  la 
terre  et  château  du  Trioulou,  etc.  (1).  Ainsi,  très 
sûrement,  un  siècle  au  moins,  avant  la  naissance 
de  «  Doua  Castehlozu  »  et  de  son  vivant,  les  Esca- 
fred,  puissante  race  féodale  déjà  ancienne  et 
illustre,  comptent  parmi  leurs  domaines  le  Castel 
d'Oze  et  quantité  de  fiefs  du  voisinage,  sous  la  suze- 
raineté des  Comtes  de  Rodez,  Vicomtes  de  Cariât  et 
Barons  de  Calvinet.  On  conviendra  qu'il  y  a,  sinon 
absolue  certitude  en  l'absence  de  titres  péremp- 
toires,  au  moins,  très  forte  présomption  et  entière 
vraisemblance  à  croire  notre  poétesse  médiévale  issue 
de  cette  famille.  Par  l'antiquité  et  l'illustration  de 
sa  race,  la  descendante  d'Hugues  Escafred,  le  Preux 
vaillant  et  féal  du  XTe,  est  au  moins,  l'égale  du  Cheva- 


(i)  Boudet  :  loc.  cit.  P.  103,  note  1.  La  Vinzelle  près  Calvinet. 
Le  Trioulou,  chef-lieu  de  commune  du  canton  de  Maurs,  arr. 
d'Aurillac.  Le  château  du  Trioulou  resta  aux  mains  des  d'Es- 
caffres  jusqu'en  1709  où  Guillaume  d'Escaffres  le  vendit  â  Louis 
de  la  Roque  de  Sénezergues.  Passant  de  mains  en  mains  Le 
Trioulou  était  récemment  la  propriété  de  Mgr  Lacarrière,  anc. 
Evêque  de  La  Basse  Terre,  Chanoine  de  St-Denis.  Ronesque,  La 
Capelle  del  Fraisse,  dans  la  même  région  appartiennent  ultérieu- 
rement aux  d'Escaffres. 

M.  Boudet  cite  comme  références  sur  les  Escaffres  et  Castel 
d'Oze  :  Nobil.  d'Auv.  II,  339-396.  Boudet  :  Eust.  de  Beaumarchais, 
P.  151  et  suiv.  Saige  et  Cte  de  Dienne  :  Doc.  Hist.  1,  XVI,  26. 
Arch.  St-Flour.  L,  Ch.  II,  Art.   II.  Arch.  Aurillac,  Ch.  I. 


LES    TROUBADOURS    CAXTALIENS  641 

lier  Croisé  qui  sera  sou  mari  et  du  puissant  seigneur 
à  qui  elle  donnera  son  amour.  De  son  aïeul  mater- 
nel, Raymond  de  Turlande,  le  Naufragé,  elle  a  hérité 
le  goût  des  aventures,  la  propension  au  rêve  et  à  la 
chimère.  Cette  soif  d'idéal  qui  a  poussé  l'aïeul  vers 
l'Orient,  Ta  ballotté  de  naufrage  en  naufrage,  de 
prison  en  prison,  des  monts  Arvernes  aux  rivages 
de  Naples,  aux  côtes  Africaines  et  aux  plateaux  de 
Castille,  la  poussera  vers  les  délices  d'un  impossible 
amour,  lui  inspirera  ses  strophes  passionnées  qui 
feront  d'elle  une  nouvelle  Sapho. 

Tout  porte  à  croire  que  la  lignée  des  Escafred, 
connue  pendant  de  longs  siècles,  au  Haut-Pays,  sous 
le  nom  d'Escaffres,  et  qui  compte,  encore  de  nos 
Jours,  des  représentants,  peut  revendiquer  comme 
sienne  la  première  poétesse  Cantalienne  (1). 


(i)  Postérieurement  à  notre  poétesse,  on  trouve  Bernard  Esca- 
fred, servant  sous  la  bannière  de  l'Evêque  d'Albi  en  1260. 
Guillaume  était,  à  la  même  époque,  seigneur  du  Trioulou  dont  il 
rend  hommage  au  Vicomte  de  Cariât,  en  1279.  Sa  descendance 
fournit  au  XIVe  un  Bailly  Royal  des  Montagnes  et  compte  encore 
au  XIXe  de  nombreux  représentants.  Joseph  d'Escaffres,  Vicomte 
de  Ronesque,  Major  au  régiment  de  la  Sarre,  Chevalier  de  Saint- 
Louis,  était  en  1810,  père  de  six  fils  qui  ont  tous  laissé  postérité. 

Les  d'Escaffres  portent  :  Ecartelé  aux  1  et  4  d'azur  à  la  tour 
d'argent  maçonnée  de  sable  ;  aux  2  et  3,  coupé  d'azur  au  lion 
d'argent  et  d'or  au  taureau  de  gueules. 


Astorg  dAurillac 


Nous  avons  signalé  l'erreur  des  généalogistes  qui 
onl  attribué  Saint  Robert,  Fondateur  de  La  Chaise- 
Dieu,  à  l.i  famille  d'Aurillac-Conros.  Dans  une  étude 
de  haute  érudition  et  d'une  puissance  singulière 
de  déduction,  publiée  dans  le  Bulletin  Historique 
de    l'Auvergne   en   1906,   M .  le   Conseiller   Boudet 

dé otre  que  Saint  Robert,  Fondateur  de  la  Chaise- 

Dieu,  <'st  parfaitement  étranger  aux  Astorg  d'Au- 
rillac-Conros  ei  à  Saint  Géraud,  Fondateur  de 
l'Abbaye  d'Aurillac.  Il  est  fils  de  Géraud  de  Tur- 
lande,  seigneur  féodal  dont  le  château  domine  la 
Truyère  aux  confins  des  arrondissements  de  Saint- 
Flour  et  Espalion,  et  probablement  puîné  des 
Vicomtes  de  Cariât.  Si  divers  historiens  ont  attri- 
bué Saint  Robert  aux  Astorg-Aurillac,  c'est  qut 
Géraud  et  Pons  de  Turlande,  frères  du  Fondateur 
de  La  Cha iso-Dieu,  donnant,  en  1060,  l'Eglise 
d'Orlhaguet  en  Rouergue  (canton  de  Sainte-Gene- 


LES     TROUBADOUUS     CANTALIENS  (i  i)> 


viève,  arrondissement  d'Espalion),  à  l'Abbaye  de 
Conques,  la  charte  de  donation  (n°  37  du  Cartulaire) 
dit  ((  Ecclesias  nostras  de  Aureliaco  »,  erreur  de 
copiste  qu'on  a  traduit  par  «  Aurillac  ».  La  charte 
38  corrige  la  faute  et  dit  correctement  «  Ecclesia 
<le  AurèUageto  —  l'Eglise  d'Orlhaguet  ». 

Autre  cause  de  confusion,  la  belle-sœur  de  Saint 
Robert,  femme  de  son  frère  Géraud  de  Turlande, 
s'appelait  Avigerne,  comme  la  sœur  de  Saint  Géraud 
d'Aurillac,  aïeule  des  Astorg-Aurillac.  Mais  cette 
dame  de  Turlande  était  Avigerne  de  Calmont  d'Olt 
qui  avait  reçu  en  dot,  entre  autres  fiefs,  «  alodem  de 
Almonte,  in  pago  Arvemico  »,  le  fief  de  Montai, 
paroisse  d'Arpajon,  tout  voisin  de  Conros  qui  pas- 
sera par  alliance  à  un  cadet  des  Astorg-Aurillac. 
fondateur  de  la  branche  des  Astorg-Montal-Laroque- 
brou. 

Il  a  fallu  la  tenace  sagacité  du  Président  Boudet 
pour  démêler  les  fils  embrouillés  de  ces  généalogies 
enchevêtrées  et  restituer  à  Saint  Robert  de  Tur- 
lande, fondateur  de  la  Chaise-Dieu,  sa  véritable 
origine. 


Astorg   de    Segret 


Nous  nous  sommes  efforcés,  en  contredisant 
M.  (  'h.  Fabre,  de  garder  dans  nos  appréciations  toute 
la  déférence  due  à  un  érudit  de  mérite  réel.  Le 
savant  Professeur  Vellave  s'efforçait,  à  grand  ren- 
fort d'arguments  plus  ingénieux  que  solides,  de  rat- 
tacher au  Velay  lis  Troubadours  Astorg  d'Aurillac 
ci  Astorg  de  Segret  (|iii  appartiennent  sans  conteste 
à  la  Haute-Auvergne.  Dans  les  «  Annales  du  Midi  », 
n°  90,  avril  1911,  l'éminent  Professeur  de  Sorbonne 
Jeanroy  fait  une  critique  autorisée  et  absolument 
probante  des  vains  efforts  de  Ch.  Fabre  à  faire 
d' Astorg  de  Segret  un  Vellave.  Puisant  ses  argu- 
ments dans  le  texte  même  du  «  sirventés  »  d' Astorg 
de  Segret,  il  démontre  que  ce  n'est  pas  d'Edouard 
Ier.  Roi  d'Angleterre,  que  le  poète  Cantalien  entend 
parler,  dans  la  troisième  strophe  dont  Ch.  Fabre  a 
arbitrairement  fait  la  quatrième,  mais  incontesta- 
blement de  Charles  d'Anjou,  Roi  de  Sicile.  De  même 
on  peut  se  demander  si  l'Henri  du  «  sirventés  »  est 


LES    TROUBADOURS    CANTALIENS  645 


-  bien  l'Henri  d'Allemagne  et  non  pas  plutôt  Henri 
de  Castille  que  Charles  d'Anjou  retenait  prisonnier 
depuis  sept  ans  et  «  avait  exposé  dans  une  cage  de 
fer  à  la  risée  de  ses  ennemis  ». 

L'éniinent  critique  démontre  encore  que  c'est  sur 
l'ordre  d'Oth  de  Lomagne  et  pour  servir  la  politique 
de  ce  Prince  qu'Astorg  de  Segret  écrit  son  «  sir- 
ventés  »,  et  il  déclare  que,  même  après  les  explica- 
tions de  M.  Fabre,  «  les  raisons  qui  auraient  pu 
pousser  un  chanoine  d'Anis,  le  haut  dignitaire  d'une 
Abbaye  de  Velay  (que  Fabre  veut  avoir  été  Astorg 
de  Segret)  à  intervenir  dans  cette  querelle  lointaine, 
restent  obscurs  ».  Continuant  sa  critique,  Jeanroy 
rend  hommage  à  l'excellente  facture  d'un  vers  que 
M.  Fabre  a  cru  devoir  composer  et  insérer  dans  le 
«  sirventés  »  pour  combler  un  vide  qui  n'existe  pas, 
le  vers  étant  tout  au  long  dans  le  manuscrit!  Il 
conclut  en  louant  la  «  merveilleuse  habileté  »  de 
M.  Fabre,  mais  en  déclarant  :  «  Il  est  évident  qu'il 
n'y  a  pas  là  ombre  d'un  argument.  »      ■' 

L'opinion  si  autorisée  du  savant  Professeur  de 
Sorbonne  Justine  une  fois  de  plus  nos  protestations 
contre  les  tentatives  d'accaparement  Vellave  par 
Ch  Fabre  de  deux  de  nos  Troubadours  Cantaliens. 


Anonyme 

Chants  des  Pèlerins  de  Saint-Jacques  de  Compostelle 


Nous  avons  mentionné  l'assertion  des  historiens 
Espagnols  qui  veulent  que  le  Siège  Episcopal  d'Iria- 
Flavia  ait  été  transféré  à  Santiago  de  Compostelle 
dès  840,  cinq  ans  après  la  vision  de  l'Evêque  Clodo- 
mir.  Un  document  précis  vient  détruire  cette 
légende  et  l'Auvergne  se  trouve  mêlée  à  l'érection 
de  l'Evêché  fameux  de  Compostelle.  Ce  n'est  pas  au 
IXe  siècle,  mais  seulement  le  5  décembre  1095,  que 
le  Pape  Urbain  II,  après  le  Concile  de  Clermont  qui 
décida  la  Croisade,  se  rendant  en  Haute-Auvergne 
et  faisant  étape  à  Brioude,  data  de  cette  ville  le 
Décret  Apostolique  qui  transféra  le  titre  Episcopal 
d'Iria-Flavia  de  Compostelle. 

L'Evêque  d'Iria,  désormais  Evêque  de  Santiago 
de  Compostelle,  Dalmas,  qui  avait  assisté  au  Con- 


LES     TROUBADOURS    CANTALIENS  <"i7 

cile  de  Clermont,  obtint  en  même  temps  d'Urbain  II 
ce  privilège  insigne  que  ni  lui  ni  ses  successeurs  ne 
relèveraient  désormais  d'aucun  Métropolitain,  mais 
directement  du  Siège  Apostolique  (1). 


(i)  Abbé  Grégut.    Le    Concile  de    Clermont    en     1095.    Clermont, 
Bellet  189s.  P.  139. 


TABLE    DES    MATIERES 


PAGES 

Première  Partie.  —  CONFÉRENCE  en  dia- 
lecte cantalien  d'Aurillac,  au  profit  de  l'érec- 
tion  du   Monument   Vermenouze 7 

Compte  rendu  de  la  Presse 119 

Deuxième  Partie.  —  LES  TROUBADOURS. 
Leurs  origines.  Leur  développement.  Leur 
apogée.  Leur  décadence.  L'Ecole  auvergnate. 
Ses  ramifications.  Troubadours  de  lînsse- 
Auvergne  et  Troubadours  du  Velay 1G9 

Guillaume-Robert  1%  Dauphin  d'Auvergne. . .     213 


PAGES 

Robert  d'Auvergne,  Evêque  de  Clermont 215 

Pierre  d'Auvergne 216 


.- 


Pierre  de  Manzal 217 

Hugues  de  Peirols 218 

Bertrand  II,  sire  de  la  Tour 220 

Michel  de  la  Tour 221 

Pons  de  Chapteuil 222 

Pierre   Cardénal 221 

Garin-le-Brun   220 

Elie-Guillaume  Grimoard  Gausmar 227 

Guiihem  de  Saint-Didier 228 

Gausseran  de  Saint-Didier 233 

Troisième  Partie,  —  LES  TROUBADOURS 
CANTALIENS.  —  Biographies  XIP-XIV6 

siècles    235 

Pierre  de  Vie,  Moine  de  Montaudon 217 

Guillaume  Moissel  de  la  Moissetie 311 

Pierre  de  Rogiers,  Chanoine  de  Clermont. . .  .  325 

Ebles  de  Saignes 371 

La  Dame  de  Casteldoze 397 

Pierre  de  Cère  de  Tols 123 

Faydit  du   Bellestat 135 

Bernard  Amouroux 117 

Cavaire    1G1 


Astorg   d'Aurillac....  ^ 

4To 

Astorg  de  Segret ro 

Anonyme  {Chant  des  Pèlerins  de  ^-Jacques 
de  ComposteUe) 

Guillaume  Borzatz 

573 

Quatrième  partie.—  TROUBADOURS  OAX- 
TALIENS  d'origine  incertaine  ou  erroné,-. 

Gavaudan-le-Vieux 

CT  a  ÔSi) 

Hugues  de  Brunet rr 

Raymond  Vidal  de  Bezaudun .'  ' .'  [     61°3 

Cinquième  partie.  -  Additions  aux  Biogra- 
phies des  Troubadours  Cantaliens 633 


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La  Saille  de  Rocheraaure,  Félix  - 

Les  troubadours  Cantaliens.     v.   1 


PONTIFICAL    INSTITUTE 

OF    MEDIAÏV^l   STUDIES 

59  queen's  park 

Toronto  5.  Canada. 


2455  7-